Le mouvement Traveller

Cette analyse historique magistrale sur la réalité et la lutte des Travellers irlandais depuis les années 1960 a été écrite par Patricia McCarthy, dans le numéro 2 de la revue Red and Black Revolution de 1996. Il s’agissait de l’organe du groupe anarchiste Workers’ Solidarity Movement.

Les Travellers irlandais sont un très petit groupe minoritaire en Irlande, qui constitue moins d’1% de la population. Ils sont environ 25.000 en Irlande du Sud et 1.500 dans le Nord. On estime à 15.000 leur nombre en Angleterre, Ecosse et Pays de Galles et à 7.000 aux Etats-Unis.

La pyramide des âges dans la communauté traveller est comparable à celle d’un pays du tiers-monde, avec beaucoup d’enfants et peu de personnes âgées. Un mauvais état de santé général, auquel s’ajoutent des politiques et des pratiques racistes sont la cause de l’exclusion qui les met à la marge de la société. 50% de la population traveller a moins de 15 ans.

Des statistiques de l’enquête sanitaire officielle de 1987 révèlent que le nombre de bébés morts-nés est chez les Travellers plus de deux fois supérieur à la moyenne nationale, que la mortalité infantile est de trois fois plus élevée que la moyenne nationale, que l’espérance de vie des femmes travellers est de douze ans inférieure à celle des femmes sédentaires, et que l’espérance de vie des Travellers se situe au niveau de celle des sédentaires en 1940.

Telles sont les statistiques du racisme, qui démontrent clairement que la vie des Travellers est affectée sur le plans les plus fondamentaux par l’exclusion et la marginalisation. Les statistiques concernant les niveaux d’instruction mettent également en lumière leur statut de parias. Moins de 14% d’entre eux ont franchi le cap de l’école primaire et ceux qui sont allés au terme du secondaire se comptent sur les doigts d’une main. 80% des adultes sont illettrés.

ETHNICITE ET IDENTITE CULTURELLE

Les Travellers constituent un groupe ethnique distinct dans la société irlandaise. Ils remplissent tous les critères mondialement reconnus pour définir l’ethnicité : une longue histoire partagée dont le groupe est conscient; une tradition culturelle incluant les coutumes familiales et sociales; une ascendance à partir d’ancêtres communs – il faut être né dans le groupe; avoir une langue commune; une religion commune; et former une minorité ou un groupe dominé ou opprimé à l’intérieur d’une société englobante.

Il y a depuis longtemps une résistance à reconnaître l’ethnicité traveller, y compris de la part de ceux qui ne savent pas ce que signifie ce terme d’ethnicité. Cette attitude provient du racisme endémique contre les Travellers, qui implique le refus d’imaginer que les Travellers puissent être autre chose que des sédentaires ratés. Entre également en jeu la  crainte que, si l’ethnicité traveller était acceptée, l’accusation de racisme, couramment balayée d’un revers de la main dans la plupart des milieux, deviendrait plausible.

Le racisme pratiqué contre les Travellers en Irlande est tellement diffus et implicite qu’il n’est pas reconnu comme tel, à l’exception d’une petite minorité de progressistes. La plupart des groupes de gauche tantôt dédaignent le problème, tantôt contribuent directement au racisme en adoptant des positions réactionnaires

Les Travellers sont marginalisés et exclus de toutes les institutions et structures de la société irlandaise. Le racisme qu’ils subissent intervient à la fois au niveau individuel et institutionnel.

Au niveau institutionnel, les Travellers sont obligés de solliciter les aides sociales et les allocations-chômage de façon séparée. A Dublin les Travellers qui demandent une couverture médicale doivent s’adresser à des services sociaux séparés, et à l’école, c’est la même ségrégation dans des classes à part. Socialement, ils sont exclus de presque tous les pubs du pays.

On leur refuse par routine l’accès ou le service dans les magasins, les cafés, les cinémas, les laveries et autres lieux de rencontre et de divertissement.

