Grèves de la faim de 1981

Article écrit il y a dix ans par Liam O Ruairc pour le numéro 160 du journal Fight Racism! Fight imperialism!, d’avril-mai 2001, à l’occasion du 20è anniversaire de la grève de la faim de 1981.

Cette année marque le vingtième anniversaire des grèves de la faim de 1981, durant lesquelles dix combattants de la liberté sont morts. Beaucoup d’encre a coulé au sujet de ces grèves de la faim. Presque tout ce qui pouvait être dit à ce sujet a été dit, mais cet article dégagera la signification des grèves de la faim à la lumière de notre présent, à savoir l’accord de Belfast et la tentative renouvelée, de la part du gouvernement britannique, de criminaliser les prisonniers républicains et de supprimer les droits pour lesquels les grévistes de la faim sont morts il y a vingt ans.

Les grèves de la faim furent le point culminant de la campagne de résistance dirigée contre la volonté du gouvernement britannique de criminaliser les prisonniers républicains. Le premier mars 1976, le gouvernement britannique abolit le « statut de catégorie spéciale » qui séparait les prisonniers politiques des détenus de droit commun. La concession du statut de catégorie spéciale n’avait pu être obtenue que sous la pression d’une grève de la faim menée par des prisonniers républicains en 1972. L’abolition du statut de catégorie spéciale faisait partie de la politique britannique dite de « criminalisation », visant à dépolitiser la guerre d’Irlande et à présenter l’IRA et l’INLA comme des groupes criminels de type mafieux, plutôt que comme des mouvements de libération nationale. Cela signifiait en pratique que si quelqu’un avait été condamné pour un ‘crime manigancé’ (politique) le 28 février, il ou elle serait considéré comme un prisonnier politique, mais que si quelqu’un était condamné pour le même crime le lendemain, il ou elle serait considéré comme un droit commun.

Le 14 septembre, le prisonnier républicain irlandais Kieran Nugent refusa de porter l’uniforme de la prison, il fut immédiatement envoyé dans une cellule nu, muni seulement d’une couverture. Plus tard, d’autres le rejoignirent ‘sous les couvertures’. La ‘révolte des couvertures’ était née. Les hommes aux couvertures étaient confinés à l’intérieur de leurs cellules, sans aucun vêtement, livre ou meuble, n’ayant qu’un matelas qu’on leur retirait pendant la journée. Les prisonniers devaient en outre subir les passages à tabac et les harcèlements des gardiens de prison. Les pots de chambre utilisés par les prisonniers étaient sans arrêt renversés à coups de pieds par les gardiens et les prisonniers se faisaient battre quand ils tentaient de sortir de leurs cellules pour les vider. Les prisonniers furent donc assez vite forcés de tapisser les murs de leurs cellules de l’excédent d’excréments, afin de rester les pieds au sec. La « grève de l’hygiène » démarrait. Il faut ici remarquer que les prisonniers loyalistes n’ont pas à chercher à s’opposer à leur criminalisation.

Après quatre années de vie dans ces conditions de plus en plus intolérables, créées par la révolte des couvertures et la grève de l’hygiène, les prisonniers déclenchèrent une grève de la faim en automne 1980. Ils voulaient forcer l’Etat britannique à leur concéder à nouveau le statut de catégorie spéciale, les « cinq requêtes » :
– le droit de ne pas porter d’uniforme de prison
– le droit de ne pas travailler en prison
– le droit de s’associer librement avec les autres prisonniers politiques
– restauration du droit de remise de peine
– le droit de recevoir une lettre, un colis et une visite par semaine et le droit d’organiser leurs propres activités éducatives et récréatives.

