Gerry Adams n’est plus indispensable

Source : Le Monde

Arrêté mercredi 30 avril par la police nord-irlandaise à laquelle il s’est livré de son plein gré, le leader républicain irlandais Gerry Adams a vu vendredi 2 mai sa détention prolongée de quarante-huit heures.

Le nationaliste de 65 ans est connu pour son activisme anti-britannique en Irlande du Nord au début des années 1970 et pour son rôle dans le processus de paix dans les années 1990. Président du Sinn Fein, qui fut longtemps l’aile politique de l’Armée républicaine irlandaise (IRA), cet homme à la grande stature et à la barbe poivre et sel a longtemps été un paria dans la Grande-Bretagne des années 1980, où il était banni d’antenne. Emprisonné à plusieurs reprises, Gerry Adams n’a jamais reconnu avoir été membre de l’IRA, mais il a déclaré, dans un langage alambiqué, ne jamais s’en être « dissocié ».

Au sein du mouvement républicain, il faisait partie des plus modérés et a été parmi les principaux artisans des accords du vendredi saint de 1998, qui ont mis fin à trente ans de guerre civile entre républicains catholiques et unionistes protestants. Depuis, Gerry Adams, qui est aujourd’hui député au Parlement de la République d’Irlande, a vu grandir sa stature de responsable politique. Il se rend régulièrement à la Maison Blanche et faisait partie des invités d’honneur aux funérailles de l’ancien président sud-africain Nelson Mandela.

Il fait actuellement campagne, au nom du Sinn Fein, pour les élections européennes et les élections locales irlandaises qui se tiendront le 25 mai. Ce qui fait dire à ses proches que cette arrestation vise avant tout à affaiblir le Sinn Fein et répond à des objectifs politiques.

De quoi est soupçonné Gerry Adams ?

Gerry Adams est soupçonné d’avoir commandité le meurtre de Jean McConville en 1972. Cette femme avait été enlevée devant ses enfants par l’IRA, qui la soupçonnait, à tort, d’être une informatrice des autorités britanniques. Une enquête policière a démenti qu’elle était « une indic » ; son seul tort aurait été d’avoir porté secours à un soldat britannique blessé dans un attentat. Elle avait été exécutée, et son corps n’avait été retrouvé qu’en 2003, enfouie dans le sable sur une plage du comté de Louth en République d’Irlande (comté que représente Gerry Adams aujourd’hui au Parlement irlandais). Le président du Sinn Fein dément toute implication. « Des accusations malveillantes très médiatisées ont été portées contre moi. Je les rejette. (…) Je suis innocent de toute partie du kidnapping, de l’assassinat et de l’enterrement de Jean McConville », a-t-il déclaré avant son arrestation.

Comment Jean McConville a-t-elle disparu ?

Jean McConville est l’une des 3 600 victimes des « troubles », l’euphémisme par lequel est désigné la guerre civile larvée qui a fait 3 600 morts entre 1969 et 1998. Cette mère de dix enfants, était une protestante de 37 ans, veuve d’un catholique. Elle faisait partie des seize « disparus » dont l’IRA n’a admis le meurtre, d’une balle dans la nuque, qu’en 1999, mais sa mort est l’un des crimes commis durant cette période prêtant le plus à controverse.

Jean McConville a été enlevée en 1972 par un commando de l’IRA, dans le quartier catholique des Falls, à Belfast-Ouest. Jeudi 1er mai, un de ses fils, âgé de 11 ans à l’époque des faits, a accordé un témoignage à la BBC, racontant avec précision l’arrestation. « On a frappé à la porte, et ils ont fait irruption, explique aujourd’hui Michal McConville. Avec mes frères et sœurs, on s’accrochait à ma mère, en pleurant, en criant, se souvient-il. Ma mère était dans un sale état parce que, la nuit d’avant, des membres de l’IRA l’avaient retenue pendant plusieurs heures et battue », poursuit-il, décrivant ses « coupures » et ses « bleus ». « Nous savions qu’ils allaient recommencer, donc nous étions très angoissés. »

Une semaine après l’enlèvement, des membres du commando sont retournés voir la famille. Le jeune Michael a été encagoulé et soumis à un simulacre d’exécution. Il a reconnu plusieurs des kidnappeurs, qui habitaient le voisinage. Le garçon a compris que sa mère était morte quand, « environ deux semaines plus tard, un homme de l’IRA est venu à la maison pour déposer son porte-monnaie et sa bague de mariage ». Aujourd’hui père de famille, il a dit taire l’identité des meurtriers, encore terrifié par les menaces de mort proférées contre lui-même et sa famille. En revanche, sa sœur, Helen McKendry, affirme être désormais prête à témoigner. « Je n’ai plus peur », a-t-elle confié au Guardian.

Pourquoi cette affaire rebondit-elle aujourd’hui ?

L’affaire McConville a refait surface après que la police nord-irlandaise eut gagné en justice le droit d’accéder aux enregistrements de chercheurs du Boston College, une université privée américaine. Dans le cadre du « Belfast project », dont l’initiative revient à un ancien de l’IRA, Anthony McIntyre, des interviews de paramilitaires catholiques républicains ont été recueillies ces dernières années, à la condition de ne divulguer leurs propos qu’à titre posthume. Dans l’un de ces entretiens, Dolours Price, condamnée à sept ans de prison pour un attentat de l’IRA de 1973 contre le tribunal londonien d’Old Bailey, désigne Gerry Adams, comme celui qui a ordonné le meurtre de Jean McConville. Cette ancienne membre de l’IRA avait déjà ouvertement accusé dans la presse Gerry Adams en 2010, en colère contre le processus de paix et les compromis trop importants qu’il aurait noués. Ces déclarations avaient attiré l’attention de la police nord-irlandaise qui a alors mené bataille pour accéder aux enregistrements du « Boston Project ».

Au final, et malgré l’opposition des initiateurs du projet, la police a pu mettre la main sur onze entretiens menés avec sept anciens membres de l’IRA. Leur contenu n’est pas public, mais, outre Dolours Price, au moins deux autres personnes y accusent M. Adams. La première est Brendan Hugues, un ancien ami du chef du Sinn Fein, brouillé avec lui et aujourd’hui décédé. L’autre accusation provient de l’ancien chef du personnel de l’IRA, Ivor Bell. La police l’a arrêté en mars et inculpé pour complicité de meurtre. Mais les preuves contre le dirigeant du Sinn Fein sont cependant limitées, et les enregistrements seront difficilement utilisables car provenant de personnes mortes.

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Le dirigeant républicain Gerry Adams a été remis en liberté dimanche 4 mai au soir après quatre jours de garde à vue en Irlande du Nord à propos d’un meurtre commis par l’IRA en 1972. Son dossier va être transmis au procureur, a précisé la police dans un communiqué. La police avait le choix entre libérer Gerry Adams, l’inculper ou demander une nouvelle prolongation de la garde à vue.

A sa sortie de garde à vue, Gerry Adams a critiqué la manière dont la police d’Irlande du Nord a géré son arrestation. « Ceux qui ont autorisé [cette arrestation] n’ont pas pris la bonne décision stratégique, a dit M. Adams lors d’une conférence de presse au Balmoral Hotel à Belfast. C’est absolument un mauvais signal. »

Il a également critiqué le moment choisi pour son arrestation, dicté selon lui par des « motivations politiques », en pleine campagne de son parti pour les élections européennes, alors qu’il s’était déclaré disponible pour un interrogatoire voici deux mois. « Ils n’avaient pas besoin de faire cela en pleine campagne électorale, je les avais contactés il y a deux mois », a-t-il dit. « Je soutiens que ceux qui ont autorisé mon arrestation et ma détention auraient pu s’y prendre autrement », a-t-il déclaré devant la presse, assis à la tribune à la droite du vice-premier ministre d’Irlande du Nord, Martin McGuinness.

Enlèvement et meurtre de Jean McConville

Le dirigeant républicain, âgé de 65 ans, qui est aussi député en République d’Irlande, était entendu depuis mercredi soir par les enquêteurs chargés d’élucider l’enlèvement et le meurtre en 1972 de Jean McConville. Cette protestante et mère de 10 enfants, âgée de 37 ans, avait été enlevée devant ses enfants par l’IRA, qui la soupçonnait, à tort, d’être une informatrice des autorités britanniques. Elle avait été exécutée et son corps n’avait été retrouvé qu’en 2003, enfoui dans le sable sur une plage du comté de Louth en République d’Irlande.

Gerry Adams dément fermement toute implication dans ce crime et a toujours nié avoir appartenu à l’Armée républicaine irlandaise (IRA), dont le Sinn Fein a été l’aile politique. Le président du parti a déclaré dimanche que l’essentiel des accusations portées contre lui provenaient d’articles de presse, de livres ou de photos. Ces accusations s’inscrivent, a-t-il dit, dans le cadre d’une « campagne malveillante, mensongère et sinistre ».

Seize ans après les accords de paix, l’Irlande du Nord se retrouve donc confrontée à un lourd passé, qui a fait 3 500 morts entre 1969 et 1998, et qu’elle n’arrive pas à gérer. L’arrestation de Gerry Adams a provoqué une crise entre les nationalistes catholiques du Sinn Fein et les protestants du DUP (Parti unioniste démocrate) du premier ministre nord-irlandais Peter Robinson, avec lesquels ils partagent le pouvoir.

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Message adressé à la soirée rennaise pour les prisonniers politiques et Georges Abdallah

Message à la soirée de soutien aux prisonniers politiques et à Georges Abdallah, organisée par la branche étudiante du Sindikad Labourerien Breizh (Syndicat des Travailleurs de Bretagne )

georgesabdallahmarianpricedublin27petiteLibération Irlande remercie chaudement le SLB de Roazhon de nous donner la parole lors de cette journée internationale consacrée aux prisonniers politiques, et à notre courageux camarade Georges Ibrahim Abdallah. Comme il a été impossible d’envoyer un représentant de notre groupe dans votre ville, nous vous faisons parvenir notre solidarité et notre amitié politique par ces quelques mots.

Le film Hunger qui vous est présenté ce soir a connu un grand succès d’estime, mais il n’a pas été accompagné d’un regain d’intérêt ou de solidarité pour les prisonniers politiques républicains irlandais. Le sort et le combat actuel des prisonniers républicains irlandais est complètement passé sous silence en Grande-Bretagne et en Irlande, et partout ailleurs, que ce soit dans les médias ou dans les discours politiques, y compris dans l’extrême-gauche. Un peu comme Georges Abdallah chez nous, dont le nom est inconnu du commun des mortels, alors qu’il est le Mandela des prisons françaises.

Nous pensons que cette ignorance du combat de nos camarades révolutionnaires emprisonnés dans l’Etat français et ailleurs ne vient pas seulement de la censure directe de l’Etat, mais surtout de la dépolitisation et de l’apathie caractéristiques de la sinistre période contre-révolutionnaire que nous subissons. A ce titre, votre soirée pour les prisonniers politiques progressistes et révolutionnaires est un vrai petit brise-glace, et nous vous saluons le poing levé.

Hunger a un sujet politique, qui est la grève de la faim de Bobby Sands, mais ce n’est pas un film politique. C’est un film expressionniste sur la douleur et le corps, l’abjection et la sainteté, mais on n’apprend rien sur le combat républicain, sur le contexte historique agité de l’époque, rien sur les débats politiques et les acteurs politiques. Cela n’enlève rien au film, qui est très frappant, et c’est le choix du réalisateur, qui est avant tout un artiste issu de la scène de l’art contemporain. En gros, ce film ressemble autant aux grèves de la faim de 1980 et 1981 que le portrait de Mao Tsé-toung par Andy Warhol ressemble au maoïsme.

La meilleure façon d’honorer la cause de Bobby Sands et ses neuf camarades morts en grève de la faim en 1981 est de soutenir le combat des prisonniers républicains irlandais d’aujourd’hui.

Pour éclairer votre lanterne, informez-vous auprès du site Libération Irlande et si vous souhaitez travailler à la construction d’un mouvement de solidarité internationaliste avec la résistance irlandaise, contactez-nous, nous en serions ravis.

Le site du SLB :

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[Annulé] Lundi 14 avril à Paris – Libération Irlande participe à la semaine internationale des prisonniers politiques

NB – dimanche 13 avril : cette conférence a dû être annulée, pour des raisons indépendantes de notre volonté. 

Depuis trois ans, Libération Irlande participe à l’initiative de la semaine internationale des prisonniers politiques, dont voici le site : http://prisonniers-politiques.samizdat.net/. Nous participerons à cette semaine, le lundi 14 avril à Paris, 19h, à l’espace Louise Michel. Voici le texte de présentation de la page irlandaise du site :

Semaine2014_imageprogrammeL’Irlande peut être considérée comme une colonie en ce qui concerne les 6 comtés occupés du Nord-Est, et une néo-colonie en ce qui concerne les 26 comtés restants. L’axe fondamental de la joute politique est depuis très longtemps la question démocratique et nationale. La souveraineté ou l’auto-détermination de l’ensemble de l’Irlande est niée par l’impérialisme britannique, aujourd’hui comme hier. Cette page est consacrée aux prisonniers politiques républicains irlandais, qui prennent parti pour la libération nationale. Nous les soutenons et défendons. Il existe des prisonniers loyalistes, dont l’idéologie est de type suprémaciste. Nous ne les défendons pas. D’autres militants progressistes mais non républicains peuvent être emprisonnés dans les 26 comtés ou les 6 comtés, nous les défendrons.

La militance républicaine irlandaise et ses accidents du travail, les emprisonnements, sont une constante de l’histoire de la lutte. Dans le cadre du processus de pacification, il y a bien eu des libérations conditionnelles de prisonniers républicains suite aux accords de Stormont en 1998, mais il n’y a pas eu d’amnistie. L’Etat britannique est fermement aux commandes de sa province du Nord-Est de l’Irlande. Comme la partition est restée intacte suite à ces accords de paix, le gouvernement de Dublin n’a pas été délogé. Dans ces conditions, le républicanisme irlandais maintient sa continuité et son combat puisqu’aucun de ses objectifs n’a été atteint, d’où la persistance ininterrompue des emprisonnements, au Nord comme au Sud.

Qui sont ces prisonniers ? Combien sont-ils ?

Ce sont les républicains irlandais qui n’ont pas dévié, bien que les médias les appellent des « dissidents ». Ces républicains n’acceptent pas la domination britannique sur les 6 comtés, ni son acceptation par les éléments pro-traité, en échange d’une place au soleil dans l’administration locale et d’une dose de reconnaissance culturelle. Par-dessus tout, ces camarades refusent la liquidation idéologique du républicanisme irlandais. Certains sont internés, sans procès et parfois sans accusation et contre l’avis des juges qui ordonnent leur libération. Le secrétaire d’Etat à l’Irlande du Nord est le « super-préfet » britannique qui décide de ces internements Il y a quelques dizaines de détenus politiques dans les 6 comtés occupés du Nord de l’Irlande, enfermés dans la prison de haute sécurité de Maghaberry pour les hommes, dans la prison de Hydebank pour les femmes, et quelques dizaines dans la prison de Portlaoise, dans les 26 comtés du Sud de l’Irlande. Il faut noter qu’il y avait plus de prisonniers en 2010 dans cette prison qu’en 1998.

