Critique du « processus de paix »

Cette longue enquête, publiée en anglais dans le #29 de la revue Variant, sous le titre « The agreed truth and the real truth : the New Northern Ireland » fait le point précis de la situation des 6 comtés en 2007 et de la décennie qui a suivi les accords de paix de 1998. Ce vigoureux travail scientifique est à comprendre comme un état des lieux critique des résultats du « processus de paix » et de son échec prévisible. Libération Irlande remercie son auteur, Liam O’Ruairc.

Introduction

La restitution « historique » des pouvoirs à l’assemblée d’Irlande du Nord à Stormont, le 8 mai 2007, a été célébrée dans les médias comme un événement marquant la fin symbolique du conflit. Comme beaucoup d’autres aspects du processus de paix, la réouverture de l’Assemblée de Stormont a été soigneusement préparée pour lui donner une image positive et progressiste. Ceci concorde avec la vague d’annonces médiatiques faisant état d’une « success story » nord-irlandaise qui dominerait l’actualité ici dans le Nord.

« Nous sommes témoins d’un optimisme et d’un réalisme en Irlande du Nord aujourd’hui, qui est en train de dissoudre les anciens préjugés et de dynamiser la confiance des marchés, qui est le soubassement essentiel de la croissance et de la prospérité. Belfast et Londonderry ont été transformées par la paix : des quartiers d’affaires s’épanouissent en lieu et place des anciens chantiers navals en ruine, alors que les restaurants et les cafés permettent une attitude plus détendue et que les murs de Derry attirent les touristes qui n’ont plus à sentir de la nervosité » affirme l’éditorial du Times du 5 octobre 2006.

L’Irlande du Nord a été nominée par Lonely Planet parmi les pays à visiter en 2007 : « Il n’y a pas de meilleur moment pour visiter l’Irlande du Nord. Délivrée du spectre du fusil par les cessez-le-feu et les accords politiques, c’est un endroit plein de vie, les villes pulsent, l’économie est vigoureuse et les gens ont un bon état d’esprit. » Belfast est mentionnée à un autre endroit de leur catalogue, parmi les 10 villes les plus tendance : « Beaucoup de villes du Royaume-Uni se sont régénérées ces dernières années, mais il est douteux qu’elles se soient transformées aussi profondément que Belfast. Son image datant des années 1970 était celle d’une ville dominée par la menace du terrorisme, ses rues au mieux livides et grises, au pires jonchées des décombres laissés par une attaque à la bombe. Désormais, c’est une toute autre Belfast qui émerge, métropole neuve et brillante, avec ses galeries marchandes alléchantes, ses musées, ses restaurants, ses hôtels de luxe, et ses opportunités immobilières si excitantes. » (The Observer, 8 octobre 2006)

L’horizon de Belfast est dominé par des géants comme Lanyon Place et son hôtel Hilton à 20 millions de livres, la tour Bristish Telecom à 35 millions, le bâtiment Fujitsu à 30 millions ey le complexe Odyssey, un centre de loisir, de divertissement et d’éducation qui a coûté 91 millions de livres. Sans compter ce chantier massif de réhabilitation urbaine qu’est le quartier Titanic, destiné à devenir le plus grand centre commercial et résidentiel en bord de mer de toute l’Europe.

Les « Troubles » comme on les appelait, semblent être derrière nous. L’IRA a détruit toutes ses armes. L’UVF a déclaré son intention d’arrêter ses activités. Malgré quelques exceptions, les prétendus « prisonniers para-militaires » ont été libérés de prison entre 1998 et 2000, la prison de Maze [plus connue sous le nom de Long Kesh] est en cours de démolition. Le paysage sécuritaire, de même, est en train de changer à Belfast, Derry et dans le sud-Armagh. Le 1er août 2007, il ne restera que 5.000 militaires britanniques et le nombre de leurs casernes passera de 64 à 14, la plupart des miradors seront démolis, ce qui mettra fin à l’Operation Banner, qui a duré 35 ans et qui a été la plus longue campagne de toute l’histoire de l’armée britannique. « Ces changements font partie des plans sécuritaires de normalisation prévus par le gouvernement », disait la BBC le 28 mars 2006.

