La trajectoire des Provisoires

Article originellement intitulé « On the one road », écrit en septembre 2000 par Suzanne Breen à l’occasion du trentième anniversaire des Provisoires, dans la revue Fortnight. Ce texte est un bilan aussi acerbe que véridique de la mutation et de la défaite de ce mouvement.

Il y a vingt-cinq ans, l’IRA provisoire était une organisation révolutionnaire, dangereuse, qui se consacrait à la destruction de l’Etat d’Irlande du Nord. L’establishment britannique la craignait autant qu’il la haïssait. Son fonctionnement demandait peu de frais. Ses dirigeants, habillés en jeans et en duffle coats, menaient une existence furtive à la Scarlet Pimpernel [nom d’un roman d’aventure de Emmuska Orczy dont l’héroïne a une double vie]. Ils avaient peu d’amis en-dehors du ghetto. Pour eux, socialiser signifiait boire quelques pintes bon marché et chanter des rebel songs dans des bars de Belfast-ouest.

Quant à Sinn Féin, ce n’était qu’une machine de propagande au service de son aile armée. Le parti opérait à partir de vieux bureaux défraîchis entourés de fils barbelés. Les maigres soutiens qui l’entouraient venaient des fractions les plus « fêlées » de la gauche britannique et de quelques durs à cuir à Brooklin et dans le Bronx. Les voyages à l’étranger consistaient en des conférences de solidarité avec quelques poignées de révolutionnaires du Tiers-Monde.

Aujourd’hui, tout est très différent. [P]SF est le parti le plus riche de toute l’île. Ses locaux sont somptueux et high tech. Il jouit d’un certain soutien dans la bourgeoisie. Il atteint 18% aux élections et se tient prêt à égaler et finalement à dépasser le SDLP. Il est aux affaires dans le Nord, avec deux sièges ministériels importants au gouvernement. Quant au Sud, le pouvoir politique est là, au coin de la rue. Les dirigeants de [P]SF sont les plus professionnels et les mieux vêtus. Ils sont des habitués de Downing Street [rue où se trouve le logement du premier ministre britannique] et de la Maison Blanche. Des stars du cinéma et des businessmen milliardaires font la queue pour les rencontrer aux Etats-Unis. [P]SF possède un bureau à Washington qui lui coûte 200.000 $ par an. Gerry Adams fête ses anniversaires à New York, où la chanteuse Carly Simon lui chante la sérénade. Les Provos ont parcouru du chemin, un long chemin.

Mais cela n’est pas un désastre pour leur vieil ennemi. En réalité, il s’agit d’une victoire. Les stratèges de la contre-insurrection n’auraient pas fait mieux s’ils avaient pu planifier la chose. La campagne militaire des Provos a pris fin sans retrait britannique. Des prisonniers provo ont pu être libérés et les soldats britanniques ont pu quitter les rues, mais ces soldats dans les rues et ces prisonniers n’étaient de toute manière que des sous-produits de la campagne de l’IRA.

Évidemment, les unionistes n’aiment pas voir [P]SF revêtir les habits du succès. Mais ce qu’ils devraient méditer, et qui est bien plus important, c’est que les objectifs républicains n’ont pas été réalisés. En fait, le succès personnel et électoral des dirigeants provos n’a pu exister que moyennant l’abandon de ces objectifs. Le but ultime de l’establishment britannique – neutraliser les Provos – a quant à lui été réalisé. La décision des Provos d’accepter que leurs caches d’armes soient inspectées par des observateurs étrangers, rend celles-ci aussi inutiles que si elles avaient été rendues. Telle a été l’action d’une armée vaincue, non d’une armée victorieuse. Les loyalistes, de leur côté, n’ont pas fait de même et il n’y a aucun plan au sujet d’une inspection des casernes de Thiepval.

Bien entendu, les Provos vont continuer à exister, mais à part quelques bastonnades contre des adolescents et quelques ruades contre les dissidents, leur existence en tant que force miliaire est terminée. La présence de dirigeants [P]SF au gouvernement ne pose aucun problème aux Britanniques, qu préfèrent les voir déambuler dans les couloirs de Stormont que recourir à leurs vieux coups de vice. Les anciens adversaires militaires de Martin McGuinness doivent sourire de le voir se préoccuper du dossier du 11 plus [sorte de certificat d’étude] ou des budgets de fonctionnement des écoles.

Pendant des années, la politique britannique a été de chercher à gagner à sa cause la bourgeoisie catholique, en vue de stabiliser l’Etat du Nord. Tout a été fait pour que le SDLP et l’Eglise catholique contrôlent les leviers du pouvoir dans le communauté nationaliste. Mais les autorités se sont rendues compte que [P]SF allait être plus efficace pour atteindre leurs propres objectifs. Par conséquent, on laissa [P]SF prendre de facto le contrôle du secteur d’activité communautaire à Belfast-ouest et dans d’autres quartiers populaires nationalistes. Leur nouvelle approche a bien fonctionné. En effet, non seulement les Provos ne tirent plus de coup de feu et ne posent plus de bombes, mais ils condamnent ceux qui le font. Suite à une attaque de la Real IRA contre le commissariat de Stewartstown, Martin McGuinness a été le premier politicien à exprimer son horreur.

L’argument selon lequel l’accord de Belfast est de nature transitoire et qu’il mènera inexorablement à une Irlande unie est erroné. Antony McIntyre, ancien prisonnier de l’IRA, a expliqué que seule une personne ayant « un bulletin de vote dans une main et une canne blanche dans l’autre » pouvait y croire. David Trimble et les unionistes favorables à l’accord ont raison. Il n’y a aucune raison de croire que les organismes trans-frontaliers vont faire tomber la partition, pas plus que la Commission sur la Frontière ne l’avait fait. Sans aucune doute, l’accord implique une amélioration pour beaucoup de quartiers du Nord, mais à l’intérieur de l’arrangement constitutionnel existant.

Le plus triste est que ce deal était déjà disponible en 1974, mais à l’époque les Provos l’avaient rejeté catégoriquement et s’étaient réjouis lorsque l’exécutif mixte issu de cet accord s’était effondré. Dans l’intervalle, environ 2.000 personnes sont mortes. Il ne doit pas être oublié que si les républicains ont infligé de la souffrance, ils en ont également subi. Par les grèves de la faim, les funérailles sans fin, les années d’emprisonnement et les assassinats loyalistes.

Les dirigeants provos se réveillent-ils la nuit, étreints de mauvaise conscience? Ne se demandent-ils pas à quoi tout cela a-t-il rimé? S’il n’y avait pas en arrière-fond tous ces morts, il serait tout à fait comique d’entendre les Provos exiger le « retour de Stormont » comme ils l’ont fait récemment. La Real IRA et la Continuity IRA continueront inévitablement la lutte armée, mais en ce qui concerne les Provos, la guerre est bel et bien finie. « Tiochfaidh ar la » [‘Notre jour viendra’] criaient-ils, mais ce jour n’est jamais arrivé.

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