Quelle sont leurs revendications ? Sont-elles légitimes ?

eddiebreenPour les internés : la libération immédiate, pour, les Prisoners Of War : le respect et l’attribution d’un statut spécial. Les prisonniers républicains de Maghaberry ont mené ces dernières années des luttes très dures, comme des grèves de l’hygiène, pour gagner ce statut de catégorie spéciale, ce statut politique. Leur principal grief est la brutalité qu’ils subissent, en particulier la pratique des fouilles corporelles intégrales. Les matons s’acharnent sur eux par principe, cette corporation est loyaliste (les éventuels matons catholiques ne font pas exception). Cette exigence n’est pas arbitraire: ces détenus ont été arrêtés et condamnés sous l’égide de lois anti-terroristes spéciales et selon des procédures spéciales. Il faut savoir que les accords de 1998 à prétention démocratique n’ont pas du tout concerné le système carcéral. La gestion pénitentiaire des ailes politiques des prisons, comme tout ce qui concerne la « sécurité nationale », est l’apanage du gouvernement britannique et de lui seul. En outre, le statut de catégorie spéciale qui protégeait un peu les prisonniers politiques républicains a été abrogé par le texte des accords de 1998, qui stipule que la situation « ne peut plus être décrite comme étant un conflit ». La situation est donc difficile et la répression est intense.

Source : ici

Présentation générale de la semaine  : ici

Présentation de la soirée du lundi 14 avril :

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Beckett politique ?

Analyse écrite par Terry Eagleton

beckett_En septembre 1941, l’un des artistes en apparence les moins politiques du XXe siècle prit secrètement les armes contre le fascisme. Samuel Beckett, ce pessimiste notoire qui avait eu le goût exquis de naître un vendredi saint, en 1906, (de surcroît un vendredi 13), vivait à Paris depuis 1937, exilé volontaire de son pays natal comme beaucoup d’écrivains irlandais éminents. Contrairement à leurs anciens maîtres coloniaux, les Irlandais ont toujours formé une nation cosmopolite, des moines nomades médiévaux jusqu’aux cadres dirigeants de l’actuel tigre celtique. Si la dureté du joug colonial fit de certains d’entre eux des nationalistes, elle en transforma d’autres en citoyens du monde. Joyce, Synge, Beckett et Thomas MacGreevy, qui étaient déjà pris entre deux ou trois langues et cultures, s’épanouirent dans l’ambiance de déracinement polyglotte de l’Europe de la grande époque du modernisme, de même qu’un demi-siècle plus tard leurs compatriotes épouseraient la cause européenne. Il était plus facile d’adhérer à un modernisme réfléchissant ouvertement sur la langue lorsqu’on venait d’une nation où le langage, question politiquement minée, ne pouvait jamais être pris pour argent comptant.

Beckett s’était porté volontaire pour conduire une ambulance de l’armée française en 1940, mais quand les Allemands envahirent le pays, sa femme Suzanne et lui s’enfuirent vers le sud, quarante-huit heures à peine avant l’entrée dans Paris des troupes nazies. Après un bref arrêt dans un camp de réfugiés à Toulouse, ils arrivèrent épuisés et presque sans le sou chez un ami qui habitait une maison sur la côte atlantique, à Arcachon. Quelques mois plus tard, attirés en partie par ce qui passait pour la conduite rassurante des Allemands dans la capitale, le couple retourna dans son appartement parisien, où il n’eut guère plus que quelques légumes à se mettre sous la dent pour survivre lors de l’hiver rigoureux de 1940-41. Selon James Knowlson, le biographe officiel de Beckett, là se trouve l’origine des conversations animées de Vladimir et d’Estragon, qui parlent de carottes, de radis et de navets dans En attendant Godot.

Fidèles à l’expérience de Beckett pendant la guerre, ses personnages sont des matérialistes vulgaires, trop occupés à leur survie biologique pour se permettre une réflexion grandiose sur leur subjectivité. Ce sont plus des corps, plus que des esprits – des assemblages mécaniques de parties de corps, comme dans Swift, Sterne et dans Le Troisième policier de Flann O’Brien, où les corps humains ont une fâcheuse tendance à se fondre dans des bicyclettes. Le mystère du corps humain, comme celui des taches noires sur une page chez Laurence Sterne, né à Tipperary, c’est la transformation de ce morceau de matière inerte qui devient plus que lui-même, ne cesse de ramper et de débiter des absurdités alors qu’il devrait de droit rester muet comme une tombe. Si la pièce de Beckett Pas moi se focalise sur la bouche humaine, c’est parce que le sens et la matière y convergent mystérieusement.

De retour à Paris, Beckett s’engagea dans la Résistance lorsque la déportation d’un ami juif dans un camp de concentration exacerba son dégoût grandissant du régime nazi. Avec la générosité dont il était coutumier, il donna ses maigres rations à la femme de la victime. La cellule de quatre-vingt résistants qu’il rejoignit, dont l’un des fondateurs était la redoutable Jeannine Picabia, fille du célèbre peintre dada, faisait partie de la Direction des opérations spéciales britannique. Du point de vue des Républicains pro-nazis de l’État libre d’une Irlande officiellement neutre, l’émigré originaire de Dublin était maintenant de mèche avec l’ennemi politique. Son rôle dans cette cellule l’amena à utiliser ses talents littéraires : on lui demanda de traduire, de réunir, de mettre en forme et de dactylographier les bribes d’information sur les mouvements des troupes allemandes rapportées par des agents, avant que cette information ne soit microfilmée et sortie clandestinement de France. Comme le jeune garçon dans En attendant Godot, les messages de certains de ces agents s’avérèrent peu fiables. En dépit de son caractère sédentaire, ce travail était des plus dangereux et, après la guerre, on octroya à Beckett la croix de guerre ainsi que la médaille de la reconnaissance pour honorer ses services. Le sens du silence et du secret, qualités que l’on retrouve dans son art, fut particulièrement utile au maquisard.

Néanmoins, la cellule fut vite démasquée. Un camarade craqua sous la torture et plus d’une cinquantaine de membres furent arrêtés, dont beaucoup devaient ensuite être déportés dans des camps de concentration. Alors qu’on leur avait conseillé de quitter la capitale immédiatement, les Beckett prirent le risque de retarder leur départ afin d’aller avertir d’autres membres de la cellule, ce qui conduisit à l’arrestation de Suzanne par la Gestapo, à laquelle elle parvint à échapper en bluffant. Le couple évita l’arrestation d’un cheveu : ils quittèrent leur appartement quelques minutes à peine avant que la police secrète ne frappe à leur porte. Fuyant de petit hôtel en petit hôtel sous de faux noms, ils se réfugièrent pendant quelque temps chez l’écrivain Nathalie Sarraute puis, une fois munis de faux papiers, se cachèrent dans le village de Roussillon-en-Provence, où la plupart des habitants les prirent pour des réfugiés juifs.

C’est là que Beckett rejoignit une cellule de la Résistance en 1944. Il cacha des explosifs dans sa maison, apprit les bases du maniement du fusil et tendit de temps en temps des embuscades aux Allemands la nuit. Si Vladimir et Estragon dorment dans des fossés, leur créateur le fit aussi. Il était même plus vagabond qu’eux, puisque la pièce ne nous dit pas qu’ils le sont. De retour à Paris après la guerre, le couple s’est à nouveau retrouvé amaigri et à moitié affamé, tout comme le reste de la population de la ville. Quand Beckett se mettait à écrire, il avait parfois les doigts violacés par le froid. Pendant ces années-là, il aurait vécu une grave dépression. Dix ans auparavant, il avait suivi une psychothérapie avec Wilfred Bion.

L’angoisse et l’exil

Beckett fut donc l’un des rares artistes modernistes engagés à gauche plutôt qu’à droite. Et James Knowlson a incontestablement raison d’affirmer que « bien des éléments caractéristiques de sa prose et de ses pièces ultérieures sont directement issus des périodes d’incertitude absolue, de désorientation, d’exil, de faim et de privation ». Ce que nous voyons dans son oeuvre n’est pas une condition humaine intemporelle, c’est l’Europe du XXe siècle déchirée par les guerres. Il s’agit, comme l’a reconnu Adorno, d’un art après Auschwitz, qui continue de croire en son minimalisme austère et en son implacable désolation par le biais du silence, de la terreur et du non-être. Son écriture se fait ténue jusqu’à atteindre les limites du perceptible. Il ne reste même plus assez de sens pour pouvoir nommer ce qui nous afflige. Une histoire sans rime ni raison se met en branle laborieusement, avant d’être brutalement interrompue par une autre fiction tout aussi dénuée de sens.

Ces textes austères et dépouillés, qui semblent s’excuser d’avoir l’outrecuidance d’exister, font preuve d’une hostilité toute protestante contre l’ostentation et l’excès ; leurs mots scintillent un bref moment, émergeant d’un vide où ils s’empressent de retomber. Le silence et la précision méticuleuse sont ce qui peut nous rapprocher le plus de la vérité. Beckett a remarqué un jour que son ami James Joyce ne cessait de compléter ses écrits, tandis que lui « a compris qu’il allait dans le sens de l’appauvrissement, de la perte du savoir et du retranchement et dans la soustraction plutôt que l’addition ». Comme son compatriote Swift, il prend un malin plaisir à la diminution.

L’art de Beckett conclut un pacte avec l’échec contre le triomphalisme nazi, dont il défait l’absolutisme mortel avec les armes de l’ambiguïté et de l’indétermination. Comme il le dit lui-même, son mot favori était « peut-être ». Aux totalités mégalomanes du fascisme, il oppose le fragmentaire et l’inachevé. À la manière de Socrate, Beckett préférait l’ignorance au savoir, sans doute parce qu’elle produisait moins de cadavres. Par leur morosité et leur hilarité, ses oeuvres semblent conscientes du fait qu’elles auraient très bien pu ne pas exister – que leur présence est une farce aussi gratuite que celle du cosmos –, mais c’est justement ce sens de la contingence, au moins aussi comique que tragique, qui peut se retourner contre les mythologies meurtrières de la nécessité.

Comme beaucoup d’écrivains irlandais, du grand philosophe et théologien négatif médiéval Jean Scot Érigène jusqu’à Edmund Burke et son esthétique du sublime, Flann O’Brien et le philosophe irlandais contemporain Conor Cunningham, Beckett, lecteur avide d’Héraclite, était fasciné par la notion de néant – phénomène plutôt bénin pour Sterne, « considérant », comme il le remarqua, « tout ce qu’il y a de pire en notre monde ». Comme l’écrivit l’évêque Berkeley, « nous autres Irlandais avons tendance à considérer quelque chose et rien comme de proches voisins ». Peuplé de personnages d’une maigreur lacanienne alarmante, le monde diminué de Beckett existe quelque part dans cette région crépusculaire comme forme d’anti-littérature allergique à toute boursouflure rhétorique et à toute plénitude idéologique. Quand Godot fut monté pour la première fois à Londres, en 1955, on entendit du public scandalisé fuser le cri : « Voilà comment nous avons perdu les colonies ! ».

Démystifications à l’irlandaise

Pourtant, le degré zéro de l’écriture dépouillée de Beckett, à laquelle l’idiome de Descartes et de Racine semblait plus adapté que la langue de Shakespeare, est aussi une riposte à la rhétorique ampoulée d’un nationalisme bien plus inoffensif que celui d’Hitler : celui du républicanisme irlandais. Comme pour Joyce, son vif attachement à la culture irlandaise a survécu bien qu’il n’ait pas mis les pieds en Irlande pendant des années ; il avait un faible pour un trait de cette culture qui lui paraissait frappant : le sens spécifiquement irlandais du désespoir et de la vulnérabilité.

Il était toujours heureux de boire un verre avec un compatriote de passage à Paris ; son humour noir et son esprit satirique (une de ses premières œuvres avait pour titre Dream of Fair to Middling Women – [On pourrait traduire le titre par Rêve de femmes plus ou moins belles (NdT)]) sont des caractéristiques culturelles autant que personnelles. Si les paysages affamés et immobiles de son oeuvre se situent dans l’après-Auschwitz, ils sont aussi un souvenir subliminal de l’Irlande de la grande famine, de sa culture coloniale pauvre et monotone et de ses masses désenchantées qui attendent passivement le salut messianique qui ne vient jamais vraiment.

Le nom « Vladimir » en est peut-être une manifestation particulièrement ironique. Quoi qu’il en soit, en tant qu’Irlandais du Sud protestant descendant d’émigrés huguenots du XVIIIe siècle, Beckett appartenait à une minorité culturelle d’étrangers assiégés, dont certaines des grandes demeures furent entièrement brûlées lors de la guerre d’indépendance et dont beaucoup se réfugièrent dans la région de Londres après 1922. Encerclés par ce que, jeune étudiant ascétique de Trinity College originaire du quartier bourgeois de Foxrock, il appelait dédaigneusement l’intolérance et l’orgueil gaéliques, les protestants d’Irlande du Sud se retrouvèrent piégés dans le provincialisme catholique de l’État libre d’Irlande. Les derniers mots du père de Beckett sur son lit de mort furent : « Bats-toi, bats-toi, bats-toi ! », ce qui avait peut-être une connotation politique, même s’il affaiblit largement cette injonction martiale en ajoutant, avec un sens remarquable de la litote : « Quel beau temps ce matin ! ».

Cette chute du sublime au ridicule était digne de son fils. Isolé et exilé, Beckett quitta l’Irlande pour s’installer quelque temps à Londres, en 1933, après l’arrivée au pouvoir du régime autoritaire et théocratique de De Valera. Il ne devait passer que deux années supplémentaires de sa vie en Irlande. Comme à tout émigré de l’intérieur, ne pas avoir de chez-soi lui semblait aussi logique à l’étranger qu’en Irlande. L’aliénation traditionnelle de l’artiste irlandais pouvait se transformer en quelque chose de plus chic : l’angoisse de l’avant-garde européenne. L’art et la langue serviraient de substituts à l’identité nationale, qu’on se plaisait à qualifier de démodée dans la Bohème des cafés polyglottes au moment même où la menace du nationalisme le plus nocif de l’ère moderne se précisait. Et pourtant, non sans ironie, il y a quelque chose de spécifiquement irlandais dans la manière dont Beckett prend ses distances avec ce qu’on appellerait aujourd’hui les stéréotypes culturels irlandais : d’une part, rien n’est plus irlandais que la démystification, et, d’autre part,

Beckett, tout comme Joyce, rejette son pays d’une manière particulièrement intime : le linge sale se lave en famille. Insulter l’Irlande est une vieille coutume irlandaise, à laquelle seuls les Irlandais (certainement pas les Britanniques) ont le droit de s’adonner. Cette pratique est aussi typiquement irlandaise que l’exil. Beaucoup de critiques de l’Irlande sont des nationalistes défroqués, de même que l’Église catholique irlandaise produit quantité d’athées. Protestant non-conformiste minoritaire perdu au milieu d’une nouvelle et vigoureuse orthodoxie culturelle, Beckett, un peu à la manière de Wilde, est parvenu à traduire la fin de la domination du protestantisme irlandais en une fidélité plus profonde à la dépossession.

Il existe une tradition forte de protestants irlandais « convertis » au radicalisme, de Wolfe Tone et de Thomas Davis jusqu’à Parnell et Yeats. Ce qui aide à dégonfler les boursouflures rhétoriques chez Beckett est aussi ce qui démystifie le confort des bons sentiments humanistes. C’est le procédé inhumain de la logique combinatoire, qui permet de faire permuter rigoureusement les mêmes insignifiants petits riens avec la précision clinique et entièrement impersonnelle de ce qu’on appellerait plus tard le structuralisme. Il y a quelque chose de pointilleux et de monacal dans l’art de Beckett, méticuleux jusqu’à la folie, qui rappelle en partie un rationalisme protestant sans illusions. On retrouve un trait similaire chez son collègue Yeats, bourgeois dublinois dont les rêveries celtiques coexistent avec l’ordre maniaque du monde de la magie.

Dans l’oeuvre de Beckett, Molloy doit ranger les pierres qu’il suce dans une série de poches spécialement cousues dans ses habits et déplacer chaque pierre dans une poche différente après l’avoir sucée, afin qu’aucune pierre ne soit sucée dans le mauvais ordre. On pense ici au philosophe fou de Sterne, Walter Shandy, ou aux projets insensés des narrateurs de Swift. Poussé jusqu’au bout de sa logique, le rationalisme se renverse complètement. Il existe une tradition irlandaise vénérable de ce type de satire, dans une culture marquée par l’idéalisme philosophique qui n’a jamais produit de grande tradition rationaliste ou empiriste.

