IRA provisoire

Voici le premier volet d’une extraordinaire synthèse politique, qui cherche à saisir dans toute sa complexité et en profondeur le parcours de la grande force historique qu’a été l’IRA provisoire. Le parcours est reconstitué étape par étape, avec un point de vue à la fois lucide et très avancé. Libération Irlande et tous les francophones remercient chaleureusement son auteur Liam O’Ruairc.

C’est à l’année 1968 que remonte le début du conflit contemporain dans le Nord de l’Irlande. A cause du conflit, 18 personnes sont tuées en 1969, 28 en 1970, 180 en 1971 et 496 en 1972, l’année la plus meurtrière du conflit.

Ce qui est central pour expliquer cette escalade est le conflit entre l’IRA (Provisoire) et l’Etat britannique. Le conflit entre l’IRA et l’armée britannique a été le plus intense dans la période entre 1971 et 1976. C’est durant cette période de cinq ans que l’IRA tue plus de 50% des personnes qu’elle est responsable d’avoir tuées au cours des quatre décennies de la période 1969-2009 (Richard English, Armed Struggle: A History of the IRA, London: Macmillan, 2003, 379-380).

Quand le conflit recommença, non seulement l’IRA était une partie insignifiante de l’échiquier politique, mais la partition de l’Irlande et la domination britannique n’étaient pas mises en question. Les catholiques nationalistes dans le Nord de l’Irlande se considéraient comme étant discriminés et demandaient les mêmes droits civiques que les autres citoyens. Ils exigeaient d’être des citoyens a part entière du Royaume-Uni, pas la réunification de l’Irlande. C’était une quête d’égalité dans le cadre de l’Etat britannique, pas des exigences pour la libération nationale.

C’est fin 1969 et début 1970 qu’apparaissent pour la première fois l’IRA et le Sinn Fein dits ‘Provisional’ (Provisoires). Il faut bien souligner qu’à l’époque c’étaient des groupuscules politiquement marginaux. En 1969 et pour beaucoup de 1970, ils jouèrent un rôle assez périphérique et ne faisaient pas partie des principaux acteurs politiques de l’époque. L’IRA Provisoire est issue d’une scission au sein de l’IRA qui eut lieu le 18 décembre 1969, le Provisional Sinn Fein d’une scission basée sur la même raison le 11 janvier 1970.

Les Provisoires accusaient la direction du mouvement d’alors de manœuvres interdites par la constitution de l’organisation, et se proclamaient le mouvement républicain authentique car ils étaient les seuls à être fidèles et à maintenir la constitution du mouvement.

Dans un communiqué les Provisoires avancent les raisons suivantes pour leur scission: « 1. La reconnaissance des parlements de Stormont, Westminster et Leinster House. 2. Un socialisme perverti menant à la bureaucratisation. 3. Les méthodes internes utilisées dans le mouvement. 4. L’incapacité d’organiser la défense de Belfast et des autres villes du Nord en août 1969. 5. Une stratégie politique menant objectivement à consolider le parlement de Stormont au lieu de le détruire. » (Provisional IRA, Freedom Struggle, 1973, pp.10-11)

Le facteur de loin le plus significatif dans la scission est le point 1 suivi du point 5. Pour l’IRA Provisoire il y a une contradiction fondamentale pour une organisation révolutionnaire de reconnaître et de participer aux institutions qu’elle est censée détruire. Cela ouvre la voie au réformisme, pas à la révolution.

On entend fréquemment dire que la cause fondamentale de la scission de 1969-1970 était que l’IRA était incapable de défendre les catholiques lors de pogroms loyalistes en août 1969. IRA alors semblait synonyme de ‘I Ran Away’ [‘Je me suis enfui’] (Patrick Bishop and Eamon Mallie, The Provisional IRA, London: Corgi Books, 1988, 118).

Cette explication est inexacte et confond deux événements distincts. Il ne faut pas confondre la fondation de l’IRA Provisoire fin 1969 avec le fait que le 22 septembre 1969 la Brigade de Belfast s’est désaffiliée de l’organisation parce qu’elle a été incapable de fournir des armes pour la défense des quartiers catholiques. Le fait que ce groupe a par la suite rejoint l’IRA Provisional ne doit pas faire oublier que la formation de l’IRA Provisional n’était pas primordialement due à l’incapacité de défendre les quartiers catholiques.

Comme l’a expliqué des années plus tard Billy McKee (un des fondateurs du mouvement) même si les pogroms de 1969 n’avaient pas eu lieu et que la population catholique n’avait pas été attaquée, la scission aurait quand même eu lieu car la non-reconnaissance de la légitimité des parlements ennemis était un point de principe fondamental (Peter Taylor, The Provos: the IRA and Sinn Fein, London: Bloomsbury, 1998, p.66).

Quand l’IRA Provisoire a été créée, l’élément nordiste n’était d’ailleurs pas dominant: sur les 20 membres de la direction; 18 venaient du sud de l’Irlande, de même que cinq des sept membres du Conseil de l’Armée (Robert W. White, Provisional Irish Republicans: An Oral and Interpretive History, Westport, Connecticut: Greenwood Press, 1993, 133).

Cependant, il est juste de dire que les événements d’août 1969 expliquent pour beaucoup le fait que la population nationaliste catholique ait pu se tourner vers l’IRA Provisoire.
Ces événements furent un traumatisme pour les catholiques de Belfast. Le bilan d’un pogrom organisé par des Loyalistes le 14-15 août 1969 était de six morts, cinq d’entre eux Catholiques. 150 maisons furent incendiées, dont l’ensemble d’une rue (Bombay Street) et des centaines de personnes furent expulsées de leurs domiciles au cours des jours qui suivirent.

Une commission gouvernementale établit que sur les 1820 familles à Belfast qui furent expulsées de leur domicile au cours des mois de juillet, août et septembre 1969, 1505 d’entre elles (soit 82,7%) étaient catholiques. La même commission calcula que 5,3% des foyers catholiques a Belfast furent expulsés contre 0,4% des familles protestantes (Michael Farrell, Northern Ireland: The Orange State, London: Pluto Press, 262-263).

