Le mouvement Shell To Sea

Cet article du Guardian du 29 mai 2011 est une bonne présentation du mouvement Shell To Sea. Prenant le documentaire The Pipe comme fil directeur, il vient à la rencontre des principaux protagonistes de cette révolte contre le pillage des ressources naturelles et la destruction de l’environnement.

« Lorsque la mer est calme, on peut entendre le trafic à New York » dit-on aux visiteurs pour leur présenter ce magnifique paysage d’Erris, au Nord du comté de Mayo, où le littoral serpente entre baies et falaises, à cette extrémité occidentale et sauvage de l’Europe. La plupart du temps, la nuit tombée, Manhattan doit se tenir tranquille, car les seuls sons audibles à la ronde sont l’aboiement lointain d’un chien, le bêlement d’un agneau dans les prairies côtières verdoyantes ou la légère plainte des algues refluant entre roches et galets.

Néanmoins proche est le jour où cette paix sera rompue pour toujours. « Et c’est là que tout a commencé » nous dit Willie Corduff, se tenant à l’entrée de sa ferme qui surplombe l’estuaire de la Sruwaddacon. La famille Corduff cultive ces terres depuis des générations. « Il y a eu des moments difficiles », dit-il, « nous avons gagné notre vie en faisant un peu de tout, de l’élevage, du fourrage, du foin ». Ce mode de vie tend aujourd’hui à disparaître, tout comme celui des voisins des Corduff, qui pêchent dans les eaux atlantiques, à l’image de leurs ascendants, depuis des siècles. Traversant l’estuaire, là où les prairies descendaient jusqu’aux plages, les pelleteuses retournent et brassent la terre, au milieu des agents de sécurité qui se rengorgent, couverts de leurs jaquettes fluorescentes, derrière les barrières de sécurité renforcées. Au crépuscule finissant, le noir jadis le plus ténébreux est percé de la lumière des projecteurs. Derrière ce site foncier occupé grâce à une dérogation spéciale, sans avoir eu besoin de passer par la procédure ordinaire des permis, une raffinerie a été construite, lourdement protégée, qui balafre le territoire de lumières, de béton, de barrières et de ces jaquettes fluorescentes omniprésentes. La compagnie pétrolière Shell est arrivée à Erris, et de quelle manière !

« Eh bien, c’est un Ecossais qui est venu un matin », dit Corduff. « C’est son arrogance voyez-vous, qui m’a le plus frappé. Il ne m’a fait aucune demande. Il m’a seulement dit ce qui allait arriver, tout en me prenant pour un imbécile » En 1996, un gisement de gaz naturel a été découvert à 50 miles de la côte par un consortium nommé Enterprise Energy Ireland, Shell se portant acquéreur de la majeure partie du domaine. Le projet était d’acheminer le gaz brut par pipelines jusqu’à la raffinerie de Ballinaboy, qui se trouve à six miles au Sud de l’estuaire. Le pipeline devait arriver à terre au plus bel endroit de la baie de Broadhaven puis frayer son chemin en longeant le littoral vers le Nord, en passant par des terres cultivées. « Il y a des miles de marais vides dans le coin » dit John Monaghan, un des dirigeants de la révolte en cours, «et ils choisissent de le faire passer par les champs. Et là où il y a des champs, il y a des fermes, et là où il y a des fermes, il y a des familles.»

Les controverses se déclenchèrent : les ministres successifs soulignèrent que ce qui allait devenir le projet de gaz Corrib ferait diminuer la dépendance irlandaise vis-à-vis du gaz écossais qui procure lors de certains pics plus de 60% du gaz consommé en Irlande. D’un autre côté, se dressaient des préoccupations environnementales; en effet la baie de Broadhaven et le lac Carrowmore qui la jouxte sont des zones particulièrement protégées par l’Union Européenne, et le lac à-côté de la raffinerie est une réserve d’eau potable. On s’inquiétait aussi des risques d’explosion, de la haute pression (345 bar) du gaz dans le pipeline à son arrivée sur les terres, ainsi que de la présence d’impuretés dans ce gaz brut, qui pourraient être corrosives. En outre, il y avait les problèmes liés à l’histoire et au caractère local.