En décembre 1980, alors qu’un prisonnier était à l’article de la mort, le gouvernement britannique sembla accepter les requêtes des prisonniers. On leur soumit un document présentant les concessions du gouvernement, ce qui mit fin à la grève. Il semble bien aujourd’hui que le but du gouvernement de Thatcher était d’éviter une mort pendant la période de Noël, moment où la pression et l’indignation internationales auraient été à leur comble. Et, en janvier 1981, le gouvernement britannique fit volte-face et reprit sa politique de criminalisation. Même le cardinal O’Flaich, qui n’était pas un véritable ami des républicains, dut admettre que le gouvernement britannique était revenu sur sa parole.

Une nouvelle grève de la faim commença le premier mars 1981, exactement cinq ans après le retrait du statut de catégorie spéciale, grève dirigée par le volontaire de l’IRA, Bobby Sands. L’IRA n’a ni déclenché ni contrôlé les grèves de la faim, en réalité elle s’opposait à l’usage de cette stratégie. Les grèves de la faim furent déclenchées par les prisonniers eux-mêmes, en tant que dernier recours. L’IRA a soutenu pleinement la grève de la faim, une fois celle-ci commencée.

La grève de la faim, qui attira l’attention du monde entier sur la situation en Irlande, se conclut par la mort de dix jeunes Irlandais entre mai et août 1981. Bobby Sands, Francis Hughes, Ray McCreesh et Patsy O’Hara moururent en mai, Joe McDonnell et Martin Hurson moururent en juillet, Kevin Lynch, Kieran Doherty, Tom McElwee et Micky Devine moururent en août. Sept d’entre eux faisaient partie de l’IRA, trois de l’INLA. Il faut remarquer que l’INLA a payé un prix particulièrement lourd, puisque l’organisation ne comptait que trente prisonniers dans les blocs-H, alors que l’IRA provisoire en avait des centaines. Les grèves de la faim s’achevèrent en octobre 1981 car, les familles des prisonniers étant assujetties à une pression grandissante de l’Eglise catholique, certaines d’entre elles acceptèrent que les grévistes de la faim fussent nourris une fois tombés inconscients (à ce sujet, lire : David Beresford, Ten Men Dead, Grafton, 1987).

Il serait faux de croire que l’enjeu fondamental pendant les grèves de la faim ait été une question fondamentalement « humanitaire » ou un simple problème d’habits, bien que certains tentent d’accréditer cette version. L’enjeu était politique, pas humanitaire. Les grèves de la faim ont été une lutte pour la légitimité de la lutte irlandaise pour la libération nationale. Il s’agissait de déterminer si l’Irlande du Nord était une société démocratique normale entachée d’éléments criminels la perturbant, ou si c’était au contraire une entité faisant face à une crise politique et à un conflit structurels. Il s’agissait de déterminer si la résistance à l’oppression était criminelle dans sa nature. Les grèves de la faim étaient une affaire de grande importance politique, à cause du rôle qu’elles allaient jouer dans le rapport de force entre l’impérialisme et l’opposition anti-impérialiste. Une victoire du gouvernement britannique menacerait toutes les formes d’opposition à la partition et renforcerait toutes les formes de répression et de réaction sur lesquelles reposent la partition. Une telle victoire présenterait l’impérialisme comme justifié, et son opposition comme criminelle. Une victoire des anti-impérialistes serait d’égale importance, comme l’histoire l’a prouvé.

Après la fin des grèves de la faim, le premier ministre britannique, Margaret Thatcher, et son gouvernement, firent du triomphalisme, se vantant de n’avoir pas capitulé devant les ‘assassins’. Mais les effets politiques produits par les grèves de la faim et leur impact sur le rapport de forces furent tels que le gouvernement britannique et leurs alliés furent, en pratique, les perdants. Gerry Adams avait raison lorsqu’il écrivit que si en 1976, les Britanniques voulaient criminaliser les républicains, cinq années plus tard ce furent les républicains qui réussirent à criminaliser le gouvernement britannique.