Mais est-ce que l’Irlande du Nord est vraiment en train de «récolter les dividendes de la paix, de la stabilité et, c’est ce que nous souhaitons, de la prospérité imminente» comme nous l’assurent les médias? Et si tel est bien le cas, cela va-t-il durer?

Performance économique

La perspective d’une prospérité imminente est très peu probable étant donné que l’état de l’économie est piteux et tous les indicateurs montrent qu’elle n’a aucune solidité. L’Irlande Du Nord est caractérisée par les plus bas revenus par foyer de tout le Royaume-Uni, avec un produit intérieur brut par habitant inférieur de presque 20% à la moyenne du Royaume-Uni. Pour ce qui est de la mesure de sa performance économique, la province atteint le chiffre de 80 en termes de productivité, à comparer à un chiffre moyen de 100 pour le Royaume-Uni.

La province vit sous la perfusion du gouvernement britannique : dans un éditorial récent, The Economist caractérisait le Nord comme un « junkie assisté » qui reçoit de Westminster chaque année 5 milliards de £ en plus des fonds prélevés localement par les impôts. Pour 720.000 personnes qui travaillent, il y a 530.000 « économiquement inactifs » (cette appellation englobe tous ceux qui n’ont pas d’emploi et qui ne bénéficient pas des allocations chômage, et comprend les malades de longue durée, les invalides, les étudiants, les non-salariés qui travaillent à la maison, et les retraités). La proportion de gens en âge de travailler, mais qui sont économiquement inactifs est de 26,9%, ce qui est le taux le plus élevé des 12 régions du Royaume-Uni, bien au-dessus de son taux moyen de 21,2%, et qui prête à sourire lorsque certains évoquent un taux de chômage « historiquement bas » de 4%.

Environ 36% de la main d’oeuvre totale est employée dans le secteur public et l’Etat est responsable de 68% de la production totale : ces statistiques montrent des chiffres qui sont deux fois supérieurs à ceux du Sud de la frontière et substantiellement plus élevés que dans le reste du Royaume-Uni. Il ne faut pas s’étonner que Lord Trevor Smith of Clinton ait pu faire la remarque suivante au sujet du Nord : « une économie plus collectivisée que la Russie de Staline, plus corporatiste que chez Mussolini et avec plus de sous-traitance et de délégations de pouvoir que dans le ministère de la santé du gouvernement Wilson ».

Quant à la performance du secteur privé, elle est lamentable. Plus de 95% du secteur privé dans le Nord est constitué de petites affaires. 90% des entreprises du Nord emploient moins de 10 personnes et seuls 0,5% d’entre elles ont plus de 200 salariés. Il y a moins de grosses entreprises de type Public Limited Company, la plus grande est la compagnie électrique générale qui a été privatisée. L’esprit d’entreprise est très bas. Entre 1996 et 2004, le nombre de nouvelles entreprises enregistrées a augmenté de 10% dans les 6 comtés, contre 76% au Sud.

Pour ce qui est du nombre de start-ups, le Nord est à l’avant-dernière place du Royaume-Uni. L’investissement venu de l’extérieur dans la région est négligeable. Un tiers des 500 plus grandes entreprises du monde, les Fortune 500, ont des succursales dans le Sud, mais aucune n’en a dans le Nord, et moins de 800 entreprises sur les 90.000 que comptent la région, ont des propriétaires venant de pays étrangers.

Les infrastructures du Nord sont déplorables. Les deux plus grandes villes ne sont même pas reliées par autoroute, et des experts ont calculé que que la province a un déficit en termes d’infrastructures qui atteint les 14 milliards de £. La province, n’ayant pas d’emplois de qualité à offrir, subit en outre la fuite des cerveaux. Même si ses taux de réussite au baccalauréat sont parmi les meilleurs du Royaume-Uni, la province perd chaque année un tiers de ses étudiants qui vont étudier ailleurs, et seul un quart de ces étudiants émigrés finit par revenir vivre au pays. « Nous n’avons pas été capables de créer assez d’emplois de haute qualité » affirme Nigel Smyth de la Confederation of British Industry pour l’Irlande du Nord.

Graham Gudgin, qui a été conseiller économique auprès de l’Assemblée d’Irlande du Nord et de David Trimble, a signalé pour sa part que la création d’emplois dans le Nord a principalement eu lieu dans le secteur public et dans certains secteurs peu qualifiés du privé, comme la vente au détail, les call centers et le tourisme. Par-dessus le marché, le salaire moyen dans le privé est 20% plus bas qu’au Royaume-Uni et substantiellement plus bas qu’au Sud, et il continue de poursuivre sa baisse.