Les textes de Beckett s’apparentent à un tour de passe-passe, à une combinaison ingénieuse des mêmes fragments et des mêmes restes, au moyen d’une économie de gestes qui est à la fois subversive sur le plan théâtral et captivante sur le plan de la mise en scène. Le lecteur ou le public en sort appauvri mais plus honnête. Ce qui est frappant, c’est l’extraordinaire exactitude avec laquelle celui qu’on soupçonne d’obscurantisme tisse le vent, la logique clairvoyante avec laquelle il sculpte le vide et cherche, comme il le dit lui-même, à « exprimer l’inexprimable ». C’est avec un scrupule obsessionnel qu’il arrache à ce qui s’apparente au néant des nuances de sens toujours plus ténues. Les matériaux qu’utilise Beckett sont peut-être bruts et aléatoires, mais, comme souvent dans l’art anglo-irlandais, la manière dont il les traite est hautement stylisée et possède l’élégance et l’économie du ballet.

Tout se passe comme si l’intégralité de l’appareil formel de la vérité, de la raison et de la logique était resté intact, quoique son contenu ait disparu depuis longtemps ; et même s’il s’agit là d’un antidote à l’exubérance gaélique, il s’agit aussi d’une forme en partie tributaire de la scolastique catholique irlandaise la plus typique. Tout, dans ce monde de l’après-Auschwitz, est ambigu et indéterminé, ce qui rend difficilement compréhensible la persistance implacable de la douleur physique à l’état brut. Et en ce qui concerne l’indétermination, le problème n’est pas tant que presque rien ne se passe, mais plutôt qu’il est difficile de savoir avec certitude si quelque chose se passe, voire ce qui pourrait constituer un événement. L’attente constitue-t-elle une action ou l’absence d’action ? Il s’agit à l’évidence d’une manière de différer, mais, pour Beckett, cela s’applique à l’existence même de l’homme qui, à l’instar de la différance derridienne, ne se perpétue qu’en repoussant perpétuellement tout sens ultime. Pour reprendre les termes de Clov dans Fin de Partie, tout ce que nous pouvons savoir, c’est que « quelque chose suit son cours », avec toute la force irrésistible d’une téléologie qui serait toutefois entièrement dénuée d’objet.

Le refus de l’achèvement

Le sens ultime pourrait être la mort, que l’on doit souhaiter avec ferveur dans un monde où le seul opium de la souffrance est l’habitude, pur réflexe mécanique qui est la version désormais dégradée de la coutume que Burke révérait. Pourtant, il n’y a en fait pas de mort dans l’oeuvre de Beckett, il n’y a qu’une désintégration progressive de corps toujours plus à vif et rigides. La mort serait un événement bien trop grandiose et définitif pour ces figures éviscérées. Même le suicide requiert un minimum d’identité qu’elles sont loin de posséder. Les personnages de Beckett ont donc toute l’invulnérabilité des personnages comiques, sans la ruse qui permet de réussir ni la gaité d’esprit. Ils ne s’élèvent même pas jusqu’au tragique, ce qui aurait au moins constitué une forme de récompense. Ils se contentent de bafouiller leur rôle et de cafouiller au moment crucial, distraits par une épingle à cheveu ou un chapeau melon. La grande tirade métaphysique de Lucky se désagrège à peine les mots prononcés. On est en présence d’une vulgaire farce ou d’une inversion carnavalesque plutôt que d’une forme noble de théâtre.

Certes, l’arrivée de Godot serait un moment fort, mais qui pourrait dire, dans un monde d’un dénuement conceptuel extrême où le sens se fait plutôt rare, qu’on le reconnaîtrait quand il arriverait ? Il se peut que Godot soit en réalité Pozzo ; Vladimir et Estragon ont peut-être mal entendu le nom. À moins que ce temps douloureusement figé, qui efface le passé de sorte qu’il devient nécessaire de se réinventer complètement à chaque instant, ne soit l’arrivée de Godot, un peu comme le caractère catastrophique de l’histoire indique de manière négative, pour Walter Benjamin, l’imminence de la venue du Messie. Peut-être n’y avait-il aucune chose cruciale qu’il fallait absolument racheter, contrairement à ce que croyaient les personnages. Selon un courant de la pensée messianique, le Messie transfigurera le monde en procédant à des ajustements mineurs.

Le problème, pourtant, c’est que l’univers de Beckett est justement le genre d’endroit où l’idée de rédemption a un sens, tout en étant totalement absente. Au cœur de cette condition lamentable se trouve un vide plein de sens dans la mesure où, contrairement à son descendant plus ingénu, le postmodernisme, le modernisme est assez vieux pour se souvenir d’une époque où la vérité et la réalité semblaient exister abondamment, si bien que leur disparition continue de le tourmenter.

On ne risque cependant pas, ici, de sombrer dans un excès de nostalgie, car les souvenirs, et donc l’identité, se sont effondrés avec tout le reste. Une seule chose surnage et peut servir de consolation : si la réalité est effectivement indéterminée, alors le désespoir n’est pas possible. Logiquement, dans un univers indéterminé, il doit y avoir de l’espoir. Si rien n’est absolu, on ne peut pas être absolument certain que Godot ne viendra pas ou que les nazis triompheront. Si le monde est inachevé, notre connaissance de ce monde doit l’être aussi, auquel cas rien ne dit que, si on le regarde d’un point de vue entièrement différent, ce paysage de monstres, d’infirmes et de boules de chair glabre ne soit à la veille d’une transfiguration.

Se raccrocher à la possibilité de la rédemption a au moins un avantage : cela nous permet de prendre conscience de la distance énorme qui nous en sépare. On a parfois accusé Beckett de nihilisme, mais si son univers était dénué de valeurs, rien ne justifierait tant de cris et de hurlements. Sans un certain sens des valeurs, nous ne serions même pas en mesure d’objecter à notre souffrance et nous ne parviendrions donc pas à nous rendre compte que notre triste sort est tout sauf normal. Mais ces valeurs ne peuvent être énoncées directement, de peur qu’elles ne soient idéologisées et ne conduisent à un flot de bons sentiments humanistes qui ne feraient qu’aggraver le problème au lieu de le résoudre. Au contraire, les valeurs doivent se manifester de manière négative, par la lucidité implacable avec laquelle l’écriture se confronte à l’innommable.

Parce que la distance requise pour cette confrontation est aussi la distance de la comédie et de la farce, les valeurs se trouvent également, comme c’est si souvent le cas chez les auteurs irlandais, dans cette transcendance momentanée et inexplicable d’un monde de monotonie et d’oppression que nous appelons trait d’esprit. La folie, le pointillisme, le corps, l’auto-ironie, l’arbitraire, la répétition sans fin : voilà exactement le genre de motifs sombres qui peuvent se révéler très drôles et dont se régale ce maestro comique du post-humanisme. Si, en dernière analyse, Beckett est bien un auteur comique, c’est d’abord parce qu’il refuse la tragédie comme forme d’idéologie. Comme Freud et Adorno, il savait qu’avec leur pessimisme sobre, les réalistes servent plus fidèlement la cause de l’émancipation des hommes que les fervents partisans de l’utopie.

Traduction : Luc Benoit

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La semaine dernière dans la prison de Maghaberry : trois jours de grève de la faim pour soutenir Gavin Coyle

Les prisonniers des trois groupes de prisonniers, correspondant aux trois groupes républicains représentés dans cette prison de haute sécurité, se sont associés dans cette grève de la faim, ce qui est un fait digne d’être remarqué

Communiqué de l’IRPWA

gavcoyle1smlCe soir, dimanche 23 mars, le prisonnier républicain Gavin Coyle a communiqué au personnel de la prison de Maghaberry qu’il commençait une grève de la faim de 72 heures pour protester contre le refus réitéré de l’administration pénitentiaire de le loger dans l’aile 4 de la Roe House [les ailes 3 et 4 de ce bâtiment logent les prisonniers républicains]. Gavin a retiré de sa cellule toute nourriture, lait, thé, café, etc. et a précisé aux personnels de la prison qu’il refuserait toute nourriture pendant les 72 heures de sa grève de la faim. Gavin est détenu depuis avril 2011 dans la partie de la prison nommée “Care & Supervision Unit” (CSU) [quartier d’isolement], après qu’on lui eût refusé l’accès à l’aile 4 de la Roe House. Il fut allégué que la raison de ce refus était la présence de “menaces de mort” à son encontre de la part de républicain.

La réalité de ces menaces a été immédiatement réfutée par les républicains, en particulier les républicains emprisonnés, qui ont demandé son transfert immédiat dans la Roe house, mais les autorités pénitentiaires ont refusé en prétendant détenir des informations sur ces menaces. Peu après, la véritable raison de son maintien en isolement dans la CSU est apparue, lorsque Gavin reçut la visite d’un agent du MI5 qui tenta sans succès de le retourner. Depuis avril 2011, Gavin a subi de nombreuses approches de ce genre, facilitées par l’administration de Maghaberry. Le Care & Supervision Unit (CSU) où Gavin est emprisonné depuis presque trois ans, que les prisonniers appellent “le mitard”, est en gros un lieu de punition.

Le régime y est plus strict, les détenus sont claquemurés 23h par jour en cellule, ce n’est absolument pas un endroit approprié pour de longues détentions. Des études scientifiques ont montré que la santé mentale des détenus ainsi maintenus en isolement de longue durée subissait en général de lourdes atteintes. Quoiqu’il en soit, que le prisonnier subisse ou pas ces maux particuliers, la souffrance qu’il endure est cruelle et inhumaine et relève de la torture. L’isolement de longue durée imposé à Gavin Coyle contrevient à l’article 3 de la convention européenne sur les droits de l’homme, qui précise que “personne ne doit être sujet à la torture, à des peines ou des traitement inhumains ou dégradants.” L’isolement carcéral prolongé est injustifiable à tous points de vue, que ce soit en tant que punition ou pour d’autres raisons.

Gavin Coyle est un prisonniers républicain et a droit, d’après le “Rapport Steele de 2003”, d’être logé dans une aile républicaine séparée, et nous de l’IRPWA exigeons que Gavin Coyle soit transféré immédiatement dans l’aile 4 de la Roe House pour y purger le reste de sa peine. L’IRPWA apporte son soutien et sa solidarité à Gavin pendant sa grève de la faim de 72 heures.

Source : ici

Communiqué de Cogús

Etant donnée la situation injustifiable du prisonnier républicain Gavin Coyle, en isolement ininterrompu, et étant donnée sa décision de mener une grève de la faim de trois jours, les prisonniers de guerre liés à Cogús annoncent leur intention de rejoindre leurs camarades dans la Roe 4 pour une durée de 48 heures, qui commencera demain matin (mardi) à 9h du matin. Les prisonniers de guerre liés à Cogús avertissent l’administration de Maghaberry de prendre acte de l’importance de cette décision et de ne pas imaginer qu’elle pourrait marginaliser une quelconque section des prisonniers sans obtenir en retour une action de protestation.

Les prisonniers de guerre liés à Cogús et leurs partisans exigent un statut politique pour Gavin Coyle et la fin de son isolement forcé. Il doit être transféré dans les ailes républicaines sans plus de délais.

Source : ici

Communiqué de RSF

Dans une déclaration rendue publique le lundi 24 mars, le ministère des prisonniers de guerre de Republican Sinn Féin a exigé que Gavin Coyle soit transféré du quartier d’isolement de Maghaberry à l’aile républicaine de la Roe House.

Les prisonniers de guerre de la CIRA dans la prison de Maghaberry, comté d’Antrim, ont entamé une grève de la faim de 72 heures pour soutenir Gavin Coyle, qui est enfermé depuis avril 2011 en quartier d’isolement et qui exige de rejoindre la Roe House, où les prisonniers républicains sont regroupés.

Pendant son incarcération à Maghaberry, le MI5 a tenté de le recruter pour en faire un informateur, pratique méprisable facilitée par le régime pénitentiaire et par le gouvernement britannique. L’administration a allégué que des prisonniers de guerre républicains auraient menacé de mort Gavin, ce qui est un mensonge : cette menace n’existe pas et n’a aucun fondement. Ceci a été confirmé à la fois à l’administration pénitentiaire et au soi-disant ministre de la justice David Ford : il n’y a aucune menace contre Gavin de la part des prisonniers de guerre de la Roe House. Il y a lieu de croire qu’il ne s’agit que d’une stratégie de division menée par le RUC/MI5.

Toutefois, il existe une menace pour sa santé : l’isolement est destiné à briser un prisonnier, et plus il est isolé plus la pression s’accumule sur lui. L’usage du MI5 pour l’intimider et le transformer en informateur est un élément de cette pression. Ce genre de traitement contrevient à toutes les réègles de la convention européenne sur les droits de l’homme. Les prisonniers de guerre de la CIRA commenceront leur jeûne à partir de midi le lundi 24 mars 2014. Le ministère des prisonniers de guerre de Republican Sinn Féin exige le transfert immédiat de Gavin Coyle à la Roe House.

Source : ici

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Bernadette Devlin – Mon âme n’est pas à vendre

Nous commençons la publication de l’autobiographie politique de Bernadette McAliskey née Devlin, intitulée The Price of my Soul (« Mon âme n’est pas à vendre ») parue en 1969 et traduite en français la même année.

Préface

Mon âme n’est pas à vendre ne vise pas à être une œuvre d’art, il n’est pas davantage une autobiographie ou un manifeste politique. Les lecteurs qui l’aborderont sous l’un ou l’autre de ces angles concluront sans aucun doute à son échec. Libre à eux. Je ne suis pas foncièrement concernée par le succès qu’il pourrait rencontrer, sur le plan littéraire ou financier.

Si j’ai écrit ce livre, c’est pour essayer d’expliquer comment ce tout qu’est l’Irlande du Nord avec ses problèmes économiques, sociaux et politiques, a sécrété ce phénomène singulier qu’est Bernadette Devlin.

J’ai voulu également retracer l’histoire du mouvement de protestation qui a projeté l’Irlande du Nord au premier plan de l’actualité mondiale en 1968 et 1969. Dans la mesure où il s’agit de mes impressions personnelles, il se peut que ce compte rendu ne soit pas toujours d’une exactitude parfaitement objective. Si, parfois, il m’arrive de mal interpréter l’action du mouvement pour les droits civiques, je m’en excuse par avance auprès de mes amis. Au sein de ce mouvement qui lutte encore pour libérer notre peuple des chaînes de l’esclavage économique, je ne suis qu’un individu parmi les centaines que compte ma génération. Nous sommes tous nés au sein d’un système inique et nous ne voulons pas vieillir dans ce système.

Enfin, avant d’être submergée par les étiquettes dont on m’affuble, Jeanne d’Arc, Cassandre ou autres fantaisies, je tiens à fixer une image fidèle de Bernadette Devlin telle qu’elle est en chair et en os.

Le titre de ce livre et son sens ont une résonance familiale. Ma mère, dont la vie aurait valu d’être racontée bien davantage que la mienne, avait projeté d’écrire son autobiographie et de lui donner ce titre. Parce que, plus que celle de quiconque, son influence fut déterminante sur ma façon d’envisager la vie et ses misères, j’ai retenu le titre du livre qu’elle n’a pas écrit. J’en demande pardon aux seuls membres de ma famille.

Le prix auquel il est fait allusion n’est pas celui pour lequel je serais prête à me vendre, c’est plutôt celui que nous devons tous payer tout au long de notre vie pour conserver notre intégrité.

Pour gagner ce qui vaut la peine d’être possédé, peut-être est-il nécessaire de perdre tout le reste.