Lors de ces 18 derniers mois, il y eu une augmentation significative des attaques physiques et idéologiques à leur encontre. Parmi les incidents enregistrés, on compte l’attaque d’un couple de personnes âgées sur la plage de Bantry, dans le compté de Cork, par des gros bras appointés qui les frappèrent à coups de crosse de hurling : la femme a eu le nez cassé. En outre, une famille a été délogée de sa caravane incendiée à Bray, dans le comté de Wicklow.

Les Travellers ont été victimes d’une attaque organisée à Glanamaddy, dans le comté de Galway, après avoir eu l’audace d’aller boire dans l’un des rares pubs qui acceptait de les servir. Depuis lors, ce pub a perdu sa licence, en guise d’avertissement pour les autres tenanciers de pub.

La liste continue et couvre tous les coins du pays et toutes les situations où les Travellers tentent de vivre leur vie.

Au niveau individuel, il y a une ségrégation presque totale entre les Travellers et la population sédentaire. Les rapports sont réduits à l’extrême minimum, parce que les Travellers ont été exclus de ce rapport.

Les conséquences de ce racisme ne sont pas difficiles à deviner. La plupart des Travellers manquent d’estime de soi. La fierté traveller est quelque chose de très nouveau, réservée à une minorité « éduquée ». Des comportements auto-destructeurs et même anti-sociaux découlent de cette expérience totale du racisme. Moins de 14% des Travellers sont allés au-delà de l’école primaire et 80% des adultes sont illettrés. Dans ces circonstances, il est difficile mais pas impossible de s’organiser politiquement, comme notre article va le montrer.

Les Travellers irlandais ont de nombreux points communs avec d’autres peuple nomades comme les Gitans et les Gens du voyage dans d’autres pays. Dans l’Union Européenne, les Gens du Voyage et les Gitans forment aujourd’hui une population de plus d’un million de personnes. Un autre million d’entre eux vit en Europe de l’Est.

Ces groupes, aujourd’hui comme hier, doivent faire face aux persécutions sournoises et au racisme qui a atteint son point culminant au XXè siècle lors du meurtre d’un quart de million de Gitans et de Gens du voyage par les nazis. Les gitans et les Gens du voyage subissent à l’heure actuelle une vague d’attaques racistes brutales. L’agitation et les attaques contre les immigrés sont ciblées spécifiquement contre eux dans nombre de pays européens.

LA RESISTANCE TRAVELLER

La résistance organisée à l’oppression est une chose qui a presque certainement existé à plusieurs moments de l’Histoire. Cependant, les annales de ce groupe méprisé, nomade, illettré, n’ont jamais été écrites en Irlande, en tous cas pas avant le début des années 1960.

Grattan Puxon, un journaliste anglais, fut immédiatement frappé par le sort des Travellers lorsqu’il vint s’installer en Irlande. Pendant cinq ans, il s’impliqua dans l’organisation nommée Irish Traveller Community , qui mena des protestations et résista aux expulsions dans tout le pays. Puxon écrivit nombre de pamphlets, dont le plus célèbre s’intitule « Les Victimes ».

Ce mouvement de protestation gagna rapidement de la force et de l’ampleur, en particulier grâce à la tactique de résistance aux expulsions. Le soutien vint des Travellers eux-mêmes, auxquels se joignirent des étudiants et des activistes de gauche. Un groupe important de Travellers, basé dans le quartier de Cherry Orchard à Dublin, là où Puxon résidait, y construisit la première école traveller. La Dublin Corporation la détruisit au bulldozer après trois semaines, suscitant une vague de manifestations et de rassemblements.

Le mouvement pour les droits des Travellers se renforçait et s’enhardissait, ce qui inquiéta le gouvernement. La Irish Traveller Community tint un grand meeting public à Ballynasloe Fair en 1963, lors duquel une direction fut élue et une organisation à l’échelle nationale fut planifiée.

A la même époque, Grattan Puxon fut arrêté et accusé de possession d’explosifs. On le mit face au choix de subir une longue peine de prison ou de quitter le pays. Il fut révélé quelques années après que c’est la police qui avait caché les explosifs chez lui. Puxon quitta l’Irlande en 1964. Des douzaines de familles traveller partirent avec lui en Angleterre et formèrent là-bas le Gypsy Council, dans lequel elles jouèrent un rôle majeur dans la décennie suivante.