Pour toutes ces raisons, le conservateur Alan Ruddock a pu écrire en conclusion d’un article paru dans Management Today le 23 mars 2006, que 10 ans après l’Accord de Belfast, « les dividendes de la paix, qui étaient si attendus, restent un rêve illusoire pour la province ».

Comme l’affirme un éditorial récent du Belfast Telegraph (12 mars 2007) : « Peter Hain a observé il y a longtemps que l’économie nord-irlandaise, telle qu’elle est constituée, n’est pas viable sur le long terme. Nous sommes loin derrière la grande-Bretagne en termes de d’activité économique, de productivité et de richesse. La conséquence des coupes budgétaires à venir dans le secteur public, ce sont 140.000 emplois qui devront être créés dans les 10 ans. Mais réduit à la pauvre condition qui est la sienne, le secteur privé n’est pas en mesure de déclencher l’espèce de démarrage économique qui serait nécessaire. »

Et, en considérant les plans gouvernementaux de réduction de la dépense publique pour les années qui viennent, des économistes ont prévenu que l’avenir financier de l’Irlande du Nord serait encore plus morose.

Propriété et logement

Malgré ces problèmes structurels, certains prétendent, en se fondant sur des données de la Ulster Bank, que le cycle des affaires connaît une montée en puissance et qu’il n’y a jamais eu autant d’emplois de créés. Cette banque a mesuré une augmentation rectiligne de l’activité économique pendant 46 mois de suite. La raison de cette croissance apparente, c’est le marché de la construction et du logement.

L’industrie de la construction est devenue la force dirigeante de l’économie nord-irlandaise, selon un rapport de la Ulster Bank. Les statistiques de la Société Immobilière Nationale montrent que le prix moyen des habitations a augmenté de 58% l’année dernière, ce qui représente la plus forte hausse jamais vue dans tout le Royaume-Uni depuis 1973, date où cette société a commencé à relever ces statistiques. Le prix moyen d’une maison dans le Nord est de 303.815£, à comparer au prix moyen du Royaume-Uni : 175.554£.

Le Nord, qui était autrefois un des endroits meilleur marché pour l’achat d’une propriété, est devenu la 3è région la plus chère du Royaume-Uni, derrière Londres et le sud-est de l’Angleterre. Fionnuala Earley, économiste en chef à la Société Immobilière nationale expliquait : « Le prix moyen des maisons a augmenté de 281% depuis l’Accord du Vendredi Saint en 1998, alors que cette augmentation est en moyenne de 179% au Royaume-Uni. »

Ceci est particulièrement vrai des endroits qui étaient autrefois synonymes du conflit, qui sont en train de devenir des endroits tendance pour les propriétaires. Par exemple, une maison située Alliance Avenue à Belfast-nord, avenue où furent tués 14 personnes entre 1971 et 1998, a été proposée sur le marché pour 285.000£ et a finalement été acquise pour le prix de 800.000£. « Les prix des habitations de  Malone Road, une fameuse zone-frontière [‘interface’ = quartier où les communautés nationalistes et unionistes sont mitoyennes, NdT] sont une indication sûre et certaine que les Troubles sont finis et que la paix prend le dessus », comme on le lit dans un  article du Irish News du 29 mars 2007.

Stimulé par la perspective des retours sur investissement, le nombre des propriétaires fonciers a bondi, d’autant plus que les banques ont accordé des prêts pour l’investissement locatif. D’après une enquête du Housing Executive de 2005, 48% des propriétaires immobiliers privés ont acquis leurs propriétés dans les 5 dernières années, et le nombre d’habitations qu’ils possèdent a doublé depuis 1991.

Une autre étude, de l’Université d’Ulster celle-ci, a révélé que le secteur de l’investissement locatif avait augmenté de 120% dans les 15 dernières années. Avec la hausse des prix immobiliers, les propriétaires de logements ont pu ainsi accumuler 58 milliards de livres pendant les dix dernières années. Le propriétaire immobilier moyen a gagné 134.000£ dans cette période, et beaucoup d’entre eux sont devenus millionnaires (Yvette Shapiro, ‘NI homeowners « paper millionaires », BBC, 13 février 2007). Voici qui entre en ligne de compte pour expliquer la multiplication récente de nouveaux bars, cafés, restaurants, des nouvelles boutiques et des achats de voitures.

