Les débuts du Free State

La Proclamation, qui est le manifeste des rebelles de 1916, affirme : « La République garantit la liberté civile et religieuse, des droits égaux et l’égalité des chances pour tous ses citoyens et déclare être résolue à rechercher le bonheur et la prospérité de la nation entière et de toutes ses composantes, avec une égale sollicitude pour tous les enfants de la nation, oublieuse des différences soigneusement entretenues par un gouvernement étranger qui a séparé dans le passé une minorité de la majorité. »

Ces nobles aspirations vont devenir presque une parole d’Evangile pour les républicains irlandais, et six ans plus tard, à la fin de la Guerre d’Indépendance en 1922, une section de ce mouvement eut l’opportunité d’appliquer ces idéaux. « L’Etat Libre d’Irlande » ne fut que l’ombre de l’interprétation même la plus minimale de ce document. Les libertés civiles étaient presque inexistantes, les citoyens n’étaient pas égaux, les femmes devenant des citoyens de deuxième classe et les pauvres plongés plus avant dans la déréliction.

L’histoire des débuts de l’Etat Libre d’Irlande [« Irish Free State »] est celle d’un régime ténébreux et autoritaire fondé sur la répression, la discrimination et la censure. Dans cette période, l’élite de l’Irlande nationaliste regagna le contrôle sur la société qui avait chancelé pendant des années au bord de la révolution. Les attitudes politiques profondément autoritaires étaient renforcées par un moralisme catholique sévère qui étouffait le culture ne tolérait aucun débat politique ni opposition de quelque genre que ce soit. Vers 1937, l’Etat Libre d’Irlande avait créé une société qui avait trahi les idéaux qui s’étaient exprimés deux décennies auparavant.

La guerre d’indépendance et la révolution

Quelques années après la rébellion de 1916, le mouvement républicain irlandais, qui était un groupe relativement marginal, devint une des forces politiques clé de l’Irlande du début du 20è siècle. En 1917, lorsque l’Armée britannique se trouva en déficit de combattants dans la Première Guerre mondiale, elle menaça d’introduire la conscription en Irlande. Une telle chose était extrêmement impopulaire et le mouvement républicain grandit à toute vitesse, lui qui s’était opposé franchement et violemment à la Première Guerre mondiale dès son déclenchement en 1914.

Le mouvement monta en puissance pas à pas et en 1919, une guerre d’indépendance tous azimuts commença. Lors des deux années qui suivirent, la base du pouvoir britannique en Irlande s’effondra, et les groupes qui étaient étouffés dans la société, en particulier les femmes et les ouvriers, commencèrent à affirmer leur pouvoir. Dans la décennie qui précédait l’indépendance, les femmes avaient fait de grands pas dans leur lutte pour l’égalité. Après des années de lutte, jonchées d’obstacles, les femmes firent leur entrée dans la politique, dont le plus grand symbole est la républicaine socialiste Constance Markievicz, première femme à être élue à la chambre des Communes lors de l’élection de 1918. Son rôle militaire pendant la rébellion de 1916 aurait été impensable au siècle précédent. L’émergence de l’activité des femmes se reflétait dans les rangs du mouvement républicain, avec la naissance d’organisations de femmes comme Cumann na mBan [« comité des femmes »] et Inghinidhe na hÉireann [« filles d’Irlande »].

Cumann na mBan

Bien que non féministe, à aucun sens du terme, la seule existence de cette organisation montrait l’existence d’un changement par rapport à la période de radicalisme antérieure, dans les années 1880, pendant laquelle les femmes avaient lutte pour que soit reconnue leur participation dans la Guerre Agraire du 1879-1882. La Ligue Agraire des Femmes était moquée par presque tous les secteurs de la société et ne reçut qu’une reconnaissance limitée lorsque la Ligue Agraire elle-même fut interdite. Bien que la libération des femmes n’en  fût qu’à son commencement, le changement semblait imminent. Cette ambiance se reflétait dans le programme démocratique de la Première Assemblée [First Dáil] en 1919 et la constitution de 1922, qui établissait l’égalité des sexes.