Maura Harrington, une institutrice à la retraite du village d’Inver, qui est l’une des porte-parole les plus véhémentes de la révolte, nous dit : « La question est celle de l’habitat et de sa population. Nous ne sous désignerons sans doute pas comme une « population indigène », mais nous avons notre territoire et notre culture, auxquels nous appartenons. Pour tous ceux qui ont émigré d’Erris tout au long de l’histoire, Erris ne les a jamais quittés. Ils disent que nous nous opposons au progrès, et se rient de nous. Mais à mon avis, le progrès est dans la capacité de se donner les moyens de soutenir notre propre vie, et de soutenir celle de ceux qui viennent après nous. Il s’agit de nature et de travail, ce qui nous appelons ici muinhin, qui veut dire « d’ici » et  cointeann, qui veut dire devenir un peu fâché quand cet endroit et sa population sont menacés de destruction. »

L’Etat irlandais a dû faire un choix au sujet de cette « nouvelle frontière », ces réserves de gaz naturelles gisant près de ses côtes occidentales. Il y avait deux modèles disponibles : celui des Norvégiens où l’Etat possède les droits d’exploitation et établit des quotas de consommation domestique, et celui des Britanniques en mer du Nord, où les profits sont largement aspirés par des compagnies multinationales. Pendant les années 1970, c’est le modèle norvégien qui avait les faveurs de Justin Keating, ministre de l’industrie et du commerce, qui considérait que la Grande-Bretagne gâchait ses ressources alors que la Norvège assurait son avenir. Mais le vent tourna, les conceptions de J. Keating sur la responsabilité étatique furent balayées par l’enthousiasme pour le libre-marché et par la gestion thatchérienne du gaz de la mer du Nord.

En l’an 2000, Enterprise Oil commença à creuser des trous pour faire passer le pipeline au-travers des prés de Rossport, et obtint du Conseil du Comté de Mayo le permis de construire la raffinerie de Ballinaboy. L’année suivante, le gouvernement irlandais s’octroya le droit de prendre possession des terres privées dont il avait besoin, les premières dispositions en ce sens furent prises par l’ancien ministre Frank Fahey le jour des élections en mai 2002.

Enterprise Oil, puis Shell, avaient fait du lobbying auprès des politiciens irlandais, et il y eut échange de bons procédés, comme en témoigne l’invitation des patrons pétroliers aux réjouissances organisées sous les chapiteaux du parti Fianna Fáil lors des courses de chevaux de Galway. Mais un coup de tonnerre eut lieu lorsque Bord Pleanála, l’office de planification économique, fit appel de la décision du Conseil du Comté de Mayo accordant le permis de construire. L’inspecteur au Plan Kevin Moore prit partie pour le refus du permis de construire et ses conclusions furent les suivantes : « Eu égard aux perspectives de planification stratégiques, c’est le mauvais site. Eu égard à la politique gouvernementale cherchant à promouvoir un développement équilibré entre régions, c’est le mauvais site. Eu égard au souci de minimiser l’impact environnemental, c’est le mauvais site. Part conséquent, eu égard à la perspective du développement durable, c’est le mauvais site. »

Peu après, Enterprise Oil fut rachetée par Shell, qui organisa une réunion pour traiter le problème posée par les objection de Moore. Le procès-verbal de cette réunion affirme ce qui suit : « Le Comité se demande si le Groupe a assez de contacts bien placés dans le gouvernement irlandais et chez les décideurs » et promet de « prendre cette affaire en main ». En décembre 2003, Shell revint à la charge auprès du Conseil du Comté de Mayo, et les habitants firent de nouveau un recours auprès du Bord Pleanála. Mais cette fois-ci, un nouveau directeur allait approuver le projet.