Le 23 février 1974, une autre commission gouvernementale annonça que 60.000 personnes avaient reçu l’ordre de quitter leur domicile en Irlande du Nord entre 1969 et 1973, ce qui représentait le déplacement de population le plus important en Europe depuis la seconde guerre mondiale. (Roger Faligot, The Kitson Experiment: Britiain’s Military Strategy in Ireland, London: Zed Press, 1983, 120) La majorité d’entre elles était catholique, et il est clair que cela contribua beaucoup à chercher la protection de l’IRA pour que cela ne se reproduise plus.

Un autre point important à souligner est que contrairement a aujourd’hui où le Sinn Fein essaie de créer une continuité entre la lutte pour les droits civiques et la lutte armée de l’IRA, l’IRA et le Sinn Fein provisoires avaient été formés explicitement parce qu’ils rejetaient la stratégie et le mouvement des droits civiques.

Alors que le mouvement républicain ‘officiel’ définissait le problème dans le Nord comme étant la discrimination contre les catholiques et l’absence de droits civiques et la stratégie à suivre comme un mouvement de masses pour les droits civiques visant à réformer le parlement local de Stormont; le mouvement républicain ‘provisoire’ définissait le problème comme une lutte de libération nationale ne visant pas à abolir les discriminations contre les nationalistes mais à abolir la domination britannique et son parlement de Stormont (opposer par exemple Deasun Breathnach, ‘Why Stormont must go’, An Phoblacht , septembre 1970 à Anthony Coughlan, ‘Stormont: to abolish or not to abolish?’, United Irishman, mai 1970).

Même s’ils avaient une rhétorique plus traditionaliste, les Provisoires avaient une position en pratique beaucoup plus radicale et militante. (Voir David George, These are the Provisionals, New Statesman, 19 novembre 1971 et Left or Right? éditorial de An Phoblacht du 11 janvier 1974)

La priorité immédiate du mouvement républicain provisoire était de se préparer à la guerre. Ses trois objectifs fondamentaux étaient clairs: 1. Que le gouvernement britannique reconnaisse le droit du peuple d’Irlande à déterminer librement son propre futur, 2. Que le gouvernement britannique déclare son intention de se retirer dans un laps de temps déterminé, 3. Que le gouvernement britannique declare une amnistie générale. (Daithi O Conaill, Three basic war aims, Republican News, 5 août 1978, p.8)

Début 1970, le Conseil de l’Armée élabore ses priorités stratégiques. Dans une première phase, l’organisation allait donner la priorité à la défense des quartiers catholiques contre les loyalistes. Dans une seconde phase, la défense allait être combinée avec des actions de représailles contre l’armée britannique et la police si celles-ci maltraitent ou tuent des civils catholiques. Dans une troisième phase, l’organisation passera à une offensive générale. (Sean MacStiofain, Memoirs of Revolutionary, Edinburgh: Gordon Cremonesi, 1975, pp.145-146) C’était une stratégie très réaliste et cohérente basée sur l’inévitabilité des confrontations.

Il était clair que lors de la prochaine saison des marches loyalistes, des confrontations seraient inévitables. Ces confrontations allaient offrir aux Provos l’opportunité de prouver qu’ils sont les ‘défenseurs’ de la population nationaliste. Il était également clair que tôt ou tard, l’armée britannique allait être utilisée par les Unionistes pour réprimer la population catholique, et que des civils seraient tués ou blessés par les militaires. Dans un contexte d’hostilité croissante contre l’armée britannique, une offensive générale pourrait donc être lancée.

Les événements se passèrent comme les Provisoires l’avaient prévu. Le 27 juin 1970, lors d’émeutes à Ardoyne, l’IRA tue trois loyalistes. Le même jour, des loyalistes essayent d’attaquer le quartier catholique de Short Strand à Belfast. L’IRA défend le quartier et tue trois assaillants. Ces deux interventions de l’IRA établirent sa réputation de défenseur de la minorité catholique, IRA n’était plus synonyme de ‘Je me Suis Enfui’ comme en 1969.

A cause de la colère de la classe politique unioniste face à ces incidents, l’armée britannique perquisitionne le quartier de Lower Falls à Belfast entre le 3 et 5 juillet 1970 à la recherche d’armes que la population nationaliste considérait comme nécessaire pour sa défense. Les perquisitions étaient souvent brutales, et l’armée britannique tua cinq civils et en blessa beaucoup d’autres.

Jusqu’alors, aucune de ces armes n’avait été utilisée contre l’armée britannique. Ce genre d’expérience fit que très vite l’armée britannique devint impopulaire parmi la population nationaliste du Nord de l’Irlande. « L’expérience du gaz lacrymogène, des matraques et des mauvais traitements par l’armée était le meilleur argument de recrutement pour les Provisoires. » (Patrick Bishop and Eamon Mallie, The Provisional IRA, London: Corgi Books, 1988, 151).

Gerry Adams indiqua des années plus tard que les perquisitions de Juillet 1970 « rendirent absolue l’opposition à l’armée britannique à Belfast… Après cela, le recrutement à l’IRA devint massif. » (Gerry Adams, The Politics of Irish Freedom, Dingle: Brandon, 1986, 55).

D’après l’armée britannique, après juillet 1970, l’IRA à Belfast passa de 100 membres en mai-juin 1970 à plus de 800 en décembre de la même année. (Jack Holland, Hope Against History: The course of conflict in Northern Ireland, London: Hodder & Stoughton, 1999, p.59).

