IRA provisoire (1976-86)

La suite du document signé Liam O’Ruairc

L’année 1977 marque un tournant très important dans le conflit. A partir de ce moment, il est clair que l’Etat britannique a pu endiguer la violence politique dans le nord de l’Irlande et la réduire à ce qu’un ministre caractérisait comme « un niveau acceptable ».

La capacité opérationnelle du mouvement républicain subit un déclin graduel à partir de la seconde moitié des années 1970. Fin 1976, la police affirme avoir éliminé des unités entières de l’IRA et indique que le nombre d’activistes emprisonnés avait doublé comparé à 1975. Entre 1976 et 1979, plus de 3.000 personnes accusées d’appartenir à l’IRA seront sous poursuite judiciaire (Pat Walsh, Irish Republicanism and Socialism: The Politics of the Republican Movement 1905 to 1994, Belfast: Athol Books, 1994, p.170).

En 1977, le secrétaire d’Etat à l’Irlande du Nord se vantait d’écraser l’IRA « comme du dentifrice ». Avec 112 tués, 1977 représentait l’année la moins sanglante en Irlande du Nord depuis 1970. En 1978, il y avait encore moins de morts: 81. Particulièrement intéressant du point de vue de l’Etat, seuls 33 membres de la police et de l’armée ont été tués en 1978, contre 46 en 1977 et 52 en 1976. « L’IRA perdait lentement la guerre. » (Kevin Kelley, The Longest War: Northern Ireland and the IRA, London: Zed Books, 1982, p.283).

Dans une interview majeure en 1978, un porte parole de l’IRA avoue « une réduction marquée des activités militaires. » (There will be no ceasefire until the end, Republican News 5 août 1978, pp.6-7). « L’IRA était réduite à un niveau tel que mener des opérations était de plus en plus difficile et où le soutien à ses activités déclinait (Pat Walsh, ibidem, p.171).

De plus, à partir de 1976, le gouvernement britannique commence à retirer ses troupes d’Irlande du Nord pour les remplacer par des policiers et des régiments locaux – c’est la politique dite d’ « Ulsterisation ».

Si en 1972 il y avait 21.000 soldats britanniques en Irlande du Nord pour 15.500 policiers (RUC) et membres du régiment local de l’armée (UDR), en 1980 l’appareil répressif d’Etat était constitué de 19.000 policiers et UDR pour 12.000 soldats britanniques. En partie à cause de cela, c’est devenu de plus en plus difficile pour les activistes républicains d’infliger des pertes à l’armée britannique. De 1976 jusque dans les années 1990, deux tiers des forces de sécurité tuées par l’IRA appartenaient à l’UDR et la police et l’autre tiers a l’armée britannique; alors qu’entre 1971 et 1975 c’était l’inverse: deux tiers des forces de sécurité tues par l’IRA appartenaient à l’armée britannique et le tiers restant à la police et à l’UDR. (Jonathan Tonge, Northern Ireland, Cambridge: Polity Press, 2006, p.71).

« A l’exception de l’année 1979, à partir de 1976 le nombre de tués dans les forces de sécurité locales a toujours dépassé le nombre de morts de l’armée britannique. « (Patrick Bishop and Eamon Mallie, The Provisional IRA, London: Corgi Books, 1988, p.325). Au milieu des années 1980 pour chaque soldat britannique tué en Irlande du Nord, il y avait huit membre de la police et des régiments locaux tués. (Jonathan Tonge, ibibem, p.71). Les forces de sécurité locales ont payé un prix très lourd. Les policiers étaient visés en civil ou en uniforme, 199 policiers à plein temps ont été tués, de même que 101 réservistes et 19 autres après qu’ils eurent quitté la police. Sur les 763 militaires tués au cours du conflit, 204 appartenaient aux régiments locaux. 162 d’entre eux ont été tués alors qu’ils étaient en civil, et 60 autres furent tués après avoir quitté l’armée.

Vers 1977-1978, l’IRA se réorganise et met en place une stratégie de ‘guerre prolongée’ « qui va durer vingt ans ou plus ». (« The military struggle will not slow down to relate to Sinn Fein’s political activity » Michael Farrell interviews two spokespersons authorised to speak on behalf of the leadership of the IRA, Magill, juillet 1983 et Vincent Browne, The IRA’s Twenty-Year War, Magill, août 1982, pp.8-10).

Fin 1978 l’IRA annonce que l’organisation « se consacrait et se prérarait à une guerre prolongée ». (IRA geared to a long war, Republican News, 9 décembre 1978). La réorganisation de l’IRA apparaissait initialement comme un succès: le nombre de personnes arrêtées tombe de 1380 en 1977 à 550 en 1980. De plus 62 membres des forces de sécurité sont tuées par l’IRA en 1979, nombre le plus élevé depuis 1973.

Le 22 mars 1979 est la journée ou l’IRA mène le plus d’attaques à la bombe dans son histoire, 49 attentats a la bombe dans l’espace de 90 minutes visant des banques et des bâtiments publics dans 21 villes du Nord de l’Irlande. Le 27 août 1979, l’IRA mène son attaque la plus meurtrière du conflit contre l’armée britannique, tuant 18 paras à Narrow Water dans une double attaque à la bombe. Le même jour l’organisation exécute Lord Mountbatten dans le Sud de l’Irlande.

Ce genre de succès et opérations spectaculaires faisait oublier le fait que le concept de « guerre prolongée » était une admission de faiblesse, et que c’était plus facile pour l’Etat britannique de gérer les effets de cette « guerre prolongée » que l’offensive intensive de la première partie des années 1970 (M.L.R Smith, Fighting For Ireland? The Military Strategy of the Irish Republican Movement, London and New York: Routledge, second edition, 1997, p.188). Comme le dit Pat Walsh, « aucune armée ne choisit une guerre prolongée si elle est en mesure d’en faire une de courte durée. Les ‘guerres prolongées’ sont un signe de faiblesse militaire. » (Pat Walsh, ibidem, p.207).