Des compensations financières furent proposées aux fermiers concernés par le passage du pipeline. Certains d’entre eux acceptèrent l’argent, mais six propriétaires le refusèrent, dont Willie Corduff. En réponse à cela, le gouvernement passa en 2005 une loi, première en son genre, qui donne à une entreprise privée le droit d’obliger un propriétaire à vendre, droit qui auparavant n’appartenait qu’à l’Etat. Quoiqu’il en soit, Corduff et les siens persistèrent dans leur refus d’accepter Shell sur leurs terres. « A mon avis, ils s’imaginaient qu’ils pourraient nous briser » nous confie-t-il. « Mais je crois qu’ils ne voyaient pas bien à quel genre de personnes ils avaient affaire. Ils nous prenaient pour des paysans riches possédant 2.000 arpents de terre et roulant en 4×4, mais nous sommes de ceux qui triment au milieu des marais, s’échinant à les rendre plus verts. » Corduff garde sa casquette sur la tête en entrant dans la cuisine de la ferme, puis nous explique comment il est devenu l’un des premiers à aller en prison.

En avril 2005, Shell trouva le moyen légal d’accuser ceux qui refusaient de laisser passer la compagnie sur leurs terres. Le 29 juin, cinq personnes dont Corduff, furent arrêtées, mises en examen pour refus d’obtempérer, et emprisonnées 94 jours. « Quand le juge dit que j’allais aller en prison » dit Corduff, « le peu de cheveux qui me restent sur la tête se hérissèrent, tout droits! ».

On désigna alors Corduff et ses collègues sous le nom des Cinq de Rossport [‘Rossport Five’] et l’affaire du pipeline de Shell à Corrib devint une cause célèbre en Irlande. Au point qu’aujourd’hui un film, The Pipe, raconte l’histoire de la rébellion qui s’en est suivi. Le film a reçu des prix dans le monde entier, on fait la queue pour le voir dans les cinémas de Bucarest, de Phoenix, Boston, San Francisco ou New York, autant qu’à Galway ou à Londres.

Risteard O’Domhnaill, le réalisateur qui vient de fêter sa trentième année avait commencé par couvrir le conflit en tant que cameraman pour la télévision en langue irlandaise, son oncle est en outre fermier dans la zone entre Inver et la côte d’Erris. Il avait été frappé par la façon dont ses collègues traitaient l’affaire. « Il régnait une culture du ‘ne faites pas de vagues’, les médias étaient sous l’emprise du business du Tigre Celtique, prêts à éviter tout sujet amenant une critique de la spéculation immobilière et de la dérégulation, et dans ce cas, à passer sous silence quiconque mettait en question ce qui ce passait dans la région où habite mon oncle ». The Pipe, dit O’Domhnaill, « c’est l’histoire d’un héros local qu’on met au pilori », c’est aussi le récit vivant, proche, d’une bataille en cours, et une parabole cruelle de notre temps.

« On parle de nous comme de gens voulant revenir à l’âge de pierre », dit Corduff. « Mais ceux qui ont travaillé ici avec un âne, une charrue et un seau, ont transmis le fruit de leur labeur à leurs enfants. Si ces développements avancent, on ne pourra plus continuer ainsi. Ils disent que nous faisons obstacle au progrès, mais à quoi nous opposons-nous? A la pollution et à la destruction de cet endroit par Shell, un point c’est tout. Ils disent aussi que nous nous révoltons parce que ça nous divertit. Mais non, ce n’est pas drôle, toute cette histoire est une vraie désolation. »

L’incarcération des Cinq de Rossport et les manifestations à l’échelle nationale pour les soutenir mena à la formation du mouvement Shell To Sea. L’une des figures les plus en vue de cette révolte est Maura Harrington, qui a passé un mois en prison pour avoir frappé au visage un policier. A une autre occasion, dit-elle, « j’ai refusé de payer une amende, j’ai passé 13 jours en prison et je m’en suis tirée en leur payant 2.700 euros. » Lorsque les premières tentatives d’installation du pipeline en mer, Harrington fit une grève de la faim de 10 jours.