S’il est certes vrai que l’IRA espérait une rupture entre la communauté nationaliste et l’armée britannique, néanmoins très peu de gens suggèrent que l’organisation ait orchestré les premiers affrontements. (M.L.R Smith, Fighting For Ireland? The Military Strategy of the Irish Republican Movement, London and New York: Routledge, second edition, 1997, p.99)

L’organisation n’était pas encore prête à affronter l’armée britannique, ne fut-ce que par manque d’armes. L’IRA était trop occupée en 1970 à s’organiser, s’entraîner et s’armer et reste pour cette raison dans l’ombre la plus grande partie de l’année. Ce n’est que le 29 septembre 1970 que le mouvement annonce qu’il est pleinement organisé (Provisional IRA, Freedom Struggle, 1973, p.20).

A partir d’avril 1970, les émeutes entre jeunes nationalistes et troupes britanniques deviennent de plus en plus fréquentes. L’armée britannique annonce qu’elle n’hésitera pas à abattre les émeutiers. L’IRA répond que si c’est le cas, elle mènera des opérations de représailles (Provisional IRA, Freedom Struggle, 1973, p.15)

L’IRA passe bientôt des actions de défense à des actions de représailles. Début 1971, le Conseil de l’Armée de l’IRA provisoire autorise des actions armées contre les soldats britanniques. Le 6 février 1971, l’IRA provisoire tue son premier soldat britannique. C’était le premier militaire anglais tué en Irlande depuis 1921 et le premier des 503 soldats britanniques à être tués dans le conflit dans le Nord de l’Irlande.

A la mi-juillet 1971, dix soldats britanniques avaient été tués depuis février. Pour rétablir l’ordre, le gouvernement décrète le 9 août 1971 l’internement sans procès de gens soupçonnés d’être des républicains. Des centaines de nationalistes seront emprisonnés sans procès. Jusqu’à ce son abolition fin 1975, 2158 internements eurent lieu.
Beaucoup des internés furent victimes de tortures. En 1975, le ministre britannique de l’intérieur avoua que l’Etat avait dû payer des compensations à 473 personnes pour les sévices infligés par l’armée et la police, et le gouvernement britannique fut jugé coupable de traitements inhumains et dégradants par la cour européenne des droits de l’homme (Kevin Kelley, The Longest War: Northern Ireland and the IRA, London: Zed Books, 1982, p.155)

L’internement fut un désastre politique pour l’Etat britannique, ses effets politiques furent de radicaliser la communauté catholique et d’augmenter son soutien à l’IRA provisoire. Non seulement l’internement ne réussit pas à détruire l’IRA, mais la capacité opérationnelle de celle-ci ne cessait d’augmenter. En 1971 l’IRA  provisoire fut responsable de la mort de 86 personnes, plus de quatre fois le nombre de personnes qu’elle avait tué au cours des deux années précédentes.

Le nombre de personnes tuées par l’armée britannique quant à lui augmente par six et s’élève à 45 victimes. En 1971, 44 militaires britanniques seront tués, plus de deux tiers d’entre eux après le 9 août, et 23 activistes de l’IRA provisoire perdront la vie, tous après l’introduction de l’internement, sauf quatre (Ed Moloney, A Secret History of the IRA, London: Allen Lane The Penguin Press, revised and updated edtion, 2007, p.103).

Après l’internement, l’IRA passe des opérations de représailles à l’offensive totale. En 1971-1972 il y avait en moyenne 17 fusillades et 4 attaques à la bombe par jour en Irlande du Nord (M.L.R Smith, Fighting For Ireland? The Military Strategy of the Irish Republican Movement, London and New York: Routledge, second edition, 1997, p.100).

Le 30 janvier 1972, durant une manifestation contre l’internement, l’armée britannique ouvre le feu et tue 14 manifestants. Cet incident connu sous le nom de ‘Dimanche Sanglant’ (Bloody Sunday) eut pour conséquence de donner à l’IRA provisoire la plus grosse vague de soutien de masses de son histoire (Richard English, Armed Struggle: A History of the IRA, London: Macmillan, 2003, p.148-154).

Ce sont littéralement des milliers de personnes qui cherchaient à rejoindre ses rangs.

De 1970 à 1972, le mouvement républicain provisoire réussit a se transformer d’une petite organisation d’influence limitée à un mouvement d’insurrection de masse. « En moins de trois ans, l’IRA Provisoire passa du groupe des 26 hommes ayant élu son Conseil de l’Armée en une guérilla comptant 1500-2000 combattants. » (Robert W. White, Provisional Irish Republicans: An Oral and Interpretive History, Westport, Connecticut: Greenwood Press, 1993, p.63).

En 1969 à Derry, l’IRA avait 20 membres. Dans la seule ville de Derry, on estime que plus de 1.000 personnes ont été emprisonnées pour activités liées à l’IRA, ce qui est un chiffre élevé pour une ville ne comptant que 50.000 catholiques.

A Belfast en 1969, l’IRA avait moins de 50 membres. Fin 1971, l’organisation avait plus de 1.200 activistes dans la ville (Ed Moloney, A Secret History of the IRA, London: Allen Lane The Penguin Press, revised and updated edtion, 2007, p.103 et 363).

Pour avoir une idée de la taille du mouvement, il suffit de regarder le nombre de républicains qui ont été emprisonnés depuis 1969. Patrick Bishop et Eamon Mallie estiment qu’entre 8.000 et 10.000 activistes de l’IRA provisoire ont été emprisonnés jusqu’en 1987 (Patrick Bishop and Eamon Mallie, The Provisional IRA, London: Corgi Books, 1988, p.12).

En 1995, une estimation était que 16.000 républicains avaient été ou étaient emprisonnés (Kevin Toolis, Rebel Hearts: Journeys within the IRA’s soul, London: Picador, 1995, p.151)
L’estimation la plus récente et la plus précise dit qu’il y a 18.000 ex-prisonniers républicains en Irlande, Grande-Bretagne, Europe et USA, dont 5000 vivent a Belfast-ouest (Jim Gibney, Ex-prisoners should enjoy same rights as others, The Irish News, 1er mai 2008).
Ces chiffres « suggèrent qu’une proportion très élevée des hommes de la classe ouvrière catholique nord-irlandaise après 1969 sont passé dans les rangs de l’IRA. » (Brendan O’Leary, Mission Accomplished ? Looking Back at the IRA, Field Day Review, Numéro 1, 2005, p.234).