De plus, vue à long terme, la réorganisation de l’IRA en centralisant beaucoup de ses départements va faciliter sa pénétration par les services secrets britanniques. (Ed Moloney, A Secret History of the IRA, London: Allen Lane The Penguin Press, second revised and updated edition, 2007, pp.160-161 et 317-318)

En 1977, le mouvement républicain reconnaît ses faiblesses politiques. Dans un discours lu par Jimmy Drumm, le mouvement admet que « le gouvernement britannique n’est pas en train de se retirer » et qu’ « une guerre de libération victorieuse ne peut pas être basée exclusivement sur les opprimés dans le Nord et sur la présence de l’armée britannique. La haine et le ressentiment ne sont pas suffisant pour rendre la guerre durable. » C’est pour cela que le mouvement encourage « de prendre position sur les luttes économiques et sociales quotidiennes de la population » et créer « des liens entre le mouvement républicain et les travailleurs et les syndicalistes radicaux » de manière à « assurer un soutien de masse pour la lutte armée dans le Nord ». (Bodenstown Oration, Republican News, 18 juin 1977, p.7).

Ce dernier point est très important. Pour les républicains, l’agitation économique et sociale est typiquement vue comme une diversion de la lutte armée. La référence aux « travailleurs » et « luttes économiques » était essentiellement instrumentale. Ce n’est pas que le mouvement républicain avait bougé radicalement à gauche, mais s’il voulait freiner son déclin, il lui fallait trouver le soutien des travailleurs pour générer « un soutien de masse pour la lutte armée dans le Nord ».

Il est d’ailleurs intéressant de noter que lorsque en 1979 un journaliste demande à Gerry Adams si il y a une influence marxiste au sein du Sinn Fein; Adams répond: « D’abord, si il y a une chose qui doit être dite catégoriquement c’est qu’il n’y a aucune influence marxiste au sein du Sinn Fein, ce n’est pas une organisation marxiste. Je ne connais personne au Sinn Fein qui est marxiste ou qui est influencé par le marxisme. » (The brit propaganda tag – from ‘fascist’ to ‘communist’, An Phoblacht / Republican News 3 novembre 1979, pp.10-11).

Gerry Adams dira à nouveau la même chose dix ans plus tard dans une interview donnée au magazine Playboy dans l’édition américaine d’avril 1989. Pour renforcer ce point, le Sinn Fein et l’IRA font une déclaration officielle disant que les organisations n’ont rien à voir avec le marxisme et sont juste basées sur la Proclamation de 1916. (‘IRA’s republican socialism is a radical native brand’ et ‘Sinn Fein statement of aims’, An Phoblacht  / Republican News 3 novembre 1979, pp.10-11).

Il fallut attendre 1983 pour que l’objectif du mouvement passe d’ « un règne de justice sociale basé sur les principes chrétiens » à « un règne de justice sociale basé sur les principes républicains et socialistes en accord avec la Proclamation de 1916 et le Programme Démocratique de 1919 de Dail Eireann ». (A party on the move, An Phoblacht / Republican News, 17 novembre 1983, p.7)

Ce qui allait donner un regain de vie au mouvement républicain était la politique de criminalisation des prisonniers républicains par le gouvernement britannique. Le gouvernement britannique abolit le 1er mars 1976 la Catégorie de Statut Spécial qui différenciait les détenus politiques des détenus de droit commun. Si quelqu’un était condamné le 28 Février 1976 il avait encore droit au statut de catégorie spéciale, mais si c’était le jour d’après il était détenu de droit commun.

Le 16 septembre 1976, le premier détenu républicain condamné après le 1er mars 1976 passe au nouveau régime. Celui-ci refuse de porter l’uniforme de prison et reste nu avec une couverture. La protestation des couvertures (Blanket Protest) est née.

Au printemps 1977, il y avait 70 prisonniers participant à cette protestation, et en avril 1978, ils étaient 300 (Liam Clarke, Broadening the Battlefield: The H-Blocks and the Rise of Sinn Fein, Dublin: Gill and Macmillan, 1987, pp.65-66). A l’automne 1980, il y avait 1365 prisonniers républicains, et sur les 837 qui ne bénéficiaient pas du statut de catégorie spéciale, 341 menaient la protestation des couvertures et grèves de l’hygiène. (J Bowyer Bell, The Secret Army: The IRA, Dublin: Poolbeg, revised third edition, 1997, p.492).
C’était donc une minorité des prisonniers républicains qui luttaient dans les prisons. En mars 1978, suite à la violence des gardiens de prison, les prisonniers commencent une grève de l’hygiène (dirty protest). (Sur la grève de l’hygiène et des couvertures voir en particulier: Brian Campbell, Laurence McKeown and Felim O’Hagan (eds), Nor Meekly Serve My Time: The H-Block Struggle 1976-1981, Belfast: Beyond The Pale, 1994).

L’IRA réplique en attaquant les gardiens de prison. En avril 1980, 18 de ceux-ci ont été exécutés. Cela peut sembler étrange aujourd’hui, mais la situation dans les Blocs H n’était pas une priorité pour le mouvement républicain. Dans une interview majeure en août 1978, un membre de la direction de l’IRA ne mentionne même pas la situation dans les prisons, et dans un article de trois pages faisant le bilan de l’année 1979, le journal du mouvement consacre une colonne de moins de 2.5 cm à la situation dans les prisons (Liam Clarke, Broadening the Battlefield: The H-Blocks and the Rise of Sinn Fein, Dublin: Gill and Macmillan, 1987, pp.91-92).

Ceux qui militaient le plus intensément pour les prisonniers étaient les familles et communautés des prisonniers organisés dans les Relative Actions Committees (RAC). Le RAC était très radical et disait que le combat des prisonniers était avant tout politique – faisait intégralement partie de la lutte contre l’impérialisme britannique. Mais le mouvement républicain cherche une autre stratégie: faire pression sur l’église catholique, les partis bourgeois du Sud de l’Irlande, le SDLP ou les directions syndicales pour que ces forces poussent le gouvernement britannique à changer de position.

