L’Eglise catholique et le colonialisme en Irlande

Document publié dans Saoirse en novembre 1997 qui fait partie d’une série d’études sur le caracère néo-colonial du Free State.

Quand on ouvre un livre ou un magazine et qu’on y trouve un chapitre ou un titre du genre ‘L’Eglise et l’Etat dans l’Irlande moderne’, la tendance naturelle est de le refermer brutalement avec un grognement et de le jeter dans un coin. Cette réaction est compréhensible, étant donnée la façon dont moult plumitifs ont saboté ce thème. Le fait que tant d’encre ait été versée là-dessus tend à obscurcir le fait que c’est un sujet d’une importance considérable. Que l’Eglise catholique se soit acharnée ou non à restreindre les droits des chauds lapins dans le Saorstát [l’Etat libre d’Irlande], seule question vraiment importante aux yeux des intellectuels et des journalistes, est d’une importance mineure, comparé à la façon dont l’Eglise soutient l’exploitation coloniale de l’Irlande.

Il y a une grande question qui sépare nettement les autorités ecclésiastiques des laïcs catholiques en Irlande, c’est celle de la domination britannique. L’Eglise institutionnelle maintient, et a toujours maintenu, que l’implication de l’Angleterre dans les affaires irlandaises est légitime. Mais la grande masse des fidèles pense autrement.

Les origines du problème

Lorsque l’Empire romain finit par s’effondrer et que les envahisseurs barbares arrivèrent en masse en Europe de l’ouest, la seule institution qui survécut au déluge fut l’Eglise catholique. L’Eglise, qui était le lieu de conservation des arts et savoirs anciens, commença d’une certaine façon à ressembler au défunt empire.

L’évêque de Rome, qui était traditionnellement « premier parmi ses pairs », s’éleva graduellement jusqu’à l’autorité suprême, gouvernant l’Eglise comme les empereurs romains gouvernaient l’empire, au moyen d’évêques qui ressemblaient aux gouverneurs des provinces de l’ancienne Rome. Les papes en vinrent à affirmer qu’ils étaient l’autorité suprême en Europe, qu’ils pouvaient déposer les rois et attribuer les trônes à leurs favoris.

Les Normands qui conquirent l’Angleterre en 1066 étaient une bande plutôt impie, mais qui reconnaissait que la religion était une grande force politique. Au Moyen-âge, quand un évêque mourait, son successeur était élu par le clergé du diocèse. Mais les Normands introduisirent le Statut de Praemunire (qui est toujours en vigueur !) selon lequel il n’y aurait qu’un candidat à ces élections : le candidat du roi.

Le premier Primat normand d’Angleterre, l’évêque Lanfranc, se mêla tout de suite des affaires irlandaises, en affirmant son autorité sur les colonies scandinaves en Irlande. Lors des siècles suivants, les seigneurs et évêques anglo-normands visitaient régulièrement Rome, racontaient des histoires à dormir debout sur l’Irlande et proposaient leurs services pour y remédier, si le pape voulait bien leur donner l’autorisation. On appelait ces gens les « partisans de Rome » et leurs activités en Irlande pendant des siècles firent beaucoup de mal.

Le pape Adrien IV

Un seul anglais fut jamais élu pape : il s’agit de Nicholas Breakspear, qui prit le nom d’Adrien IV (1154-1159). On le persuada d’écrire une lettre donnant à Henry II, roi d’Angleterre, le pouvoir de conquérir l’Irlande et de la rattacher à ses autres possessions.

Tous les évêques d’Irlande acceptèrent ce don de l’Irlande au monarque anglais, et firent serment de loyauté envers Henry lorsqu’il visita l’Irlande. Mais ni Henry ni ses successeurs ne purent conquérir tout le pays. Suite aux premiers chocs de l’invasion, les Irlandais s’organisèrent et résistèrent, et ce ne fut qu’au moment de la guerre de Cromwell que le pays fut vraiment débordé et conquis.

Les Anglo-normands tentèrent d’imposer les statuts de Praemunire en Irlande et de nominer leur propre Primat, mais les ecclésiastiques irlandais n’étaient pas d’accord et élirent leur propre archevêque d’Armagh. La querelle arriva jusqu’à Rome et la papauté résolut le problème en nommant alternativement des Allemands et des Italiens à Armagh. Cependant, ces archevêques continuaient à arborer la prétention de l’Angleterre à la domination suprême.

