Le loyalisme

Ce document a été écrit en 1975 par le groupe Big Flame.

Dès l’invasion de l’Irlande par l’Angleterre (sur invitation du Pape) en 1169, les Irlandais se sont révoltés régulièrement. Une des tentatives pour y répondre a consisté à « implanter » une importante population de colons en Irlande. Des gens clairement différents des indigènes irlandais et qui avaient pour mission de perpétuer la domination britannique. Ces « colons » étaient les ancêtres des protestants loyalistes modernes.

Les premières tentatives de colonies de peuplement (pendant le règne de la Reine Mary) eurent lieu dans les comtés de Leix et d’Offaly, mais elles furent des fiascos complets, puisque les quelques colons firent des mariages mixtes avec des personnes du cru et cessèrent de prêter allégeance à la Grande-Bretagne. Seuls les riches propriétaires terriens féodaux restaient fiables.

L’Ulster

De toutes les provinces irlandaises, la plus rebelle était l’Ulster, la province la plus septentrionale. Pendant presque toute la seconde moitié du 16è siècle, l’Ulster était en état de révolte ouverte. Mais en 1607, la province fut franchement vaincue, et cette défaite fut immédiatement suivie d’une immigration massive de Presbytériens des lowlands d’Ecosse, de protestants anglais et de soldats anglais. Ils furent installés sur les terres des indigènes irlandais, les propriétaires étant expulsés par la force. La ville de Derry fut vendue à un consortium de marchands londoniens et on la renomma Londonderry.

La plupart des colons n’étaient pas plus riches que les gens qu’ils avaient expulsés. La plupart étaient des paysans sans terres. Les Scots parlaient la même langue que les Irlandais (le gaélique) et ils étaient exploités par les propriétaires terriens au même titre que les indigènes. Mais comme la réforme de l’Eglise n’avait presque pas touché l’Irlande, les nouveaux venus étaient tous protestants, alors que les Irlandais restaient catholiques. C’est surtout la façon dont les colons s’étaient emparés des terres, par la force, qui expliquait que les catholiques employaient des moyens tout aussi violents pour la récupérer : dès le départ la situation était conflictuelle.

Politique britannique

Depuis le départ aussi, la politique britannique a été d’attiser ce conflit. On attribuait des privilèges aux protestants, en défaveur des catholiques. Par exemple, sous le régime légal de la Coutume d’Ulster [Ulster Custom laws], le paysan protestant recevait certaines protections contre l’expulsion par son propriétaire terrien et avait le droit de tirer un profit personnel des bonifications et innovations qu’il avait apportées sur les terres qu’il cultivait. Ainsi existait pour les protestants d’Ulster un stimulant à la bonification de leurs terres, ils pouvaient agrandir leurs corps de ferme et lancer à petite échelle une industrie domestique, le filage du lin. Au contraire, le paysan catholique, vivant dans la peur de l’expulsion, ne pouvait pas bonifier sa tenure.

La victoire de Cromwell dans la guerre civile anglaise confirma la position de supériorité des protestants. Il envahit l’Irlande et massacra, au cours de la répression des partisans irlandais du Roi Charles Ier, tous les hommes, femmes et enfants dans les enceintes des villes de Drogheda et Wexford. C’est alors qu’il ordonna à tous les indigènes irlandais de se déplacer dans la province du Connaught, qui forme un quart du territoire de l’île d’Irlande. Ceux qui refusaient étaient menacés de mort ou d’esclavage. Mais Cromwell n’y parvint pas. Les Irlandais résistèrent en s’organisant en petits groupes de guérilla nommés en gaélique « Toiridhe », qui devint par la suite le mot « Tory », dont la signification est aujourd’hui complètement différente!