C’est pour cela que sous la pression du mouvement républicain; le RAC se liquide dans le National H-Block Committee qui ouvre ses portes à ces autres forces sociales et politiques. Au lieu d’être politique, le combat des prisonniers est redéfini comme ‘humanitaire’, pas comme une question de lutter contre l’impérialisme mais pour lutter pour de meilleures conditions de détention. (Determination and Unity, An Phoblacht / Republican News 27 octobre 1979, p.1).

Cela eut des conséquences importantes car la base politique de la lutte des prisonniers était limitée a ce qui était acceptable pour l’église catholique, les partis bourgeois et les bureaucrates syndicaux. (Pour une discussion approfondie de cela voir: David Reed, Ireland: Key to the British Revolution, London: Larkin Publications, 1984).

« Les activistes de gauche qui n’approuvaient pas la stratégie générale de faire pression sur l’église catholique, Fianna Fail ou le SDLP furent vigoureusement attaqués par le Sinn Fein. » (Pat Walsh, Irish Republicanism and Socialism: The Politics of the Republican Movement 1905 to 1994, Belfast: Athol Books, 1994, pp.181-182).

Les activistes de gauche disaient que pour soutenir les prisonniers, il fallait organiser une campagne basée sur la classe ouvrière et demander des grèves immédiates. Mais: « L’agitation pan-nationaliste visant à amener Fianna Fail, le SDLP et l’église Catholique à soutenir les prisonniers était en contradiction avec les idées de lutte de classes et grèves générales pour soutenir les prisonniers. » (Pat Walsh, ibidem, p.184).

Gerry Adams considérait l’appel à la grève générale comme « un non-sens d’extrême gauche » et « irréaliste ». (Kevin Kelley, The Longest War: Northern Ireland and the IRA, London: Zed Books, 1982, p.331 et Pat Walsh, Irish Republicanism and Socialism: The Politics of the Republican Movement 1905 to 1994, Belfast: Athol Books, 1994, p.190).

En 1981, des émeutes à Dublin entre la police irlandaise et des jeunes après une manifestation de soutien aux prisonniers font que le Sinn Fein dénonce les jeunes car les soutenir aurait aliéné les forces ‘respectables’ du nationalisme constitutionnel (David Reed, Ireland: The Key to the British Revolution, London: Larkin Publications, 1984, pp.358-359) C’était la première fois qu’il y avait collaboration et non confrontation entre le républicanisme et le nationalisme constitutionnel, et cela allait ouvrir bientôt la porte au réformisme.

Les prisonniers vivant dans des conditions de détention de plus en plus intolérables finissent par organiser deux grèves de la faim en 1980 et 1981 pour obtenir les cinq demandes du National H Block Committee. La grève de la faim de 1981 a eu pour résultat la mort de dix prisonniers entre mai et août 1981.

Bobby Sands, Francis Hughes, Ray McCreesh et Patsy O’Hara meurent en mai, Joe McDonnell et Martin Hurson meurent en juillet, Kevin Lynch, Kieran Doherty, Tom McElwee et Micky Devine meurent en août. Sept des grévistes de la faim morts appartenaient à l’IRA et trois à l’INLA. Ce n’est qu’en octobre 1981 que sous la pression des familles des prisonniers et de l’église catholique que les grèves de la faim sont arrêtées. (David Beresford’s Ten Men Dead, London: Grafton, 1987). Après les grèves de la faim, les prisonniers obtinrent de facto les droits associés au statut de catégorie spéciale. (Laurence McKeown, Out of Time: Irish Republican Prisoners Long Kesh 1972-2000, Belfast: Beyond The Pale, 2001 pour une excellente analyse de l’expérience des prisonniers).

Durant les grèves de la faim, pour accroître la pression sur les gouvernements, le mouvement républicain décide de présenter un certain nombre de prisonniers comme candidats aux élections. Bobby Sands fut élu député avec 30.492 votes. Dans le sud, neuf prisonniers récoltent 42.798 votes et deux grévistes de la faim sont élus au parlement de Dublin. Un troisième était à 400 votes de se faire élire. Cela encouragea une faction du mouvement républicain tentée par l’électoralisme.

La grève de la faim de 1981 est à présent sujette à une importante controverse. En 2005, Richard O’Rawe, qui en 1981 était un des dirigeants des prisonniers de l’IRA et des grévistes de la faim publia un livre intitule « Blanketmen ». Selon Richard O’Rawe, alors que le quatrième gréviste était mourant, le gouvernement britannique proposa de concéder quatre des cinq demandes des prisonniers pour mettre fin à la grève de la faim. L’offre britannique était acceptable aux yeux des prisonniers et un message fut envoyé à Gerry Adams pour l’indiquer. (Richard O Rawe, Blanketmen: an untold story of the H-Block hunger strike, Dublin: New Island Books, 2005, pp. 180 et 254).

Mais Adams opposa son veto. Il avait besoin que la grève de la faim continue pour lancer sa plateforme électorale. Comme le dit Ed Moloney, cela implique que « Thatcher a tué 4 grévistes de la faim et Adams 6 pour faire avancer ses ambitions politiques ».

En août 1981, un républicain se fait élire pour le siège de Bobby Sands avec 31.278 votes. Le fait que les grèves de la faim continuaient a joué un rôle important dans cette victoire. A-t-on laissé 6 des grévistes de la faim mourir pour le faire élire? (Richard O Rawe, Blanketmen: an untold story of the H-Block hunger strike, Dublin: New Island Books, 2005, p.254).