« Ma mère était à l’époque une des premières femmes à aller à l’université de Galway; quant à mon père, il était syndicaliste, ce qui le rendait politiquement conscient » dit-elle, en guise de présentation alors que nous prenons place pour dîner dans le pub chaleureux de Western Strands Hotel près de Belmullet. « Donc, j’ai été amenée à suivre cette voie… mais au fond la cause de Shell to sea est d’une brutale simplicité : il s’agit de s’opposer à une attaque contre l’air, la terre, la mer et contre leur peuple, et contre la nation de l’Irlande. Shell cherche à brouiller les cartes en faisant des déclarations sur les études d’impact environnementales et autres faux-semblants, mais au final on en arrive à ça : est-ce que les traîtres qui gouvernent ce pays permettront à cette attaque de réussir, ou nous-mêmes allons-nous les arrêter? Est-ce que le gaz brut arrivera à terre pour être raffiné et vendu à l’étranger pour enrichir une entreprise multinationale, ou est-ce que ça n’aura pas lieu? Dans un monde de faux-semblants et de virtualité, tout cela est très réel, je ne veux pas donner l’impression d’être une Marie-Antoinette, mais quand vous vivez près de la terre, de l’air et de la mer, vous vivez dans le monde réel. »

Tout le monde dans la communauté n’a pas pris position contre le projet, comme Shell et le gouvernement irlandais le rappellent. Le Père Kevin Hegarty, de la paroisse voisine de Kilmore décrit ainsi le film de O’Domhnaill : « C’est une grande histoire et il la raconte joliment, mais il ne dit pas toute l’histoire. Je dirais que la majorité dans cette communauté soutient le projet. Il apportera des emplois et permettra d’avoir des apports énergétiques durables en Irlande. »

Il y a une controverse au sujet de savoir si le projet va créer des emplois. Denise Horan, porte-parole de Shell, affirme que 450 personnes sont actuellement employées, et que «plusieurs centaines» d’autres emplois seront créés avec la construction du pipeline. «Quand les travaux commenceront, il y aura à peu près 130 emplois de créés » dit-elle. Un autre sujet controversé : dans quelle mesure le gaz profitera à l’Irlande? Mme Horan affirme que « tout le gaz de Corrib sera consommé en Irlande » et que le gaz ne pourra être exporté au Royaume-Uni parce que le pipeline n’y va pas. Mais O’Domhnaill insiste sur le fait qu’il n’y a rien qui les force à servir les intérêts irlandais : « au final, ils peuvent vendre où ils veulent, au prix qu’ils veulent, c’est comme cela que ça marche avec les compagnies pétrolières multinationales. »

En juin 2008, le gouvernement irlandais accorda à Shell le permis de poser son pipeline en mer, c’est ainsi qu’arriva sur site le plus grand bateau spécialisé dans la pose de pipeline, le Solitaire. Ce colosse marin fut défié par un pêcheur nommé Pat O’Donnell, sa famille et ses partisans, et les scènes de ce combat marin, bord contre bord, font partie des parties les plus poignantes du film de O’Domhnaill.

Dans le film, la bataille du pêcheur contre Shell commence par une scène qui fait chaud au coeur, O’Donnell s’adressant ainsi à la caméra : « n’est-ce pas un beau spectacle de voir tous les pêcheurs se serrer les coudes et mener le même combat? ». Mais bientôt, la bataille va opposer pêcheur contre pêcheur, Shell ayant offert de l’argent à ceux d’entre eux qui étaient disposés à céder leurs droits de pêche.

Le pic est atteint dans une scène remarquable de cinéma-vérité, alors que O’Donnell, dans son petit bateau de pêche le John Michelle, flanqué de deux autres bateaux, affronte bord à bord l’immense Solitaire. « J’ai le droit de pêcher ici » dit O’Donnell au milieu de ses casiers à homards, alors que cinglent les vaisseaux de la Marine irlandaise venant protéger le travail du Solitaire.