L’accession au trône du roi catholique Jacques II causait du souci aux protestants d’Ulster, qui soutinrent l’invasion de l’Angleterre par le protestant hollandais Guillaume d’Orange. Jacques se réfugia en Irlande, poursuivi par King Billy (comme on l’appelle aujourd’hui) et ils engagèrent une bataille décisive au bord de la Boyne en 1690. Cette bataille est célébrée comme une grande victoire loyaliste sur les catholiques, bien que King Billy ne put battre finalement Jacques qu’à la bataille d’Aughrim, en 1691. L’ironie de l’histoire est que le plus grand allié de King Billy n’était autre que le Pape, qui craignait que Jacques II ne devienne trop encombrant [du fait notamment de son alliance avec le roi de France Louis XIV – NdT]. Billy était à ses yeux celui qui pouvait déloger Jacques.

Les Irlandais Unis

Après la victoire de King Billy, l’Irlande fut prise sous une poigne de fer pendant près d’un siècle. La seule résistance provenait d’une « agitation rurale ». De petites bandes de paysans, victimes de l’augmentation de la rente et craignant d’être expulsés, s’en prenaient à l’aristocratie propriétaire terrienne en attaquant des granges ou des manoirs. Ils ourdissaient aussi des assassinats. Les fermiers catholiques formaient des groupes nommés les « Defenders », les fermiers protestants les « Oakboys » ou les « Steelboys ». Hélas, dans les zones où coexistaient les deux confessions, chacun voyait l’autre comme son ennemi traditionnel dans le combat pour la terre. Et les propriétaires terriens, pour la plupart protestants, ne tardèrent pas à en profiter.

Dans les villes comme Belfast et Dublin, c’était différent. L’industrie capitaliste se développait et les propriétaires, indifférents aux affiliations religieuses, n’aimaient pas la concurrence des industriels britanniques. Les idées nouvelles d’indépendance, inspirées par la révolution française de 1789 et par la guerre d’indépendance américaine, étaient propagées par des protestants de la classe moyenne comme Wolfe Tone et Napper Tandy. Tone dirigeait la Société des Irlandais Unis, formée en 1791, qui se donnait pour but de faire de l’agitation pour l’indépendance et l’unité des catholiques et des protestants.

L’Ordre d’Orange

En 1798, les Irlandais Unis se soulevèrent dans toute l’Irlande. Derrière eux, la masse des paysans catholiques et un nombre significatif de presbytériens. La révolte fut promptement battue. Mais le régime britannique gardait en tête cette menace d’un peuple uni contre la tyrannie, et depuis lors a tout fait  pour qu’une telle chose ne se renouvelle pas. Avant 1798, les propriétaires terriens considéraient les agitateurs ruraux avec autant de répulsion que les ‘Defenders’ catholiques. Mais ils allaient désormais considérer avec intérêt ces protestants qui avaient formé des « loges orangistes », des société secrètes destinées à maintenir l’Union avec la Grande-Bretagne et la suprématie du protestantisme sur les catholiques.

Il est significatif que les premières réunions des ‘Orange Boys’ eurent lieu juste après les débuts des Irlandais Unis en 1795. Cette réunion eut lieu près de Loughall dans le comté d’Armagh (cette zone est connue aujourd’hui sous le nom de ‘triangle de la mort’ à cause du nombre de catholiques tués à cet endroit). L’Ordre d’Orange gagna rapidement le soutien des familles Verner et Blacker, gros propriétaires terriens de la région. Il s’étendit à Dublin où il était soutenu par des membres de l’aristocratie anglo-irlandaise.

De riches soutiens

C’est après la rébellion de 1798 que l’Ordre d’Orange commença son expansion. Un élément crucial en fut le soutien donné par l’armée et l’aristocratie. En 1813, le Duc d’York, commandant en chef de l’armée britannique, intégra l’Ordre. C’est par le truchement des militaires de retour d’Irlande que l’orangisme arriva en Angleterre, des loges furent établies à Manchester, Ashton, Stockport et autres villes du Lancashire. L’Ordre d’Orange fit alliance avec les éléments conservateurs les plus à droite du régime, quant aux membres de base, ils payaient allégeance à leurs maîtres en devenant les bataillons de choc de la classe dominante.