La réaction d’Adams et ses supporters aux affirmations de O’Rawe a été pleine de contradictions et de mensonges, alors que de plus en plus de matériel et de sources indépendantes confirment la version de O’Rawe. (Ed Moloney, A Secret History of the IRA, London: Allen Lane The Penguin Press, second revised and updated edition, 2007, pp.571-572 et Paul Bew, Ireland: The Politics of Enmity 1789-2006, Clarendon: Oxford University Press, 2007, p.530).

Les grèves de la faim revitalisèrent le mouvement républicain comme cela n’avait pas été le cas depuis Bloody Sunday. Le mouvement de masse qui déclinait sans cesse depuis 1972 connut une recrudescence. La présence de 100.000 personnes aux funérailles de Bobby Sands montre la colère des nationalistes ordinaires. Cependant, du point de vue militaire, les républicains étaient endigués. Durant les sept mois de grèves de la faim (de mars à octobre), IRA et INLA combinées n’arrivent à tuer que 30 membres des forces de sécurité, moins que ces organisations avaient réussi à tuer au cours des sept premiers mois de 1977 lorsque la lutte armée était en déclin (Jack Holland, Hope Against History: The course of conflict in Northern Ireland, London: Hodder & Stoughton, 1999, p.159). D’un point de vue militaire « en 1980-1981 l’IRA n’était certainement pas en train de gagner. » (J Bowyer Bell, The Secret Army: The IRA, Dublin: Poolbeg, revised third edition, 1997, p.487).

Les succès électoraux au cours de la grève de la faim ont eu des conséquences importantes. En 1981, l’IRA déclarait que sa position sur la politique électorale et parlementaire « était claire et simple… en dehors d’une démocratie souveraine des 32 comtés, l’IRA ne prendra pas part a ce qu’on appelle la politique constitutionnelle. » (IRA attitude on elections, An Phoblacht / Republican News, 5 septembre 1981, p.20).

Cependant, avant la fin des années 1980, le mouvement républicain allait être graduellement incorporé au sein des institutions qu’il était sensé détruire à cause de « la pression des considérations électorales et le développement du clientélisme. » (Henry Patterson, The Politics of Illusion: Republicanism and Socialism in Modern Ireland, London: Hutchinson Radius, 1989, p.192). Cela conduisit à une position de plus en plus réformiste et opportuniste.

Les succès électoraux au cours de la grève de la faim ont convaincu une faction au sein du mouvement républicain autour de Gerry Adams de poursuivre sur cette voie. Cette faction avance la stratégie dite « du fusil et du bulletin de vote » pour utiliser l’expression de Danny Morrison. (‘By ballot and bullet’ An Phoblacht Republican News 5 novembre 1981, p.2).

L’objectif de cette stratégie n’était pas de créer un autre parti électoral mais d’introduire une autre tactique dans la lutte anti-impérialiste et attaquer le nationalisme constitutionnel du SDLP. (Voir par exemple les raisons avancées dans ‘Revolutionary politics’ An Phoblacht Republican News, 25 avril 1985, p.2 et aussi ‘Ballots and bombs: electoral tactics complement armed struggle’ An Phoblacht Republican News, 18 février 1982, p.1).

En octobre 1982, les 12 candidats du Sinn Fein pour l’Assemblee d’Irlande du Nord obtinrent 64.191 votes and 5 sièges (10,1%) comparés aux 118.891 votes et 14 sièges (18.8%) obtenus par le SDLP. Aux élections de Westminster en 1983, le Sinn Fein fit encore mieux avec 102.701 votes (13,4%) contre 137.012 pour le SDLP (17,9%).

Au cours de cette élection, Gerry Adams réussit à se faire élire comme député de Belfast-ouest et Danny Morrison était à 78 votes de se faire élire deputé de Mid-Ulster. Comme le but du Sinn Fein était de détruire l’Etat, les candidats élus étaient ‘abstentionnistes’ – refusaient de prendre part aux institutions ennemies. Le Sinn Fein resta limité à un certain seuil électoral et n’arriva pas à supplanter le SDLP. Cela a été clair à partir des élections européennes de 1984 où John Hume du SDLP obtint 151.399 votes (22,1%) ce qui était bien plus que les 91.476 (13,3%) obtenus par le Sinn Fein. Le Sinn Fein avait beaucoup de mal à dépasser le tiers de l’électorat nationaliste nord-irlandais. Il ne représentait qu’une minorité de la minorité nationaliste.

Qui votait Sinn Fein et pourquoi? Ceux qui votaient Sinn Fein n’étaient pas un électorat traditionnel, mais se concentraient parmi les quartiers nationalistes socialement et économiquement défavorisés. Le parti se présentait comme représentant les travailleurs et les jeunes par opposition au SDLP qui représentait les classes moyennes et plus âgées. (Brian Feeney, Sinn Fein: A Hundred Turbulent Years, Dublin: The O Brien Press, 2002, p.312. Voir aussi Henry Patterson, The Politics of Illusion: Republicanism and Socialism in Modern Ireland, London: Hutchinson Radius, 1989, p.197).

La raison pour laquelle le Sinn Fein arrivait à obtenir des votes de ces catégories sociales était moins pour son républicanisme ou son soutien à l’IRA, mais parce que le parti arrivait à obtenir pour son électorat plus d’allocations sociales, logements sociaux etc. que les autres partis. En 1983 le parti avait 28 locaux dans des quartiers où le SDLP n’en avait aucun (Brian Feeney, Sinn Fein: A Hundred Turbulent Years, Dublin: The O Brien Press, 2002, p.317).

Le parti était le meilleur moyen pour faire pression sur les services sociaux pour obtenir plus d’allocations et d’avantages. Les journalistes constataient qu’ « à partir de 1984, le Sinn Fein s’était établi dans les ghettos de Belfast et Derry comme étant le moyen le plus efficace pour faire pression sur les services publics et sociaux et possédait plus de locaux dans ces quartiers que tous les autres partis politiques nord-irlandais réunis. » (Patrick Bishop and Eamon Mallie, The Provisional IRA, London: Corgi Books, 1988, p.412).