L’autre groupe sociale qui émergea fut le mouvement ouvrier organisé. Bien que battu à plate couture lors du Lock-out de Dublin en 1913, le mouvement syndical en 1919 s’était réorganisé et était extrêmement puissante. A côté de l’activité de l’IRA, le mouvement ouvrier organisé a joué un rôle éminent lors de la Guerre d’Indépendance. En plus des nombreuses grèves générales, dont une en soutien aux grévistes de la faim de l’IRA en 1920, il y eut 233 autres grèves cette même année et même la mise sur pied d’un bref soviet ouvrier à Limerick en 1919. Le mouvement ouvrier a aussi joué un rôle crucial dans la conduite de la guerre elle-même, lorsque les syndicats de transports refusèrent de transporter des fournitures militaires ou des troupes militaires britanniques.

La naissance du Free State

Après des années de conflit, de grèves et d’assassinats, une trêve temporaire fut appelée en 1921 entre l’IRA et le gouvernement britannique. Elle fut suivie de négociations qui débouchèrent sur la fameux traité anglo-irlandais. Il ne correspondait clairement pas aux objectifs du mouvement républicain. Les Six Comtés qui forment l’Irlande du Nord d’aujourd’hui allaient rester dans le Royaume-Uni et l’Irlande n’allait pas devenir une République mais un « Etat libre » à l’intérieur de l’Empire britannique. Lorsque le document fut débattu un Irlande, il y eut une grande division. Le Dáil [l’Assemblée irlandaise] se prononça pour le traité à une courte majorité, à 56 voix contre 48.

Les espoirs d’après l’indépendance

Après l’indépendance, les femmes et les ouvriers entretenaient l’espoir que la société qui allait être forgée protègerait leur pouvoir nouvellement acquis, mais les décennies qui suivirent virent ces groupes être brutalement réprimés par le nouveau gouvernement irlandais. La nouvelle élite politique irlandaise fit tourner en arrière les aiguilles de l’Histoire en imposa le statu quo qui existait en Irlande des décennies avant la guerre d’indépendance.

Mais les premiers à découvrir la nature autoritaire du nouvel Etat furent les anciens camarades des nouveaux gouvernants, ceux qui s’opposaient au traité. Quelques mois après l’indépendance, une guerre civile se déclencha entre les pro-traités et les anti-traités, lesquels furent combattus par le gouvernement avec la dernière férocité. La guerre civile, qui est souvent considérée comme une simple lutte intestine dans le mouvement républicain, a eu pourtant des ramifications immenses dans la société au sens large. Et c’est dans le creuset de ce conflit brutal que se forgèrent les attitudes qui allaient caractériser la nouvelle élite dominant l’Etat Libre d’Irlande.

Vers la guerre civile

Dès que le Dáil  eut ratifié le traité, le président Eamon de Valera démissionna et quitta l’assemblée, en disant : « Je ne vais pas participer à l’établissement en Irlande d’un nouveau gouvernement pour l’Angleterre ». Il fut bientôt rejoint par d’autres députés républicains opposés au traité comme Harry Boland, Constance Markievicz et Cathal Brugha. En leur absence, les républicains pro-traité établirent un gouvernement. Parmi eux, les personnages-clés avaient pour noms W.T. Cosgrave, Kevin O Higgins, Richard Mulcahy, Arthur Griffith and Michael Collins.

Le premier grand problème du nouveau gouvernement était de faire face aux opposants au traité. Ces opposants, bien que minoritaires, avaient une majorité significative dans l’armée, l’IRA. Quand des membres importants de l’IRA opposés au traité convoquèrent une convention le 26 mars 1922, malgré une interdiction gouvernementale, 52 brigades sur 73 y participèrent et rejetèrent le traité, proclamant que le parlement avait trahi l’idéal républicain en ratifiant le traité. Pendant les mois qui suivirent, l’Etat Libre réagit en créant sa propre armée, l’armée nationale, afin de briser sa dépendance envers une organisation qu’il ne pouvait plus contrôler et qui ne le soutenait pas.

