Gerry Adams : un grand stratège?

Cet article a été écrit par Breandán O Muirthile pour la revue The Blanket, printemps 2003. Cet ancien militant Provo explique que si Gerry Adams a montré une redoutable capacité manœuvrière en réussissant à faire accepter l’inacceptable, il n’est en aucun cas un maître-stratège ayant pu faire parvenir son mouvement à destination, bien au contraire.

Depuis des semaines, nous avons beaucoup commenté ici [dans The Blanket] et ailleurs le livre d’Ed Moloney : A Secret history of the IRA. Ce qui m’a le plus intrigué à la lecture du livre, c’est qu’il caractérise Adams comme « un stratège de génie », alors que le contenu du livre est âprement critique vis-à-vis de son leadership et qu’il fait apparaître la façon dont Adams a effectivement berné les membres de base du mouvement Provisoire en faisant dériver le mouvement loin du républicanisme, en direction d’un accommodement avec la domination britannique en Irlande. Adams n’est certainement pas un imbécile, mais est-il un « stratège de génie? »

Tout d’abord, Adams, en tant que leader des républicains, a-t-il une stratégie identifiable pour mettre fin à la domination britannique en Irlande? Moi-même, membre de [P]SF pendant les plusieurs années de développement du processus de paix, j’ai régulièrement demandé aux membres de la direction quelle était leur stratégie pour mettre fin à la domination britannique en Irlande. Pas une seule fois, ni à l’époque ni depuis lors, on ne m’a donné quelque chose qui pourrait ressembler, même de loin, à une stratégie clairement pensée visant à atteindre l’objectif républicain-clé, le retrait britannique. Au lieu de cela, on s’est constamment débarrassé de moi avec les clichés suivants : il faut « faire avancer plus loin le processus », « laisser la politique prendre sa place », « faire confiance à la direction ». Le dernier point n’est qu’une autre façon de dire : « Ne pose pas de questions, fais ce qu’on te dit de faire et laisse les grands s’occuper de politique, là-haut ».

Si l’on juge la direction d’Adams à l’aune de ses résultats, il apparaît clairement que si la force électorale de [P]SF en tant que parti politique s’est accrue, cela s’est accompagné par une succession de défaites pour le républicanisme irlandais, lesquelles ont toutes été présentées comme des « avancées stratégiques » aux militants Provo de base, visiblement paralysés par une combinaison de loyauté et de résignation fataliste concernant leur incapacité à influencer les actions de leurs leaders. Une liste des « réussites » de ce leadership contient les neuf points suivants.

 Une lutte armée de plus en plus déficiente, culminant dans le cessez-le-feu de l’une des guérillas les plus puissantes du monde
  Deux scissions et la désillusion d’un nombre incalculable d’individus républicains
  La reconnaissance, par le GFA (good friday agreement – accord du vendredi saint de 1998] de la légitimité de la domination britannique en Irlande
  L’acceptation du veto unioniste comme verrou contre tout changement constitutionnel, par l’acceptation du principe du consentement signée dans le GFA
  L’abolition des articles 2 et 3 de la constitution irlandaise [revendication territoriale de toute l’île par le Free State]
  La transformation des opposants à la domination britannique en administrateurs de celle-ci, dont ils viennent d’ailleurs de se faire exclure
  Avoir été complètement dominé lors des négociations, pour finir par signer un GFA qui prévoit des institutions trans-frontalières ridiculement maigres et banales, encore plus faibles que celles qui avaient été prévus à Sunningdale.
  La destruction de l’armement de l’IRA (« Nous ne le ferons jamais même dans cent ans », « Il faut tracer une ligne dans le sable » blah blah)
 Les mouvements en cours vers l’inévitable démantèlement de l’IRA et vers la participation de [P]SF au comités d’organisation de la police dès qu’une feuille de vigne idoine aura été trouvée pour faire croire que [P]SF participe à des « structures de transition » vers une nouvelle police.

De tout ce qui précède, et qui est encore inachevé, il résulte que le prétendu génie stratégique d’Adams ne réside certainement pas dans l’avancement de la cause du républicanisme irlandais. La « principale réussite » d’Adams a été d’amener un nombre significatif de républicains sincères à « faire confiance à la direction » et, bien que toutes les preuves fussent là devant leurs yeux, à le suivre dans son périple s’éloignant du républicanisme et aboutissant à l’accommodement avec la domination britannique.

La force du livre de Moloney consiste à faire apparaître ce schéma structurel de subterfuges et de tromperie qui a permis à la direction de tenir des discours diamétralement opposés à ses partenaires gouvernementaux dans les négociations et à ses soutiens capitalistes [‘corporate backers’] d’une part, et à ses propres bases d’autre part. (…).

Les faits montrent que la version qui allait triompher allait être celle qu’Adams servait aux Britanniques, et que la base Provo (tout comme, il faut le dire, beaucoup de membres de la direction) a été celle qui a été bernée tout au long du chemin vers l’acceptation de cette idée que « la domination britannique n’est plus si indigeste, une fois qu’on y prend goût ».

Finalement, au vu des actions et « réussites » de Gerry Adams, on peut conclure que son génie stratégique ne réside pas dans une quelconque avancée stratégique du républicanisme, cause irréparablement abîmée, mais plutôt dans sa capacité à faire en sorte que la base républicaine se laisse mener par le bout du nez, loin des principes pour lesquels elle a tant enduré et tant infligé.

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