La remontrance d’Ó Néill

En l’an 1315, une confédération de dirigeants irlandais proposa à Edward Bruce, frère du Roi Robert d’Ecosse, de devenir roi d’Irlande et de les aider à expulser les envahisseurs. D’autre part, Donal Ó Néill abdiquait formellement, en faveur d’Edward, sa prétention à la Haute-Royauté. De même, Donal envoya au pape une lettre remarquable lui demandant de retirer l’autorisation [de conquérir l’Irlande] du pape Adrien, et lui soumettait une liste des cruautés infligées aux Irlandais suite à cette conquête. Il disait entre autres choses qu’un évêque anglais enseignait que le fait de tuer un Irlandais n’était pas un crime, et que d’ailleurs lui-même pouvait tuer un Irlandais et dire la messe juste après.

Le pape fit suivre cette lettre au roi d’Angleterre (Edouard II le débauché) qui répondit que tout cela n’était que mensonges. Edward Bruce fut battu et tué à la Bataille de Faughart et le complot fit long feu, et les papes continuèrent à défendre la domination britannique de l’Irlande. En pratique, dans les zones où les Anglais étaient dominants, on imposait des évêques anglais, ailleurs, c’était des évêques irlandais. Ces deux groupes s’appréciaient modérément.

Après la Réforme

Au 16è siècle, l’Angleterre était gagnée presqu’entièrement par le protestantisme luthérien, alors que l’Irlande était en grande majorité catholique. Mais l’Eglise institutionnelle en Irlande continuait de reconnaître le monarque anglais en tant qu’autorité légitime de l’Irlande. Même l’archevêque Plunkett, martyr, ne doutait pas que le Roi Charles, qui le pendait, était son prince légitime. Pendant plus de deux cents ans, la foi catholique a été cruellement persécutée par le gouvernement anglais, mais à la fin du 18è siècle ceci se calma.

Les prêtres se formaient dans les séminaires de France, de Belgique et d’Espagne, et avec le déclin de l’ancienne société gaélique, ils devinrent des leaders communautaires. Comme ils vivaient en Europe continentale, il s’appropriaient certaines idées radicales qui y émergeaient, ce qui effraya tant les autorités cléricales et civiles en Irlande qu’une alliance entre elles eut lieu, ce qui eut pour résultat l’ouverture d’un séminaire en Irlande où les prêtres seraient formés sous étroite surveillance, pour exclure tout fauteur de trouble en puissance. C’est ainsi que fut fondé le séminaire de Maynooth.

Daniel O’Connell

Au 19è siècle émergea une figure politique catholique : Daniel O’Connell. Il correspondait au type du politicien moderne, au sens où il était prêt à tout pour arriver à ses fins. (D’ailleurs, comme la plupart des politiciens dans un contexte colonial, il était un menteur et un escroc). Il fit alliance avec les autorités catholiques : en échange de l’obtention de « l’émancipation catholique », il leur demandait de soutenir sa campagne pour le ‘Rappel’ [l’abrogation de l’Acte d’Union entre l’Irlande et le Royame-Uni, de 1801]. Ces deux campagnes étaient faussées : l’émancipation catholique ne fit que permettre à des catholiques de sièger au parlement de Westminster, où ils étaient débordés par le nombre et dénués de pouvoir. Quant au ‘Rappel’, s’il avait été obtenu, il n’aurait apporté aucun bienfait.

O’Connell cherchait consciemment à profiter pour ses propres fins de la division ethno-confessionnelle de l’Irlande, qui était jusque-là l’instrument du gouvernement, et construisit une machine politique faite en majorité de prêtres catholiques. Pour financer ses activités politiques, il fit en sorte que les prêtres prélèvent une dîme sur les laïcs : la ‘rente catholique’. Pendant la première moitié du 19è siècle, O’Connell domina la scène politique en Irlande et canalisa entièrement les énergies politiques du peuple irlandais en direction de l’exigence, ou de l’écran de fumée, du ‘Rappel’.