Le mouvement républicain n’était pas une affaire de ‘terrorisme individuel’ mais l’expression armée d’un mouvement de masse.

L’IRA était responsable de 18 morts en 1970, 86 en 1971 et 234 en 1972. L’escalade de l’insurrection a eu un impact politique significatif.  « En 1972, l’IRA réussit à avoir un impact et une influence sur la politique sans précédent au cours des 50 dernière années, une chose qui aurait été tout simplement inimaginable trois ans plus tôt. » (Patrick Bishop and Eamon Mallie, The Provisional IRA, London: Corgi Books, 1988, p.231)

L’IRA baptise 1972 « l’année de la victoire ». L’IRA était à présent une partie centrale de l’échiquier politique. Comme l’explique le stratège britannique MLR Smith: « La stratégie de l’IRA jusqu’en 1972 eut un grand succès. L’IRA avait réussi à s’implanter dans la communauté catholique. De là, l’organisation réussit à lancer une campagne militaire qui métamorphose un besoin de protection et de protestation contre des griefs sociaux et économiques en une remise en question non seulement de la compétence du régime de Stormont, mais de la légitimité même de l’Etat d’Irlande du Nord. Cela représentait une victoire majeure pour les Provisoires. » (M.L.R Smith, Fighting For Ireland? The Military Strategy of the Irish Republican Movement, London and New York: Routledge, second edition, 1997, p.102).

Ce n’étaient plus les droits civiques qui étaient au centre du débat politique, mais la fin de la domination britannique.

Comme le dit Daithi O’Conaill, le principal stratège du mouvement: « Aujourd’hui, ce qui est central, c’est le conflit entre la liberté de l’Irlande et la détermination de l’Angleterre à maintenir sa domination. Tous les autres sujets sont subordonnés à cette question centrale. Il ne peut y avoir de compromis sur la question fondamentale de qui peut déterminer le futur de l’Irlande: le parlement britannique ou le peuple irlandais? (…)
Nous demandons à l’Angleterre de nous donner ce que les USA ont donné au Vietnam, la France à l’Algérie, et l’Angleterre à ses anciennes colonies de Palestine, Chypre et Aden. La Grande-Bretagne a grandi en prestige en se retirant de ces pays, et elle gagnera le respect universel en se retirant de sa première et dernière colonie. » (Provisional IRA, Freedom Struggle, 1973).

C’est l’incapacité de l’unionisme à se réformer et les erreurs et échecs du gouvernement britannique qui expliquent que les Provisoires ont pu se développer à ce point, plus que la popularité de l’idéologie républicaine. Ce sont les pogroms loyalistes, la brutalité de l’armée britannique en 1970, l’internement en 1971 et Bloody Sunday qui amenèrent bon nombre de nationalistes à soutenir l’IRA.

Comme l’explique Gerry Adams: « Des milliers de personnes qui n’avaient jamais été républicains apportaient a présent leur soutien actif a l’IRA, et bon nombre d’autres qui rejetaient jusqu’a présent la lutte armée l’acceptaient désormais comme une nécessité pratique. » (Gerry Adams, Before the Dawn, Heineman, 1996, p.142).

Si les pogroms d’août 1969 et les attaques loyalistes « sont importants pour expliquer pourquoi les Républicains Provisionals sont devenus, au contraire de la militance républicaine de 1956-1962, un mouvement de masse », ce sont surtout « les erreurs et excès de l’armée britannique entre 1970 et 1972 qui contribuèrent à la croissance des Provisoires, plutôt que les attaques loyalistes de 1969. » (Gerard Murray and Jonathan Tonge, Sinn Fein and the SDLP From Alienation to Participation, London: Hurst & Company, 2005, p.257).

Pour prouver cela, il suffit de regarder l’intensité de la répression. Parmi les 500 premières victimes du conflit, autant avaient été tuées par l’armée que par des explosions.
Plus de 75.000 personnes furent arrêtées entre 1971 et 1986, ce qui veut dire que 3% de la population du Nord de l’Irlande a été arrêtée en quinze ans. Si on on examine ces chiffres en termes d’affiliation confessionnelle, un catholique nord-irlandais sur quatre entre l’âge de 16 et 44 ans a été arrêté au moins une fois.

Entre 1971 et 1986, il y a eu pas moins de 338.803 perquisitions à domicile, ce qui représente 75% des domiciles nord-irlandais!

En termes d’affiliation religieuse, chaque domicile catholique a été en moyenne perquisitionné et fouillé à au moins deux reprises durant cette période, mais certaines maisons de familles républicaines ont été perquisitionnées dix fois ou plus (Paddy Hillyard, Political and Social Dimensions of Emergency Law in Northern Ireland, in Anthony Jennings (ed), Justice Under Fire: The Abuse of Civil Liberties in Northern Ireland, London: Pluto Press, 1988, p.197).

Toute cette répression a été la plus intense durant la période 1971-1976, où plus de 250.000 perquisitions à domicile ont eu lieu. 17.000 domiciles sont perquisitionnés en 1971, 36.000 en 1972, et 75.000 en 1973 et 1974.
Chaque jour, plus de 5000 véhicules sont arrêtés et fouillés, et entre le 1er avril 1973 et 1er avril 1974, le nombre de fois que des véhicules sont arrêtés et fouillés s’élève au chiffre astronomique de quatre millions, pour une population d’un million et demi d’habitants! (John Newsinger, British Counterinsurgency: From Palestine to Northern Ireland, Basingstoke: Palgrave, 2002, p.168).

Comme l’admet un militaire britannique spécialiste de la contre-insurrection, toute cette répression « aliéna profondément » la population nationaliste. (Paul Dixon, Northern Ireland: The Politics of War and Peace, Palgrave, 2001, p.119).