Mais ce boom de la propriété n’est pas durable et il mène les jeunes gens et les primo-accédants à l’endettement et à l’insécurité. D’après les mots de Sir John Semple, chargé d’un rapport gouvernemental sur la crise du logement : « La montée en flèche des prix de l’immobilier en Irlande du Nord a engendré une situation inédite. Le marché qui était relativement stable est devenu une arène où les prix des maisons sont à certains endroits plus élevés qu’au Royaume-Uni, dans une province où les salaires sont 20% moins élevés. » Il a ajouté que les statistiques de la dernière Assemblée des Propriétaires enregistraient que le nombre des primo-accédants à la propriété était passé de 60% à 30%.  Les primo-accédants sont supplantés par les investisseurs : 70% des nouvelles habitations sont achetées par des investisseurs.

La montée des taux d’intérêts et du prix des maisons a forcé des milliers de propriétaires à crédit à lutter pour renégocier leurs contrats, et le nombre de reprise de propriétés a atteint des records l’année dernière. Environ 3.000 personnes ont dû subir des saisies pour dettes impayées en 2006. Depuis 2003, le nombre de propriétaires expulsés de leurs maisons a plus que doublé. Dans cette même période, sur les 127.000 cas traités par le Bureau d’aide Citoyenne concernant les problèmes de dette et de logement, presque 10.000 affaires portaient sur des menaces de reprise de propriété, et 2.000 sur des cas de reprise réelle (The Irish News, 28 mars 2007).

Les effets négatifs du boom immobilier sont un argument de plus pour soutenir la thèse que l’Irlande du Nord « est l’une des sociétés les plus inégales du monde développé ». Si ceux qui ont grimpé sur l’échelle sociale ont connu la réussite pendant la paix, le fossé entre riches et pauvres est encore plus large que dans le reste de la Grande-Bretagne, comme écrit Mary O’Hara dans  The Guardian du 24 novembre 2004. Les membres les plus pauvres de la société nord-irlandaise, qu’ils soient catholiques ou protestants, vivent moins bien aujourd’hui qu’il y a dix ans.

Parité d’estime et politique identitaire

Un des signes les plus visibles de la « nouvelle Irlande du Nord » a été le changement radical qui a affecté les zones les plus touchées par le conflit, les zones républicaines en particulier. David McKittrick décrit ainsi ces transformations : « Désormais, les jeeps que l’on voit arpenter Falls Road n’abritent plus de soldats pointant leurs fusils vers les positions hypothétiques des snipers de l’IRA. Car les 4×4,  comme dans n’importe quelle autre grande ville, sont conduits par des mères de familles emmenant leurs enfants à l’école. Alors qu’autrefois les installations de surveillance militaire étaient perchées sur les toits, aujourd’hui ce sont des immeubles modernes et des appartements neufs aux prix imposants qui se dressent un peu partout. Les énormes casernes de l’armée, qui ont été pendant des décennies les cibles des bombes et des balles, ont disparu. Et les jeunes gens ne s’adonnent plus au sport ouest-belfastois consistant à détourner les bus et les livrer aux flammes. Une heure passée à Falls, jadis un des points chauds de l’Europe de l’ouest, suffit à établir le constat suivant : les Troubles sont terminés. Bienvene dans le nouveau Belfast, dans une Irlande du Nord transformée. Les classes moyennes sont plus riches que jamais. Et cette fois-ci, c’est la communauté catholique qui a touché le gros lot. » ((‘From the gun to the scholl run -the New Belfast’, Independant on Sunday, 4 mars 2007).

Cette dernière phrase est particulièrement significative. Dans une mesure importante, la statégie britannique de contre-insurrection, qui a créé une nouvelle classe moyenne dépendante des emplois du secteur public et des subsides de l’Etat alloués au « secteur communautaire », a réussi à ‘tuer le républicanisme par la gentillesse’ (Kevin Bean, The New Politics of Sinn Féin, 1985-2007. Cette expression est une allusion à la stratégie de l’Etat britannique visant à tuer le Home Rule [autonomie] par la gentillesse, au moyen de la réforme agraire au tournant du XIXè-XXè siècle).