O’Connell et son parti à Westminster ne firent aucun effort pour apporter la moindre réforme au gouvernement de l’Irlande : et de fait, O’Connell fit cause commune avec les éléments les plus réactionnaires dans l’opposition aux progrès et aux réformes. Le résultat final de toute la carrière politique du « Libérateur » [épithète homérique attribuée à O’Connell] ne fut pas le Rappel, mais la Famine.

Après la Famine

Le 19è siècle vit le développement rapide des moyens de communications : les chemins de fer, le transport maritime, les télégraphes et la poste. Aucune organisation ne s’en réjouit davantage que le Vatican. Des communications plus rapides et plus sûres lui permettaient de resserrer son contrôle, et Rome commença à s’intéresser plus directement aux affaires de l’Eglise catholique en Irlande. Au milieu du 19è siècle, il y avait deux écoles de pensée opposées dans la hiérarchie ecclésiastique en Irlande, et une guerre froide et amère entre elles.

La première, représentée par l’archevêque Murray de Dublin, voulait l’accommodation avec le gouvernement et l’acceptation stoïque de son mauvais gouvernement. La seconde, qui avait pour champion l’archevêque MacHale de Tuam, cherchait à contrecarrer l’exploitation coloniale de l’Irlande. Ce désaccord était bien connu de tous, et le Vatican voulait faire quelque chose. En 1850, à la mort de l’archevêque d’Armagh, Paul Cullen fut désigné comme son successeur.

Cullen était natif du comté de Tipperary, mais avait vécu en Italie depuis l’âge de douze ans. Il avait été professeur d’Hébreu, puis recteur du collège irlandais à Rome. Il semble clair que Cullen, qui devint le premier cardinal irlandais de l’histoire, avait été envoyé avec la mission de rappeler à l’ordre les Irlandais. Dès qu’il arriva, il convoqua un synode, le premier depuis l’invasion normande, et s’en servit pour montrer qui était le patron.

Cullen et le nationalisme

Paul Cullen était accusé par les nationalistes d’être un unioniste et par les unionistes de ne pas l’être assez. En fait, il soutint le nationalisme de type O’Connell, bien qu’il semble qu’il le fit pour conjurer une alternative encore pire à ses yeux. Après la Famine, la question de la terre devint plus importante que celle du Rappel, et les implications de cette question le terrifiaient.

Dans son esprit, le nationalisme était inséparable de la franc-maçonnerie, idée qui pouvait être vraie à l’époque en Italie, mais absurde en Irlande. Il est possible que les officiels du Château de Dublin [siège du gouvernement britannique de l’Irlande] aient agité à dessein ce chiffon rouge sous son nez (ces officiels eux-mêmes étant en majorité des franc-maçons). Il est vrai que Cullen est intervenu pour sauver la vie d’un Fenian condamné à mort : Thomas Burke. Mais pour le cardinal, l’Eglise était tout. Il n’avait aucun intérêt pour l’Irlande ou son peuple, sauf si cela pouvait être utile à l’Eglise. Il tenta même de transformer le Parti Irlandais à Westminster en agence catholique.

Lorsque l’archevêque Murray mourut en 1852, Cullen démissionna de son siège à Armagh et prit celui de Dublin. Une auto-démission, certes, mais qui avait un sens : c’est à Dublin que tout se passait, le Château et le Vice-Roi y résidaient. Il critiqua publiquement les prêtres qui s’impliquaient dans la politique, au sens des partis politiques. Mais lui-même ne faisait que cela, de la politique. Cullen était arrivé en Irlande après avoir vécu en Italie pendant la majeure partie de sa vie. Contrairement au clergé d’Irlande, il n’avait pas peur du gouvernement ou des protestants. Son idée fondamentale était que l’Eglise catholique et la couronne britannique avaient en quelque sorte la garde partagée de l’Irlande, chacune dans sa sphère d’influence.

Le gouvernement, ayant ses raisons, joua le jeu, et cette approche, depuis lors, est demeurée le fondement de la politique de l’Eglise en Irlande. Le long règne du cardinal Cullen (1850-1878) a vu l’Eglise catholique se développer en tant qu’organisation de plus en plus rigide et autoritaire, réduisant les laïcs à l’obéissance passive, leur attribuant trois fonctions : prier, payer et obéir. Le clergé se retira dans un isolement narcissique, maintenant le minimum de contact avec les laïcs : parlant au-dessus d’eux dans l’office ou à-travers les grilles du confessionnal. A l’église, le clergé faisait les cérémonies dans un mauvais latin, alors que les fidèles, sur les bancs, égrenaient leurs chapelets.