Les grèves de la faim suscitèrent un soutien très large pour la cause irlandaise, à la fois en Irlande et dans le monde. Les grèves de la faim générèrent des mobilisations de masses telles qu’on n’en avait pas vues depuis le Bloody Sunday en 1972. La campagne H-Blocks/Armagh unit tous les éléments anti-impérialistes et suscita des manifestations massives. La présence de 100.000 personnes aux funérailles de Bobby Sands fut un indicateur de l’ampleur de la colère parmi les nationalistes ordinaires. L’élection de Bobby Sands à Westminster, alors qu’il était en grève de la faim réfuta l’allégation britannique selon laquelle les grèves de la faim ne jouissaient que de peu de soutien. Ceci fut renforcé par l’élection de Kieran Doherty au parlement des 26 comtés.

Le prix de l’intransigeance du gouvernement britannique fut un ressentiment massif contre la domination britannique et ses injustices. L’IRA et l’INLA sortirent des grèves de la faim avec un soutien renouvelé et plus étendu. L’injustice britannique en Irlande fut dénoncée massivement à la face du monde.

La « démocratie » britannique dans le Nord de l’Irlande montra son vrai visage. Après les grèves de la faim, les forces anti-impérialistes connurent un accroissement de leurs forces, alors qu’en 1980 elles étaient sur la défensive. Le courage et la détermination des grévistes de la faim et la façon dont le gouvernement britannique traita la crise fit basculer le rapport de forces en faveur du mouvement de libération national et plaça le gouvernement britannique et ses alliés sur la défensive.

Ces derniers mois furent témoins, avec le vingtième anniversaire des grèves de la faim, de controverses au sein des communautés républicaines sur l’héritage de celles-ci. Les républicains prétendument « dissidents », toutes tendances confondues, accusent la direction actuelle d’avoir trahi la cause pour laquelle les grévistes de la faim ont combattu et sont tombés. Le slogan le plus courant est : « Bobby Sands n’est pas mort pour quelques organismes trans-frontaliers et deux ministres Sinn Fein à Stormont ».

Ceci est renforcé par le fait que de nombreux grévistes de la faim comme Brendan Hughes, Tommy McKearney et John Nixon s’opposent à la stratégie actuelle des provisoires. La famille et les amis de Bobby Sands se sont également plaints du fait que les provisoires utilisent les images et les écrits de Sands pour promouvoir leur stratégie actuelle. Ils sont entrés en lice au sujet de la Fondation Bobby Sands, une organisation qui a la propriété de ses écrits, et qui est utilisée par les provisoires pour leurs propres buts.

Cette critique est fort justifiée, étant donné que Sinn Fein [provisoire] exploite l’anniversaire des grèves de la faim pour des motifs purement électoraux. Les membres de Sinn Fein [provisoire] organisent une quantité d’événements commémoratifs sous le slogan ‘Remember the hunger strikers’. Il est très ironique de voir Sinn Fein [provisoire] commémorer les grévistes de la faim alors qu’en même temps les droits pour lesquels les grévistes de la faim sont morts sont en train d’être retirés sans que cela ne suscite de protestations de la part du mouvement provisoire.

Après l’accord du vendredi saint de 1998, tous les prisonniers prétendus « dissidents » sont traités comme des prisonniers de droit commun. Les républicains sont criminalisés une fois encore. La résistance de masse contre cette  nouvelle phase de criminalisation est lente à émerger. Dans la prison de Maghaberry, Tommy Crossan, volontaire de la Continuity IRA, a commencé seul une campagne contre le nouveau régime carcéral. Comme de plus en plus de républicains sont susceptibles d’être emprisonnés dans les années à venir, la protestation peut très bien monter en puissance.

Les grévistes de la faim sont morts héroïquement il y a vingt ans. Leur esprit ne vit pas dans les commémorations et hommages hypocrites de ceux qui restent aveugles aux nouvelles tentatives de criminalisation des prisonniers républicains, mais parmi ceux qui résistent à l’oppression. Pour le dire avec Terence Mac Swiney, maire de Cork mort en grève de la faim en 1920 : « Nous n’avons pas survécu pendant des siècles pour être conquis maintenant. »

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