On appelle O’Donnell « Le Chef » des lieues à la ronde, autour du hameau de Portlurin où il vit, et c’est certainement un honneur d’embarquer avec lui sur le John Michelle. «Même si je vivais cent ans, je ne vendrais jamais ce bateau », dit le Chef, «ce bateau, c’est de l’histoire».

« Je suis né en 1957», dit Pat, « le second de onze enfants. Toutes mes sœurs ont émigré jeunes aux Etats-Unis, mais nous autres les cinq garçons, sommes restés-là pour pêcher, puisque la mer avait été bonne pour notre famille. J’ai essayé de travailler à Londres, dans le bâtiment, mais j’ai dû revenir ici, la mer me manquait. Je savais depuis que j’étais jeune ce que je voulais faire dans la vie, d’ailleurs mon fils aîné, Jonathan, est le skipper de son propre bateau depuis qu’il a 15 ans, il en a 26 maintenant. »

Il poursuit : « J’étais un gars qui préférait la vie tranquille », mais cette aspiration prit fin lorsque le groupe de pêcheurs qu’il avait mobilisé contre Shell missionna docteur Alex Rogers, un scientifique de l’université de Southampton, pour enquêter sur l’impact du pipeline dans leur environnement. Docteur Rogers émit des conclusions pessimistes, et O’Donnell nous confie « avec tout ce que j’ai lu sur Shell au Nigeria, qui voudrait d’eux ici aussi? ». Il rejoint donc le mouvement de protestation et mène un blocus pour empêcher les travailleurs contractuels d’accéder au site de la raffinerie.

« On ne cessait de nous dire que les gens ont le droit au travail, mais Pat O’Donnell et son fils qui ont le droit de pêcher en mer, de par une autorisation ministérielle, furent arrêtés pour avoir posé leurs casiers à homards » fulmine-t-il. « Je n’aurai jamais cru voir le jour où des bateaux de guerre de la Marine irlandaise tournent leurs armes contre des citoyens irlandais qui pêchent dans les eaux irlandaises, pour le compte d’une entreprise britannique et hollandaise. »

O’Donnell avait purgé deux peines de prison, pour un total de sept mois, lorsqu’il constata que les autres membres de sa flottille révoltée finirent, les uns après les autres, par prendre l’argent de Shell, « L’un d’entre eux a transformé son bateau en WC marin pour les ouvriers de la compagnie. Jusqu’où peut-on descendre? Quelle fin pour un bon bateau de pêche, transporter de la merde pour Shell! »

Le 11 juin 2009, O’Donnell explique que son autre bateau, Iona Isle, fut abordé en baie de Broadhaven par « quatre hommes masqués et armés, dans un zodiac. Tout ce que je pouvais voir, c’était leurs yeux et leurs bouches. Quelques minutes plus tard, ils revinrent, disparurent, mais je m’aperçus que le bateau s’était alourdi, il y avait une voie d’eau. J’envoyai un signal de détresse et j’eus vingt minutes pour mettre à l’eau ma barque de secours. Je dois avouer que je n’étais pas bien dans les temps qui ont suivi, c’est une chose terrible pour un pêcheur que de perdre son bateau après une attaque pareille. J’ai tenté de faire jouer l’assurance, mais on m’a répondu que je n’étais pas couvert pour les actes de terrorisme. La police et la compagnie de sécurité IRMS prestataire de Shell ont nié avoir coulé le bateau. Le juge d’instruction, Brian Barrington a enquêté sur l’incident et a conclu que comme le bateau avait été coulé en pleine mer, il était impossible de vérifier la plainte. »

Au lieu-dit de Glengad, qui surplombe le vaste demi-cercle de la baie de Broadhaven, se trouve l’emplacement où le pipeline doit toucher terre. Sur ce poste élevé dominant le rivage sauvage et beau, se tient un cercle de pierre. « Il remonte aux temps des premiers cultivateurs de cette terre, et même au-delà » nous dit O’Domhnaill alors que nous escaladons la colline pour mieux voir la baie. C’est là que le pipeline va déboucher, il passera par ici près du cercle de pierre, sous l’estuaire jusqu’à Rossport, puis il circulera jusqu’à la raffinerie. C’est à cet endroit que Shell a été obligé de baisser la pression du gaz, mais ceux qui vivent ici restent exposés à ce qu’ils considèrent comme son point faible, malgré les assurances contraires de Shell, et comme le point le plus dangereux de son parcours.

