Interview de Ruairi O Bradaigh (1972)

Ruairi O Bradaigh est un dirigeant historique du mouvement républicain irlandais et un véritable symbole, car il a incarné l’opposition à l’opportunisme de Gerry Adams et compagnie. Voici une interview de 1972, pic du conflit, par Yves Hardy.

M. Ruairi O’Bradaigh, vous êtes le président de Sinn Féin Provisoire. A ce titre, pouvez-vous me dire les raisons profondes du cessez-le-feu que vous avez décrété unilatéralement pendant trois jours (du samedi 11 mars au lundi 13 mars 1972). Est-ce, comme le dit la presse irlandaise, un moyen qui a le triple avantage de procurer un répit, de se faire reconnaître politiquement, et d’appeler en réponse des initiatives de paix britanniques ?

Pour ce qui est des raisons de fond, disons que cette initiative vise à nous rapprocher de la paix en démontrant qu’effectivement une paix est possible si elle est basée sur des conditions réalistes. Cela veut dire que le gouvernement britannique, s’il veut arriver à la paix, doit faire face à la situation et mettre un terme au régime colonial que subit notre pays. Et il faut dire que jusqu’à présent le gouvernement britannique a plutôt joué avec le problème que tenté d’extirper sérieusement les racines du mal.

Le peuple vietnamien n’a accepté de négocier qu’après d’importants succès remportés dans sa lutte. Vous parlez aussi de négociations avec le gouvernement britannique, mais on a l’impression que cette volonté d’apaisement reflète les difficultés traversées par le mouvement républicain irlandais. Est-ce vrai ?

Non. Cet appel à un cessez-le-feu n’est pas un signe de faiblesse. Nous l’avons proclamé à partir d’une position de force. Il n’est que de considérer les 37 opérations militaires que nous avons menées seuls la semaine dernière. Nous avons le soutien massif de la population. L’internement a échoué, échoué misérablement. La dernière proposition de paix a été faite il y a six mois et a été rejetée. Celle-ci est accompagnée d’une trêve de 72 heures pour appuyer l’offre de paix et pour attirer l’attention de l’opinion mondiale sur nous. Allons nous continuer encore pour six mois ? Sept mois se sont écoulés depuis le début de l’internement et pendant ce temps-là deux cents personnes ont trouvé la mort. Combien de victimes innocentes le conflit doit-il faire encore ? C’est maintenant au gouvernement anglais de répondre à ces questions.

L’autre branche de l’IRA., les Officiels, ne s’est pas senti tenue de suivre vos initiatives. Et, d’une manière plus générale, elle est très critique à votre endroit. Elle dit que le rassemblement des Provisoires n’est basé que sur un accord militaire entre ses membres, bref qu’il n’y a pas d’unité politique parmi les Provisoires. Qu’en pensez-vous ?

Les Officiels passent le meilleur de leur temps à nous attaquer, plutôt qu’à attaquer notre ennemi commun. Autrement dit, ils se comportent comme un groupe de division, tandis que de notre côté, nous concentrons nos coups sur l’impérialisme britannique. Lors de notre dernier congrès, en octobre 1971, notre plate-forme politique a été adoptée par une assistance enthousiaste. Ce fut un grand succès dont ont pu être témoins les journalistes présents. Notre politique économique est résumée dans une brochure publiée à la fin de l’année dernière :« Eire Nua », c’est-à-dire « Irlande Nouvelle ». C’est déjà plus que les Officiels n’ont fait.

Vous dites souvent dans vos publications, votre mensuel « An Phoblacht » en particulier, que votre objectif essentiel est de chasser l’armée britannique hors d’Irlande. Pensez-vous que si vous réussissez dans cette entreprise les problèmes du peuple irlandais seront résolus pour autant?

Naturellement non. Ce serait simpliste de dire cela. C’est une question de priorités. Nous croyons que la présence anglaise doit disparaître de l’Irlande avant tout. Nous pensons que cette épine doit être ôtée du corps politique irlandais avant que les Irlandais puissent se réconcilier entre eux. Mais nous disons dès maintenant que nous voulons établir une forme de gouvernement originale avec quatre assemblées régionales reliées à un centre d’où émanerait l’autorité, et des organes assurant la plus grande participation possible du peuple à la prise des décisions. Cela nous conduira à une république démocratique socialiste, basée sur la proclamation de 1916.