La hausse des prix de l’immobilier a aussi contribué de façon importante à créer une petite classe de propriétaires conservateurs et de petits commerçants. Il y a actuellement une moyenne de 8 demandeurs pour chaque propriété disponible dans la partie nationaliste de Belfast-ouest. Des maisons qui se vendaient 40.000£ il y a quinze ans, se vendent aujourd’hui 200.000£. Le journal Andersonstown News, une feuille d’informations basée au coeur du fief Sinn Féin de Belfast-ouest, qui était à l’origine l’organe officiel du Andersonstown Central Civil Resistance Committee, célèbre désormais les vertus entrepreneuriales locales et possède dans ses pages un gros supplément consacré aux offres immobilières. Un tel virage reflète la transformation des conditions matérielles dans la communauté nationaliste.

S’appuyant sur une interprétation révisionniste de l’histoire de ces trente dernières années – consistant à présenter la campagne de l’IRA comme une campagne pour les droits civils et l’égalité et non plus pour les objectifs républicains traditionnels – des avocats de la stratégie des Provisoires, comme Laurence McKeown et Jim Gibney, soutiennent que le processus de paix a amélioré la vie des nationalistes dans le Nord et que la lutte a été victorieuse, au sens où les nationalistes ne seront plus jamais des citoyens de deuxième classe, les jeunes en particulier. Un fait caractéristique : lors d’un meeting public tenu en janvier 2007, « le président de Sinn Féin s’appuyait lourdement sur cet esprit de bien-être issu du processus de paix. Les temps ont changé, a-t-il dit. Il lui semblait merveilleux de voir des jeunes gens ‘porter les insignes de leurs comtés sur leurs vêtements et parler le gaélique’. Le fait que les générations passées en ont bavé ne doit pas impliquer que leurs enfants et petits-enfants doivent en baver aussi. » (Suzanne Breen, ‘Militant républicans shout surrender, but unionists should say « well done Gerry »’, Sunday Tribune, 28 janvier 2007).

En ce qui concerne cette population catholique émergente, il est incontestable que les indices éducatifs, économiques et culturels sont à la hausse. Par exemple, au début des années 1970, 70% des étudiants de la Queen’s University de Belfast étaient protestants, alors qu’aujourd’hui 60% d’entre eux sont catholiques, pour un chiffre de 55% à l’Université d’Ulster.

L’Accord de Belfast de 1998 a été une acceptation de la partition en échange de l’avancement des intérêts communautaires nationalistes à l’intérieur de l’Etat du Nord.

Comme le remarque Suzanne Breen : « Il y a eu des avancées indéniables pour les catholiques dans beaucoup d’endroits du Nord, mais toujours à l’intérieur des cadres constitutionnels existants ». Et si la communauté nationaliste est dynamique, « il faut remarquer que la célébration d’un esprit communautaire n’est pas entravée par le gouvernement britannique. Il s’agit d’un aspect de la transformation des aspirations politiques en aspirations culturelles ».

C’est dans ce tournant vers les politiques identitaires que l’effondrement de la conscience politique est le plus évident. La politique tourne aujourd’hui autour de la reconnaissance de « l’identité nationaliste » et de la volonté de lui accorder une « parité d’estime » à l’intérieur de l’Etat du Nord. Le principe du consentement accepté [il s’agit de l’idée que rien ne doit changer dans le Nord sans le consentement de la majorité unioniste, on l’appelle aussi le véto unioniste, NdT] et le républicanisme vaincu, les nationalistes ont concentré leur attention sur la culture, les marches, les drapeaux et les symboles. Par exemple, Sinn Féin revendique l’égalité à Stormont, mais plus son abolition : le parti a déclaré qu’il fallait ériger des statues d’icônes républicaines à Stormont, pour rendre ce lieu plus accueillant aux nationalistes.

Le député Paul Butler a affirmé quant à lui qu’il fallait orner la chambre des députés de symboles culturels irlandais pour la rendre plus aimable aux yeux de toutes les parties de la communauté. « La position de Sinn Féin est que s’il y a des symboles britanniques sur les édifices publics, des symboles irlandais devraient être également mis en avant. Le déploiement de l’Union Jack à Stormont et d’autres symboles associés à l’unionisme ne sont pas susceptibles de promouvoir le respect mutuel entre les deux traditions. » a-t-il ajouté.