Près de ce site, à-côté du cercle de pierre, se trouve la demeure de John Monaghan, qui a fondé un groupe qui a scissionné de Shell To Sea, étant en désaccord avec la position d’opposition absolue de ce mouvement, et cherchant à proposer un autre parcours pour le pipeline, selon un plan élaboré par des curés locaux. Ce trajet passerait par des marais inhabités à Glinsk pour se diriger vers le Nord. Ce groupe scissionniste s’appelle Pobal Chill Chomáin, Gens de Kilcommon. Dans le film de O’Domhnaill, la fracture entre les deux groupes est bien montrée : la triste et inévitable rupture, pleine d’aigreur, entre gens vulnérables, voisins contre voisins, dans l’ombre du géant qui leur fait face.

Monaghan a grandi à Nottingham, mais en est revenu « dans les années 1980, rejoignant mes racines familiales. Depuis ces années, beaucoup de choses ont changé. Lorsque je suis revenu, on ramenait toujours la tourbe avec la carriole et le cheval. Aujourd’hui que le Tigre Celtique est apparu puis disparu, les comportements ont changé, il y a plus d’égoïsme, alors ça passe ou ça casse. Il s’est avéré que ça a cassé. Shell chevauche sur le dos du tigre, avec l’idée que la rapacité est une bonne chose, que tout développement est bon. Point final, rien à redire. »

« Corrib », dit Monaghan, « ce système qui ramène le gaz sale et le raffine à terre, est quelque chose de tout à fait nouveau, tout comme l’obligation de vendre les terres au secteur privé, c’est quelque chose de totalement nouveau. De même, je me demande s’ils ont prévu un scénario catastrophe dans leurs estimations des risques, ce que j’ai toujours fait en tant qu’ingénieur. Au départ, j’étais assez favorable à leur projet, mais nous n’avons jamais été bien informés de la réalité. Ils ne se sentent pas responsables devant nous. »

Le film d’ O’Domhnaill, lors du nœud du récit, se mue en un vortex d’images montrant comment a été forgée la route du pipeline : des policiers et des agents de sécurité qui affrontent les manifestants et leurs sympathisants à chaque tournant.

« On nous a dit que ‘la loi devait être défendue’ » dit Monaghan. « Mais quelle loi? La loi de Shell. On peut bien l’appeler la loi, mais ce n’est pas la justice. Même si on leur fait un procès, on devra payer si l’on perd, et ils nous briserons ainsi. La loi ne prête qu’aux riches. Non, mais regardez-les! Les bateaux de guerre, ces gens qui arrivent en zodiac sur la rive et qui viennent au village caméra à la main pour nous filmer, les policiers qui cognent les gens, les jeeps qui font tout un barouf et qui roulent avec des plaques d’immatriculations cachées et sans certificat d’assurance. Vous appelez ça la loi? S’il y a quelque chose que j’ai appris de tout cela, c’est que la justice et la loi s’excluent mutuellement. »

« La Garda [police des 26 comtés]? » demande Corduff. « Nous leur faisions confiance, nous bavardions avec eux, nos enfant allaient jouer avec les leurs. Mais maintenant, quand les enfants voient une voiture de police ou un panier à salade, ils courent se cacher dans les marécages. C’est une triste histoire. »