Au mois de juin, une élection fut tenue : les anti-traités reçurent 21% du vote, les pro-traités 40%. Ces derniers interprétèrent l’élection comme un mandat pour gouverner, mais les opposants au traité ne vacillèrent point. Liam Mellows, un opposant au traité, remarqua que cette élection n’exprimait pas la volonté du peuple [«will of the people»], mais sa propre peur [«fear of the people»], faisant référence au chantage des Britanniques qui avaient menacé de déclencher une guerre terrible si le traité était rejeté.

Comprendre la nature de ce conflit est une clé pour comprendre la nature de l’autoritarisme en Irlande après l’indépendance.

La guerre civile

Très vite, il est apparu que les forces pro-traité allaient l’emporter. La seule base d’unité de l’IRA anti-traité était l’opposition au traité. On ne peut pas identifier d’autres objectifs communs puisque cette alliance regroupait des républicains de gauche comme de droite. Ce manque d’unité gênait leur capacité d’action. Si les pro-traités étaient également très divers politiquement, ils avaient comme base d’unité le fait non négligeable de se prétendre les exécutants du mandat venu de l’élection de 1922. En quelques semaines, les forces de l’IRA subirent une défaite décisive à Dublin et la ville de Cork leur fut arrachée le 10 août 1922. Vers le mois d’août, la menace de l’IRA (anti-traité) était endiguée puisque toutes les villes qu’elle tenait avaient été reprises.

Ce 10 août, Liam Lynch, chef d’état major de l’IRA, donna l’ordre de passer à la guérilla. Quelques jours plus tard, Michael Collins, dirigeant du gouvernement de l’Etat libre et général de l’armée nationale, fut tué dans une embuscade tendue à l’ouest du comté de Cork, à Béal na mBláth, le 22 août 1922.

Sa mort démasqua et déchaîna l’autoritarisme qui était latent dans le gouvernement de l’Etat Libre. Au lieu de chercher à calmer le jeu, alors qu’ils étaient clairement en train de gagner, les politiciens du Free State exigeaient l’anéantissement absolu de l’IRA. Après la mort de Collins, l’armée nationale du Free State fit preuve d’une brutalité terrifiante qui violait beaucoup d’articles de la Convention de La Haye de 1907, l’équivalent à l’époque des Conventions de Genève. Loin de garantir les libertés civiles pour le peuple d’Irlande, ils s’engagèrent dans une campagne de répression brutale. Dans leur base à l’hôtel Oriel de Dublin, les Free Staters établirent un ministère de l’investigation criminelle où des anciens membres de l’IRA ourdissaient tortures et assassinats contre les républicains anti-traité.

Après l’assassinat de Collins, ils tuèrent quatre républicains à Dublin et dissimulèrent leurs dépouilles, et dans le cours de la guerre 21 républicains furent ainsi tués par ces services spéciaux dans la seule ville de Dublin. Il ne s’agissait pas de quelques personnes ayant perdu leur sang froid, mais d’une force composée 250 agents opérant à Dublin. Dans la seconde moitié de 1922, l’armé nationale fit des incursions navales dans la province du Munster (Sud) où l’IRA restait forte. Les prisonniers pris étaient souvent exécutés. Ce n’était pas le fait de soldats isolés et endurcis par la guerre, loin de là. Le 18 septembre 1922, un rapport sur l’exécution des prisonniers parvint au gouvernement, mais rien ne fut fait, à part la décision de Richard Mulcahy qui acceptait de changer d’unités les soldats réticents.

Mais le gouvernement parla par la voix de Patrick Hogan, ministre de l’agriculture qui expliquait que « l’armée nationale avait trop tendance à prendre des prisonniers. »
Le gouvernement passa ensuite une loi qui légalisait ces exécutions. Le 28 septembre 1922, les membres du Dáil votèrent une loi qui abolissait les jurys dans les tribunaux jugeant nombre de crimes, et autorisait les juridictions militaires à prononcer des condamnations à mort contre les civils qui étaient pris avec des armes. Le 3 octobre, le gouvernement offrit une amnistie qui dura deux semaines, mais qui fut suivie d’une orgie répressive où des douzaines de personnes furent exécutées.