Chapitre premier

lettrineSocialement, mon père était vraiment ce que Cookstown pouvait produire de plus obscur. Il était le fils du balayeur des rues. Mon grand-père avait servi dans l’Armée britannique pendant la guerre des Boers ; il avait reçu une balle dans le genou et on le récompensa en lui donnant le poste de balayeur des rues. Il obtint également de devenir locataire d’un des Saint- Jane’s Cottages, rangée de maisonnettes qui furent réservées aux anciens combattants à Cookstown, et c’est là que mon père et ses nombreux frères et sœurs grandirent.

Mon père, John James Devlin, naquit en 1910 à Farnamullen dans le comté de Fermanagh, mais quand il eut deux ou trois ans, la famille réintégra le Tyrone qui était son comté d’origine. Située au nord du Tyrone, Cookstown est l’une des villes de colonisation bâties au dix-septième siècle pour les presbytériens écossais que l’on implanta en Irlande afin de maintenir l’ordre parmi les indigènes. La structure de la ville n’a guère changé en trois siècles d’existence. A une extrémité se trouve la Vieille Ville, lieu de l’implantation primitive et qui est restée protestante jusqu’à ce jour. A l’autre extrémité, là où naguère bivouaquaient les rebelles, on trouve la zone catholique. Et la rue qui, au dix-septième siècle, reliait ces deux extrémités, et où les commerçants des deux bords se rencontraient, est encore à ce jour une rue commerçante où se mêlent les deux confessions.

Cookstown est un fief Devlin. A des kilomètres à la ronde, tout le monde s’appelle Devlin ou Quinn et on est tous cousins. Cela n’arrange guère les choses lorsque vous voulez savoir de qui exactement vous parlez et l’une des façons de vous en tirer, c’est d’appeler un homme non seulement par son prénom mais également par celui de son père : ainsi, si vous parlez de John Pat Devlin, il s’agit de John Devlin, fils de Pat. Mais la façon la plus courante de distinguer un Devlin d’un autre Devlin, c’est d’invoquer le clan auquel il appartient ; seulement, de ces clans, il en existe des quantités. Le nom de jeune fille de ma mère était aussi Devlin. Elle venait du clan Ban Devlin, « les Devlin aux cheveux blonds ». Il existait un autre groupe de Devlin, les Dubh, ce qui signifiait « les Devlin aux yeux noirs ».

Depuis quelques générations, le clan de mon père était connu sous le nom des « Devlin-la-bagarre » parce que c’était tout ce qu’ils étaient capables de faire, mais le nom qu’on leur donnait autrefois était les « Devlin Delphy » ou les « Devlin colporteurs » et ceci parce que, pendant des années, ils avaient voyagé en vendant de la porcelaine et de la poterie de Delft et tous objets de ce genre. C’était un mauvais point de plus pour la famille : non seulement ils étaient de simples ouvriers, mais en plus il y avait en eux un élément nomade. Les bonnes gens respectables du clan de ma mère maniaient facilement l’injure de « Devlin romanichel ».

En raison de la pauvreté de sa famille, mon père quitta l’école à onze ans et devint garçon de course, un garçon de course sans gages. Ou tout au moins on le payait en nature : au lieu de recevoir un salaire, il gagnait chaque semaine une partie de l’épicerie nécessaire aux siens. Mais il fut assez malin pour comprendre qu’il n’y avait guère d’avenir dans cette situation, et lorsqu’il eut atteint l’âge de quatorze ans, il entra comme apprenti chez un menuisier et acquit un métier. Par la suite, il travailla épisodiquement en Irlande du Nord, mais il dut aller en Angleterre pour trouver du travail. Au début, il dut le faire parce qu’il n’y avait pas de travail au nord de l’Irlande mais plus tard, alors que j’étais déjà écolière, il fut contraint d’aller en Angleterre parce que sa carte d’assurance avait été estampillée de la mention « politiquement suspect » et que, du coup, personne ne voulait l’employer en Irlande du Nord.

Il ne comprit jamais pourquoi il était politiquement suspect. Il n’avait jamais fait l’objet d’aucune condamnation mais, bien qu’il eût essayé de tirer des éclaircissements de l’administration à tous les niveaux, il ne put jamais savoir qui avait estampillé sa carte et pourquoi. Un beau jour, son employeur la lui montra portant la mention « politiquement suspect » et lui signifia son congé. C’est ainsi que, dorénavant, il travailla en Angleterre et il ne revenait nous voir que lorsqu’il le pouvait.

J’ignore si mon père appartint jamais à un parti politique. Si oui, il eût été républicain. Le parti républicain est l’autre nom du Sin Fein (Nous Seuls) qui fut fondé dans les premières années du siècle en vue de travailler à la libération politique et économique du peuple irlandais. C’est le seul parti politique qui existe à travers toute l’Irlande, à la fois dans les six comtés du Nord « britannique » (où il est illégal) et dans les vingt-six comtés de l’Etat-libre du Sud. Depuis le traité de 1921, qui libéra le Sud de l’emprise britannique mais sépara le Nord du reste du pays, l’objectif du parti républicain est une Irlande réunifiée et socialiste — objectif qui, pour une raison ou pour une autre, met le parti en conflit avec les élites en place tant au Nord qu’au Sud.

Au Nord, une partie de celles-ci, farouchement opposées aux républicains, constituent le parti nationaliste, qui est celui des classes moyennes de confession catholique qui désirent mettre fin à une Irlande du Nord distincte mais ne souhaitent nullement que l’on bricole encore le système établi. Le parti républicain, quant à lui, a toujours été composé de deux ailes : un organe politique et l’Armée républicaine irlandaise (I.R.A.), et c’est tantôt l’un tantôt l’autre de ces éléments qui domine. Il y a dix ans, l’I.R.A. dominait : elle menait une campagne furieuse pour « libérer les six comtés » de la domination anglaise et projetait de travailler au socialisme lorsque la rupture avec la Grande-Bretagne aurait été accomplie. Actuellement, c’est l’élément politique qui mène le jeu et il s’efforce de prêcher une progression, pacifique et légale, vers une réunification qui passerait par le socialisme.

Que mon père ait appartenu ou non au parti républicain ou à son aile armée, l’I.R.A., ce qui est certain, c’est que ses convictions étaient fortement républicaines. Il était homme à connaître beaucoup de gens du parti et il est fort probable qu’il aida certains d’entre eux lorsqu’ils furent en difficulté. C’est probablement pour une raison de cet ordre qu’il fut catalogué comme politiquement suspect. Ses sympathies républicaines lui venaient de sa grand-mère aveugle ; quant à son père, bien qu’il eût servi dans l’armée britannique autrefois, il n’avait aucun patriotisme à l’égard de l’Angleterre.

BernadetteLI

dédicace du livre, par l’auteure

Il n’avait pas de haine pour les Anglais mais il détestait l’Angleterre et le système politique d’Irlande du Nord, à la fois pour des raisons historiques et économiques. J’ai un souvenir d’enfance précis et qui a nettement une résonance politique. Je vois encore mon père portant un lys à la boutonnière le lundi de Pâques. Nous savions tous ce que cela voulait dire : il commémorait ainsi le soulèvement de Pâques 1916. Officiellement, commémorer ce soulèvement était illégal, mais étant irlandaises les autorités toléraient ce qu’elles avaient commencé par prohiber, et beaucoup de gens arboraient les lys de Pâques.

Pourtant ma mère n’était pas d’accord. Sa position à elle, c’était que 1916 appartenait à un passé révolu, et que les lys de Pâques n’étaient qu’une provocation sans objet à l’égard de nos voisins protestants ; par ce geste du lundi de Pâques, disait-elle, nous étions à mettre dans le même sac que les orangistes qui, le 12 juillet, faisaient fièrement flotter leurs oriflammes pour commémorer des événements historiques bien passés. C’était une femme vraiment chrétienne. Aussi, chaque année, le lundi de Pâques, il y avait une dispute entre eux, mon père arborait le lys et ma mère protestait. Mais après sa mort elle disposait toujours des lys sur sa tombe ce jour-là, ce qui revient à dire que ce fut là le plus sérieux sujet de dispute qu’il y ait jamais eu entre eux.

Le milieu social de ma mère était bien différent de celui de mon père. Ses parents venaient tous deux de familles terriennes solidement établies. Selon la tradition familiale, son père, John Ban Devlin, débarqua un beau jour à Cookstown avec son cheval et son cabriolet dans l’idée d’y chercher femme, il y rencontra les parents de ma grand’mère et c’est ainsi que le mariage fut conclu. Ma grand’mère, Mary Jane McKeever, avait vingt ans de moins que lui, mais cette alliance était très souhaitable pour les terres : ses vaches à lui étaient de bonne race et elle avait un nombre de cochons tout à fait acceptable, et tout à l’avenant. Aussi les maria-t-on, leurs terres furent d’un seul tenant, et ils vinrent à la ville et inaugurèrent le « pub » qui existe encore à ce jour. A cette époque, il comportait également des écuries et une forge, et avec ce commerce et leurs terres, John Ban Devlin et sa femme étaient fort à l’aise.

John Ban Devlin ne resta pas longtemps dans notre histoire. C’était un bel homme plein d’allant mais il avait malheureusement le défaut familial de ne pas savoir s’arrêter de boire à temps, en sorte qu’il restait assis tout le jour à boire dans son « pub », le pub Devlin, et qu’il but tant que celui-ci fit faillite. Il mourut quand ma mère eut deux ans, laissant sa femme avec quatre enfants et un établissement dont elle pouvait faire ce qu’elle voulait pourvu qu’elle remboursât les dettes dont il était criblé. Par la suite, ma grand-mère se remaria. Son second mari, Dan Heaney, avait émigré en Amérique et y avait amassé une petite fortune, qui fut employée à renflouer le « pub », qui prit le nom de « Chez Heaney ».

Les mésaventures du «pub » déterminèrent la vie de ma mère à ses débuts. Parce qu’elle passait le plus clair de ses journées à essayer de maintenir l’établissement en équilibre, ma grand-mère n’avait pas le loisir d’être une mère de famille à plein temps, et lorsque ma mère fut en âge de quitter l’école, c’est à elle qu’il revint de tenir la maison. Dans sa jeunesse, ma grand-mère avait la réputation d’être une belle femme, elle avait un port très droit et majestueux, un visage aux proportions harmonieuses et aux traits bien dessinés, des cheveux roux. On l’appréciait et on la respectait à Cookstown, mais à l’égard de sa famille, elle se comportait en femme d’affaires : chacun était moralement tenu de faire son ouvrage ; il n’y avait pas de goûters d’anniversaires pour les enfants, ce n’était là que frivolités. Ce qui importait, c’étaient la respectabilité et le commerce.

Ma mère s’appelait Elizabeth Bernadette Devlin, mais toute sa vie elle fut connue sous le nom de Lizzie Devlin. Elle naquit le 13 juin 1920, elle était la deuxième fille et le quatrième enfant de la famille. En grandissant, elle devint une enfant entêtée, gauche et qui ne se comportait pas comme doivent le faire les gentils enfants bien élevés des gens respectables. Elle s’attirait toujours des remontrances pour ne pas observer les rites de la bourgeoisie de Cookstown qui, à cette époque, donnait le ton.

Son éducation prit fin lorsqu’elle eut quatorze ans, c’est-à- dire aussitôt que la loi le permit, et elle fut obligée de quitter l’école, tout à fait contre son gré. Son frère aîné avait été envoyé à l’école secondaire, car on espérait en faire plus tard un instituteur ou un prêtre. Il décida qu’il ne serait ni l’un ni l’autre, il voulait entrer à l’université. Mais en ce temps-là, l’université était pour un bon catholique un repaire d’iniquité et ma grand- mère refusa de signer le formulaire qui lui aurait permis d’y entrer. Après cela, et bien que ce fût un garçon très intelligent, il passa d’une chose à l’autre et finit par s’engager dans l’Armée britannique qu’il déserta au bout de deux jours. Il prit alors le large et alla à Dublin se mettre à l’abri des autorités militaires, et il y est toujours. La cadette de la famille, la sœur aînée de ma mère, fut envoyée en classe puis à l’Ecole normale et elle devint institutrice, selon le vœu de ma grand- mère. Mais aucun plan de ce genre ne fut tiré pour ma mère.

Bernadette-Devlin_the price of my soulMa grand-mère pensait : « Pourquoi payer quelqu’un pour s’occuper des plus petits alors que j’ai sous la main une fille en pleine santé et très capable ? ». A cette époque, ma mère avait des dispositions rebelles qui devaient s’atténuer avec l’âge, et elle refusa de quitter l’école. Elle avait obtenu une bourse qui devait la conduire à l’école secondaire et toutes les institutrices de l’école primaire prirent son parti. C’est-à-dire qu’elles le prirent jusqu’à ce que ma grand-mère entrât en scène, mais là, devant les arguments éloquents de la femme d’affaires, de la bonne catholique fidèle pilier de l’église, le soutien des institutrices atteintes dans leur religion fit brusquement défaut à ma mère. On lui dit qu’elle était une orgueilleuse et une impertinente et on fit valoir que c’était son devoir de retourner à la maison et d’aider sa mère qui assumait une si lourde tâche. Et elle céda.

Pour en faire une jeune fille bourgeoise accomplie, on lui avait, entre autre, fait donner des leçons de piano et de violon. Pendant quelque temps encore après qu’elle eut quitté l’école, les leçons de musique continuèrent mais à un moment donné, ceci aussi lui fut retiré en raison de ses mauvaises dispositions et de son ingratitude. Pourtant ce n’était nullement une mauvaise gamine ingrate, c’était plutôt un être particulièrement sensible et qui avait eu la mauvaise fortune de naître dans un milieu très dur. Cependant elle était un obstacle à l’entente familiale, car elle humiliait constamment les membres de sa famille en faisant à leur propos des remarques déloyales en public.

Lorsqu’elle eut environ seize ans, les voisins l’invitèrent à passer des vacances avec eux à Portrush, sur la côte nord. Et à Portrush, elle tomba amoureuse d’un protestant. Sammy était alors blanchisseur à Coleraine : il était protestant, orangiste et il devait par la suite servir dans l’Armée britannique. Dans l’optique d’une famille catholique respectable, il ne pouvait exister de pire parti. (Après mon propre père, Sammy est l’homme que j’ai le plus respecté et j’aurais été fière d’être l’enfant de ce mariage.) Mais avant que l’idylle n’ait eu le temps de prendre forme, ma mère rentra à Cookstown, et c’est alors que débute l’histoire des voûtes plantaires affaissées auxquelles, finalement, je dois l’existence, et qui commence par une douleur que ma mère ressentit au pied.

A cette époque, ma mère s’entendait mal avec les siens et elle ne voulait à aucun prix solliciter la sympathie ni même les conseils d’aucun d’entre eux en ce qui concernait son pied. Elle n’était pas une Cendrillon, on ne la surchargeait pas de travail, mais elle n’existait que pour servir les autres. Lorsque sa sœur aînée venait en vacances, elle rapportait une valise de linge sale pour que ma mère le lui lave. De fille cadette, mais égale, ma mère était devenue la bonne à tout faire de tout le monde. Aussi se garda-t-elle de parler de son pied douloureux, et, avec le temps, elle se mit à boiter. Cela ne l’aida en aucune façon, la réaction des siens étant qu’elle boitait parce qu’elle y mettait de la mauvaise volonté, et que si vraiment elle souffrait, elle aurait bien su le dire.

Après avoir boîté ainsi pendant deux mois, elle s’aperçut avec consternation qu’elle ne pouvait plus poser le talon sur le sol et elle finit par se souvenir qu’il existait des médecins. Le médecin local fut convoqué, il diagnostiqua un affaissement de la voûte plantaire et il dit qu’il allait lui bander le pied pour le remettre en place et qu’il le maintiendrait bandé jusqu’à ce qu’il revînt à la normale. Les séances de bandage, pendant lesquelles le pied reprenait une mauvaise position, étaient très pénibles et, un après-midi où elle était assise à la cuisine pendant que le docteur s’affairait sur son pied, la douleur devint si insupportable que ma mère déclara qu’elle avait mal. Le docteur rétorqua que ce n’était pas vrai, qu’elle devenait hystérique et que si elle n’y prenait pas garde, elle finirait par devenir folle. Sur quoi ma mère, d’un coup de son pied sain, envoya rouler l’honnête praticien à l’autre bout de la pièce.