Le mur de protection, en construction sous la maison des Monaghan est un autre cas de « construction exemptée de permis », murs de protection que Shell considère d’ailleurs comme non-nécessaires puisque le pipeline suit un tracé agréé par le ministère lui-même. Néanmoins, le passage de ce mur près la maison de Colm Henry, à quelques champs de distance de celle des Monaghan, a été, nous dit ce dernier, « quelque chose de vulgaire et d’extrême. »

Henry est un homme à la voix douce qui joue dans un groupe de country music qui tourne en Irlande et au Royaume-Uni. Sa maison est remplie d’objets amérindiens qu’il a rapporté de ses voyages en Arizona. « Ici, c’est la bande de terrain la plus intacte de toute la côte ouest » nous dit sa charmante épouse Gabrielle, tout en pelant des pommes de terre. « Il y a très peu de touristes, mais quand ils trouvent l’endroit, on leur demande de ne pas le répéter. » Henry ajoute : « Nous menions paisiblement nos petites affaires, personne ne s’occupait de nous, et nous allions à la plage sous tous les temps, en été pour se baigner, en hiver pour les balades. »

Lorsque les agents de sécurité ont envahi Glengad, ils le firent avec « plusieurs fourgons pleins à craquer » se souvient Henry. « Toute la nuit, ils braquaient leurs projecteurs sur notre maison, et même avec les rideaux fermés la maison était illuminée. Il y avait 50 voitures et fourgonnettes, les projecteurs et un cameraman en train de nous filmer, nous qui étions dans notre maison et sur notre terrain. »

« La pire des intrusions eut lieu », nous dit Henry, « lorsqu’ils se mirent à filmer les enfants qui revenaient nous voir. Mes petits-enfants partaient jouer sur la plage, on les changeait pour qu’ils aillent se baigner, et c’est là que les agents de sécurité ont commencé à les photographier. Maintenant, je sais que pour avoir une photo en première page d’un tabloïd, il faudra que je photographie des enfants qui se déshabillent sur une plage. Mais non! Ils ne peuvent pas faire impunément ce qu’ils veulent. Ils déambulent en cagoules, sans carte d’identité, ils portent tout le temps des gants… Doux Jésus! On ne pourrait même pas dire la couleur de leur peau, et ils sont très copains avec la Garda [les flics] ».

Quand Henry a tenté de porter plainte contre eux au commissariat de Belmullet, « le commissaire m’a dit qu’en tant que père de famille, il se sentait mal, ou quelque chose dans le genre, mais qu’il ne pouvait rien y faire, parce que l’affaire lui échappait. Lorsque je rédigeai ma plainte pour harcèlement, la Garda n’eut même pas la politesse de m’en signaler bonne réception », alors qu’il avait pu joindre au courrier les photographies de ses enfants déshabillés qu’il avait réussi à récupérer. « Tout ça me fait me demander :  qui sont ces gens qui envahissent nos vies et qui filment nos enfants? »

Mme Horan, du groupe Shell répond : « Nous rejetons les suggestions faisant état de brutalité et harcèlement de la part de la compagnie de sécurité. IRMS est une entreprise réputée. Leurs équipes sont entraînées pour traiter le problème des manifestants avec professionnalisme tout en agissant avec respect ». Elle ajoute que « la raison principale qui nous pousse à faire appel aux agents de sécurité sur ce projet, c’est de permettre à nos employés de mener leur travail légitime et de protéger nos sites et nos équipements ». Il faut savoir que les employés de Shell ont été « insultés, ont fait l’objet d’intimidations, et ont été empêchés physiquement de parvenir à leur poste de travail. En une seule nuit, en 2009, il y a eu 75.000 euros de destructions » nous précise-t-elle. De son côté, la compagnie de sécurité IRMS dans ses locaux du comté de Kildare n’a pas daigné répondre à nos appels téléphoniques.