En 1818 par exemple, un immense rassemblement ouvrier dans le quartier de Peterloo à Manchester fut chargé par les troupes royales, les dragons, et hommes, femmes et enfants furent impitoyablement passés au fil de l’épée. Qui surgit alors pour prendre d’assaut les survivants? Les Special Constables, recrutés principalement parmi les orangistes locaux!

De même, beaucoup d’orangistes furent enrôlés pour briser les grèves d’ouvriers agricoles sur les domaines du Comte d’Erne, dans le comté de Mayo en 1880. Fermiers et ouvriers agricoles refusaient de traiter avec le représentant du Comte et même de lui parler. Son nom : Captain C.S. Boycott. Cette campagne donna au monde le mot « boycott », mais grâce à l’Ordre d’Orange, la récolte du Comte fut sauvée.

L’histoire de l’Ordre d’Orange est l’histoire du conservatisme populaire [« working class Toryism »]. Les ouvriers anglais à Liverpool, craignant pour leur logement et leur emplois suite à l’arrivée d’un flux d’ouvriers irlandais dans les années 1840, furent attirés par les préjugés violemment anti-irlandais et anti-catholiques de l’Ordre. Telle est la base de la force de l’orangisme à Liverpool et du vote ouvrier pour le parti Tory [conservateur]. En réalité, la première organisation Tory à Merseyside était fondée par des ouvriers orangistes, l’Association des Travailleurs Conservateurs [« Conservative Working Men’s Association »]. L’Ordre était responsable des attaques violentes contre les réunions du jeune Labour Party. Son hostilité envers la classe ouvrière surpassait même celle des hiérarques de l’Eglise catholique.

Radicalisme irlandais

En comparaison, la tradition radicale des Irlandais Unis, suivie par les Fenians dans les années 1880, jusqu’au Soulèvement de Pâques en 1916 et à la révolte républicaine d’aujourd’hui, a été fermement progressiste et anti-establishment. Par exemple, le premier syndicat du textile dans le Lancashire était basé sur l’organisation locale des Irlandais Unis. Le compositeur de « Red Flag », l’hymne du Labour Party, était John Connell, un Fenian, qui partit ensuite en Californie et contribua à y mettre sur pied des syndicats. Toute l’histoire du mouvement ouvrier en Angleterre est tributaire de la contribution des radicaux et républicains irlandais (et gallois).

Home Rule [autonomie de l’Irlande]

Les soulèvements Fenians (républicains) dans les années 1860 provoquèrent la réactivation de l’Ordre d’Orange après une période de latence. Le mouvement Fenian fut battu, mais un nouveau défi au loyalisme arriva avec la discussion des projets de Home Rule [autonomie] pour l’Irlande, par Gladstone et le Parti Libéral. Ce que désirait ce parti, c’était les voix des 86 députés irlandais du Parlement, favorables au Home Rule. De leurs côtés, les Tories sous la direction de Lord Randolph Churchill, fameux pour sa maladie et pour son fils, n’étaient pas moins cyniques.

Churchill vint en Ulster pour encourager les Loyalistes à prendre les armes contre la Home Rule. Presque tous les protestants d’Ulster s’opposaient à toute suggestion d’indépendance irlandaise. Les dirigeants étaient des industriels locaux (propriétaires de chantiers navals ou patrons du textile) qui craignaient d’y perdre leur marché britannique. Lorsque la première proposition de loi de Home Rule fut présentée au Parlement, Sir Edward Carson, dirigeant des Unionistes d’Ulster, était en possession d’une cargaison de 40.000 fusils allemands, qui avait été acheminée en Ulster pour armer les Ulster Volunteers. Comme aujourd’hui, la caste des officiers de l’Armée a refusé de mater cette rébellion armée : 58 officiers se sont mutinés dans le camp militaire de Curragh, contre l’ordre qui leur était donné de la réprimer.