C’était un comble : elle se comportait maintenant comme les gosses des ouvriers avec lesquels elle jouait obstinément quand elle était petite fille. Sa mère scandalisée la voua aux gémonies, mais elle ne répliqua pas. Bien qu’elle eût, à ce moment, atteint l’âge de dix-sept ans, elle avait encore une attitude victorienne quand il s’agissait de répondre à sa mère ou d’entrer en discussion avec elle. Elle attendit d’avoir vingt-quatre ans et deux ans de mariage pour lui dire « Non, à toi de m’écouter pour une fois ». Mais ce jour-là, en tous cas, ce fut le docteur qui la sauva : il comprit que la situation devenait intolérable pour elle et qu’il fallait absolument qu’elle parte en vacances. A peine eut- elle entendu ce verdict qu’elle alla en clopinant chez les voisins compatissants et leur suggéra de l’emmener de nouveau à Portrush — pour revoir Sammy.

Cette fois elle y demeura plusieurs mois, toujours boitant, trempant régulièrement son pied dans des bains d’algues, sans aucune amélioration de son état. Finalement Sammy décida que le docteur de Cookstown n’y connaissait rien et qu’il était grand temps d’aller voir un spécialiste. Il l’emmena à Belfast et le spécialiste, un certain Dr Wright, lui dit qu’il fallait l’opérer. Tous ces mois de négligence avaient abouti non seulement à un déplacement de l’os mais à son usure, en sorte que jamais il ne pourrait s’insérer dans la cavité articulaire.

Cependant il était prêt à casser l’os, à essayer de réparer les dégâts et à polir l’os en sorte de le replacer de son mieux dans la cavité articulaire. Au moins serait-elle à nouveau capable de poser le talon par terre, mais il était probable qu’elle boiterait toute sa vie. A la perspective de la salle d’opération, ma mère fut immédiatement debout et hors de l’hôpital, elle aimait cent fois mieux clopiner que de passer par tout cela. Mais Sammy resta ferme : il la ramena de force à l’hôpital, le Dr Wright l’opéra et la renvoya chez elle sur des béquilles.

A son retour à Cookstown, la vie fut pour elle un enfer. Elle se trouvait là, sur des béquilles, peut-être pour la vie, et l’homme qu’elle voulait épouser était protestant. Elle se mit à aller chaque jour à l’église et elle passa un marché avec le Sacré-Cœur : si son infirmité disparaissait, elle se reprendrait en main et renoncerait à son orangiste de Sammy. Celui-ci était un brave garçon. Il ne croyait pas au Sacré-Cœur, ou bien à ses promesses à elle : pour lui Dieu était un bon protestant, il en était sûr. Mais il lui dit que si telle était sa volonté à elle, il était d’accord, on verrait bien qui gagnerait de l’orangiste ou du Sacré-Cœur. Finalement ce fut le Sacré-Cœur. Le Dr Wright avait bien travaillé et la claudication s’atténua. Bientôt ma mère échangea ses béquilles contre une canne, mais elle continua à clopiner jusqu’à l’église à sept heures chaque soir, pour y renifler, y pleurer et s’appesantir sur son triste sort.

A cette époque, mon père avait lui aussi l’habitude de passer une heure à l’église chaque soir, priant pour recevoir force et conseil. Il avait deux choses en tête : il terminait juste son apprentissage chez le menuisier et il priait pour trouver un débouché quelconque car il ne voulait pas devenir comme tant d’autres à l’époque, un travailleur qualifié en chômage. Et puis il se trouvait dans une situation très analogue à celle de ma mère, en ce qu’il avait une bonne amie à Belfast, Peggy Neely. qui n’appartenait pas à notre Sainte Mère. Personne dans sa famille à lui ne se souciait de cela mais, pour lui, c’était un problème. A ce moment-là, c’était un catholique beaucoup plus convaincu que ma mère, et il croyait que si l’on prie les choses tournent bien ou, tout au moins, qu’il vous est donné la force de supporter les situations auxquelles vous ne pouvez rien changer. Dans sa jeunesse, ma mère n’était pas du tout religieuse. Pour elle, à cette époque, la religion était un ensemble de rites accomplis par les gens respectables, et comme ceux-ci ne lui plaisaient guère, elle envoyait tout promener. Il fallut qu’elle ait vraiment besoin d’un miracle pour découvrir les bienfaits de la fréquentation de l’église.

En tous cas, les voilà donc tous deux dans l’église et, selon les mots mêmes de mon père quand il racontait l’histoire, on aurait absolument dit la parabole du Pharisien et du Publicain.

livreEn bonne bourgeoise catholique qu’elle était, ma mère, s’appuyant sur sa canne, traversait toute l’église en clopinant et s’affalait au premier rang, où elle se mettait à pleurer et à sangloter tout haut, sans s’occuper de qui que ce soit. La seule autre personne présente à cette heure-là dans l’église était mon père, agenouillé au dernier rang comme le Publicain, silencieux et ne faisant tort à personne, et ma mère ne remarquait même jamais sa présence. Cette manière de se donner en spectacle finit par porter sur les nerfs de mon père et, un beau soir, il l’attendit et lui dit : « Ecoutez, je sais que je m’occupe de ce qui ne me regarde pas, mais ne croyez-vous pas que si vous parliez à quelqu’un de ce qui vous fait pleurer, vous ne pleureriez pas si fort ? Peut-être alors est-ce que je pourrais prier tranquillement. »

Quand ma mère vit qui l’attendait, si arrogant, sur les marches de l’église comme s’il s’agissait de sa propre maison, et qui lui disait de ne pas continuer à le gêner, elle sentit monter en elle une grande colère. En dépit de ses origines modestes, mon père avait une certaine réputation en ville. C’était un jeune homme doué, et grâce à lui et à un groupe de jeunes gens s’était développé une certaine vie sociale à Cookstown. Ils avaient organisé des cours de danse, des fêtes folkloriques, des concerts et des excursions, en somme des passe-temps tout à fait ordinaires, mais qui n’auraient pas existé sans eux.

Mon père chantait très bien, et il le savait. Pour ma mère, il n’était en tout cas qu’un parvenu. Mais après ces débuts fâcheux, leurs rapports devinrent meilleurs car ils avaient un sujet de conversation en commun. Un beau jour, mon père s’empara de la canne et la fit disparaître, et ma mère s’aperçut qu’elle marchait parfaitement. Il n’y eut pas de miracle, simplement par l’action de facteurs humains et psychologiques, elle cessa de boiter et dorénavant elle marcha tout à fait normalement sauf lorsqu’elle était très nerveuse ou très fatiguée.

Finalement, ils décidèrent de se marier. Sammy et Peggy ne disparurent pas de leur horizon, et bien que l’un et l’autre se fussent également mariés de leur côté, ils firent toujours partie de notre famille. Dans notre enfance nous appelions Sammy « oncle Sammy », et ce n’est qu’à l’âge de douze ans que je me mis à m’étonner d’avoir un oncle protestant et orangiste.

Mon père partit pour l’Angleterre afin de gagner le pécule qui lui permît de se marier. Il mit trois ans à l’amasser. Il quitta l’Irlande du Nord en 1939, à vingt-neuf ans, ma mère en ayant alors dix-neuf, et ils ne se marièrent qu’en 1942. Lui, son frère et un autre jeune garçon avaient trouvé par avance du travail à Coventry, mais le soir où ils arrivèrent, le 25 août 1939, l’I.R.A. se manifesta en ville : placée dans les sacoches d’une bicyclette que l’on avait garée le long d’une rue passante, une bombe à retardement fit explosion et tua plusieurs personnes. Et parce que mon père et ses compagnons étaient irlandais, personne ne voulut les loger. Après avoir erré pendant des heures, on finit par leur donner des lits dans un refuge de l’Armée du Salut, et à dater de ce jour et jusqu’à la fin de sa vie, ma mère fut toujours très généreuse pour cette organisation.

Tandis que mon père gagnait de l’argent et le mettait de côté, d’abord en Angleterre et plus tard, après qu’il eut refusé de s’engager dans l’Armée britannique, dans l’Armée de terre d’Irlande du Nord, ma mère se battait contre sa famille. Lorsqu’ils découvrirent qu’elle avait décidé d’épouser le fils du balayeur, un de ces « Devlin-la-bagarre », un de ces « Devlin romanichels », ce qu’il y avait de plus obscur parmi les obscurs de Cookstown, les siens décidèrent d’empêcher cela à tout prix. Ils tentèrent tout : la cajolerie, la persuasion, les menaces et même la corruption. Les arguments de ma grand-mère ayant été sans effets, on fit venir le curé de la paroisse, le chanoine Hurson.

On supposait qu’il prendrait le parti de l’ordre établi et qu’il renforcerait tous les souhaits de ma grand-mère du poids de l’autorité de l’Eglise, mais comme c’était un homme d’une rare valeur, il tourna ses batteries contre elle. Il prit ma mère d’une main, ma grand-mère de l’autre, et il dit à celle-ci : « Mary Jane, votre mariage fut un mariage arrangé. Vous savez aussi bien que moi que, si vous aviez eu votre mot à dire, vous auriez fait un autre choix. Soyez compréhensive envers votre fille. » Et il y alla d’un petit sermon sur la valeur de la bonté et sur ce qui compte vraiment dans la vie. S’il lui était donné un second gendre et qu’il fût aussi bon que celui que ma mère avait décidé de lui donner, elle aurait bien de la chance. (Des années plus tard, quelques mois seulement avant la mort de mon père, ma grand-mère lui dit : « Le chanoine Hurson se trompait rarement, et il a eu parfaitement raison lorsqu’il a jugé mes gendres. » Elle n’était pas femme à reconnaître qu’elle avait eu tort, mais par cette réflexion elle reconnaissait après dix ans que mon père était tout aussi bon qu’un autre.)

L’Eglise elle-même lui ayant manqué, ma grand-mère décida d’essayer de voir quel effet aurait l’argent sur ma mère ; c’était vraiment la dernière lueur d’espoir. Son premier mari lui avait laissé le « pub » tout criblé de dettes dont elle pouvait faire ce que bon lui semblait si elle le renflouait. Si elle n’y était pas parvenue, elle aurait dû s’en décharger sur le fils aîné qui s’en serait débrouillé comme il aurait pu. Mais ma grand-mère avait renfloué le « pub », aussi pouvait-elle alors le léguer à qui bon lui semblait. Ma mère fut convoquée, le notaire de la famille également, ma grand-mère fit son entrée et déclara solennellement que ce qui restait des terres, la maison, le « pub », tout reviendrait à ma mère à sa mort, si toutefois elle revenait sur sa décision et renonçait au fils du balayeur.

devlin69En prenant de l’âge, ma mère était devenue étonnamment douce de caractère, mais à cette époque c était autre chose. D’un grand geste elle fit voler les papiers qui étaient sur la table et déclara qu’ils pouvaient les garder, elle préférait n’avoir rien à elle. Et la famille finit par comprendre qu’il n’y avait plus rien à faire pour empêcher le mariage. Mais on ne voulut y prendre aucune part, et lorsque le jour des noces fut proche, ma mère et tous ses effets furent littéralement jetés à la rue. Elle prit ses valises, les rapporta dans la maison et dit : « Bon, jetez-les encore dehors si vous voulez, mais chaque fois que vous le ferez, je les rapporterai. Je ne quitterai cette maison que le jour de mon mariage et c’est d’ici que je partirai pour l’église. » Naturellement, sa famille ne put avaler une telle honte plus longtemps, ils ne purent passer leur temps à la mettre dehors, car cela attirait l’attention.

La seule chose qui ait réellement peiné ma mère dans toute cette histoire, ce fut que jusqu’au bout ma grand-mère refusa de lui donner sa bénédiction, geste pourtant traditionnel. Presque personne n’assista à la cérémonie de mariage, ma grand-mère ne vint pas, bien sûr, étant donné ce qu’elle pensait de la chose, et parce qu’elle ne vint pas, les parents de mon père ne vinrent pas non plus. Ils exprimaient par leur absence ce qu’ils pensaient à part eux : si notre fils n’est pas assez bon pour la fille de Marie Jane, eh bien considérons que celle-ci ne l’est pas davantage pour notre fils. Il y eut en tout et pour tout six ou sept personnes à la cérémonie.

Aussi mes parents nouveaux mariés laissèrent-ils derrière eux toutes ces zizanies et partirent- ils passer leur lune de miel à Dublin chez le frère de ma mère, Patrick, qui avait scandalisé la famille en s’engageant un beau jour dans l’Armée britannique et en désertant le lendemain.

Lorsqu’ils revinrent à Cookstown, ils ne surent où se poser. Personne ne voulait les loger de peur de déplaire à Mrs Heaney en venant en aide à sa fille rebelle et ingrate. « Nous regrettons, disaient les bonnes gens, mais nous ne pouvons vraiment pas risquer d’offenser Mrs Heaney. » Là encore ce fut le chanoine Hurson qui vint à leur rescousse. Il alla trouver la catholique exemplaire de la ville, la tête de la légion de Marie, une dame qui allait à la messe tous les matins et disait pis que pendre de ses voisins sur le chemin du retour, qui demandait des loyers exorbitants pour des soupentes de rien du tout, et il lui présenta ainsi les choses : « Je sais que vous êtes une bonne chrétienne, débrouillez-vous donc pour loger ces deux jeunes gens.» La catholique exemplaire de la ville était coincée : fallait-il offenser l’Eglise ou bien les marchands de soupe lorsqu’il s’agissait de les départager ? Elle préféra se concilier l’Eglise et, à contrecœur, elle eut une chambre disponible.

Ceci se passait en 1942. En 1943, ma sœur aînée, Mary, naquit. Lorsqu’il sut ma mère enceinte, mon père décida qu’il ne demanderait à personne à Cookstown de prendre soin d’elle lorsque le moment serait venu. Cookstown l’avait laissé tomber non par animosité à son égard, mais par peur de prendre parti dans les querelles de famille de Mrs Heaney, et ce n’était certainement pas lui qui irait se traîner aux pieds des gens pour solliciter leurs faveurs. D’un autre côté, il ne pouvait se payer le luxe d’arrêter de travailler pour prendre soin de ma mère.

A cette époque, il travaillait en Irlande, au champ d’aviation de fortune d’Ardboe, et au cours des mois qui précédèrent la naissance du bébé il passa toutes les heures que Dieu fit à travailler afin de pouvoir mettre ma mère dans une clinique de Belfast. Elle y resta quelque temps avant la naissance et les deux semaines qui suivirent. Et à Cookstown où tous les enfants naissaient à la maison, ceci fut considéré comme une espèce de défi aux traditions : « Pour qui se prenait-il, ce petit menuisier ? » Ainsi Mary naquit-elle dans une clinique de Belfast loin des chamailleries de Cookstown. Ce fut la sage-femme qui fut sa marraine. Les gens que ma mère aurait voulu pour parrain et marraine ne pouvaient être invités à cause de Mrs Heaney et mon père ne tenait nullement à avoir affaire à eux. Il aurait préféré laisser l’enfant sans baptême jusqu’à ce qu’elle pût elle- même choisir ses parrain et marraine, plutôt que de lui imposer des gens de Cookstown.