Des barrières de méfiance s’élevèrent. Des questions comme la condamnation par l’Eglise de l’agitation agraire ou du mouvement Fenian contribuèrent à éloigner le clergé de la société irlandaise. Un vieux proverbe disait : « Sois poli et vague avec le clergé ». Lorsque les prêtres étaient ordonnées, ou que les moines et nonnes prononçait leurs vœux, il leur semblait qu’une frontière invisible avait été franchie, comme celle qu’un enfant adopté franchit en oubliant ses parents naturels, et dans ce passage l’Irlande perdait toute prétention à leur loyauté. Telle était la situation au début de la lutte pour l’indépendance, qui eut des conséquences tragiques. Dans le prochain numéro [de Saoirse] nous examinerons le rôle joué par l’Eglise catholique dans la création du Free State et le maintien de la domination anglaise.

Au début du 20è siècle, la majorité du clergé avait été formée à Maynooth, et nombre d’évêques avaient servi comme professeurs dans ce séminaire. Par conséquent, la plupart des évêques avaient pris leur poste sans être passés par l’expérience du travail paroissial, qui les aurait adoucis. Avant de quitter Maynooth, les séminaristes de dernière année tiraient au sort leur future affectation. Comme dans d’autres secteurs de la vie sociale en Irlande, la promotion dans l’Eglise ne dépendait pas des capacités des gens.

Maynooth était une institution payante, et bien qu’un système de bourses existât, la majorité des séminaristes venaient de familles qui pouvaient payer ces études. Les séminaristes étaient donc plutôt les fils des classes les plus aisées : professions libérales, employés de l’administration britannique, commerçants, et paysans riches. Pour les fils des familles les plus pauvres, il restait deux voies pour accéder à la prêtrise : soit rejoindre un ordre missionnaire, soit recevoir une bourse d’un diocèse australien ou américain, et devenir prêtre là-bas. Par conséquent, les éléments les plus susceptibles d’embrasser des idées radicales étaient aspirés vers l’étranger : d’ailleurs, il y eut des plaintes d’Australie au sujet de prêtres fauteurs de troubles, débarqués d’Irlande.

Apparut la coutume d’envoyer des prêtres récemment ordonnés passer quelques années en tant qu’hommes à tout faire dans les paroisses d’Angleterre. Les effets de ces séjours sur des jeunes hommes qui n’avaient qu’une faible expérience du monde étaient funestes : ils revenaient en Irlande avec l’influence de la mentalité qu’ils avaient rencontrée là-bas, dans cette société insulaire et complaisante.

Le première guerre mondiale

Quand, en août 1914, l’Angleterre déclara la guerre à l’Allemagne, on rivalisa dans le clergé protestant, toutes confessions confondues, de zèle fanatique pour l’effort de guerre. Le clergé catholique avait une attitude plus réservée : dans les empires centraux, l’Autriche-Hongrie était fortement catholique et en Allemagne, les catholiques jouissaient de droits égaux à ceux des protestants, et l’Etat traitait avec déférence l’Eglise catholique. Au contraire, les « alliés occidentaux » : l’Angleterre, la France, la Belgique, puis plus tard le Portugal, l’Italie et les USA, tous avaient des gouvernements dominés par les éléments franc-maçons qui avaient plus ou moins contrarié l’Eglise catholique. Par conséquent, quand l’Eglise suivit le conseil mal avisé de John Redmond impliquant le Irish Party dans l’effort de guerre, elle le fit sans réel enthousiasme, et le cardinal Logue alla jusqu’à déconseiller aux prêtres de s’engager en tant qu’aumôniers militaires.

Le Soulèvement et ses suites

Le Soulèvement de 1916 avait été au départ condamné par les dirigeants de l’Eglise, puis leur hostilité s’adoucit après coup. Le courage et la haute tenue des volontaires, outre le fait qu’ils étaient presque tous des catholiques pratiquants, fit grande impression, et la vague générale de sympathie pour les insurgés affecta le clergé. L’évêque de Limerick, O’Dwyer, initialement hostile au nationalisme, fit une déclaration de soutien. Et l’archevêque Walsh de Dublin intercéda en faveur de Roger Casement.