Erskine Childers

Le 10 novembre, Erskine Childers, qui avait signé le traité qui mais qui s’opposait à certaines de ses applications, fut arrêté, jugé et exécuté pour possession d’une arme à feu, une arme ornementale que Michael Collins lui avait offerte comme cadeau de mariage. Le pire était encore à venir. L’IRA répondait du tac au tac et Liam Lynch ordonna que tout député qui avait voté pour cette loi répressive, nommées « loi assassine », soit exécuté à vue. Deux jours plus tard, deux députés, Sean Hales et Padraig O Máille, furent tués par balles. Hales mourut de ses blessures.

En réponse, le gouvernement exécuta quatre dirigeants républicains détenus dans la prison de Mountjoy à Dublin : Liam Mellows, Joe McKelvey, Rory O’Connor et Dick Barrett. A ce propos, W.T. Cosgrave expliquait qu’il fallait « terroriser les terroristes ». En effet, comment expliquer autrement le meurtre de ces hommes qui n’étaient pas impliqués dans les actions, vu qu’ils étaient en prison depuis les premières semaines de la guerre? On a prétendu que les temps étaient critiques et imposaient ces mesures désespérées, mais même les contemporains considéraient ces mesures comme injustifiables. Thomas Johnson, dirigeant du Labour Party qui était resté neutre pendant la guerre civile, décrivait ainsi l’énormité des événements.

« Le meurtre est une insanité, mais ces meurtres-là sont des insanités de la pire espèce, sanglante et monstrueuse. Ces quatre hommes à Mountjoy étaient à votre charge depuis cinq mois, (…) le gouvernement de ce pays, le gouvernement du  Saorstát Eireann [Etat Libre] annonce avec apparemment une certaine fierté, qu’ils ont séparé quatre hommes, qui étaient à leur charge en tant que prisonniers, et les ont exécutés en représailles du récent assassinat. (…) Je me demande si l’un quelconque des membres du gouvernement, au nom de l’honneur de l’Irlande, ou de la bonne renommée de l’Etat, ou de la sûreté de l’Etat, élèvera la voix contre cet acte inqualifiable ».

En mars 1923, alors que le Free State était au seuil de la victoire, les Free Staters perpétrèrent une série d’atrocités d’une ampleur sans précédent, en réaction aux assassinats commis par les anti-traités et aux attaques contre la propriété. A Cahirciveen, à Killarney et à Countess Bridge dans le Kerry, d’horribles massacres de prisonniers de l’IRA eurent lieu. La plus fameuse atrocité eut lieu à Ballyseedy, dans le Kerry : l’Armée Nationale ligota les uns aux autres 9 prisonniers de l’IRA sur un pont et fit exploser une mine posée au milieu d’eux, qui les tua tous, sauf un, Stephen Fuller, qui put témoigner par la suite.

Une brutalité excusable?

Lorsque la guerre civile approchait de sa fin au début de l’année 1923, il était clair que l’Etat Libre d’Irlande avait jeté au rebut les objectifs de la proclamation de 1916, ou même de plus timides aspirations. On prétendait que des circonstances exceptionnelles appelaient des mesures exceptionnelles, toutefois il est malaisé de saisir en quoi ces mesures pouvaient être justifiées ou excusées. A supposer qu’elles le fussent, on a du mal à voir en quoi l’IRA menaçait l’Etat dans la période qui suivit la mort de Michael Collins – période de persécution maximale – pour justifier de si brutales extrémités.

Les forces anti-traité avaient toujours été grièvement désunies et mal équipées, sans stratégie reconnaissable qui plus est. Un événement souligna ces tensions au tout début de la guerre civile : L’IRA occupait le bâtiment des Four Courts à Dublin mais était à ce point désunie que lorsque Liam Lynch, son chef d’état major, voulut y pénétrer le 19 juin 1922, on lui barra l’accès. Bien que Lynch ait pu finalement rabibocher tout le monde dans cette base dublinoise, la seule mention de ce fait indique le degré de désunion qui existait dans l’IRA au moment du déclenchement de la guerre civile.