Pour obtenir des investissements et allocations sociales signifiait que le Sinn Fein devait en pratique coopérer et collaborer avec des institutions qu’il était censé en théorie détruire. Il y avait un danger croissant que les activistes républicains se transforment d’activistes révolutionnaires en « travailleurs sociaux ». (Eamon Collins with Mick McGovern, Killing Rage, London: Granta, 1997, p.221).

Dans ses prospectus électoraux le Sinn Fein expliquait: « Tout en œuvrant pour la destruction du système, le Sinn Fein croit qu’il est juste d’obtenir un maximum d’avantages de ce même système. » (Cite dans Henry McDonald, Gunsmoke and Mirrors: How Sinn Fein dressed up defeat as victory, Dublin: Gill&Macmillan, 2008, p.115).

Ces développements encouragèrent une vision de l’Etat comme n’étant plus seulement une source d’oppression mais aussi une source de revenus (Henry Patterson, The Politics of Illusion: Republicanism and Socialism in Modern Ireland, London: Hutchinson Radius, 1989, pp.207-208).

Cela développait un rapport clientéliste avec l’Etat Britannique. La nature du travail que les activistes du Sinn Fein menaient sur le terrain était explicitement de nature social-démocrate, Gerry Adams le soulignait : « Ce qui est vite devenu apparent, c’est le parallèle entre le type de stratégie adoptée sur le terrain par le Sinn Fein sur des sujets comme la sécurité sociale, les logements sociaux et celle des activistes du Labour Party (parti travailliste britannique) à Londres et ailleurs. » (Gerry Adams, in Martin Collins (ed) Ireland After Britain, London: Pluto Press, 1985, p.3)

L’étape suivante était non seulement de coopérer avec l’Etat « ennemi » mais d’y participer (Kevin Bean, The New Politics of Sinn Fein, Liverpool University Press, 2007). En mars 1983, le Sinn Fein obtint son premier conseiller municipal élu dans le Nord depuis les années 1920. En avril 1985, le Sinn Fein prit part aux élections locales dans le Nord et obtint 59 conseillers municipaux élus avec 75.686 votes (11,8%).

L’éditorial du journal du parti, An Phoblacht, promettait: « Dans les mairies des Six Comtés, les élus du Sinn Fein vont remettre en question l’Etat lui-même, et c’est pour cette raison qu’ils sont vus comme un danger par les Loyalistes et les soi-disant nationalistes constitutionnels. » (No Illusions, An Phoblacht Republican News, 2 mai 1985, p.1).

Mais quelques années plus tard, il était clair que l’attitude du Sinn Fein vis-à-vis de l’Etat s’était clairement transformée comme l’indiquait le journal du parti: « Comme l’observait un conseiller municipal du Sinn Fein, ‘les loyalistes et les fonctionnaires de l’Etat étaient vraiment plein d’appréhensions a l’idée de voir le Sinn Fein dans les chambres municipales, mais ils ont très vite vu que nous étions très raisonnables. Nous avons même reçu l’admiration et le respect des medias hostiles et des agences gouvernementales, qui tous sont en contact quotidien avec le Sinn Fein à tous les niveaux. » (Advancing Under Attack-Sinn Fein In The Council Chambers’, An Phoblacht Republican News 2 mars 1989, pp.8-9).

En théorie, l’objectif républicain était de détruire l’Etat. C’est ce que tentait la lutte armée de l’IRA. Mais alors que l’IRA posait des bombes dans les mairies en tant que symbole de l’Etat, les élus du Sinn Fein acceptaient en pratique ce même Etat et essayaient de le faire fonctionner.

Quand il s’agissait de gérer des mairies et autres organisations municipales il n’y avait pratiquement pas de différences entre le Sinn Fein et les autres partis constitutionnels.

Mairtin O’Muilleor, un conseiller municipal du Sinn Fein bien connu à Belfast admet,: « Quand il s’agit des sujets typiquement discutés pour la gestion des municipalités, nous ne sommes qu’à peine quelques degrés plus à gauche que le SDLP. » (‘Broadening the Base’, An Phoblacht Republican News, 30 juin 1988, p.3).

Une autre contradiction était que l’IRA considérait l’appareil judiciaire comme cible légitime – l’organisation est responsable de la mort de 3 juges, 4 magistrats et un fonctionnaire procureur – le Sinn Fein utilisait ce même appareil judiciaire pour faire des procès aux Unionistes qui refusaient aux élus du Sinn Fein de participer à des réunions des sous-comités de la municipalité. « Les républicains exploitent le système qu’ils affrontent » conclut le journaliste David McKittrick (David McKittrick, Endgame: The Search for Peace in Northern Ireland, Belfast: The Blackstaff Press, 1994, p.248)

Le développement du Sinn Fein a eu des conséquences importantes pour la lutte armée. D’abord cela demandait une division des ressources humaines et financières entre la lutte armée et la participation électorale, ce qui créa une tension entre les deux – l’argent investi dans les activités électorales ne pouvait pas être investi dans la lutte armée.

On estime que 80% des ressources financières du mouvement républicain étaient investies dans les élections à partir du milieu des années 1980. Il est vrai que depuis les interventions électorales, la lutte armée était en chute libre. En 1981, l’IRA était responsable de la mort de 44 soldats et policiers, en 1982 cela tombait a 40, l’année suivante à 33. En 1984, cela tombait encore plus bas, à 28. En 1985 ça montait à 29, mais en 1986 ça retombe a nouveau à 24 (Patrick Bishop and Eamon Mallie, The Provisional IRA, London: Corgi Books, 1988, p.416).

Au cours de la décennie 1980–1990, l’IRA tua moins de soldats britanniques (96) qu’elle n’en avait tués au cours de la seule année 1972 (103) ! (John Newsinger, British Counterinsurgency: From Palestine to Northern Ireland, Basingstoke: Palgrave, 2002, p.187). La participation aux élections avait été vendue aux activistes de base du mouvement comme un moyen de faire avancer la lutte, mais bientôt un nombre croissant d’activistes commencèrent à soupçonner que la lutte n’était qu’un moyen de faire avancer les élections!