Mais la hiérarchie continuait à s’opposer au séparatisme. Bien que cette opposition prenait la forme de syllogisme moraux, il est clair qu’elle était basée sur la conclusion que l’Angleterre était trop forte et que la cause républicaine n’avait aucune chance de succès. Le cardinal Logue disait, à propos du programme de Sinn Féin, que c’était « un rêve impossible qu’aucun homme dans son bon sens ne pouvait souhaiter voir se réaliser. »

Dans les deux années qui suivirent le Soulèvement, le soutient grandit peu à peu, et atteignit son pic lorsque le gouvernement britannique tenta d’introduire la conscription en Irlande. C’était une question que la hiérarchie ne pouvait pas éluder : elle fut obligée de prendre parti dans le camp de l’anti-conscription, dont le fer de lance était Sinn Féin. L’archevêque anglican de Dublin, Dr. Bernard, disait cyniquement, mais à juste titre, que les évêques catholiques avaient décidé de faire cause commune avec Sinn Féin, de peur de perdre toute influence s’ils ne le faisaient pas.

Le fait qu’il s’agissait pour l’Eglise de sauver sa peau avait été dénoncé par le frère Walter MacDonald, professeur de théologie morale à Maynooth, qui publia un livre de citations en latin montrant que, d’après les enseignements de l’Eglise catholique, la domination de l’Irlande par l’Angleterre était légitime et que la prétention irlandaise à l’indépendance ne tenait pas. Dans ses Mémoires, MacDonald écrivait : « Je vis, avec dégoût, des évêques irlandais, ici et aux Etats-Unis, se faire l’écho de phrases toutes faites sur l’auto-détermination, le droit des nations, le gouvernement par le consentement, et autres choses encore… indignes d’hommes qui sont censés maîtriser la science de l’éthique telle qu’elle est enseignée dans nos écoles… et qui doivent savoir que tout au long du Moyen-Age, quand l’Europe était gouvernée selon l’esprit de l’Eglise, on faisait peu de cas du consentement des peuples assujettis ! »

La guerre d’indépendance [‘Tan War’]

Pendant la guerre d’indépendance, la hiérarchie cherchait à la fois à donner la chasse avec les chiens impérialistes, tout en courant avec les lièvres républicains : et ce faisant elle récolta le soupçon dans les deux camps. La hiérarchie était divisée sur la ligne à suivre au sujet de l’indépendance. Un élément exacerbait les choses : pendant la Première Guerre mondiale, les églises protestantes en Grande-Bretagne et en Irlande avaient jeté toute leur énergie dans l’effort de guerre et avaient épuisé leurs cartouches, ce qui fait que plus personne ne les prenait au sérieux.

Pour remplacer la religion, l’establishment britannique développa un culte de la loyauté à la monarchie, et le mot « républicain » devint une insulte. Le cardinal Logue répétait aux Britanniques que les catholiques d’Irlande étaient dévoués à leur seigneur royal, sauf un tout petit nombre d’extrémistes. Les leaders de l’Eglise étaient aussi contre la rupture de la connexion avec l’Angleterre, puisqu’ils redoutaient que celle-ci n’empêche le maintien de ses activités missionnaires et autres dans le reste de l’empire britannique.

Les succès républicains firent baisser l’hostilité de l’Eglise, qui fit même des gestes de soutien, mais aucune position unitaire ne se dégagea chez les évêques. Les évêques ne réagissaient pas différemment des autres membres de la classe gombeen [terme difficile à traduire signifiant ‘usurier’ et ‘combinard’] dont ils étaient tous issus : ce qu’ils voulaient surtout, c’est se trouver du côté des gagnants, et quand les républicains ressemblaient à des gagnants, ils étaient prêts à les suivre.

Le Traité

La signature inattendue du Traité de 1921 fut une divine surprise pour la hiérarchie : si on leur avait demandé d’écrire un traité, ils ne s’y seraient pas pris autrement. Dès le départ, ils firent cause commune avec les éléments pro-traité, et lorsque la Guerre Civile se déclencha, ils n’hésitèrent pas à frapper d’excommunication ceux qui prenaient le parti des anti-traités. Le soutien de l’Eglise fut probablement le plus grand facteur qui mena les pro-traités à la victoire .