Ce qui est très important de souligner c’est que les catholiques ne devenaient pas idéologiquement républicains, mais réagissaient à la discrimination sociale et économique, à la violence loyaliste et à la brutalité de l’armée. Pour les gens à la base, la lutte était moins une lutte pour la libération nationale qu’une lutte pour les droits civiques par d’autres moyens [c’est ce que soulignait déjà l’anthropologue Frank Burton en 1978 dans son livre The Politics of Legitimacy: Struggles in a Belfast Community (London: Routledge and Kegan Paul, 1978) la meilleure étude jamais réalisée sur un quartier républicain et son fonctionnement].

Ils utilisaient le républicanisme comme moyen de continuer la lutte pour les droits civiques. Ils ne protestaient pas contre la présence britannique en Irlande en tant que telle, mais contre la politique du gouvernement britannique. Les républicains idéologiques étaient une minorité.

C’est une contradiction fondamentale qui allait avoir avec le temps des conséquences politiques importantes.

Apres le Dimanche Sanglant, l’IRA passe à l’escalade. Le fer de lance de la lutte armée de l’IRA était sa campagne d’attentats à la bombe. Jusqu’à ce que l’IRA déclare un cessez-le- feu en 1994, l’organisation était responsable de plus de 16.500 explosions et plus de 2.000 bombes incendiaires. L’organisation avait 18 ‘recettes’ pour fabriquer ses explosifs, 17 types de détonateurs, de même que 16 versions de mortiers et 15 types de grenades. Entre le dimanche sanglant et le moment ou l’IRA déclare une trêve unilatérale en mars 1972, l’organisation revendique plus de mille attaques. (Provisional IRA, Freedom Struggle, 1973, p.53).

L’IRA déclare cette trêve unilatérale de trois jours pour montrer au gouvernement britannique que l’organisation était sous contrôle effectif et qu’une trêve était objectivement possible (Sean MacStiofain, Memoirs of Revolutionary, Edinburgh: Gordon Cremonesi, 1975, p.238). Le plus grand succès de l’IRA Provisoire fut que ses actions poussèrent le gouverment britannique à abolir le régime unioniste de Stormont le 24 Mars 1972, chose que même ses ennemis reconnaissent. (Voir Robert W. White, Provisional Irish Republicans: An Oral and Interpretive History, Westport, Connecticut: Greenwood Press, 1993, p.84).

Selon MLR Smith, objectivement on peut dire que la campagne de l’IRA « renversa Stormont en soulignant son incapacité à gérer l’ordre et à se reformer ». (M.L.R Smith, Fighting For Ireland? The Military Strategy of the Irish Republican Movement, London and New York: Routledge, second edition, 1997, p.101).

Si l’abolition de Stormont représente la victoire militaire et politique la plus importante de l’histoire de l’IRA Provisoire, la nouvelle situation allait créer de nouveaux problèmes.

L’abolition de Stormont le 24 mars 1972 avait rectifié le grief le plus important de la population catholique dans le Nord et généra une division fondamentale qui allait s’accroître avec le temps. Comme l’explique Pat Walsh: « Une part substantielle du soutien de la population catholique à l’IRA était basée non sur l’opposition à l’Etat britannique en tant que tel, mais sur l’hostilité au gouvernement de Stormont comme centre du pouvoir protestant… Quand l’administration directe de Londres fut introduite et le parlement protestant suspendu, la campagne de l’IRA devait être menée sur une base purement anti-britannique. La communauté catholique était en faveur de négociations plutôt que de continuer la lutte armée. Elle commença à faire pression sur l’IRA pour que celle-ci déclare une trêve… L’abolition de Stormont causa même la confusion au sein des rangs républicains. Certains étaient en faveur d’une trêve. Dave O Connell (= Daithi O’ Conaill, principal stratège du mouvement) a dû nier des rumeurs publiques selon lesquelles l’organisation était au seuil d’une scission au sujet d’une trêve…

Les Provisoires étaient évidemment face à un dilemme. S’ils mettaient fin a leur campagne à ce stade, tout ce qu’ils auraient gagné n’aurait été que l’abolition de la domination protestante. Dans les circonstances de l’administration directe de Londres, les catholiques dans le Nord étaient susceptibles de devenir moins nationalistes sur le long terme. » (Pat Walsh, Irish Republicanism and Socialism: The Politics of the Republican Movement 1905 to 1994, Belfast: Athol Books, 1994, p.124-126)

L’introduction par l’IRA au printemps 1972 de la voiture piégée et du fusil Armalite permit d’intensifier ses activités (Ed Moloney, A Secret History of the IRA, London: Allen Lane The Penguin Press, revised and updated edtion, 2007, p.114-116). En juin 1972, elle inflige plus de pertes à l’armée britannique qu’au cours des autres mois (Patrick Bishop et Eamon Mallie, The Provisional IRA, London: Corgi Books, 1988, p.220).

C’est dans ce contexte que l’IRA déclare une trêve du 26 juin au 9 juillet 1972 et qu’une délégation de l’IRA comprenant son Chef d’Etat-Major Sean MacStiofain, son principal stratège Daithi O’Conaill, le commandant de la Brigade de Belfast Seamus Twomey et ses adjoints Ivor Bell et Gerry Adams, et le commandant de la Brigade de Derry Martin McGuiness se rendent à Londres pour des pourparlers avec des représentants du gouvernement britannique.

L’importance symbolique de l’événement était énorme: c’était la première fois depuis 1921 qu’un gouvernement britannique parlait avec l’IRA.

Les exigences de l’IRA étaient premièrement que le gouvernement britannique reconnaisse que c’est au peuple d’Irlande dans son ensemble de déterminer le futur de l’île, deuxièmement que le gouvernement britannique déclare son intention de se retirer, retrait devant être effectué en trois années, troisièmement que le gouvernement britannique déclare une amnistie pour les personnes emprisonnés à cause du conflit (Sean MacStiofain, Memoirs of Revolutionary, Edinburgh: Gordon Cremonesi, 1975, p.282).