Leur désunion les empêcha dans les mois qui suivirent de profiter de leur force numérique. A cela s’ajoute le fait que plusieurs leaders-clé du mouvement anti-traité, comme Rory O Connor, Liam Mellows, Joe McKelvey, Cathal Brugha et Paddy O Brien, furent capturés ou tués dès les premiers jours du conflit. Sur le plan de la stratégie, le mouvement était réactionnaire. Leur seule véritable initiative fut l’occupation du bâtiment des Four Courts au printemps 1922, à la suite de quoi il ne s’agit plus que de réagir aux activités des Free Staters. Le déclenchement de la guerre fut l’assaut donné par le Free State aux occupants des Four Courts, ils ne passèrent à la guérilla qu’après avoir perdu toutes les villes qu’ils tenaient, et fort logiquement, ils répondirent par la terreur à la terreur d’Etat.

Dans ce contexte, c’est le Free State qui dictait le rythme et la conduite de la guerre. Le terrorisme d’Etat mettait l’IRA dans la plus fâcheuse des postures en la forçant à répondre de la même façon. On peut le voir dans l’ordre donné par Liam Lynch de tirer à vue sur tout député ayant voté « la loi assassine », ou dans la féroce brutalité du meurtre par l’IRA du vieux père de Kevin O Higgins le 10 février 1923, en réponse à l’exécution de 33 prisonniers au mois de janvier.

Il semble que c’est cette répression et cette brutalité qui a maintenu la cohésion de ce mouvement factieux et désuni, et rassemblé des hommes aussi différents que le communiste Peadar O Donnell et le catholique conservateur Liam Lynch.

Si le Free State avait mené la guerre de façon moins autoritaire, il aurait pu saper l’IRA à sa base. A part des brèves amnisties fin 1922 et début 1923, qui étaient faites pour la galerie plus que pour finir la guerre, les Free Staters combattaient d’une façon telle que les anti-traité était acculés. Cette brutalité joua en faveur de militaristes comme Liam Lynch qui s’acharnait à continuer le combat alors que son camp était complètement anéanti.

Pourquoi le Free State a-t-il choisi cette stratégie?

Bien que la majorité des gens ne voulait pas de guerre civile, la façon dont le nouvel Etat menait la guerre aurait dû être un avertissement. Thomas Johnson, protestant contre l’exécution de Mellows, Barret, O Connor et McKelvey en décembre 1922, dit : « Je suis presque forcé de dire que vous avez tué le nouvel Etat à sa naissance », mais il faisait erreur, ils n’avaient pas tué l’Etat, bien au contraire.

Les Free Staters savaient à quel point les forces anti-traité étaient faibles, et d’ailleurs Diarmuid O Hegarty , le secrétaire du Free State dit plus tard : « Le gouvernement était satisfait de savoir que ces forces portaient en leur sein des éléments de discorde qui avec le temps produiraient leur œuvre désintégratrice ». Cependant, les Free Staters écrasèrent impitoyablement les républicains, et ils savaient très bien ce qu’ils faisaient. Les dix années qui suivirent prouvèrent qu’ils avaient réussi, pendant la guerre civile, à jeter les bases d’un Etat profondément autoritaire, qu’ils utiliseraient pour briser toute opposition, quelle que soit sa nature.

En ce sens, leur conduite de la guerre n’augurait rien de bon pour l’avenir. Loin de ne concerner que les républicains anti-traité, cela aurait dû alarmer la société au sens large. Pendant les dix années qui suivirent, les Free Staters furent tout aussi autoritaires en ce qui concerne l’imposition de leurs points de vue sociaux. Loin de créer une société stable, ils condamnèrent largement plus de la moitié de la société à une existence opprimée.

Le Free State au pouvoir

Au début de l’année 1923, la victoire était inévitable et les forces pro-traité commencèrent à envisager l’avenir. Depuis décembre 1922, la formation d’un nouveau parti avait été discutée et en avril 1923 fut fondé Cumann na nGaedheal. Ce nouveau parti était censé dépasser la politique issue de la guerre d’indépendance, correspondre à tous les secteurs de la société y compris ceux qui s’étaient opposés à l’indépendance. En théorie, l’idée était plaisante, mais en réalité il s’agissait d’un point de ralliement de l’élite conservatrice de la société irlandaise, qui s’était divisée en loyalistes et nationalistes, division désormais caduque.