L’Eglise dans le Saorstát [Free State]

L’Eglise catholique avait joué un rôle crucial dans l’établissement du Saorstát, et le clergé se sentait d’une certaine façon co-propriétaire de cet Etat. Seán Ó Faolain a dit un jour que le clergé voyait le Saorstát comme une « volaille à plumer », et c’est bien ce qu’il fit, comme tous les autres d’ailleurs. Il n’y a jamais eu un patriotisme du Free State : les gens qui étaient impliqués dans sa création et son administration n’étaient là que pour en tirer quelque chose.

Pendant plus de 50 ans, l’Eglise a été la force interne la plus importante dans le Free State. Les dirigeants du Saorstát avaient besoin de l’Eglise : ils avaient besoin de tout le soutien possible. Quant aux leaders de l’Eglise, ils adoptaient l’idée qu’il y avait au-dessus des lois de l’Etat, une loi morale reçue de Dieu, dont les évêques sont les gardiens et les interprètes. Par conséquent, les évêques faisaient souvent des déclarations sur des question d’intérêt public, que l’Etat suivait presque toujours. Le Saorstát prenait de plus en plus les attributs d’une théocratie.

Evidemment, les premiers leaders du Saorstát étaient tellement méprisables que l’aiguillon du clergé faisait, souvent, plus de bien que de mal. De même, les conflits entre l’Eglise et l’Etat et les désaccords sur les affaires éthiques sont aussi vieux que la chrétienté, et sont peut-être destinés à durer jusqu’à la fin des temps. Les dirigeants religieux ont été sévèrement critiqués pour avoir parlé sur certains sujets, et on leur a reproché, avec une égale acrimonie, de ne pas l’avoir fait sur d’autres. Dans le contexte du Saorstát, le clergé intervenait principalement dans deux circonstances : quand il voyait apparaître quelque chose qui menaçait son pouvoir, et quand il y avait un souci se rapportant à sa pudibonderie bourgeoise.

Un exemple suffira. En 1943, le ministère de la santé du Saorstát acheta un vieux manoir à côté de la ville de Galway, pour le transformer en hôpital. Pas loin de là, il y avait l’immeuble des novices de l’ordre rédemptoriste. Le prieur s’opposait au projet, parce que, disait-il, la vue des nonnes passant près des fenêtres aurait perturbé les novices dans leurs prières. Le médecin pensa que cette raison était extravagante, mais offrit quand même en échange de financer la pose de fenêtres givrées sur toute la façade donnant sur l’hôpital, ce que le prieur refusa.

Peu de gens savent que De Valera avait un jeune frère qui était prêtre rédemptoriste aux USA. Bien que ces histoires avaient lieu au beau milieu de la Deuxième Guerre mondiale, le prieur s’arrangea pour faire traverser l’Atlantique à cet homme, afin qu’il en parle personnellement à Dev [surnom de De Valera], ce qu’il fit. Le projet fut donc arrêté, et le bâtiment fint par devenir une usine. Cet épisode est tout à fait typique de cette bêtise mêlée de mauvaise foi [« mullarkey »] constante dans le clergé.

Le plateau

De 1922 à 1965 environ, le Saorstát était stagnant. Bien qu’indépendant en théorie, il avait tous les aspects d’une colonie arriérée et négligée. Pour l’Eglise catholique, le point central de ce long plateau fut le congrès eucharistique de 1932, qui n’était qu’une cérémonie triomphaliste et une manifestation publique de l’obéissance de l’Etat à l’Eglise. Mais le Saorstát devait se faire une raison : le soutien de l’Eglise était vital à sa survie.