Mais le gouvernement britannique n’avait aucune intention de céder à ces trois exigences. L’Etat britannique utilisait la trêve pour évaluer la direction de l’IRA, pour identifier et renforcer les ‘modérés’ aux dépens de ceux qui avaient une ligne plus dure et essayer de pousser l’IRA dans un cessez-le-feu prolongé duquel il lui serait difficile de sortir.

Ce qui est déjà clair à l’époque c’est que la stratégie britannique était d’encourager l’ascension d’une faction ‘modérée’ au sein du mouvement républicain avec laquelle le gouvernement pourrait passer un accord.

Par exemple, le 20 juin 1972 Gerry Adams et Daithi O’Conaill rencontrent Frank Steele des services secrets britanniques MI6 et Philip Woodfield du Northern Ireland Office du gouvernment britannique. Dans son rapport au premier ministre (PRO, PREM 15/2009, Note of a Meeting with Representatives of the Provisional IRA, 21 June 1972), Woodfield souligne que: « il ne fait aucun doute que ces deux-là veulent un cessez-le-feu et une fin permanente de la violence », Adams « a l’air respectable et respectueux », ses réponses à chaque question « étaient raisonnables et modérées », son comportement et attitude « étaient sans rapport avec la campagne de bombes et fusillades indiscriminées dont ils sont des responsables importants. »

On peut donc penser que Gerry Adams avait été identifié dès 1972 par le gouvernement britannique comme l’homme qu’il leur fallait, et qu’ils ont tout fait pour favoriser son ascension.

L’IRA était consciente que plus la trêve durerait, plus ce serait difficile de relancer la lutte armée, et c’est pour cela que l’organisation y mit fin après deux semaines et chercha à intensifier ses opérations.

Fin juillet 1972, 95 personnes étaient tuées, alors qu’au cours du conflit aucun mois n’avait vu autant de morts. (M.L.R Smith, Fighting For Ireland? The Military Strategy of the Irish Republican Movement, London and New York: Routledge, second edition, 1997, p.109).

Le 21 juillet 1972, l’IRA fait exploser 22 bombes dans le centre de Belfast en une heure. Neuf civils seront tués et 130 blessés dans ce qui fut appellé le « vendredi sanglant ». Le ‘vendredi sanglant’ fournit au gouvernement britannique l’occasion de mobiliser 21.000 soldats et d’envahir et saturer les quartiers républicains le 31 juillet 1972 – c’est l’Opération Motorman.

L’Operation Motorman représente un tournant important du conflit. La capacité militaire de l’IRA avait atteint son sommet au cours de l’été 1972, mais celle-ci va décliner constamment après l’Operation Motorman. Si on compare déjà les trois semaines avant et après Motorman, les explosions passent de 180 à 73 et les fusillades de 2.595 à 380, le nombre de militaires tués de 18 à11 (M.L.R Smith, Fighting For Ireland? The Military Strategy of the Irish Republican Movement, London and New York: Routledge, second edition, 1997, p.110)

« A la fin de l’été il était clair que l’ascension militaire des Provisoires avait pris fin. » (Patrick Bishop and Eamon Mallie, The Provisional IRA, London: Corgi Books, 1988, p.233). A partir de ce moment la capacité opérationnelle de l’IRA entre dans un déclin continu.

En 1972, l’IRA était responsable de la mort de 103 soldats britanniques, 17 policiers et 25 membres du régiment local UDR. En 1973, le nombre de soldats tués par l’IRA tombe à 58, les policiers à 13 et 8 UDR; soit une diminution de plus de 50%. En 1974, seuls 28 soldats britanniques seront tués par l’IRA, ainsi que 15 policiers et 7 membres de l’UDR, ce qui représente encore une diminution de 50%. Et en 1975, 14 soldats britanniques furent tués par l’IRA, ainsi que 16 membres de la police et UDR (Patrick Bishop and Eamon Mallie, The Provisional IRA, London: Corgi Books, 1988, p.246-247).

En comparaison, l’IRA essuie des pertes qui ne font qu’augmenter. En 1972, l’année la plus sanglante du conflit, il y avait eu 10.682 fusillades et 1.382 attentats à la bombe et 531 personnes furent condamnées à des peines de prison pour terrorisme. En 1973, il y avait une diminution de prés de 50% du nombre de fusillades (5.018) et explosions (978), mais près de trois fois plus de personnes furent condamnées à des peines de prison pour ces actes – soit 1.414 personnes. En 1974, 6.186 fusillades et explosions furent recensées et 1.362 personnes furent condamnées. Et en 1975, fusillades et explosions tombèrent à 3.887 actions répertoriées, et 1.197 personnes furent condamnées à des peines de prisons pour ces activités (Patrick Bishop and Eamon Mallie, The Provisional IRA, London: Corgi Books, 1988, p.320).

Pour essayer de reprendre l’initiative, l’IRA cherche à étendre sa campagne en Angleterre a partir de mars 1973, et qui sera à son sommet d’intensité en 1974-75 pour essayer de contrecarrer ses revers en Irlande. (Gary McGladdery, The Provisional IRA in England: The Bombing Campaign 1973-1997, Dublin: Irish Academic Press, 2006 pour la meilleure étude sur le sujet)

Non seulement l’IRA était endiguée militairement, mais le soutien à l’organisation commençait à sérieusement décliner et le républicanisme devenir de plus en plus marginalisé. Par exemple les Provos appelèrent à boycotter l’élection de juin 1973 pour une Assemblée d’Irlande du Nord. « Le boycott n’a eu quasiment aucun impact dans le Nord… Même dans les quartiers républicains, il y eut plus de votants le 28 juin que d’abstentionnistes. » (Kevin Kelley, The Longest War: Northern Ireland and the IRA, London: Zed Books, 1982, p.198).