Le porte parole de cette tendance n’était autre qu’Ivor Bell, le Chef d’Etat Major de l’IRA. Celui-ci soupçonnait « que la lutte armée était ouverte et fermée comme un robinet pour servir les besoins électoraux du Sinn Fein » plutôt que l’inverse. (Kevin Rafter, Sinn Fein 1905-2005: In the Shadow of Gunmen, Dublin: Gill&Macmillan, 2005, p.195).

Ivor Bell était un activiste très influent: il a été commandant de la Brigade de Belfast, chef du Commandement Nordiste, Adjudant General, membre du Conseil de l’Armée et Directeur des Opérations. Lui et sa tendance argumentaient que « le fait que le rôle du Sinn Fein n’a cessé de croître montrait que la direction actuelle du mouvement était au mieux inepte, et au pire cherchait à mettre fin a la lutte armée à petit feu et par des moyens détournés. Le moyen le plus aisé de mettre fin a la lutte armée est d’utiliser le Sinn Fein, les meilleures ressources du mouvement seront investies dans le parti, ce qui aura pour conséquence de lentement mais sûrement neutraliser l’IRA. » (Eamon Collins with Mick McGovern, Killing Rage, London: Granta, 1997, p.220).

En mai 1985, Ivor Bell et ses supporters sont accusés par Gerry Adams de chercher à ourdir un coup d’Etat au sein du mouvement républicain, et seront exclus et menacés de mort si ceux-ci tentent de créer une organisation rivale. (Ed Moloney, A Secret History of the IRA, London: Allen Lane The Penguin Press, second revised and updated edition, 2007, pp.242-245 et Rogelio Alonso, The IRA and Armed Struggle, London: Routledge, 2006, p.123).

Les interventions électorales du Sinn Fein n’étaient pas quelque chose de nouveau. Ce qui était nouveau a partir des années 1980 étaient l’électoralisme; c’est à dire au lieu d’utiliser les tactiques électorales pour faire avancer la lutte, la lutte était utilisée de façon opportuniste pour faire avancer les avantages électoraux. Par exemple, en 1982, les candidats du Sinn Fein devaient signer une déclaration donnant un soutien à la lutter armée. La constitution du parti disait: « Tout candidat pour des élections locales et nationales, de même que tout matériel de propagande électorale doit sans ambigüité exprimer son soutien à la lutte armée. (An Phoblacht / Republican News, 4 novembre 1982).

Adams déclara même que si un jour le Sinn Fein « prenait la décision inimaginable et sans précédents de répudier la lutte armée de l’IRA, le parti devra se trouver un autre président. » (An Phoblacht / Republican News, 7 novembre 1985). Mais le gouvernement britannique introduisit une loi selon laquelle pour être candidat aux élections il faudra obligatoirement signer une déclaration répudiant et condamnant les activités et organisations illégales.

En 1989, le Sinn Fein autorisa ses candidats à signer cette déclaration ‘anti-violence’. Quand il s’agissait de choisir entre les élections et soutenir la lutte armée de l’IRA, le parti opta pour l’électoralisme (Robert W. White, Provisional Irish Republicans: An Oral and Interpretive History, Westport, Connecticut: Greenwood Press, 1993, pp.162-163).

On peut donc soutenir la thèse que la légalisation du Sinn Fein dans le Nord par le gouvernement britannique en 1974 était une tentative consciente de créer des divisions dans le mouvement républicain et de le conduire vers la politique constitutionnelle (David Reed, Ireland: The Key to the British Revolution, London: Larkin Publications, 1984, p.407). Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si en 1985 un repenti de l’IRA explique à la police que le moyen le plus sûr de neutraliser l’IRA est d’encourager le développement du Sinn Fein (Eamon Collins with Mick McGovern, Killing Rage, London: Granta Books, 1997, pp.295-296).

L’opération la plus spectaculaire menée par l’IRA au cours des années 1980 fut l’attentat de Brighton. Le 14 octobre 1984, une bombe explosa lors de la conférence annuelle du parti conservateur britannique, tuant cinq personnes et Margaret Thatcher y échappant de très peu. Les effets combinés de l’ascension électorale du Sinn Fein et de l’attentat de Brighton poussèrent les gouvernements de Londres et de Dublin à lancer une initiative constitutionnelle pour y remédier.

L’Accord Anglo-Irlandais de 1985 donna un rôle consultatif au gouvernement de Dublin dans les affaires du Nord et promet une série de reformes pour améliorer la position des nationalistes dans le Nord. L’Accord Anglo-Irlandais rencontra une certaine popularité au sein de la communauté nationaliste dans le nord et renforça l’hégémonie du SDLP qui était un fervent partisan de l’accord. La réaction du mouvement républicain à l’Accord Anglo Irlandais était au mieux ambiguë et au pire frôlait l’opportunisme. Ceci pouvait se voir clairement dans une interview de Gerry Adams au sujet de l’Accord.

D’un côté il le dénonçait car ça renforçait les intérêts de l’Etat britannique, mais d’un autre il saluait l’Accord car il allait améliorer les conditions de vie de la communauté nationaliste dans le nord. (‘London-Dublin Accord -what next?’, An Phoblacht / Republican News, 12 décembre 1985, pp.4-5). MLR Smith note avec raison: « En essayant de se faire créditer pour les concessions qui vont améliorer et reformer un Etat que le mouvement voulait détruire, les républicains remettaient en question leur position traditionnelle qui était que le Nord était un Etat irréformable. Cela donna lieu à un certain nombre de critiques au sein du mouvement au sujet de la position confuse qui d’un côté s’oppose à l’accord anglo-irlandais, mais de l’autre essaye de se faire créditer pour les bénéfices qu’il pourrait apporter. » (M.L.R Smith, Fighting For Ireland? The Military Strategy of the Irish Republican Movement, London and New York: Routledge, second edition, 1997, pp.174-175).