Le parallèle le plus proche est celui de la France sous le régime de Vichy. Après la débâcle de 1940, la France fut réduite au rang d’Etat fantoche de l’Allemagne et le gouvernement français avait été complètement discrédité. Il fit alors toutes sortes de concessions à l’Eglise catholique, parce qu’il avait besoin de son appui. A long terme, cette collaboration n’apporta absolument rien de bon à l’Eglise en France. Une erreur répandue consiste à envisager l’Eglise catholique en Irlande comme un monolithe. En réalité, la hiérarchie était rarement d’accord sur quoi que ce soit. Les évêques avaient trop de pouvoir dans leurs diocèses. Un nonce papal a un jour adressé cette plainte à Rome : « il n’y a pas d’évêques en Irlande. En Irlande, j’ai vu 26 papes. »

Si l’on considère les primats, on voit des hommes ayant des avis variés sur le colonialisme. Certains ont eu des tendances patriotiques sincères, comme le cardinal Ó Fiaich et le cardinal MacRory, il y eut des opportunistes comme le cardinal Logue, des partisans des Britanniques comme le cardinal Conway et des « saboteurs » comme le cardinal Daly. Quant aux ordres religieux, ils étaient indépendants de la hiérarchie et suivaient leurs propres buts. Néanmoins, il est permis de faire des généralisations sur la mentalité du clergé catholique, principalement formé à Maynooth. Il est intéressant de considérer les carrières de deux anciens étudiants de Maynooth, ayant quitté le séminaire avant l’ordination : Kevin O’Higgins et John Hume.

Jansénisme ou calvinisme?

Le caractère unique du catholicisme irlandais a souvent été commenté, défavorablement en général. A un moment, la thèse dominante était que ce caractère venait de l’influence de l’hérésie janséniste. Bien que l’Eglise catholique ait quelques particularités qui la rattachent aux enseignements de l’évêque Jansen (par exemple la « première communion » est une invention janséniste), la véritable et funeste influence a été produite par des siècles de compétition avec les sectes protestantes et de réactions à leurs accusations et critiques. Cela a débouché sur une religion focalisée entièrement sur le péché, qui soupçonne toute chose heureuse, joyeuse ou satisfaisante, d’être probablement pécheresse.

Vatican II et ses suites

Le Deuxième Concile du Vatican a été appelé par le pape Jean XXIII pour mener une réforme radicale de l’Eglise catholique. De retour du Concile, les évêques irlandais déclarèrent que rien n’avait changé, alors qu’en réalité c’était de grands changements. Dans le domaine où les effets se sont vus tout de suite, en ce qui concerne la “réforme liturgique”, les évêques irlandais laissèrent les évêques anglais diriger la manœuvre, et un langage anglais insipide fut imposé dans la liturgie.

Partout en Irlande, de la cathédrale St. Patrick à Armagh aux églises de village les plus reculées, les sanctuaires furent étripés et des ouvrages en fer forgé ou en pierres furent brisés et mis sous scellé, détruisant l’unité esthétique de chaque église et laissant une trace du philistinisme du clergé. La vandalisation de la cathédrale de Killarney n’est pas le moindre des péchés de l’ex-évêque Casey. (Il faut remarquer que les églises contrôlées par les ordres religieux ont dans l’ensemble moins souffert).

Les Troubles du Nord

Le déclenchement des “Troubles du Nord” en 1969 montra que le clergé catholique n’avait rien appris ou qu’il n’avait rien oublié. Les mêmes vieilles condamnations furent répétées à l’envi, comme si rien ne s’était passé depuis 100 ans, depuis les Fenians. Il faut reconnaître que tant que l’Angleterre tient les six comtés, la hiérarchie a un couteau sous la gorge et que son action est bridée. Cela dit, il ne fait aucun doute que les condamnations ont été dans l’ensemble sincères et qu’elles reflètent en effet la pensée de la classe sociale dont le clergé est principalement extrait.

Récemment, une série de scandales, couplée à certains développements dans le monde auquel l’Eglise a du mal à s’ajuster, ont fait en sorte que le clergé catholique a pataugé lamentablement, incapable de se tracer une ligne de conduite. Trop de fierté conduit à la ruine ! De la fierté et de l’arrogance il y en a eu, et la ruine est venue en temps voulu.

3 commentaires pour L’Eglise catholique et le colonialisme en Irlande

  1. peadar dit :

    Est-il possible de savoir qui est l’auteur de cette merveille?
    Est-ce Deasún Breathnach?

  2. Liam dit :

    Non, c’est un type pas tres connu qui est mort il y a quelques annees.
    Il y avait une necrologie de lui dans Saoirse

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