Comme l’écrit cet auteur sympathisant des Provos : « comme le montre l’échec de l’appel des Provos à boycotter les élections à l’Assemblée, le soutien de masse à la campagne de l’IRA au sein de la minorité catholique était au plus bas depuis le commencement du conflit. » (Kevin Kelley, The Longest War: Northern Ireland and the IRA, London: Zed Books, 1982, p.199). Le principal stratège de l’IRA, Daithi O’Conaill admit dans une interview d’août 1973 que la popularité du mouvement républicain avait beaucoup baissé : « Les choses n’allaient pas fort pour les Provos à l’automne 1973. » (Kevin Kelley, The Longest War: Northern Ireland and the IRA, London: Zed Books, 1982, p.206).

L’IRA devenait de plus en plus « marginalisée » politiquement. (Patrick Bishop and Eamon Mallie, The Provisional IRA, London: Corgi Books, 1988, p.262).

Cela peut être illustré par le résultat des élections générales dans le fief républicain de Belfast-ouest en plein conflit le 28 février 1974. Si le Sinn Fein était alors interdit, Albert Price était le candidat républicain représentant les sœurs Price alors en grève de la faim en Angleterre. 73% de l’électorat de Belfast-ouest participa à ces élections, Albert Price reçoit 5.662 votes (11,9%) mais Gerry Fitt, le candidat du SDLP reçoit quatre fois plus de votes avec 19.554 voix (41%). Le mouvement républicain devenait de plus en plus marginalisé, car le gouvernement britannique avait mit au point son alternative au républicanisme.

La stratégie politique du gouvernement britannique fut développée en 1973-1974. Son alternative au républicanisme consiste en un gouvernement local en Irlande du Nord dans lequel Nationalistes et Unionistes partagent le pouvoir avec des organismes transfrontaliers pour reconnaître la « dimension irlandaise ».

Cette alternative au républicanisme se matérialisa dans le traité de Sunningdale en 1974.

Il faut souligner que ces paramètres développés alors par le gouvernement britannique comme alternative au républicanisme sont exactement les mêmes que ceux des accords du vendredi saint de 1998. Il n’y a quasiment rien dans les Accords de 1998 qui n’avait pas déjà été proposé en 1973-1974, et d’un point de vue nationaliste, ce qui avait été proposé en 1974 était mieux que ce qui a été négocié en 1998!

Sunningdale était populaire parmi la population nationaliste mais ces initiatives constitutionnelles étaient violemment rejetées par le mouvement républicain (Voir Sean MacStiofain, Memoirs of Revolutionary, Edinburgh: Gordon Cremonesi, 1975, 329-330, aussi Provisionals reply, An Phoblacht , 30 March 1973 et également Provisional IRA, Freedom Struggle, 1973 pp.89-90).

Pour Ruairi O’Bradaigh qui alors était le président du Sinn Fein, Sunningdale représentait « un pas en arrière plutôt qu’un pas en avant pour la lutte de libération ». (Ruairi O’ Bradaigh, Our People Our Future, Dublin: Sinn Fein, 1973, pp.31-32, 43, 50-52, 59-60).
L’objectif du mouvement républicain était de détruire le partage du pouvoir et les organismes transfrontaliers avant que ceux-ci ne détruisent le républicanisme. Les nationalistes constitutionnels qui soutenaient Sunningdale comme une pierre d’achoppement vers une Irlande unie étaient violemment dénoncés par le mouvement républicain. (Richard English, Armed Struggle: A History of the IRA, London: Macmillan, 2003, 165-166).

Gerry Adams en 1986 accusa le SDLP d’être le premier parti nationaliste partitioniste parce qu’il soutenait l’accord de Sunningdale. (Gerry Adams, The Politics of Irish Freedom, Dingle: Brandon, 1986, p.110).

L’ironie de l’histoire est bien sûr que 25 ans après en 1998, le Sinn Fein et les Provisoires allaient capituler finalement pour moins que ce que le SDLP avait pu obtenir en 1973-1974!

Quand les loyalistes rompirent les accords de Sunningdale en mai 1974, cela fut salué par les républicains. Il y avait même des appels particulièrement bizarres pour que l’IRA joigne ses forces avec les groupes loyalistes contre le partage des pouvoirs et les organismes transfrontaliers! (Voir Invitation to the UDA, Republican News, 16 February 1973, et Richard English, Armed Struggle: A History of the IRA, London: Macmillan, 2003, p.162)

Le 10 février 1975 une trêve bilatérale entre le mouvement républicain provisoire et le gouvernement britannique est établie. (Ce n’était donc pas un ‘cessez-le-feu’ unilatéral comme en 1994). Le mouvement républicain avait accepté une trêve car le gouvernement britannique parlait de « structures de désengagement » d’Irlande après l’échec de Sunningdale. (Robert W. White, Ruairi O’Bradaigh: the life and politics of an Irish revolutionary, Bloomington and Indianapolis: Indiana University Press, 2006, p.235).

« A partir de janvier 1975, le gouvernement britannique envoya des signaux montrant qu’il cherchait à se retirer d’Irlande, que ces signaux fussent délibérés ou accidentels, ils étaient réels. » (ibidem, p.246).

Cependant des politiciens britanniques et des hauts fonctionnaires de l’Etat ont plus tard admis que le véritable but de la trêve était de chercher à affaiblir et diviser le mouvement républicain (Paul Bew and Henry Patterson, The British State and the Ulster Crisis, London: Verso, 1985, p.87).

Durant les années 1990, le gouvernement britannique a ouvertement admis qu’il avait cherché à « arnaquer » le mouvement républicain au cours de la trêve de 1975 (Jack Holland, Hope Against History: The course of conflict in Northern Ireland, London: Hodder & Stoughton, 1999, p.240).

Le Secrétaire d’Etat britannique Merlyn Rees à plus tard écrit que son but « était de mettre en place des conditions dans lesquelles la capacité opérationnelle de l’IRA Provisoire soit affaiblie. Plus la trêve durerait, plus difficile serait pour eux la relance d’une campagne militaire. » (Merlyn Rees, Northern Ireland: a personal perspective, London: Methuen, 1985, p.224. Voir aussi pp.180-181).