Eamonn McCann nous dit que « c’est parce que certains nationalistes ne sont pas à l’aise avec leur propre acceptation de l’Irlande du Nord qu’ils doivent exhiber une opposition rhétorique à celle-ci. C’est justement parce qu’ils ont en pratique accepté la légitimité de l’Etat d’Irlande du Nord qu’ils dénoncent ses représentations symboliques à cor et à cris. Ayant interrompu la campagne pour en finir avec cet Etat, ils dirigent leurs forces dans la bataille qui décidera qui obtiendra le bâton de commandement dans cet Etat. » (‘Rooting for England’, Sunday Journal, 11 septembre 2005).
Ceci ne correspond pas vraiment au républicanisme, mais entre en consonance avec les racines défenderistes des Provisoires [le défenderisme est l’idéologie de la défense des ghettos catholiques du Nord, le républicanisme est l’idéologie de la libération de toute l’Irlande, NdT].

Le loyalisme a lui aussi trouvé une nouvelle légitimité dans ce tournant vers la politique identitaire. Il s’agit maintenant d’une identité légitime qui cherche à obtenir sa reconnaissance dans le cadre de la ‘parité d’estime’, plutôt que d’une forme de suprémacisme politique pour lequel on combat. Les marches orangistes peuvent être considérées comme des formes d’esthétique de la percussion et non plus comme des formes d’intimidation sectaire. Le 12 juillet, [jour des marches commémoratives de la bataille de la Boyne du 12 juillet 1690, ayant abouti à la victoire de Guillaume d’Orange contre le roi catholique Jacques II, NDT] est considéré comme le plus grand carnaval d’Europe. Repeint aux couleurs des ‘cultural studies’, le loyalisme a même réussi à gagner de la popularité en Grande-Bretagne dans des maisons d’éditions anciennement de gauche comme Pluto Press.

Paradoxalement, ceux qui ont été politiquement vaincus pensent avoir gagné, alors que ceux qui ont gagné sont convaincus qu’ils ont tout perdu. Le républicanisme a été défait, mais les nationalistes sont en confiance. Les Accords de Belfast et de St. Andrews ont renforcé l’Union [avec la Grande-Bretagne], mais les taux de chômage et de pauvreté affectant la classe ouvrière unioniste atteignent des niveaux jamais connus depuis la 2è Guerre Mondiale, et les statistiques mesurant la présence de protestants dans les études après l’équivalent du baccalauréat montrent des chiffres plus bas que jamais. Beaucoup d’entre eux se sentent plus maltraités que les catholiques de la classe ouvrière, et lorsqu’ils cherchent quelqu’un sur qui cogner, les seuls qui soient encore plus bas dans l’échelle sociale sont les personnes des minorités ethniques. On estime que 90% des auteurs des crimes racistes [‘hate crimes’] sont des escadrons de la mort loyalistes. (Henry McDonald, ‘Loyalists linked to 90% of race crime’, The Observer, 22 octobre 2006).

Processus de paix et partition

Peut-on dire que l’actuel arrangement des forces est susceptible d’apporter la paix et la stabilité? Au centre du processus de paix, il y a l’idée que le conflit est quelque chose d’interne à l’Irlande du Nord et que l’Etat devrait reconnaître et respecter les « identités » des « deux traditions » et assurer la ‘parité d’estime’ entre elles; quant à la politique, elle ne se définit plus que comme le jeu de balancier sectaire visant à équilibrer la part de chacune des deux. Le sectarisme est supposé avoir été dépassé par un système qui l’institutionnalise. Par conséquent, il n’est pas surprenant de constater que les recherches ont montré que depuis le « processus de paix », le Nord voit davantage de polarisation, de sectarisme et de ségrégation.

Un rapport de la Royal Geographic Society daté de 2002 a montré que les divisions sectaires [= confessionnelles] en Irlande du Nord avaient empiré depuis le commencement du processus de paix. En partie stimulé par les dénégations du Bureau aux Affaires Nord-Irlandaises quant à la croissance du sectarisme, le docteur Peter Shirlow de l’Université d’Ulster a interviewé 4.800 personnes dans 12 quartiers de Belfast, six quartiers catholiques et six protestants. Les résultats sont accablants. Convaincus de ce qu’ils entendaient au sujet du processus de paix, beaucoup de Belfastois, principalement des catholiques, ont déménagé dans des quartiers non dominés par leurs coreligionnaires.