Unis au sein de Cumann na nGaedheal, ils projetèrent de rétablir leur autorité après des décennies de radicalisme social. Ils firent passer quantité de réformes autoritaires excluant nombre de groupes sociaux. Au mois de mai 1923, l’IRA accepta sa défaite et le chef d’état major Frank Aiken ordonna de cacher les armes (Liam Lynch avait été tué en avril). Le rythme des exécutions et des tortures cessèrent progressivement dans les mois qui suivirent, à l’exception de l’exécution de Noël Lemass à l’été 1923. Assis confortablement sur leur pouvoir, ayant anéanti et terrorisé l’opposition, ils organisèrent des élections en août 1923.

Cumann na nGaedhael réussit médiocrement. Etant donné que beaucoup de candidats républicains anti-traité étaient en cavale ou en prison, ou comme Eamon de Valera arrêté lors de sa campagne électorale, les 39% de voix pour Cumann na nGaedhael sont un mauvais résultat. N’ayant point de majorité, la seule chose qui leur permit de gouverner fut l’abstentionnisme des députés anti-traité, qui considéraient ce parlement comme illégitime.

Cumann na nGaedheal au gouvernement

Bien que son président fût W.T. Cosgrave, ce gouvernement était de plus en plus dans l’orbite d’une faction extrêmement conservatrice centrée autour de Kevin O Higgins, auteur de ce mot fameux au sujet de Cumann na nGaedheal : « les révolutionnaires les plus conservateurs d’esprit qui aient jamais mené à bien une révolution ». Si d’aventure il restait quelqu’un pour espérer que ce gouvernement allait réaliser les idéaux de 1916, « rechercher le bonheur et la prospérité de la nation entière et de toutes ses composantes », il aurait vite déchanté. L’autoritarisme qui régissait la politique à l’époque de la guerre civile allait désormais se tourner sur la société au sens large.

La manifestation pour Mary McSwiney

Leur volonté d’employer les méthodes autoritaires sur la population civile s’est déployée dès novembre 1922. Lorsque Mary McSwiney, militante anti-traité, fut internée, un outrage public s’ensuivit. Âgée de 50 ans, elle était l’une des militantes républicaines les plus connues et venait de la même famille que Terence McSwiney, l’ancien maire de Cork qui état mort en grève de la faim en prison en 1920. Lorsque Mary McSwiney se mit en grève de la faim le 4 novembre 1922, une manifestation fut appelée pour protester contre son incarcération. Le 9 novembre, une grande manifestation de femmes eut lieu au centre de Dublin. Sans provocation spéciale, l’armée nationale arriva et tira sur la foule. Personne ne mourut, mais on dénombra 14 blessés.

La grève des bureaux de poste

Les mesures autoritaires ne se limitaient pas à la conduite de la guerre civile, mais s’appliquaient aussi au dissensus social. En septembre 1922, 10.000 postiers se mirent en grève contre une coupe budgétaire. La réaction du gouvernement était prévisible. Il envoya la troupe briser la grève, des  hommes en armes allant menacer les grévistes sur leurs piquets.

Les pauvres des campagnes figurèrent parmi les victimes du pouvoir de Cumann na nGaedhael, qui cherchait le soutien des gros fermiers et qui les soutenait lorsqu’ils baissaient les salaires des journaliers et ouvriers agricoles. Ces travailleurs formaient 23% de la main d’œuvre rurale. En tant que classe, ils furent les grands perdants de la guerre agraire des années 1880, puisqu’ils ne bénéficièrent pas des réformes qui permettaient aux fermiers d’acheter les terres qu’ils cultivaient, étant donné qu’ils ne cultivaient pas une terre en particulier. Leur volonté de s’affirmer dans la société rurale les conduisit à s’organiser dans le syndicat ITGWU (The Irish Transport and General Workers Union) au début du 20è siècle, mais ils rencontrèrent la résistance des fermiers qui les employaient.