C’est dans ce contexte que le gouvernement britannique était délibérément ambigü sur son intention de se retirer d’Irlande. Pour que la trêve continue et fragmente le mouvement républicain, la seule chose qu’il fallait faire c’était de continuer à parler de ‘retrait’. (Paul Bew and Henry Patterson, The British State and the Ulster Crisis, London: Verso, 1985, p.87).

Il n’est pas évident que du point de vue républicain la trêve de 1975 ait été un désastre comme certains l’ont affirmé plus tard. (Robert W. White, Ruairi O’Bradaigh: the life and politics of an Irish revolutionary, Bloomington and Indianapolis: Indiana University Press, 2006, p.307).

La trêve prit officieusement fin le 11 novembre 1975, et l’IRA essaya avec difficulté de relancer sa campagne militaire.

Si l’IRA était en trêve avec l’Etat britannique, elle faisait face au problème de centaines de civils catholiques assassinés par des groupes loyalistes dans ce que la presse appelle des ‘meurtres confessionnels’ (‘sectarian murders’).

En 1972, les organisations loyalistes sont responsables de la mort de 193 personnes, 81 en 1973, 93 en 1974, 114 en 1975 et 113 en 1976. 504 civils majoritairement catholiques sont assassinés durant cette période pour le seul fait d’être catholiques (John Newsinger, British Counterinsurgency: From Palestine to Northern Ireland, Basingstoke: Palgrave, 2002, p.177). D’après des statistiques de la Commission Européenne des Droits de l’Homme, des 121 victimes de meurtres religieux en 1972, 81 étaient catholiques et 40 protestantes. En 1973, c’étaient 56 catholiques et 31 protestants. En 1974 c’étaient 61 catholiques et 31 protestants.

La tendance générale pour des ‘meurtres confessionnels’ est que deux tiers des victimes sont catholiques et un tiers protestants; et la moitié de ces protestants sont tués par des groupes loyalistes qui les ont pris pour des catholiques. (Bill Rolston and David Miller (eds), War and Words: The Northern Ireland Media Reader, Belfast: Beyond the Pale Publications, 1996, pp.383 et 400).

Les années 1975 et 1976 sont des années où il y avait peu d’actions de l’IRA contre l’Etat britannique mais où il y a eu le plus de meurtres confessionnels: 150 et 175. Durant ces années, l’IRA tue beaucoup plus de civils que de membres des forces de sécurité. Durant la trêve, sur une période de deux mois, l’IRA tue pas moins de 40 civils protestants pour le seul fait d’être protestants.

Quand en juin 1975 l’IRA reconnut qu’un de ses membres a été abattu alors qu’il posait une bombe dans un bar protestant à Besbrook « ce n’était rien d’autre qu’une reconnaissance directe par l’IRA que l’organisation attaquait des cibles civiles protestantes. » (Kevin Kelley, The Longest War: Northern Ireland and the IRA, London: Zed Books, 1982, p.238).

L’incident le plus connu eut lieu lorsque le 4 janvier 1976, apres qu’une série de catholiques ont été assassineés, l’IRA arrête un bus de travailleurs, sépare les catholiques des protestants et exécute à l’arme automatique les dix travailleurs protestants. Plus tard, quand un porte-parole de l’organisation fut interrogé au sujet de cette action, il répondit « Pouquoi pas? Après tout elle mit fin aux attaques loyalistes dans le coin. »

Il est douteux que ces actions de représailles aient été sanctionnées à un haut niveau de l’organisation, après tout beaucoup d’entre elles furent revendiquées sous des noms bidons comme ‘force d’action républicaine’ etc. S’il n’était pas dans l’intérêt de la direction de l’IRA de se lancer dans une guerre contre les protestants d’Irlande du Nord, à l’échelle locale le mouvement était sous immense pression pour que quelque chose soit fait ou ait l’air d’être fait contre les loyalistes réels ou supposés.

La question de savoir si oui ou non la campagne de l’IRA était ‘anti-protestante’ a été souvent débattue (Voir Robert White, The Irish Republican Army: An Assessment of Sectarianism, Terrorism and Political Violence, volume 9 issue 1, 1997 pour la meilleure étude sur le sujet). On peut conclure que si l’IRA a occasionnellement commis des ‘meurtres confessionnels’ contre des civils protestants, on ne peut pas parler de campagne systématique. Et sur les 134 civils protestants tués par l’IRA dans des meurtres confessionnels, 91 ont été tués au cours de la période 1974-1976, ce qui montre que ces actions sont très limitées dans le temps.

On ne peut pas parler de ‘guerre de religion’ ou d’une campagne ‘œil pour œil’ entre organisations républicaines et loyalistes. Selon une étude sociologique: « A peu près un tiers des morts dues au conflit entre 1966 et 1994 sont des ‘meurtres confessionnels’ au sens où les personnes ont été assassinées pour la seule raison qu’elles sont perçues comme étant catholiques ou protestantes. Cela représente 750 personnes tuées par des groupes loyalistes (soit 80% de toutes les personnes tuées par des loyalistes) et 150 personnes tuées par des républicains (soit 10% de toutes les personnes tuées par des organisations républicaines). » (Robbie McVeigh, in P.Clancy et al. (eds) Irish Society: Sociological Perspectives, Dublin: Institute of Public Administration, 1995, pp.621-622).

La direction de l’IRA Provisoire a fait de son mieux pour négocier avec les loyalistes la fin des assassinats confessionnels. En 1976- 1977 une quantité de réunions secrètes eurent lieu pour mettre un terme aux meurtres confessionnels.

C’est peut-être une des raisons pour laquelle la violence loyaliste chute drastiquement. De 113 morts en 1976, ils sont responsables de seulement 19 morts en 1977, 6 en 1978 et 12 en 1979.

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