Le Bureau au Logement rapporte que 3.000 personnes ont déménagé entre 1994 et 1996, mais les intimidations sectaires ont forcé au départ 6.000 personnes nouvellement installées dans les 5 années suivantes. Deux tiers de la population vit aujourd’hui dans des zones qui sont à 90% catholiques ou à 90% protestantes. Dans les zones à dominante protestante, 5% de la main d’oeuvre est catholique, alors que dans les zones à dominante catholique, 8% de la main d’oeuvre est protestante. Seule une personne sur cinq serait prête à accepter un travail de l’autre côté de la ligne de paix [‘peace line’].

62% des gens qui vivent dans des quartiers bordés par une ligne de paix pensent que les rapports avec l’autre communauté se sont dégradés. 68% des jeunes gens entre 16 et 25 ans avouent ne jamais avoir eu une conversation sérieuse avec quelqu’un de l’autre dénomination confessionnelle, et 62% d’entre eux affirment avoir été victime d’offense sectaire, physique ou verbale depuis le cessez-le-feu de l’IRA en 1994.

88% des interrogés disent qu’ils n’ont pas l’habitude d’entrer dans le quartier où vivent ceux de l’autre dénomination confessionnelle, même en voiture, et 58% ne vont pas dans les boutiques ou les endroits de rencontre qui se trouvent dans des zones contrôlées par l’autre confession, même si les services qui y sont proposés sont de meilleure qualité.

« De telles attitudes ne sont pas des survivances du 20è siècle qui sont appelées à s’éteindre avec l’affaiblissement de la mémoire de la guerre civile, mais une force dynamique », explique Nick Cohen. « Un voyage en bus dans Belfast devrait convaincre ceux qui en doutent encore que l’Accord du Vendredi Saint a créé le découpage et l’a appelé « paix ». (Nick Cohen, ‘Stop this drift into educational apartheid’, The Observer, 13 mai 2007).

Un autre rapport officiel basé sur des statistiques du PSNI, du Bureau du Logement et d’autres sources montre que le niveau de la violence sectaire de basse intensité est plus élevé aujourd’hui qu’avant les cessez-le-feu.

Une moyenne de 1.378 personnes déménage chaque année à cause de l’intimidation sectaire. Chaque année, environ 500 personnes portent plainte pour discrimination confessionnelle au travail. 19% de travailleurs catholiques et 10% de travailleurs protestants disent qu’ils subissent au travail des graffitis sectaires, des blagues sectaires, l’ostracisation et la violence, sous forme de menaces ou de coups. Mais 60% de ces actes ne sont pas rapportés aux autorités.

Il y a 37 « murs de la paix » dans le Nord, aucun n’a été démoli et 18 nouveaux murs sont en train d’être édifiés. 42% des protestants et 33% des catholiques préfèrent vivre dans des zones non mixtes, alors que 48% des jeunes catholiques et 42% de jeunes protestants se prononcent pour des écoles séparées.

Le coût financier de la ségrégation est très élevé : la dépense publique dans la province dépasse de 1,5 milliards de £ la somme dépensée pour le Pays de Galles, à cause des problèmes additionnels engendrés par le conflit sectaire, comme le dédoublement des services. Si les attaques sectaires continuent, beaucoup craignent un nouveau départ de feu des Troubles. Peter Shirlow a fait cette prédiction : « Je ne pense pas que se présentent aujourd’hui les conditions pour un retour au conflit, mais dans 20 ou 30 ans, avec cette incertitude constitutionnelle, le même schéma peut ré-émerger.

Voilà pourquoi le journal The Independant peut conclure un de ses articles récents en disant que malgré tout le bruit fait autour du deal historique entre Adams et Paisley, le processus de paix pose un ‘problème structurel’ : « Pendant que nos politiciens réparaient patiemment le plafond de l’Irlande du Nord, ses fondations continuaient à trembler encore plus fort. La thèse libérale classique, selon laquelle la division sectaire se refermerait lentement avec l’essor de la prospérité et l’établissement de la paix s’est révélée être fausse. Les choses sont en train d’empirer. ».