Cela indiquait une tension entre l’objectif de détruire l’Etat du Nord d’une part, et de le reformer d’autre part. « La tension croissante entre la volonté de rejeter l’Etat et la partition et en même temps de soutenir la réforme de ces mêmes institutions, allait de plus en plus définir la nature ambiguë de la politique républicaine au cours des années à venir. » (Richard English, Armed Struggle: A History of the IRA, London: Macmillan, 2003, p.242).
Le terme le plus adéquat pour caractériser la lutte armée de l’IRA à partir du milieu des années 1980 est: réformisme armé.

Le mouvement républicain faisant face à des difficultés croissantes dans le Nord, la faction autour de Gerry Adams commença à faire pression pour abandonner la politique d’abstentionnisme électoral dans le sud. Dans les 26 comtés, le Sinn Fein avait des résultats électoraux variés lors des élections locales, nationales et européennes. Lors des premières élections post-1969, le parti réussit à faire élire 26 conseillers municipaux en 1974. En 1979, lors des élections locales le parti reçut 29.798 votes et réussit à faire élire 30 conseillers municipaux. En juin 1985 le parti récolta 45.054 votes et 39 sièges municipaux.

Le parti participa pour la première fois aux élections générales en 1982. Les sept candidats du parti ne reçurent que 16.894 votes, soit 1,2%. Le Sinn Fein eut des résultats respectables aux élections européennes de 1984 avec 54.672 votes, soit 4,8%.

Si le parti prenait part aux élections, la stratégie du mouvement était de ne pas prendre part au parlement de Dublin, mais d’essayer de développer une « situation de double pouvoir », c’est à dire des structures de pouvoir révolutionnaire alternatives à l’Etat afin finalement le renverser. (Brendan O’Brien, The Long War: The IRA & Sinn Fein, Dublin: The O’Brien Press, third revised and updated edition, 1999, p.49).

Un document préparé par Ruairi O’Bradaigh en juillet 1983 souligne que « l’essence d’une situation revolutionnaire est le double pouvoir », ce qu’il faut c’est « renverser la machine et non essayer de l’utiliser ». (Brendan O Brien, The Long War: The IRA & Sinn Fein, Dublin: The O’Brien Press, third revised and updated edition, 1999, p.114).

Mais Adams et ses partisans argumentaient que l’abstentionnisme et la stratégie du double pouvoir n’étaient pas des principes, mais des ‘tactiques’, et qu’il était possible de rejoindre l’Etat pour le détruire de l’intérieur, et pour cela voulaient que si des députés du Sinn Fein étaient élus au parlement de Dublin, qu’ils y prennent part et le reconnaissent comme légitime.

Vu que cela était interdit par la constitution autant du Sinn Fein que de l’IRA, une conférence spéciale est organisée en 1986 pour chacune des deux organisations.

Le sujet était très sensible, vu que c’était à cause du même sujet que la scission de 1969-70 avait eu lieu. (Pour une comparaison éclairée entre 1969 et 1986 voir: Ed Moloney, A Secret History of the IRA, London: Allen Lane The Penguin Press, second revised and updated edition, 2007, pp. 72-73 et 99, et Robert W. White, Ruairi O’Bradaigh: the life and politics of an Irish revolutionary, Bloomington and Indianapolis: Indiana University Press, 2006, p.300).

Adams et ses partisans triomphent mais leurs opposants – qui n’étaient autres que les fondateurs et dirigeants de l’IRA Provisoire – soulignent des irrégularités qui font que la décision d’abandonner l’abstentionnisme dans les 26 comtés est en contravention avec la constitution du mouvement (Voir: Ed Moloney, ibidem, pp.296-297 et Robert W. White, Ruairi O’Bradaigh: ibidem, p.309-310).

Ruairi O’Bradaigh et Daithi O’Conaill forment donc Republican Sinn Fein et IRA – Continuity Army Council, qu’ils considèrent comme n’étant pas une ‘scission’ ou une nouvelle organisation, mais un maintien du mouvement républicain intact et une préservation de son intégrité. C’est le ‘véritable’ mouvement car il n’a pas violé la section 1b de la constitution alors que les autres s’en excluent à cause de cela.

La plupart des fondateurs de l’IRA et du Sinn Fein provisoires de 1969-1970 suivent O’Bradaigh et O’Conaill en 1986 (Robert W. White, Provisional Irish Republicans: An Oral and Interpretive History, Westport, Connecticut: Greenwood Press, 1993, p.157).

La raison principale pour laquelle Adams a réussi à faire accepter sa stratégie est que lui et ses partisans promettent d’intensifier la lutte armée. (The Politics Of Revolution, The main speeches and debates from the 1986 Sinn Fein Ard-Fheis including the presidential address of Gerry Adams, Dublin, 1986, p.11).

Ils jurent que ce n’est pas une dérive réformiste. Martin McGuinness parle alors pour l’IRA en disant: « Je peux garantir au nom de la direction du mouvement que nous n’avons aucune intention d’aller à Westminster ou Stormont. (…) Notre position est claire et ne va jamais, jamais, jamais changer. La guerre contre la domination britannique va continuer jusqu’au jour de la libération. (…) Nous vous mènerons à la République. » (The Politics Of Revolution, The main speeches and debates from the 1986 Sinn Fein Ard-Fheis including the presidential address of Gerry Adams, Dublin, 1986, pp.26-27).

La ‘guerre contre la domination britannique’ allait prendre fin huit ans plus tard et treize ans après le même Martin McGuinness allait être ministre de la couronne britannique à Stormont…

La plupart des historiens et commentateurs sont d’accord sur le fait que la décision de 1986 marque le moment ou les Provisoires ont « rejoint le système » que le mouvement était sensé détruire. (Brendan O’Brien, The Long War: The IRA & Sinn Fein, Dublin: The O Brien Press, third revised and updated edition, 1999, p.49 et M.L.R Smith, Fighting For Ireland? The Military Strategy of the Irish Republican Movement, London and New York: Routledge, second edition, 1997, p.171).