La question de la politique policière autour du pipeline a fait les Unes de la presse le mois dernier, lorsque des enregistrements ont capté les voix de policiers faisant des ‘blagues’ sur le thème du viol des manifestantes. Les manifestations ont culminé face au commissariat central du comté de Mayo à Castlebar, ville d’origine du nouveau premier ministre, Enda Kenny. L’un des policiers incriminés dans l’histoire des ‘blagues’ avait été limogé dans ce commissariat, à un poste de gratte-papier. Il était approprié de faire la manifestation à Castlebar, car c’est là que Michael Davitt, cet enfant de Mayo qui a inspiré le mouvement actuel, avait formé la Land League en 1879. Davitt avait monté une campagne très efficace contre les grands propriétaires terriens, ouvrant la voie de l’achat par les fermiers des terres qu’ils travaillaient.

Ce qui fait qu’Erris est saturée des ravages et des résistances de l’histoire irlandaise, et que les manifestants sont plus conscients que la plupart des Irlandais et Irlandaises du fait que le centenaire du Soulèvement de Pâques 1916 approche. Pour eux, ce moment est lourd de signification. Il y a un passage poignant dans le film d’ O’Domhnaill, où l’on voit Pat O’Donnell sur son bateau, qui vient encore de se faire arrêter et qui retire le drapeau tricolore [vert, blanc, orange] qui ondoyait à la poupe de son bateau, le replie et le range.

« Les principes du drapeau tricolore ont été balayés lorsqu’ils nous ont fait ça », maugrée le Chef. « Des gens sont morts pour ce drapeau et pour ses principes, et s’ils savaient ce qui est en train de se passer, ils se retourneraient dans leurs tombes ».

« J’étais dans le troisième bateau derrière le Chef ce jour-là » nous dit Monaghan. « Lorsqu’il prit le drapeau tricolore, je sentis la même chose : ils trahissent tout ce qui a été dit dans la proclamation de 1916 et dans la constitution. Puis le policier a posé sa main sur l’épaule du Chef et lui a dit : « maintenant je t’arrête, mon garçon ». En apparence, c’était un geste sympathique, mais c’est le baiser de Judas. »

Mary Corduff, l’épouse de Willie, se plaint du fait que « tout le monde savait qu’une certaine quantité d’argent pourrait diviser les gens, en particulier dans une communauté pauvre ». Et aucun de ceux qui ont accepté l’argent de Shell ne se sont exprimés publiquement. Un homme, qui a vendu du terrain pour l’élargissement de la route, a seulement dit, alors que nous bavardions à la station-essence Spar : « il vaut mieux que ne fasse pas toute une affaire de cette histoire ».

« Les gens se parlent encore » poursuit Mary Corduff, « mais ce n’est pas comme avant que Shell ne vienne. Nous en sommes réduits à parler, à dormir et à manger du Shell. En installant un nouvel arbre de Noël, vous vous souvenez que tout ce qui s’est passé depuis le dernier Noël, et c’est Shell, Shell, et encore Shell. La vie à laquelle nous étions habitués nous a quitté, cette vie où nous espérions, sous l’arbre de Noël, avoir encore un peu de fourrage et des réserves de foin sec ».

John Monaghan se souvient avoir pensé il y a peu à un « jour où nous sortions des profondeurs de l’hiver, le soleil brillait aux fenêtres, les enfants se préparaient pour aller à l’école. Tout était si beau, le rivage là-bas, la mer et le ciel bleu, mais ils étaient toujours là : les jeeps, les jaquettes fluorescentes, les flics, la Marine, les pelleteuses et les engins. C’est du lourd, ça gâche la lumière du jour ».

Un commentaire pour Le mouvement Shell To Sea

  1. raymond le saumon dit :

    http://toulouse.demosphere.eu/rv/7160

    LUNDI 6 JANVIER au KIOSK à Toulouse

    « The pipe » de Risteard O Domhnail

    « Y’a de la lutte dans le gaz. »
    Comme au Nigéria, la multinationale pétrolière Shell doit faire face à la révolte des populations locales en Irlande depuis plusieurs années. C’est le sujet du film irlandais « The pipe » avec comme acteur principal, la coalition « Shell to sea », à la pointe de cette résistance contre la construction d’un pipeline.

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