Journalistes contre le journalisme

Si la situation empire, pourquoi les médias continuent de marteler le message présentant une « Irlande du Nord qui reçoit les dividendes de la paix, de la stabilité et, comme cela est à espérer, de la prospérité? ». D’après Bernadette McAliskey (née Devlin), une raison majeure de ce phénomène est qu’avec la complicité des médias et au moyen de tours de passe-passe et de faux-semblants, la paix a été achetée par « le parjure, la fraude, la corruption, la tromperie et le mensonge » (Peace in NI bought by fraud and lying, says McAliskey, Irish Times, 30 avril 2007).

L’Accord de Belfast de 1998 a été un exemple frappant de ce que Chomsky appelle la « fabrication du consentement » : en mettant en avant l’idée que le vote « non » était un vote pour la violence, et que le « oui » était un vote pour la paix, en manipulant les sondages d’opinion et en reléguant dans les marges les voix discordantes, qui pour beaucoup étaient pour la paix, mais pas pour le processus.

Information Strategy, un document écrit par Tom Kelly, ancien journaliste de la BBC et qui était directeur de la communication pour le Bureau des Affaires Nord-Irlandaises à l’époque de l’Accord, a mis en évidence que la stratégie du gouvernement visant à obtenir le résultat souhaité passait par une campagne de manipulation médiatique flagrante destinée à produire une avalanche de récits positifs au sujet du traité de paix. La campagne pour le « Oui » a fait appel aux services de l’agence de publicité Saatchi & Saatchi, qui a pris en main gratuitement la conception de la campagne. Le tour de passe-passe du gouvernement a été renforcé par la presse qui rechignait à poser les questions qui fâchent.

Les médias ont été accusés par Ed Moloney, un journaliste de renom, d’avoir caché la vérité pour protéger le processus de paix et d’avoir refusé de relayer des événements qui n’allaient pas dans le sens du processus de paix. Les reporters et les éditorialistes favorables à la stratégie de Sinn Féin nouvelle version ont traité les journalistes qui posaient les question qui fâchent (comme Ed Moloney et Suzanne Breen) de ‘JAPPS’ – Journalists Against Peace Process [« journalistes contre le processus de paix »]. Il serait plus approprié de dire que le processus de paix a produit des Journalistes contre le Journalisme.

Brendan Hughes, ancien prisonnier et gréviste de la faim républicain, a de solides raisons de se plaindre que « le processus de paix ait créé une classe des menteurs professionnels ».

Lors d’une conférence tenue récemment, McAliskey et Gary Mitchell, le dramaturge renommé (qui a été forcé de fuir Belfast avec sa famille suite à l’hostilité loyaliste envers ses pièces) ont exprimé de fermes critiques contre la façon dont les médias ont couvert le processus de paix. D’après Mitchell, il y a une « vérité convenue » et une « vérité authentique », mais lorsque la vérité convenue s’empare des esprits, la vérité authentique devient un mensonge. » Les médias rapportent la vérité convenue, mais pour ce qui est de la vérité authentique, personne ne lui adresse un regard » a-t-il expliqué.

La vérité convenue au sujet de la « Nouvelle Irlande du Nord » a été activement promue par le gouvernement de Tony Blair afin que son nom entre dans l’Histoire en étant associé non à la guerre en Irak, mais à la paix en Irlande. La vérité authentique, toutefois, est que Blair n’est pas Gladstone.

Comme dit Stephen Collins, « une comparaison plus pertinente apparenterait Blair à Lloyd George, qui a confectionné le traité anglo-irlandais de 1921 en mentant aux deux parties et qui a quitté ses fonctions sur un scandale au sujet de la vente des titres de noblesse. » (The Irish Times, 17 mars 2007).

L’idée que Blair ait réussit à apporter la paix est sujette à caution. Les récents accords politiques ont représenté le symbole « des arrangements politiques au sommet, pas du changement social de bas en haut ». La majorité de la population « voulait certainement la paix, mais il ne semble pas qu’elle ait voulu la réconciliation » (Adrian Hamilton, ‘We can learn from Stormont. So why don’t we? », The Independant, 10 mai 2007).

Avec un peuple aujourd’hui divisé comme jamais, la conclusion évidente est que l’Irlande du Nord demeure une entité fondamentalement défaillante.

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