Comme l’explique Ruairi O’Bradaigh: « Comment peut-on prétendre être une organisation révolutionnaire si on prend part aux institutions étatiques que l’organisation affronte? » (Robert W. White, Ruairi O’Bradaigh: op.cit, p.298)

Immédiatement après le congrès de 1986 le Sinn Fein commença à prendre ses distances avec le socialisme et à abandonner la rhétorique de gauche. « Adams déclarait que si c’était le devoir de la gauche de soutenir Sinn Fein, Sinn Fein n’était pas une organisation socialiste. » (Liam Clarke, Broadening the Battlefield: The H-Blocks and the Rise of Sinn Fein, Dublin: Gill and Macmillan, 1987, p.239).

Il est interessant aussi de noter qu’en 1986, Gerry Adams écrivit qu’il n’y avait aucune chance que l’Irlande devenienne un « Cuba en Europe ». (Gerry Adams, The Politics of Irish Freedom, Dingle: Brandon, 1986, p.97)

Après les grèves de la faim, beaucoup d’activistes d’extrême gauche avaient rejoint le Sinn Fein dans l’espoir de le radicaliser et le pousser vers la gauche. Gerry Adams et ses partisans se méfiaient beaucoup de ceux-ci. Dans son discours présidentiel en 1983, celui-ci déclarait: « Nous devons faire attention à ne pas être identifiés avec l’extrême gauche, et si notre lutte a un contenu social et politique… nous devons cependant éviter toute tendance qui réduirait notre base de soutien. » (Gerry Adams, Presidential Address, An Phoblacht Republican News 17 novembre 1983, pp.8-9).

La conclusion de Adams était: « Le combat républicain à ce stade-ci ne doit pas se qualifier de ‘socialiste républicain’. Cela impliquerait l’exclusion d’éléments non-socialistes. » (Gerry Adams, The Politics of Irish Freedom, Dingle: Brandon, 1986, p.132). Le danger est que « ça réduirait notre base de soutien potentiel et permettrait a d’autres partis de dire qu’ils sont ‘republicains’ sans être socialistes, le Fiana Fail et le SDLP par exemple. » (Gerry Adams, Signposts to Independence and Socialism, Dublin: Republican Publications, 1988, p.13).

Dans une intervention dans un journal interne au mouvement, Danny Morrison écrivait que le mouvement républicain devait éviter de devenir un « club d’esperanto marxiste ». Et dans une interview en 1986, il expliquait: « Sinn Fein, comme le maintiennent ses dirigeants, n’est pas une organisation marxiste, et beaucoup de ses dirigeants comme Gerry Adams et Martin McGuinness sont des catholiques très pratiquants. » (Henry Patterson, The Politics of Illusion: Republicanism and Socialism in Modern Ireland, London: Hutchinson Radius, 1989, pp.198 et 185).

Dans un interview très célèbre, un journaliste demanda a Gerry Adams si un vote pour le Sinn Fein était un vote pour le socialisme, le président du Sinn Fein répliqua: « le socialisme n’est pas d’actualité ». (What’s on the agenda now is an end to partition, The Irish Times, 10 décembre 1986, p.13).

Beaucoup de prisonniers de l’IRA ont été très influencés par le marxisme (voir par exemple: Irish Republican Prisoners of War, Questions of History, 1987).

Un groupe d’entre eux fut charge de mettre sur pied un programme d’éducation politique pour le mouvement, mais celui-ci fut censuré et avorté par la direction car trop à gauche. De tout cela, plusieurs dizaines de prisonniers de l’IRA conclurent que la bataille pour le socialisme était perdue au sein du mouvement et que le Sinn Fein se métamorphosait en parti de votes plutôt qu’en parti d’idées de gauche. Menés par deux ex-grévistes de la faim de 1980, Tommy McKearney et Tom McFeeley, ils forment la League of Communist Republicans (Ligue des Communistes Republicains) et scissionnent de l’IRA en 1986-87 (cf. League of Communist Republicans, From Long Kesh to A Socialist Republic, 1989)

Si le mouvement prenait ses distances avec le socialisme, il cherchait par contre à se rapprocher du gouvernement de Dublin et du SDLP. Si en 1981, les grévistes de la faim dénonçaient le SDLP comme « un amalgame de nationalistes de classe moyenne sans principes, d’une direction sans courage » (Why We Ended the Hunger Strikes, An Phoblacht / Republican News, 10 octobre 1981, pp.12-13), en 1988 le Sinn Fein déclarait que « plutôt que dénoncer le parti, les républicains doivent avoir une approche constructive avec le SDLP. » (‘Broadening the Base’, An Phoblacht / Republican News, 30 juin 1988, p.3).

Le mouvement cherchait a construire une alliance avec son principal rival politique et électoral. (Gerry Adams, A Pathway To Peace, Cork and Dublin: Mercier, 1988, p.73). Déjà, durant les élections de 1982 et 1983, tout en dénonçant le SDLP, le Sinn Fein appelait à un front uni entre les deux partis. Dans une interview en 1985 avec la BBC, Gerry Adams appelait à une unité « pan-nationaliste » avec le SDLP (BBC, Behind The Headlines, 31 janvier 1985).

A l’opposé, le Sinn Fein rejetait violemment la proposition de Bernadette Devlin McAliskey en 1986 de construire un front commun d’organisations républicaines et de gauche contre l’accord anglo-irlandais (Pat Walsh, Irish Republicanism and Socialism: The Politics of the Republican Movement 1905 to 1994, Belfast: Athol Books, 1994, p.229).

Le fait que le mouvement cherchait à construire une alliance avec des forces qui étaient beaucoup plus hostiles à l’IRA qu’au gouvernement britannique ne pouvait qu’affaiblir le républicanisme.

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