Les leçons de l’expérience Kitson

Ou : jusqu’où l’Etat britannique est-il prêt à aller pour rester en Irlande?

Au début des années 1970, l’Etat britannique avait reconnu que les événements révolutionnaires se produisant en Irlande menaçaient la stabilité civile et politique en Grande-Bretagne, et qu’ils pouvaient servir d’inspiration pour d’autres groupes opprimés. Lors d’un séminaire portant sur le thème de la contre-insurrection organisé en avril 1973 par le ‘Royal Institute of Defence’, un responsable affirma : « si nous perdons à Belfast, il est possible que nous ayons à combattre à Brixton ou à Birmingham ».

Ayant cette menace en tête, on donna au Brigadier Frank Kitson le feu vert pour se servir de la population nationaliste comme cobaye pour tester sur elle ses théories de la contre-insurrection. Roger Faligot, un journaliste d’investigation français expliqua les méthodes préconisées par Kitson dans son livre Britain’s Military Strategy in Ireland. En envoyant Kitson dans le Nord, l’Etat britannique ne faisait pas que sanctionner un durcissement de son traitement d’un soulèvement populaire, il exploitait aussi une situation idéale dans laquelle il pouvait tester ses nouvelles tactiques de « guerre psychologique » et de « contrôle des populations », qui allaient être adoptées en tant que techniques contre-insurrectionnelles standard par les Britanniques et l’OTAN en 1975.

Grâce à ses caractéristiques démographiques, l’Irlande procurait un laboratoire militaire idéal pour l’expérimentation des théories de Kitson. Etant blanche, européenne et anglophone, la population nationaliste correspondait au modèle idéal d’ennemi domestique. Mais comme son histoire et sa culture sont distinctes de celles de la Grande-Bretagne et de l’Europe, la répression contre elle ne provoquerait pas autant de préoccupations que si elle avait lieu en Europe continentale ou en Grande-Bretagne.

Pseudo-groupes

Ce terme de « pseudo-groupes » a été inventé par Kitson lui-même. Dans l’intention de montrer le conflit d’ici comme apolitique et le rôle des Britanniques comme celui de gardiens de la paix, on envoya des SAS tirer sur des civils catholiques en les maquillant en attaques loyalistes, afin de faire passer le conflit pour sectaire et irrationnel. Dans cette atmosphère tendue, la population nationaliste, et la communauté internationale, étaient forcées, sous la pression, d’accepter la saturation des quartiers nationalistes par l’armée britannique et le RUC. En 1972, pas moins de120 civils catholiques furent tués directement ou indirectement par ces pseudo-groupes.

Torture

Le 11 août 1971 à 6h30 du matin, 12 hommes de différents coins des six comtés furent capturés et emmenés en camion vers la caserne britannique spéciale de Ballykelly, où ils furent soumis à des niveaux de torture incroyables, au point que certains sont devenus fous. En présence de Frank Kitson, ces hommes furent soumis à des techniques d’interrogation expérimentales qui venaient d’être répétées dans le centre de renseignement de Marsefield.

On les força à porter des cagoules pendant les huit jours suivants, afin de réduire leur prise d’oxygène, on les battit fréquemment et on les faisait se tenir dans la position dite de l’envol de l’aigle pendant de longues périodes. En outre, on leur faisait subir toute une série de bruits qui les désorientaient, on les privait de sommeil et d’une nourriture suffisante. Etant privés de stimulations sensorielles, et leur cerveau manquant de sucre et d’oxygène, ils furent victimes d’hallucinations et vécurent des expériences au plus haut point désagréables. Au lieu de faciliter les interrogatoires, cette « déprivation sensorielle » rendit ces hommes incapables de coopérer. Certains avaient même oublié leurs noms, tellement ils étaient affligés.

Opérations psychologiques [« Psyops »]

Les opérations psychologiques étaient le grande domaine d’expertise de Kitson. Dirigeant les opérations depuis son quartier général à Lisburn, il lança le « mouvement des femmes pour la paix » avec un renfort de pseudo-lettres dans la presse et une campagne d’affichages. Il ourdit avec Colin Wallace une campagne visant à discréditer l’IRA en colportant dans la presse nationale de fausses histoires de trafic d’armes et de bombes avec le KGB. Un de ses projets les plus étranges fut d’envoyer des équipes de guerre psychologique « dépolitiser les ghettos ». A Belfast et à Derry, des groupes d’hommes armés de seaux et de rouleaux repeignaient en blanc les murals à l’effigie de Pearse et de Connolly et les remplaçaient par des affiches à l’effigie de pop stars adolescentes. Les message « Brits Out » sur des vieux pans de murs étaient remplacés par « Jane aime Séamus », etc.