Deux semaines après la naissance de Mary, mon père alla à Belfast chercher sa femme et son bébé. En arrivant à leur petit logement, ils trouvèrent tout ce qui leur appartenait proprement entassé sur le pas de la porte et, sur une simple petite note épinglée sur la porte, ils lurent : « Les enfants ne sont pas admis. » Leur vertueuse logeuse n’avait pas averti mon père avant son départ pour Belfast, elle ne lui avait pas même dit : ne revenez pas. Elle avait attendu qu’il fût parti pour flanquer leurs affaires dehors et barricader la porte. Et c’est ainsi qu’ils étaient assis sur le pas de la porte, comme la Sainte-Famille sur le chemin d’Egypte : un père, une mère et un petit enfant de deux semaines, et cela au milieu d’une ville peuplée de bons chrétiens. Ils regardaient autour d’eux cette ville chrétienne qui était la leur, et ils se demandaient à quel saint se vouer.

Il n’y avait qu’une seule chose à faire : mon père dut ravaler son orgueil et aller demander de l’aide à la mère de sa femme. Mais il ne parvint qu’à demi à ravaler son orgueil. Il demanda à ma grand-mère de garder chez elle, pour une semaine, sa femme et son enfant mais ajouta que, quant à lui, il préférait dormir dans la rue. Ma mère compliqua les choses en disant qu’elle ne s’installerait nulle part sans lui, et devant cet ultimatum ma grand-mère céda. Ma mère, disait-elle, ne méritait aucun traitement de faveur, et elle savait que le Seigneur la punirait sûrement de sa méchanceté — en fait leur situation actuelle lui paraissait être déjà le début du châtiment escompté. Elle n’avait d’ailleurs aucune antipathie personnelle à l’encontre de mon père mais elle n’avait jamais pu accepter son origine sociale. Toutefois, par pure charité chrétienne, elle se déclarait disposée à les recueillir tous trois.

Ils vécurent donc avec ma grand-mère pendant une année, et ma mère retrouva exactement les fonctions qu’elle occupait avant son mariage : elle servait tout le monde. On tolérait mon père, mais bien qu’il vécût là, on ne lui servit jamais un verre de bière à la cuisine comme on le faisait pour les hommes de la maison ou même les clients de choix. Mon père était un client comme les autres et il payait sa chope de bière au bar. Mais cela lui était bien égal. Pour lui, du moment qu’il payait sa bière, il pouvait bien boire où bon lui semblait, et la bière que servait Mary Jane Heaney était de la bonne Guiness.

escherrrEn 1945, quelque temps avant la naissance de ma seconde sœur Marie , mes parents recouvrèrent leur indépendance en louant deux pièces situées sur Molesworth Street au-dessus d’un milk-bar. On ne peut vraiment pas dire que ce fût un logement bien enviable. C’était humide, cela s’en allait de partout et il y avait des rats. Pour parvenir aux cabinets communs à tous les locataires il fallait marcher à pas précautionneux sur les planches pourries du palier, et mon père passait toutes ses heures de loisir à rafistoler. Il mit une barrière en haut des escaliers pour nous empêcher de dégringoler dans la rue. Le manteau d’hiver que ma mère perdit dans cette maison était devenu un des thèmes favoris de la légende familiale. Une année, elle le plia dans un placard au printemps et, quand elle voulut le reprendre l’hiver suivant, les rats l’avaient mangé, ne laissant que les boutons. En tous cas c’est ce qu’elle prétendait et nous n’avons jamais su s’il fallait la croire.

Mais avec ou sans rats, mes parents préféraient tous deux être chez eux plutôt que de vivre chez ma grand-mère, dans le confort mais dans une dépendance complète. Du moins les deux pièces de Molesworth Street leur appartenaient-elles, ils payaient un loyer. L’expression favorite de ma mère tout au long de sa vie fut : « Au moins, nous pouvons fermer notre porte. » Du moment qu’ils pouvaient être à l’abri de tous derrière leur porte, peu leur importait où ils vivaient.

C’est alors que je naquis, le 23 avril 1947, jour de la fête de saint Georges, patron de l’Angleterre, ce qui je pense devait être une petite ironie du sort, mais l’anniversaire que ma naissance commémorait, je préfère penser que c’était celui du grand soulèvement de Pâques, du 23 avril 1916. Je réussis à naître dans la maison humide de Molesworth Street et j’eus bientôt une broncho-pneumonie et toutes sortes de complications pulmonaires. A six semaines, j’avais presque décidé que j’avais assez vécu, mais je surmontai cette mauvaise passe et dus passer pas mal de temps entre l’hôpital et la maison au cours de mes premières années. Lorsqu’un autre enfant fut attendu, mon père trouva que décidément les pièces au-dessus du milk-bar étaient beaucoup trop petites pour nous et il y alla de sa manifestation personnelle pour les droits civiques : il alla trouver les autorités locales pour réclamer un logement municipal.

Cela faisait des années que nous étions sur la liste d’attente, et cependant les autorités locales n’étaient toujours pas prêtes à nous aider. Mais il y avait une autre possibilité. Le Bureau pour le logement en Irlande du Nord, établi par le gouvernement à la fin de la guerre pour pallier d’une certaine façon la pénurie chronique de logement dont souffrait le pays, menait à l’époque une action indépendante de celle des pouvoirs locaux. C’est là que mon père s’adressa alors. Pour obtenir ce genre de logement, il fallait remplir certaines conditions : pouvoir prouver que l’on était en mesure de payer régulièrement le loyer, d’être un locataire acceptable, et fournir des références. Là encore, mes parents se heurtèrent aux bons et charitables chrétiens de Cookstown.

Tout le monde savait qu’il n’y avait aucune raison pour ne pas recommander mon père : c’était un homme très travailleur, il payait ses notes et n’avait jamais de dettes. C’était un homme ordinaire, soigneux, de bonne conduite, et tout à fait apte à vivre dans une maison décente pourvue d’une salle de bains. Mais il ne se trouva personne qui voulût signer la recommandation. De nouveau chacun craignait d’offenser Mrs Heaney en venant en aide à des renégats. L’une des raisons pour lesquelles je n’ai pas grandi dans la perspective qu’ont traditionnellement les catholiques, et selon laquelle l’on doit se tenir entre soi, c’est parce qu’à cette époque les seuls à épauler mes parents furent de bons presbytériens puritains et protestants. Ce furent deux conseillers protestants qui signèrent la recommandation dont mon père et ma mère avaient besoin, et, en août 1948, nous avons emménagé à Rathbeg, le domaine du Bureau du logement de Cookstown, où nous habitons toujours.

Une maison entière, pour nous tout seuls — au début ma mère ne sut que faire de tant d’espace. Mais l’installation à Rathbeg résolvait le plus aigu de nos problèmes. Mon père continua à travailler, parfois en Irlande du Nord, la plupart du temps en Angleterre, et les benjamins de la famille naquirent : Elizabeth en 1948, Patricia en 1950 et mon unique frère John en 1953. Nous nous en étions sortis. Là où nous habitions, les maisons avaient de bons planchers, des portes et des fenêtres qui fermaient. Si elle l’avait voulu, ma mère aurait pu regagner, sur le plan social, tout ce que son scandaleux mariage lui avait fait perdre. Mais cela ne la préoccupait nullement. Un tas de gens qui n’étaient jamais venus la voir dans le logement de Molesworth Street venaient maintenant lui dire combien ils se réjouissaient qu’elle eût une maison ; mais ils s’arrangeaient pour venir lorsque mon père était au travail.

Ma mère leur disait : « Je suis très occupée pour le moment, mais revenez donc ce soir pour le thé quand John sera de retour à la maison. » Mais cela n’entrait pas dans leurs plans, ils ne tenaient pas du tout à venir quand John était à la maison. « Ecoutez, disait alors ma mère, je serais désolée que nous ne restions plus en relations, mais si ma maison n’est pas assez bien pour vous quand mon mari y est, vous n’y êtes nullement les bienvenus en son absence. » Evidemment, ce genre d’attitude ne lui attirait guère les sympathies.

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David Rovics – Saint Patrick’s Battalion

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Les groupes de type nazi sont à l’avant-garde en Ukraine

Article paru dans Saoirse, mars 2014, p.10. Il commente les événements de janvier-février en Ukraine.

Il est hors de doute que les scènes en provenance de la capitale ukrainienne de Kiev lors de ces dernières semaines ont eu une forte résonance chez les républicains irlandais. Nous avons vu des Ukrainiens, jeunes et vieux, des hommes et de femmes, livrer combat au coude à coude contre des escouades anti-émeutes lourdement armées. Les jeunes devant, les vieux en arrière qui cassaient des pavés et les faisaient passer vers l’avant en faisant des chaînes… Il faut être un révolutionnaire bien fatigué du monde pour ne pas avoir été impressionné par la ténacité, l’endurance et la bravoure de ces protestataires que nous vîmes à la télévision. George Harrison, notre ancien président d’honneur, disait souvent qu’il n’avait jamais « vu venir une révolution sans qu’il ne l’aimât aussitôt ». Il y a quelque vérité dans cet axiome, mais ce que nous voyons en Ukraine ressemble davantage à un coup d’Etat sponsorisé par l’étranger qu’à une authentique révolution. Les traces des lourdes pattes des impérialismes US et EU sont marquées dans toutes ces manifestations, dont l’avant-garde est formée par des groupes d’extrême-droite de type nazi.

Ces groupes paradent en tenue paramilitaire intégrale et arborent des symboles de style nazi, et sont lourdement armés, contrairement à ce que disent la plupart des médias. Ces ultra-nationalistes entreprennent de détruire des monuments funéraires de l’Armée Rouge qui commémorent ceux qui sont morts au combat contre les hordes nazies. On estime qu’environ deux millions d’Ukrainiens ont été tués par les fascistes. Il est incontestable que nombre de protestataires ont des griefs légitimes. Comme dans la plupart des pays capitalistes, l’Ukraine souffre de l’inégalité et de la corruption, et comme en Irlande, certains pensent que la violence est leur seule chance de transformer les circonstances. Hélas, le pas des manifestations est dicté par leurs plus funestes alliés, et s’ils sont victorieux, cela n’augure rien de bon pour beaucoup de citoyens ukrainiens, en particulier ceux qui appartiennent aux minorités ethniques.

Apparemment, l’origine de ces protestations fut la décision du gouvernement ukrainien élu de s’éloigner de l’Union Européenne et d’opter pour une union douanière plus étroite avec la Russie. Environ un Ukrainien sur six est ethniquement russe et la plus grande partie de l’Est du pays et la Crimée n’ont été cédées à l’Ukraine sous l’ère soviétique que dans les années 1950, ce qui fait qu’entretenir des liens plus étroits avec leurs cousins russes semble quelque chose de naturel pour la plus grande partie de la population. La flotte de la Mer Noire de la marine russe est toujours stationnée en Crimée, ce qui fait que leur intérêt d’avoir des relations amicales avec l’Ukraine est compréhensible. De l’autre côté, une bonne partie de l’Ouest du pays avait fait partie de la Pologne et de la Roumanie, lesquelles font partie de l’UE.

Les USA et l’UE, s’efforçant de limiter l’influence russe et d’étendre la leur, ont déversé beaucoup d’argent et de propagande en Ukraine. Ils ont beaucoup à gagner dans la prise de pouvoir par un régime docile ou fantoche. Les sinistres impérialistes au cœur du projet de l’UE ont depuis longtemps le désir de s’étendre à l’Est. Nous entendons le pas des bottes du grand empire de l’UE qui prépare sa marche vers l’Est et ses steppes, en quête de ressources et d’espace vital. Tout ceci rend un son familier.

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Liam O Flaherty – A mes Ennemis ce Poignard

lettrine Je m’enfermai à clef dans ma cabine, ouvris ma machine à écrire, sortis mon manuscrit et résolus de me mettre au travail. Le sottise crasse de tous ces gens qui traversaient l’Atlantique pour faire des voyages dont ils n’avaient aucune envie, qui détestaient les endroits d’où ils arrivaient, ou ceux où ils se rendaient, qui n’avaient d’enthousiasme ni pour l’avenir ni pour le passé, devrait, me dis-je, m’inciter à faire l’éloge de la Russie soviétique, où le futur était glorieux et où un enthousiasme illimité était l’apanage du dernier des citoyens.

Et pourtant, j’étais incapable d’écrire. Au contraire, je me surpris à rêver d’un cygne sauvage. Je voyais ce bel oiseau choir, blessé, du haut des airs, dans une mare où les oies d’un village venaient se nourrir. Un de ces volatiles, s’éprenant de sa beauté, soignait sa blessure, lui apportait à manger et l’abritait dans son nid jusqu’à ce qu’il fût guéri. Mais une fois remis, sentant le printemps dans l’air, le cygne sauvage, indifférent à l’amour de l’oie, déployait ses ailes puissantes et disparaissait dans le ciel, laissant son amoureuse inconsolable.

« Pourquoi dois-je être une oie ? Que les oies et les jars de la planète se dandinent dans leur mare boueuse, plongeant le bec dans la fange et les excréments, en quête d’or, ou de Dieu, ou de la perfection de leurs éphémères institutions. Qu’ils sifflent, qu’ils agitent leurs ailes crasseuses, qu’ils assassinent leurs rivaux à coups de bec, quand ils sont la proie des viles confusions nées de leur ignorance. Envole-toi bien haut, mon âme, et quand la grêle glaciale aura percé l’armure neigeuse de ta beauté, que la grâce subtile soit ta bourse, débordant de rubis hypnotiques, afin d’amortir ta chute. Mais quand tu planeras dans la splendeur ensoleillée, les amours et les haines mesquines des oies et de leurs jars ne te concerneront pas. »

Quoi de plus vrai ! Que m’importerait de savoir si un homme ou vingt gouvernaient telle ou telle tranche de la surface terrestre ? Pourquoi me soucier de savoir si la tête d’un dirigeant portait la couronne royale ou la casquette de Lénine ? Ma tâche à moi était d’observer et de chanter sans impartialité les pensées et les actions de l’homme. Et dans le tumulte enfiévré de Moscou, où l’on s’échinait nuit et jour à bâtir un Etat mondial, je ne voyais que l’ambassadeur britannique, jouant tranquillement au tennis avec son personnel, sur une pelouse derrière l’ambassade.

« Vous jouez au tennis ? m’avait-il demandé. Non ? Alors prenez donc un whisky et soda. »
Entre la flegmatique dignité de l’Ancien Régime, courtois et affable, indifférent à l’agitation qui régnait de l’autre côté des murs de son avant-poste dans la capitale du pays ennemi, occupé à pratiquer, en flanelle blanche, ce sport imbécile qu’est le tennis, et l’ordre nouveau, formant ses millions de rouges pour renverser l’Ancien Régime, je ne devais être qu’un observateur, n’ayant d’intérêt ni dans l’un, ni dans l’autre camp. Pour les uns, j’étais « un drôle de numéro ». Pour les autres, « un individualiste, et partant, un individu suspect ».

« Dans ce cas, que les oies et les jars livrent eux-mêmes leur combat » m’écriai-je en rangeant mon manuscrit.
Et pendant tout le voyage, je restai dans l’incapacité d’écrire un seul mot, que ce fût sur la Russie, ou sur mon cygne sauvage.

liam-oflaherty-1-sizedA New York, je fus accueilli à ma descente du bateau, par un des employés de mon éditeur, car l’Amérique est le pays le plus hospitalier qui soit pour quiconque a jamais eu la chance de se faire imprimer, à moins qu’il ne tombe sous le coup de ce que les Américains appellent, non sans cocasserie, « la turpitude morale ». Ainsi Maxime Gorki, un des plus talentueux parmi les écrivains vivants, fut-il refoulé parce qu’il arrivait en compagnie d’une personne dont il était amoureux mais qui n’était pas officiellement son épouse. N’étant accompagné par aucune femme, je fus reçu tout à fait aimablement et interviewé par des journalistes, tout comme si j’eusse été un gangster célèbre, un acteur de cinéma ou un créateur de lingerie féminine. Le douanier fouilla mes bagages en quête de boissons alcoolisées, puis on m’autorisa à débarquer.