La guerre

Lorsque la guerre fut déclarée en 1914, les Ulster Volunteers entrèrent dans l’Armée pour se faire massacrer dans la Somme en 1916. Des milliers d’Irlandais catholiques y moururent aussi parce que des nationalistes de la classe moyenne avaient promis la Home Rule s’ils gagnaient la confiance de la Grande-Bretagne en combattant dans sa guerre à elle!

Pendant la semaine de Pâques 1916, la rébellion éclata à Dublin, menée par le socialiste et leader syndicaliste James Connolly et par la gauche du mouvement nationaliste irlandais. Bien que battu, le Soulèvement de Pâques était le déclencheur de la guerre d’indépendance qui finit par provoquer le départ des Britanniques de la plus grande partie de l’Irlande en 1921.

La partition

Cependant, les Orangistes étaient bien décidés à rester en dehors de tout Etat irlandais qui leur refuserait leurs privilèges coutumiers. L’Ulster était la partie la plus industrialisée et prospère de l’Irlande. Les premières industries, textiles, s’y étaient développées grâce à la Coutume d’Ulster qui avait permis le développement de ces industries, domestiques au départ. Par la suite, le machinisme entra en jeu, ainsi que l’industrie navale. La plupart des industries lourdes étaient réservées à la main d’œuvre protestante. La politique des propriétaires terriens, le favoritisme pour les protestants « loyalistes », fut adoptée par les capitalistes de l’industrie. Aujourd’hui, il est difficile de trouver des catholiques sur les chantiers navals Harland & Wolff, dans les usines Mackies et Sirocco, et dans bien d’autres usines.

En fait, les ouvriers protestants se sont rudement opposés à tout changement en ces matières. Évidemment, les intérêts des ouvriers protestants, en tant qu’ouvriers, entraient fréquemment en conflit avec ceux de leurs employeurs. Des catholiques et des protestants travaillaient sur les docks de Belfast, par exemple, et les ouvriers des deux confessions ont rejoint le syndicat TGWU. En 1911, dirigés par James Connolly, ils ont combattu ensemble pour une augmentation d’un schilling par semaine et la réduction du volume de marchandises à débarquer.

Plus tôt, en 1903, des ouvriers protestants avaient fondé l’Ordre d’Orange Indépendant (IOO), parce que l’Ordre d’Orange était dirigé par les patrons. Bien qu’il y eut par ce biais coopération avec les organisations socialistes et nationalistes, l’IOO ne s’est jamais vraiment attaqué à la question du sectarisme [différencialisme ethno-confessionnel]. Une fois que la question de la Home Rule refit surface, cette organisation ne sut quoi répondre aux arguments des patrons, selon lesquels la Home Rule entraînerait une baisse du niveau de vie des protestants. Thomas Sloan, député radical de l’IOO perdit son siège en 1910, l’Ordre d’Orange serra les rangs et l’IOO disparut.

Aujourd’hui

Il était inévitable que les ouvriers protestants soutiennent leurs exploiteurs et rejettent l’unité avec leurs camarades. Dans les zones où le chômage était fort et les conditions de vie et de logement mauvaises, être un orangiste, cela voulait dire avoir un emploi, pas de chômage, et un logement décent, pas un taudis sur Shankill Road. D’autre part, cela voulait dire être un « Britannique » (une classe spéciale), et pas un Paddy [prénom irlandais courant = « un Jackie »] parmi tant d’autres. Ce genre de préoccupations n’est pas facile à écarter, et peu d’ouvriers protestants le firent. Aujourd’hui, la majorité des ouvriers protestants suit la direction des gangs meurtriers sectaires de l’UVF et de l’UDA. Beaucoup ont rejoint le Royal Ulster Constabulary [police locale] et le Ulster Defence Regiment [armée locale] pour recevoir armes et entraînement.

L’Etat d’Ulster est le garant de la suprématie protestante. Il draine les investissements et les subsides britanniques dans la communauté protestante, dont les miettes vont aux ouvriers. La politique britannique est de soutenir l’Etat d’Ulster. Les ouvriers ne pourront s’unir que lorsque cet Etat aura été délogé et que le contrôle britannique sur l’Irlande sera terminé.

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