Le sort du peuple sera aussi considérablement amélioré par les nationalisations que nous ferons ; celles des industries-clefs, des secteurs de la banque et des assurances, des mines, des industries de pêche, des réseaux commerciaux de distribution… Nous avons un programme politique, économique et social détaillé ; si nous sommes en position d’être capables d’imposer l’évacuation finale des troupes anglaises, et si nous sommes perçus comme tels par la population, il y a lieu de penser que nous serons crus lorsque nous proposerons aux gens l’unification et que nous leur demanderons de se joindre à nous pour construire une Irlande nouvelle. Nous voulons apparaître comme la force dominante d’Irlande. Nous voulons avoir le soutien de la population, nous appuyer sur elle pour faire avancer notre politique.

Je vous ai posé cette question parce qu’en France votre lutte est souvent rapprochée de celle que menait le peuple algérien contre l’armée de colonisation française. Et en faisant cette comparaison, on ne peut s’empêcher de penser que la lutte du peuple algérien sous la direction du F.L.N., si elle a réussi dans sa tâche de libération nationale, a aussi installé Boumediene au pouvoir. Boumediene n’a pas résolu les problèmes essentiels du peuple algérien, et vous menez une lutte de même nature que le F.L.N. Alors, je m’interroge et je vous interroge par la même occasion.

Je ne connais pas les positions idéologiques exactes de Boumediene. Aussi j’ai du mal à répondre à votre question. Il me semble que je ne peux pas suivre votre comparaison ou seulement de manière très générale. Mais donnez-moi des précisions sur Boumediene et dites-moi où vous voulez en venir?

Et bien, pour être clair, je dirais que Boumediene, en tant que représentant de la bourgeoisie nationale algérienne, a pris appui sur la lutte du peuple algérien afin de s’emparer des leviers de commande abandonnés par les colonisateurs français. Autrement dit, le départ de l’armée française n’a pas changé réellement la situation. Le peuple algérien a simplement vu ses exploiteurs changer de nationalité. Vous comprenez ce que je veux dire ?

Oui, mais il est facile de théoriser. La révolution irlandaise n’est pas sortie d’un livre d’histoire. Elle est issue de la réalité du peuple. Elle a démarré sous la forme d’une révolte organique, comme une plante sort de terre. L’IRA provisoire a eu le mérite de reconnaître cette révolte, de l’alimenter, et de comprendre ce qu’il y avait en jeu dans cette affaire d’Irlande, de comprendre que la marée pouvait provoquer la crue qui conduit au succès.

On aurait pu dire que la situation n’était pas mûre, attendre que les contradictions s’aiguisent. Cela n’est pas notre attitude, car nous pensons qu’il n’y a pas de situation idéale. Vous prenez la situation telle qu’elle est, vous la transformez du mieux que vous pouvez et vous avancez. Voilà ce qui s’est passé pour nous en Irlande. Si vous ignorez les sentiments du peuple, si vous ignorez son état d’esprit, vous allez à l’échec, aussi parfaite que soit votre position théorique.

Oui, je voulais dire qu’on pouvait avancer dans beaucoup de directions différentes. Dans votre programme politique, vous dites avancer vers une république socialiste. Que faites-vous pour cela ?

En engageant la plus grande partie possible de la population dans la lutte, en l’organisant, en lui donnant une direction, et en lui montrant la politique hypocrite du gouvernement de Dublin. A présent, la population nous écoute comme jamais elle ne nous avait écoutés depuis cinquante ans. Et les choses se transforment au fur et à mesure. Ce qui se produit actuellement, c’est que les vieilles structures se dissolvent. C’est bon signe pour nous qui voulons construire les nouvelles structures par opposition aux anciennes. Pour nous cela est l’essence de la révolution.

Nous ne sommes pas réformistes, dans le sens où nous ne cherchons pas à rentrer dans l’actuel parlement fantoche. Comme je vous l’ai déjà dit, nous essayons de construire une structure de remplacement à partir d’assemblées régionales, supports de ce nouveau gouvernement irlandais que nous voulons ériger et qui réalisera notre programme économique et social.

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