Ni soutien ni perspective?

Article de Liam O’Ruairc, paru dans la revue The Blanket, printemps 2003.

Le meurtre récent d’un protestant travaillant pour les forces de sécurité, par la RIRA, a été critiqué de toutes parts. Les critiques les plus intéressantes ont été celles de Martin McGuinness, relayées par les médias, et les récentes analyses de la RIRA par Antony McIntyre dans The Blanket. Ces deux interventions ont soulevé des points extrêmement importants en ce qui concerne le républicanisme armé [‘physical force republicanism‘], qui méritent commentaire.

Premièrement, on reproche au républicanisme armé d’aujourd’hui, c’est-à-dire à la campagne de la RIRA et de la CIRA, de ne pas jouir d’un soutien populaire et de ne représenter qu’une petite minorité de la population. Cette critique n’a rien de nouveau. Une des critiques principales faite aux différentes campagnes de l’IRA est qu’elles n’étaient pas soutenues par la majorité du peuple irlandais, en termes électoraux notamment. Seule une minorité, bien que significative, de la population irlandaise, du Nord, du Sud et de la diaspora, soutenait la campagne de l’IRA provisoire (1970-1994). Cela peut être mesuré par les sondages d’opinion et les performances électorales de Sinn Féin.

Par conséquent, lorsque les Provisoires condamnent la campagne de la RIRA parce qu’elle n’aurait pas de soutien populaire, ils ne font que dire de façon ridicule : « Notre minorité est plus grosse que la vôtre ». Pour le républicanisme irlandais, la légitimité d’une campagne militaire ne repose pas sur le soutien d’une majorité du peuple, mais sur le fait que le maintien par la force de la présence de l’Etat britannique dans le Nord de l’Irlande donne à toute personne irlandaise – qu’elle représente ou pas la majorité de la population – le droit de résister par la force à l’occupation britannique.

Comme l’a écrit un politologue étatsunien il y a vingt ans, le critère décisif pour juger le républicanisme armé n’est pas le sondage d’opinion ou la réussite électorale. « Une organisation para-militaire n’est pas établie pour gagner dans les urnes. Elle est établie pour gagner ses objectifs politiques. L’un et l’autre sont deux choses différentes. Le pouvoir, selon l’axiome fameux de Mao, est sans conteste au bout du fusil, et la dure vérité est que la politique a bien davantage à voir avec l’imposition d’un pouvoir qu’avec les intérêts des ‘simples gens’. C’est pourquoi le fait de ‘gagner les cœurs et les consciences des gens’ est plus souvent le sous-produit du succès que sa cause. » (Padraig O Malley, Uncivil Wars, p.302).

A la critique selon laquelle elles n’ont pas de soutien populaire, la RIRA et la CIRA répondraient que le soutien populaire sera un sous-produit de leur succès. A notre avis, il est erroné de juger le républicanisme armé à l’aune du « soutien de la majorité ». Est-ce que Connolly et Pearse représentent une majorité mathématique du peuple en 1916, ou les Fenians en 1867, ou Jeune Irlande en 1848, ou Robert Emmet en 1803? Non, bien sûr, absolument pas. Pas plus que les Bolcheviks en 1917 ou Che Guevara avec Castro à la fin des années 1950 dans la Sierra Maestra. La question-clé n’est pas celle du soutien de la majorité mathématique, mais de savoir si ces mouvements ont une stratégie qui fasse avancer la lutte du peuple, et quelle est la direction révolutionnaire que ces organisations républicaines veulent faire prendre à l’Irlande en tant qu’ensemble. C’est sur ces chapitres que les choses sont plus problématiques.

Deuxièmement, on reproche au républicanisme armé d’aujourd’hui de ne mener nulle part et d’être contre-productif. La RIRA et la CIRA répondraient probablement que le pas en arrière serait au contraire de mettre fin à leur campagne. Citons O Malley encore une fois : « Si l’IRA appelait à l’arrêt des hostilités, il n’y aurait plus de conflit ouvert, et donc disparaîtrait aussi le besoin pressant d’une ‘solution’.

Si l’IRA arrêtait et se déclarait tout bonnement hors du coup, la conséquence serait un pas en arrière, puisque les loyalistes n’auraient plus de raison de faire des concessions à des nationalistes dont la « déraison » ne s’accompagnerait plus de la menace d’une plus grande instabilité. Il est on ne peut plus douteux de prétendre qu’ils feraient des concessions au cas où l’IRA dépose les armes, étant donné leur refus de toute concession dans le passé, quelque lourde que fût la menace des fusils de l’IRA. » (Ibidem, p.308).

Alors même que le mouvement provisoire a ordonné l’arrêt de ses opérations, il n’obtient des concessions des Britanniques et des unionistes que sous le surplomb implicite de la menace, selon laquelle la non-satisfaction de leurs exigences sera payée par une vague de soutien à la RIRA et à la CIRA. Par conséquent, même si le mouvement provisoire condamne les actions des républicains armés d’aujourd’hui, il en tire un bénéfice indirect, au moins jusqu’à un certain point.

A nos yeux, la campagne armée de la RIRA et de la CIRA a peu de chances de peser dans le rapport de forces dans la phase actuelle, parce qu’elle n’est pas l’expression organique d’un mouvement de masses. Elle a plus à voir avec les campagnes de l’IRA des années 1939-45 ou 1956-62 que des périodes 1970-72 ou 1981. Cette campagne n’a pas d’orientation de masses. La priorité devrait d’être la reconstruction d’un mouvement de masses radical qui serait en mesure de faire pièce au status quo. Le problème est qu’en ce moment, le « mouvement de masses » reste un slogan abstrait. Nous ne possédons pas le plan magique en 5 points pour construire le mouvement de masses.

Or c’est précisément en l’absence d’un mouvement de masses que le républicanisme armé est capable de se présenter comme la seule alternative à Stormont. Les actions de la RIRA et de la CIRA sont dans une large mesure le produit de notre propre impuissance à créer une alternative viable. Le républicanisme armé d’aujourd’hui n’a pas besoin de condamnations supplémentaires – car il s’agit de pertinence politique, pas de principes moraux – mais d’une critique politique constructive. Au lieu de laisser aller les choses, ceux qui sympathisent avec les buts des républicains armés devraient rechercher et engager le débat avec cette tradition endurante de la politique irlandaise.

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