Aussitôt, je me sentis franchement terrifié, car je me trouvais dans une ville où le mouvement, quel qu’il soit, prend une intensité qui étourdit carrément un Européen. C’est exactement comme d’être ballotté sur le grand-huit, ou de contempler la mer du haut d’une immense falaise. Pour quelqu’un d’aussi nerveux que moi, l’expérience ne tarde pas à devenir insupportable. Et pourtant, j’étais hypnotisé par sa nouveauté, sa splendeur cauchemardesque. Mon guide me précipitait d’un endroit au suivant, si bien qu’au bout d’une heure, à peu près, j’étais tout à fait hors de moi ; car nous n’avions jamais la possibilité de nous poser nulle part, notre temps étant entièrement accaparé par nos déplacements. Et tous les habitants de la ville paraissaient souffrir du même mal : je les voyais foncer dans toutes les directions, pénétrer dans des immeubles démesurés, franchir d’un bond des dizaines d’étages à bord de leurs ascenseurs, détaler le long de couloirs, appuyer sur des sonnettes, redescendre à bord des mêmes ascenseurs, sortir en trombe des immeubles pour plonger dans des taxis.

Ce n’était qu’une fois en voiture que l’on était en mesure de souffler un peu et de regarder autour de soi, ou plutôt au-dessus de soi ; car à New York, comme dans une cathédrale, on a tendance à regarder en l’air, fasciné par la hauteur vertigineuse des édifices. J’ai dit qu’on échappait dans une certaine mesure à la précipitation en montant en voiture, car il y avait tant de véhicules dans les rues que chacun ne pouvait foncer plus de quelques secondes avant d’être obligé de s’immobiliser pendant plusieurs minutes, jusqu’au prochain coup d’accélérateur. La conversation était quasi impossible, car le rugissement de la vie citadine ressemblait à s’y méprendre à une musique de jazz, une torch symphony, pour reprendre la curieuse expression qu’utilisent les Américains pour décrire quelqu’un qui chante un amour sans espoir.

D’ailleurs, tout ce spectacle me paraissait vain et inexplicable, car je ne voyais aucune raison à cette frénésie. Les gens, bien qu’ils se comptassent par millions, me semblaient être les esclaves plutôt que les maîtres des immeubles hallucinants qu’ils avaient construits ; J’ai souvent passé des heures à observer une colonie de fourmis allant et venant à petits pas pressés autour de leur fourmilière, s’activant fiévreusement à accomplir des tâches dont je ne comprenais pas l’intérêt, mais qu’elles trouvaient, très certainement, tout à fait raisonnables. Ce fut du même œil que je contemplais les New Yorkais en pleine bousculade, convaincus qu’ils étaient aussi toqués que les fourmis.

Je cachai, toutefois, cette opinion à mon guide, car il n’est rien de plus mal élevé, à ce qu’il paraît, que de dire la vérité sur un pays étranger pendant qu’on y séjourne. Il faut attendre d’en être parti depuis un certain temps, de manière à ce que les premières impressions se soient dénaturées. Je simulai donc l’enthousiasme, soucieux de m’acheter une conduite, et je m’épuisai à afficher une énergie aussi effrénée que celle des autochtones. J’extirpai de mon vocabulaire tous les adjectifs qui n’étaient pas des superlatifs, je n’eus que des mots doux à la bouche, je fis des promesses de Gascon que je n’avais aucune intention de tenir, j’inversai la nuit et le jour, je manquai tous mes rendez-vous, je fis de l’esbroufe en réclamant une tranche de joue de porc lors d’un thé dansant à l’hotel Biltmore, je me saoulai à la bière avec des débutantes de seize ans dans des bars clandestins, je rendis visite à la fille que j’étais venu secourir, ce qui me permit de découvrir qu’elle s’était mariée entre temps et n’avais plus besoin d’aide, et je mis en rage le personnel de ma maison d’édition en passant deux jours entiers au lit chez un de mes amis.

Quand je revins à la raison, après ce sommeil prolongé, je m’aperçus que cela faisait déjà dix jours que j’étais à New York. Je me faisais l’effet d’un homme qui sort d’une légère attaque de delirium tremens. Mon amphitryon, qui était ce que l’on appelle « une grosse légume » dans le monde américain des affaires, fut passablement vexé lorsqu’en réponse à sa question, je lui déclarai qu’à mon avis l’existence de New York en tant que ville habitée n’était pas nécessaire au développement de l’intellect humain.

Liam O’Flaherty, A mes Ennemis ce Poignard, pp. 134-138 (traduction Béatrice Vierne)

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29 mars – Conférence sur Cumann na mBan à Dublin

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Les femmes produisent, dans l’isolement et sans salaire, la marchandise suprême : la force de travail

Extraits de Le pouvoir des femmes et la subversion sociale, écrit par Mariarosa Dalla Costa en 1971.

le-pouvoir-des-femmes-et-la-subversion-sociale-de-dalla-costa-mariarosa-et-james-selma-964922571_MLDans la mesure où il a recruté l’homme et l’a transformé en travailleur salarié, le capital a produit la séparation entre l’homme et les autres prolétaires sans salaire, qui, parce qu’ils ne participent pas directement à la production sociale, n’étaient pas censés être capables d’être les sujets d’une révolte sociale. Depuis Marx, il est clair que le capital dirige et se développe au moyen du salaire, que le fondement de la société capitaliste est le travailleur salarié, qu’il s’agisse d’une femme ou d’un homme, et son exploitation directe.

Ce qui n’a pas été clarifié par les organisations du mouvement ouvrier, et qu’elles n’ont pas même considéré, c’est que c’est justement à travers le salaire qu’est organisée l’exploitation de travailleur sans salaire. Cette exploitation a été d’autant plus réussie qu’elle a été dissimulée, mystifiée par l’absence d’un salaire. En d’autres termes, le salaire commandait autour de lui une quantité de travail bien plus considérable que celle qui apparaissait au moment de la négociation d’usine ; Le travail des femmes apparaissait comme un service personnel, extérieur au capital. (…)

La femme a été isolée dans la maison, forcée d’accomplir un travail considéré comme non-qualifié, la tâche d’accoucher, d’élever, de discipliner et de servir la force de travail pour la production. Dans le cycle de la production sociale, son rôle est demeuré invisible parce que seul le produit de son travail, le travailleur, était visible. Du même coup, la femme était prise au piège dans des conditions de travail pré-capitalistes, et ne reçut jamais de salaire. (…). Si l’on n’est pas payée à l’heure, personne ne se préoccupe du temps qu’il faut pour faire le travail – tout au moins dans certaines limites. En fait, le travail ménager n’est pas simplement quantitativement, mais qualitativement différent des autres. Et la différence qualitative réside précisément dans le type de marchandise que ce travail est destiné à produire : la force de travail. (…)

capitalism-domestic-laborSi l’innovation technologique peut diminuer le temps de travail nécessaire et si la lutte de la classe ouvrière dans l’industrie peut utiliser cette innovation technologique pour gagner du temps libre, on ne peut pas dire la même chose du travail ménager.

Dans la mesure où elle doit procréer, élever, soigner et assumer la responsabilité des enfants dans une situation d’isolement, une plus grande mécanisation du travail ménager ne libère aucun temps pour la femme. Elle est toujours au travail parce qu’il n’est pas de machine qui fasse et forme les enfants. Une plus haute productivité du travail ménager grâce à la mécanisation ne peut donc se rapporter qu’à des services déterminés tels que la cuisine, le lavage, le ménage. Si la journée de la femme n’a pas de limites, ce n’est pas parce qu’elle n’a pas de machines, mais parce qu’elle est isolée.

Nous voudrions ici commencer à clarifier les données qu’un certain point de vue marxiste orthodoxe, et spécialement dans la pratique et l’idéologie des partis qui se disent marxistes, a toujours tenues pour vraies : en l’occurrence que les femmes, du fait qu’elles se trouvent hors de cycle de la production socialement organisée, sont aussi en dehors de la productivité sociale. En d’autres termes, on a toujours considéré le rôle féminin comme celui d’une personne subordonnée sur le plan psychologique, extérieure à la production, ou qui lorsqu’ellle est employée en dehors de la maison, l’est d’une façon marginale, mais qui fournit essentiellement dans la maison une série de valeurs d’usage de caractère pré-capitaliste. (…)

On dit souvent, à l’intérieur de la définition du travail salarié, que le travail ménager de la femme n’est pas productif. En fait, c’est exactement le contraire qui est juste, si l’on pense à l’énorme quantité de services sociaux que l’organisation capitaliste transforme en activités privées en les mettant sur le dos de la ménagère à la maison. Le travail ménager n’est pas essentiellement un « travail féminin » : aucune femme ne se réalise plus, ou ne se fatigue moins qu’un homme lorsqu’elle fait la lessive ou le ménage.

femmeaufoyerpetite1Il s’agit de services sociaux dans la mesure où ils servent à la reproduction de la force de travail. C’est le capital qui, en instituant précisément sa structure familiale, a « libéré » l’homme de ces fonctions de façon à ce qu’il soit complètement « libre » pour l’exploitation directe, de façon à ce qu’il soit libre de « gagner » assez pour qu’une femme le reproduise en tant que force de travail.

Le capital a donc fait des hommes des travailleurs salariés dans la mesure où il a réussi à rejeter ces services sur les épaules des femmes dans la famille, tout en contrôlant par le même processus l’afflux de force de travail féminine sur le marché du travail. (…)

L’apparente incapacité de la femme à faire un certain nombre de choses, à comprendre certaines choses et avant tout la politique, voit ici commencer son histoire, histoire semblable à bien des égards à celle de l’enfant « retardé » des classes de rattrapage. Dans la mesure où la femme a été coupée de la production directe et socialisée, pour être isolée à l’intérieur de la maison, on lui a enlevé toute possibilité de vie sociale en dehors des rapports de voisinage, et donc toute possibilité de connaissance et d’éducation sociale.

Isolée dans la maison, la femme a été privée de la vase expérience d’organisation et de planification collective des luttes d’usine et des luttes de masse en général. On lui a enlevé une source fondamentale d’éducation sociale, l’expérience de la révolte sociale, qui est le première expérience où elle peut faire l’apprentissage de ses propres capacités, c’est-à-dire de son pouvoir, ainsi que de la capacité et donc du pouvoir de sa classe. A travers l’isolement imposé aux femmes s’est en retour fondé le mythe de l’incapacité féminine, aux yeux de la société et aux yeux mêmes des femmes.

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Les Femmes de Stepford, par Ira Levin

« Ira Levin est l’horloger suisse des romans à suspense, alors que nous autres nous ne faisons que les montres à pas cher que l’on trouve en supermarché. » Stephen King

femmes de stepfordCe roman d’angoisse classé dans la littérature fantastique a été écrit en 1972 par Ira Levin. Il est assez typique des angoisses ressenties devant le caractère « unidimensionnel » de la vie dans les métropoles, où les individus sont broyés et où le champ de leurs espoirs s’arrête à l’aménagement de leur domicile.

Cette angoisse est écrite depuis le point de vue d’une femme mariée de la petite-bourgeoisie qui n’a pas d’emploi à l’extérieur et qui découvre peu à peu que ce confinement absolu des femmes dans les tâches ménagères et l’anéantissement qui s’ensuit n’a rien de normal, mais est le fruit d’une volonté délibérée de la part des hommes de les transformer en robots potiches-boniches.

Un couple petit-bourgeois emménage donc à Stepford, une banlieue rurale pas très loin de New York. L’héroïne du roman se nomme Joanna, elle ne travaille pas à l’extérieur, fait des photographies pour des agences de presse et s’occupe de ses enfants, tout en ayant une sensibilité moderne et féministe. Le mari, Walter, a l’air compréhensif, pas macho et plutôt dans le genre ouvert et progressiste.

Tout se présente sous les meilleurs auspices, et tout est normal, trop normal. La stupeur de Joanna commence sourdement lorsqu’elle rencontre ses voisines, femmes au foyer mariées à des cadres des usines alentour. Le style « behaviouriste » de l’écriture (qui décrit à la loupe les décors, les gestes et mimiques des personnages sans rien dire de leur intériorité) contribue à cette atmosphère d’oppression lourde et statique qui dépeint la face ménagère de la définition capitaliste du bonheur sans espoir ni rêves. Tout le village est comme hanté par un épais sortilège.

L’héroïne Joanna rencontre alors une copine, Bobbie, qui a les mêmes idées qu’elle et rejette ce style de vie chloroformé. Toutes les deux, elles tentent d’aider ces femmes boniches et potiches à ouvrir les yeux sur leur condition malheureuse et non-libre, en leur demandant de s’organiser entre femmes. En effet, il y a dans Stepford une mystérieuse « maison des hommes » interdites aux femmes, où toutes les affaires communes de la communauté sont décidées.

Mais le refus ou l’indifférence de ces femmes, sauf une, est de marbre. Les deux amies remarquent aussi que la mise de ces femmes est toujours impeccablement soignée, qu’elles ne haussent jamais le ton, et arborent toutes des seins exceptionnellement plantureux. C’est une sorte de « perfection » dans la soumission à usage masculin que les deux amies rejettent et veulent à tout prix comprendre.

Quelle n’est pas leur surprise lorsqu’elles apprennent qu’ a existé à Stepford, dix ans auparavant une « maison des femmes » de sensibilité féministe! Elles mènent l’enquête auprès des femmes ayant participé à cette initiative. Mais l’enquête tourne court, les femmes de Stepford étant totalement obnubilées par leur ménage :

« Que dites-vous de la blancheur de ma lessive? Demanda-t-elle toute fière de ranger le jersey aux plis impeccables dans le panier à linge. Telle une actrice de film publicitaire.
En fait, elle l’était, comprit brusquement Joanna. Elle l’étaient toutes, sans exception, ces femmes de Stepford. Des actrices de films publicitaires, ravies de leurs choix en matière de lessive, cire et produit de nettoyage ; de leurs shampoings comme de leurs désodorisants. De jolies actrices, fortes de poitrine mais faibles de talent, qui jouaient sans conviction les ménagères de banlieue, trop chochottes pour être vraies. »

Joanna et Bobbie échafaudent donc des hypothèses sur cette situation, pensant que les émissions des usines chimiques avoisinantes ont sûrement produit des effets calmants sur les femmes. Mais la suite des découvertes de Joanna lui montrera qu’elle était encore très en-dessous de la vérité!

Elle remarque que ses deux amies émancipées tombent une à une et se transforment en boniches-potiches comme dans un cauchemar, et que cela a toujours lieu après avoir passé un week-end en amoureux avec leur époux. Bobbie, la femme si libérée, n’échappe pas à cette lugubre transformation. L’angoisse monte alors d’un cran.

« L’accueil de Bobbie fut chaleureux, celui des gosses et des chiens démonstratif. Bobbie leur prépara du chocolat et Joanna porta le plateau dans la salle de séjour.
Regarde où tu mets les pieds, prévient Bobbie, j’ai mis de la cire ce matin.
Je m’en suis aperçue, dit Joanna.
Elle s’assit dans la cuisine et regarda Bobbie – la belle, la sculpturale Bobbie – en train de nettoyer le four, armée de serviettes en papier et d’une bombe décapante. (…)
-Tu n’as pas fumé? Tu n’as pas pris des trucs? De la drogue par exemple?
-Non, ne sois pas idiote!
-Bobbie, tu n’es plus toi même. En as-tu conscience? Tu es devenue semblable aux autres!
-Franchement Joanna, tu débloques. Bien sûr que je suis moi-même. Je me suis simplement rendu compte à quel point j’étais négligente et narcissique, tandis que maintenant j’accomplis ma tâche ponctuellement comme Dave remplit la sienne.
-Je sais, je sais, dit Joanna. Et lui, que pense-t-il de tout ça?
-Il en est très heureux.
-Le contraire m’aurait étonné.
-Ce produit est merveilleusement efficace. Tu le connais.
Non, je ne suis pas folle, pensa Joanna. Je ne suis pas folle. »

L’histoire se noue avec la découverte stupéfiante de Joanna, dont les indices ont été disséminés malicieusement par l’auteur tout au long du roman. L’intrigue s’accélère, Joanna voit que son mari est de mèche dans la machination, et qu’elle est la future victime sur la liste.