En 1923, les fermiers, enhardis par la garantie du soutien du Free State, lock-outèrent des milliers d’ouvriers agricoles pour faire baisser les salaires. En Athy, dans le comté de Kildare, au moment du lock-out de 350 ouvriers agricoles, l’armée nationale arrêta le secrétaire de la branche locale de l’IGTWU. Lorsqu’un fermier fut attaqué et qu’une des ses machines fut sabotée, 8 syndicalistes furent arrêtés et détenus pendant 3 mois en préventive sans accusation ni procès.

Le lock-out de Waterford

Plus tard dans l’année, 1.500 ouvriers agricoles furent lock-outés à Waterford et la réponse fut identique. L’Etat Libre envoya 600 hommes de troupe et tout l’Est du comté de Waterford passa sous couvre-feu entre 11h du soir et 5h30 du matin. Mais rien ne fut fait contre les rondes de vigiles organisées par les fermiers, nommés les « Gardes Blancs », qui attaquaient les syndicalistes dans tout le comté. Les fermiers, soutenus par l’Etat, furent victorieux et écrasèrent le syndicat.

Cette répression, s’ajoutant à un taux de chômage élevé, brisa le pouvoir des ouvriers agricoles organisés. Le taux de syndicalisation à l’UGTWU chuta dans les trois années qui suivirent. Dans les cinq années suivantes, le nombre de journées de travail non faites pour cause de grèves baissa de 95%. En l’absence des syndicats, le gouvernement n’avait aucun intérêt à protéger le bien-être des ouvriers agricoles, qui n’avaient personne pour défendre leur cause. Leurs conditions de vie se détériorèrent gravement : les salaires agricoles baissèrent de 10% entre 1922 et 1926 et encore de 10% dans les 5 années qui suivirent. Cette politique provoqua la disparition par émigration de toute une section de la population rurale, ce qui n’est pas étonnant vu que leur revenu avait baissé de 20% entre 1923 et 1931.

Les pauvres des villes

Si leur attitude odieuse envers les pauvres des champs fut dévastatrice, leur ambiguïté envers les pauvres des villes fut fatale. Les conditions de vie des pauvres des villes fut le plus grand problème social que le « Free State » rencontra en 1923. Les locataires de Dublin vivaient dans une pauvreté sans nom. Mais au lieu d’aider les pauvres d’entre les pauvres, le gouvernement se préoccupait de construire des logements pour les classes moyennes, ce qui agrandit les faubourgs autour de Dublin. Très peu de choses furent faites pour soulager la misère des dublinois pauvres. Le secteur du logement et de la construction était largement privatisé et presque rien ne fut fait pour améliorer ces logements sordides où vivaient ceux qui ne pouvaient pas être propriétaires.

La Dublin Corporation ne construisit que 483 maisons par an entre 1923 et 1933. Ceci aggrava les conditions de logement. En 1926, un recensement eut lieu : il s’avéra qu’un tiers de la population dublinoise vivait à quatre par chambre. Ces conditions de vie furent aggravées par la politique fiscale du Free State. A court d’argent mais voulant garder les faveurs des riches, il réduisit les impôts sur le revenu (qui passaient de 27% à 15%) mais augmenta les impôts indirects, qui ont un impact plus lourd sur les pauvres. Le résultat de cette politique fut révélé en 1926 : le taux de mortalité des nourrissons (de moins de un an) était de 12% dans les villes. L’autoritarisme, la muflerie et l’indifférence du Free State et de ses politiciens, permettaient que ces choses se poursuivissent sans objection, avec toutes leurs conséquences terribles.

Au milieu des années 1920, Cumann na nGaedheal  avait éliminé toute opposition politique organisée. Cela avait commencé avec le conflit mené contre leurs anciens camarades du mouvement républicain, mais s’était étendu à l’opposition en général, une fois que la torture et la répression eurent brisé les reins des anti-traité.

Le mouvement ouvrier subit lui aussi des attaques féroces qui frappèrent toute la classe ouvrière. Contents d’avoir supprimé le radicalisme économique au milieu des années 20, le gouvernement se préoccupa des questions sociales et loin de se reposer sur ses lauriers, il imposa ses doctrines catholiques étroites sur les femmes dans un conflit qui eut des conséquences à long terme sur la société irlandaise. Mais nous en parlerons dans le prochain numéro de Irish Anarchist Review.

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