Contrairement à la croyance établie, le mouvement des femmes pour la paix n’a pas été fondé par Mairead Corrigan et Betty Williams, mais il fut enfanté par le cerveau de Kitson et de ses équipes d’opération psychologique dans les ateliers de la contre-insurrection. Ce mouvement avait été lancé bien avant les morts tragiques de Danny Lennon et des enfants Maguire. Mais ces événements ont servi à relancer et rediriger ce mouvement qui servit d’écran de fumée pour cacher la violence commise par l’Etat et le lancement de la politique d’Ulsterisation à venir.

Contrôle

Presque toutes les méthodes de contrôle des foules employées en Europe continentale furent d’abord testées dans les rues des six comtés et préconisées par Kitson dans son livre Low Intensity Operations. Bien que les premières charges eurent lieu à Hong Kong (version en bois), les versions  en plastique et en caoutchouc furent spécialement destinées à l’Irlande. Entre 1970 et 1974, pendant le séjour de Kitson ici, 55.688 balles en caoutchouc furent tirées. Ces armes étaient considérées comme « non-violentes » par l’Etat.

En réalité, elles étaient mortelles, surtout  quand à la place du caoutchouc on mettait des piles ou qu’on farcissait les balles en caoutchouc de clous ou de lames de rasoir. Les canons à eau, les grilles anti-foule (anti-Paddy) sur les camions de police, les véhicules plus rapides comme les blindés Saracen et les hélicoptères utilisés comme moyens de réaction rapide, tous ces moyens furent promus par Kitson.

Pendant l’année 1970, 10.000 cartouches et 2.500 grenades de gaz CS furent jetées dans les ghettos nationalistes du Nord. L’armée britannique dut baptiser cela « fumée CS » pour ne pas contrevenir à la convention de Genève de 1925 qui interdisait l’usage de ces armes chimiques. En août 1976, du trichlotophénole, un agent défoliant aux potentiel meurtrier, semblable à ceux qui étaient utilisés au Vietnam, fut aspergé dans de vastes zones du Sud du comté d’Armagh pour empêcher les mouvements des unités de l’IRA sous le couvert des fougères et faciliter leur traçage par hélicoptère.

Les théories et les tactiques de Kitson nous permettent de reconnaître la véritable nature de la politique britannique en Irlande au service de ses intérêts stratégiques, politiques et impériaux à long terme. Elles démentent toutes les allégations britanniques selon lesquelles leur rôle est ici de nous protéger, mais montrent au contraire que leur rôle est de nous juguler.

Laboratoire

Ces pratiques mettent à nu la volonté britannique d’avoir en Irlande un laboratoire militaire idéal. Plus profondément, les activités de ses nombreux Kitsons (Colin Wallace, Niarac, Airey Neave, etc.) révèlent que la hantise de la Grande-Bretagne est d’avoir à sa porte une république révolutionnaire, représentant une alternative visible aux modèles capitalistes européens traditionnels qui existent tout autour. Et l’enthousiasme et l’arrogance que ces hommes montrent en menant leur besogne dévoilent la nature irrémédiablement impérialiste de la domination britannique en Irlande. Les méthodes qu’ils défendent parlent d’elles-mêmes. « Endiguer le mécontentement par tous les moyens possibles et rendre la vie des populations locales si misérable que leur désir le plus puissant devienne le retour à la normalité » (Brigadier Frank Kitson).

Article écrit par Ciarán Ó Cuinneagáin dans Saoirse, juin 1998, p. 9

2 commentaires pour Les leçons de l’expérience Kitson

  1. Republican Mystic dit :

    Toutes ces pratiques inhumaines montrent véritablement à quel point la Couronne Britannique tient à garder ses positions en Irlande du Nord. Sans parler des connivences entre les autorités de la « République » irlandaise et du Royaume-Uni. Ils utilisent vraiment tous les moyens pour garder leur autorité. Et je pense que les véritables républicains ne sont pas dupes à propos de ce processus de paix. Les balles plastiques ont maintenant été remplacés par des beaux discours enjolivant la « nouvelle irlande du nord ». Jusqu’a ce que…tout recommence, car il ne pourra exister de paix véritable en Irlande sans la coupure totale avec l’Empire Britannique.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s