Son mari, voyant qu’elle a découvert la vérité abominable, tente de la faire passer pour folle, de lui imposer « la raison » et la normalité à l’aide de la psychiatrie, puis tente de l’enfermer à la maison en ayant eu soin de lui dérober ses deux enfants. La seule alliée qui reste à Joanna dans sa tentative de libération est une femme afro-américaine, nouvellement installée dans la zone, qui représente l’espoir, car elle n’est pas intoxiquée par cette réalité, son mari, noir lui aussi ne faisant d’ailleurs pas partie de la « maison des hommes ». Elle tente donc de fuir pour la rejoindre.

« Il lui faudrait près d’une heure pour y arriver. Plus, sans doute, avec cette neige qui tapissait le sol, et dans l’obscurité. Et elle n’osait pas faire de stop, de peur de tomber inopinément sur Walter.
Et pas seulement sur Walter, songea-t-elle brusquement. Tous, autant qu’ils étaient, allaient se mettre à sa recherche et sillonneraient les routes armés de torches et de projecteurs. Comment la laisseraient-ils jamais s’échapper et tout révéler? Chaque homme représentait une menace, chaque voiture un danger. »

Ira Levin a peut être puisé dans la tradition des films d’angoisse des années 1950 comme The invasion of the body snatchers (traduit en français par l’invasion des profanateurs de sépulture), où on voit les habitants de tout un village être « remplacés » par leurs sosies qui n’ont plus aucun sentiment ni expression et deviennent des machines terrifiantes. Ces films sont clairement des films de guerre froide anti-communistes et visent à renforcer la foi capitaliste en la « liberté » individuelle contre le collectivisme “oriental” stigmatisé comme déshumanisant.

Mais avec Ira Levin, c’est tout le contraire. La transformation des êtres en machines et l’aliénation brute suinte directement de la mère patrie, au coeur de la bête capitaliste, propulsée par la plus haute technologie mise au service de la barbarie patriarcale avec ses rêves morbides de contrôle total sur le corps et l’âme des femmes. Voilà ce qui est attaqué frontalement dans ce roman.

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Ruairí Ó Brádaigh au sujet de l’institutionnalisation (1986)

Traduction de la vidéo

Alors que le parti cherche du soutien outre-atlantique, des développements significatifs suscitent la controverse à l’intérieur du mouvement en Irlande. Ce week-end va se tenir la conférence annuelle [de Sinn Féin provisoire] à Dublin, qui décidera si oui ou non les républicains vont siéger en tant que députés à l’assemblée [du gouvernement des 26 comtés], si élus. Les observateurs prévoient que les délégués voteront pour ce changement majeur dans la ligne politique. Mais certaines voix se font entendre, contre ce changement.

ROB : Je pense que si cette proposition est acceptée par l’Ard-Fheis [conférence annuelle] dimanche prochain, cela fera pencher la balance en faveur de l’institutionnalisme [“constitutionalism”] et contre l’aspect révolutionnaire du mouvement. Je ne pense pas qu’il soit possible, en dernière analyse, d’être au parlement d’une part et de mener en même temps la lutte armée d’autre part. L’expérience passée montre que les gens qui entrent là-bas [à l’assemblée de Dublin] et font fonctionner le système, à ce niveau-là, deviennent inévitablement des parties de ce système, sont absorbés en lui, et finiront par défendre le système contre ceux qui sont en dehors, comme les républicains traditionnels. Et ils les réprimeront, eux aussi. Tel est le revirement, qui a eu lieu tant de fois.

Votre souci est donc que si les républicains siègent à Dublin aujourd’hui, ce sera Stormont demain et peut-être Westminster un jour?

C’est juste. Et ainsi de suite. Jusqu’à devenir, comme les autres partis avant eux, entièrement institutionnels [“constitutional”]. Et les autres activités deviendront une gêne absolue.

Pour vous, le compromis est exclu?

Sur cette question, oui.

Qui d’après vous, promeut ces réformes?

Je pense que cela vient de ceux qui sont aux responsabilités.

De la direction?

Oui. Ils pensent qu’ils ont une majorité et émergent maintenant en fers de lance.

Mais des déclarations montrent pourtant qu’ils n’ont pas de position en cette affaire?

Eh bien, Gerry Adams, le président, a accueilli favorablement ce que l’IRA a dit à cet égard. Il est évident que toute cette discussion n’aurait pas eu lieu sans leur bénédiction.

Considérez-vous qu’il y a une bataille entre la vieille garde et les jeunes turcs?

Pas vraiment, parce que je ne suis pas d’accord avec cette idée que les jeunes turcs élèvent le mouvement à la puissance révolutionnaire, je pense au contraire que c’est de la contre-révolution : il s’agit de lui donner un coup d’arrêt, non pas immédiatement, mais par étapes. Il s’agit pour eux d’arrêter tout cela et de dévier l’ensemble du mouvement vers l’institutionnalisme.

Si vous étiez au poste de commandement, que feriez-vous à ceux qui sont partisans de ce changement?

Si mon point de vue, si le point de vue républicain traditionnel gagne dimanche prochain, il est logique que nous exigions de ceux qui ont promu cette diversion dans l’institutionalisme qu’ils soient logiques avec eux-mêmes et abandonnent leur position dirigeante. Et nous proposerions une nouvelle élection à la base, poiur une nouvelle direction, lors de la conférence.

Si vous perdez, quelle serait votre position?

Ma position est que je ne peux pas accepter et que je n’accepterai pas ce qui se passe.

Donc une scission est à prévoir?

Ceci est l’affaire des délégués à la conférence.

Mais vous considérez cela comme possible?

Eh bien, il y a beaucoup de ressentiment à ce sujet.

Est-ce que vous envisagez la perspective de violences à l’intérieur du mouvement?

C’est la pire des choses.

Mais c’est possible?

J’espère que non. J’espère que la sincérité sera reconnue des deux côtés.

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Gerry Adams se réjouit de la reddition d’ETA

Traduction de la vidéo

Il semble qu’il y ait des changements chez les patriotes basques, quelles sont vos réactions?

Gerry Adams : Je m’en félicite grandement. Je pense que cela marque une étape significative, ils ont détruit des armes, chose qui a été vérifiée par un comité international de vérification, qui a dressé une liste et qui a suivi tout le processus. C’est bien, je pense que cela doit être accueilli favorablement par tout un chacun, et en particulier j’imagine que certains dans l’Etat espagnol doivent être satisfaits, et j’aimerais voir le gouvernement espagnol répondre à cela d’une façon positive.

Avez-vous des communications avec les gens dans la région?

Gerry Adams : Oui, j’ai pu parler à des gens avec qui je travaille très étroitement, avec des éléments de la direction basque qui examinent notre processus depuis l’époque qui précède l’accord du venredi saint [accord de Stormont de 1998], où Sinn Féin était en train de développer une stratégie de paix, qui fut utilisée pour que le modèle irlandais soit adopté ailleurs. Ils ont donc adopté leur version des principes Mitchell [qui stipulent le désarmement unilatéral des forces insurgées, NdT], puis ont déclaré la cessation de leurs activités, et les voici venus à une nouvelle étape sur cette route. Ceci exige, surtout quand vous voyez ce qui se passe en Ukraine, ceci exige de recevoir une réponse positive du gouvernement espagnol.

Il y a 600 prisonniers, une politique de dispersion des prisonniers basques qui est vécue très difficilement par leurs familles. Je sais aussi qu’il y a une comunauté de victimes là-bas, qui est très forte, et il est justifié de s’atteler à ces problèmes d’héritage historique, comme dans notre situation à nous. Mais une mauvaise paix, cela n’existe pas, et voici un très bon pas dans la construction de ce processus. Je pense aussi que le fait de ne pas se parler… quelle est la clé qui a pu fermer le processus ici? Le fait de se parler! Même si ce parler était un hurler dans les débuts et même si nous avons des préoccupations en ce qui concerne le processus ici, c’est toujours beaucoup mieux que ce qu’il y avait ici autrefois… mais j’aime à croire que le gouvernement espagnol, malgré les difficultés, acceptera les pourparlers en tant que voie vers l’avant.

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Eamonn McCann : Soweto vs Bogside

Article paru dans le Irish Times du 12 décembre 2013 au sujet de l’exportation du « modèle irlandais » de pacification.

Sous le débat visant à savoir si Gerry Adams peut être à juste titre considéré comme un mini-Mandela, gît l’idée que les conflits en Afrique du Sud et en Irlande du Nord ont été, sinon identiques, du moins suffisamment semblables pour qu’on puisse tirer des parallèles au sujet de la façon dont ils ont été résolus, si tant est qu’ils l’ont été. Et en effet, on fait coutumièrement l’article du processus de paix dans le Nord, lequel aurait fourni l’exemple-type de la résolution des conflits dans le monde. En mai dernier, des délégués de l’organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), qui compte 57 membres, se sont réunis au château de Dublin pour examiner le processus de paix en Irlande « en tant que cas d’école ayant une pertinence possible pour la résolution des conflits ailleurs dans le monde ».

Le Tánaiste [premier ministre du Free State] et Eamon Gilmore, ministre des affaires étrangères, ont expliqué lors de cette conférence que “l’exportation des leçons apprises en Irlande du Nord a été un des thèmes essentiels de la présidence irlandaise [de l’OSCE] cette année. Gilmore n’a donné aucun exemple précis aux délégués de leçons appliquées avec succès à d’autres régions troublées, bien que des délégations du Nord [de l’Irlande] roulent leur bosse tout autour du monde depuis des années, pour partager leurs sagaces secrets, glanés dans le cours de leur lutte pour la paix en Irlande. En janvier 2009, Gerry Kelly, leader de Sinn Féin [provisoire] et Jonathan Powell, qui fut le proche associé de Tony Blair dans la préparation de la guerre en Irak, sont allés au Sud des Philippines pour des pourparlers avec le Front de Libération Islamique Moro, qui mène une lutte pour l’indépendance depuis plus de trente ans.

De leur côté, Martin McGuinness, en compagnie de Chris McCabe, ancien responsable du ministère à l’Irlande du Nord, et de Paul Murphy, ancien secrétaire d’Etat à l’Irlande du Nord, sont allés faire les intermédiaires entre les Tigres Tamouls et le gouvernement du Sri Lanka. Sans compter tous les vétérans du Nord qui sont allés donner leurs conseils en Thaïlande, au Pays Basque et aux Palestiniens.

Quelques mois après la conférence de l’OSCE, l’exportation des experts a continué. Jeffrey Donaldson du DUP et Denis Haughey du SDLP sont allés à Kaboul pour assister le Haut Conseil Afghan pour la Paix, afin de promouvoir un accommodement entre les factions en guerre de ce pays. A son retour à Belfast, Donaldson a déclaré que cette visite était un « succès considérable… Nous avons reçu des réponses très positives et nous avons été invités à revenir ». il n’y a pas de raison de douter de la sincérité de la croyance de ces péripatéticiens des processus de paix, qui croient avoir quelque chose de valable à proposer. Cependant, il est difficile de discerner où et quand leurs attentions ont bien pu produire une effet pratique significatif vers la paix. Car le conflit dans le Nord ne se conforme pas aux autres conflits, sauf dans le sens le plus large et le plus vague. Nous allons le voir avec l’Afrique du Sud.

Le niveau d’oppression subi par la majorité noire en Afrique du Sud était d’un tout autre ordre que celui subi par les catholiques dans le Nord. C’est insulter les sud-africains noirs que de sous-entendre que l’expérience de Soweto ressemble à celle du Bogside. Qui plus est, l’Afrique du Sud est un grand pays disposant d’énormes ressources naturelles et d’une grande importance stratégique : plis de 50 millions d’habitants, des réserves de pétrole, d’or, de diamants, d’uranium, de charbon, de fer, de cuivre, de bauxite, d’argent, de céréales et de noix de cacao; c’est un pays crucial en ce qui concerne le déploiement des puissances maritimes dans l’océan indien et l’atlantique sud. Tous les grandes puissances ont eu un intérêt dans la résolution du conflit sud-africain.

A l’opposé, aucune puissance majeure n’avait un intérêt pressant dans la façon don’t les Troubles allaient être clôturés dans le Nord. Les Etats-Unis s’y sont impliqués et s’ils ont adopté une attitude libérale, c’est précisément par qu’ils n’avaient pas d’intérêt vital dans ce conflit. Les dirigeants US ont sans doute cherché à s’offrir une succès en politique étrangère en vue de leur électorat, mais ils n’ont pas ressenti le besoin de s’assurer une part du gâteau de la richesse du Nord.

L’expérience du Nord [dans le cadre de sa pacification, NdT] n’est pas exportable ailleurs pour une autre raison : ses principes de fond sont fuyants et n’ont pas été définis. Le problème en Afrique du Sud était le règne de la minorité blanche. La solution était celui de la majorité noire. Le processus de transition a été fracturé. Nous pouvons douter de son réel accomplissement. Mais aucune des parties prenantes ne doutait de la direction que les choses devaient prendre. Dans le Nord au contraire, la question de la nature du conflit n’a jamais été traitée dans le cours des négociations. Aucun point fondamental n’a été soulevé.

Ce qui fait que le marchandage a pu être fait de façon, comparativement, très facile, mais qu’il est impossible à répliquer ailleurs. Il nous plaît de nous imaginer comme des êtres exemplaires aux yeux du monde entier et de nous considérer comme pertinents face aux grandes questions de l’époque, en essayant de nous demander qui est Mandela et qui est de Klerk. Illusions de grandeur.

Source : ici

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26 comtés – Destruction au bulldozer d’un très ancien château

Source : Independent.ie, 1er mars 2014

castlePour les riverains, la destruction du château de Coolbanagher, datant d’il y a 800 ans, suite à des dommages engendrés par un orage, est une véritable “honte”. Le château, situé dans les environs de Portlaoise a été mis à terre sur l’ordre du conseil du comté de Laois, après que son mur sur le versant Sud eut été endommagé lors des récents épisodes orageux. Ce château, qui appartient à une personne privée, avait été construit au 13è ou au début du 14è siècle et faisait partie de la ligne de défense anglo-normande.

Il avait été enregistré en tant que monument historique sous l’égide de la loi 1930-2004 sur les monuments nationaux. Il apparaît que le bâtiment a été détruit après que les propriétaires eurent contacté par deux fois, le 17 février et le 21 février, le ministère des arts, de l’héritage et des zones de langue irlandaise, pour lui faire part de leur préoccupation au sujet de certains problèmes sanitaires et sécuritaires.

Par la suite, le ministère s’en remit au conseil du comté de Laois pour les travaux à effectuer. Un représentant du ministère explique ce qui suit : “En considération des préoccupations pressantes exprimées par les propriétaires, le ministère, sur le fondement de l’urgence et de la nécessité, a accordé la démolition des parties de la structure du château qui avaient été identifiées comme strictement nécessaires et a donné ses instructions spécifiques au conseil du comté de Laois”.

castle2Il a expliqué que l’accord donné à la démolition du château avait été donné “sous l’égide de la législation sur les bâtiments dangereux et sur l’avis d’un ingénieur qualifié, étant donné qu’une telle chose était urgemment nécessaire pour protéger la sécurité du public”. Le porte-parole du ministère a ajouté que “le travail avait été fait dans le cadre de l’accord conclu avec les propriétaires le 21 février.” Toutefois, Sean Murray, du groupe archéologique du comté de Laois a exprimé un autre avis : “C’est une honte. Ce monument et beaucoup d’autres dans le pays ont besoin au contraire d’un soin vigilant et de considération.”

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