En Irlande, un accord fut passé qui permettait à des religieux et à de riches philanthropes de représenter les intérêts des Travellers. Leur groupe, nommé Itinerant Settlement Committee, suivait à la trace les luttes des Travellers pour les fourvoyer dans un travail caritatif et de lobbying sans fin.

Pendant les 20 années qui suivirent, ce groupe prit soin d’écarter du domaine qui les concernait toute intervention traveller .

C’est en 1980 que se manifesta un nouveau signe de résistance indépendante, lorsqu’une femme traveller, Roselle McDonald, intenta une action en justice pour faire cesser les expulsions constantes qui forçaient les Travellers à passer d’un camp à l’autre, expulsions qui étaient le lot commun des Travellers.

Elle gagna à son procès la garantie que les Travellers ne pourraient plus être expulsés des domaines qui appartiennent aux municipalités sans recevoir en contrepartie une proposition convenable. Bien que cette décision de justice ait été célébrée à l’époque comme une grande victoire, en pratique il n’en fut rien, car les autorités furent promptes à trouver le moyen de contourner le problème et de reprendre l’avantage. La tactique utilisée en général pour faire fuir les Travellers consistait à harceler les familles en jetant des ordures et du purin aux pieds de leurs caravanes. Ce qui mettait les Travellers dans une situation telle que la seule parade était la fuite.

En 1981, la municipalité de Dublin ouvrit l’aire de repos de Tallaght, destinée à accueillir plus de 100 familles traveller, mais sans qu’il leur fût proposé de possibilité alternative. Les événements qui eurent lieu à Tallaght allaient se reproduire à moindre échelle dans tous les coins du pays. Des habitants du cru, assurés du soutien actif de politiciens locaux, dont un élu Fianna Fáil [parti « de gauche », qui était à l’origine une scission du républicanisme], organisèrent des manifestations contre le campement. Des gangs, de type milices, patrouillaient tout l’espace entourant le campement pour forcer les Travellers à quitter les lieux.

Un petit nombre d’activistes locaux rejoignirent alors un petit nombre de Travellers pour mener une résistance contre ce racisme, et formèrent le Travellers’ Right Committee. Ce comité dura presque deux ans, jusqu’à ce qu’il se transforme en Minceir Misli, qui était la première organisation entièrement composée de Travellers, formée en 1983. Une année auparavant, le Travellers’ Right Committee avait présenté aux élections législatives une candidate traveller, Nan Joyce. Elle fit campagne contre les candidats racistes qui soutenaient le mouvement «Expulsons les Romanos de Tallaght» [« Get the Knackers out of Tallaght »].

Elle obtint deux fois plus de votes en première intention que ces derniers, mais quelques semaines après le vote, Nan Joyce fut arrêtée et accusée de vol dans une bijouterie. Les journaux en firent leurs choux gras avec des Unes du genre « La Reine des Travellers arrêtée pour vol à l’étalage ». Il y eut un non-lieu au procès, faute de preuves. On finit par apprendre que les bijoux volés avaient été cachés dans la caravane par la police, qui répétait trait pour trait la manipulation utilisée vingt ans plus tôt pour briser Grattan Puxon.

Les manifestations contre les Travellers à Tallaght étaient menaçantes et violentes. Des tracts glissés sous les pas des portes conseillaient aux pères de famille de laisser femmes et enfants à la maison pour venir manifester avec des crosses de hurling. Malgré cela, aucun Traveller ne fut pris à partie physiquement, principalement à cause des rassemblements, petits mais visibles, de militants qui les soutenaient.

Minceir Misli [« Nous, Travellers »] dura deux ans. Pendant son existence, l’organisation fit des manifestations, il y eut des grèves de la faim, des rassemblements et des meetings dans tout le pays pour galvaniser le mouvement de soutien aux exigences des Travellers.
L’organisation établit des contacts avec des syndicats, ce qui fit que certaines unions locales passèrent des résolutions qui exigeaient de leurs membres de ne pas prêter leur concours aux expulsions.

Cependant Minceir Misli se situait en-dehors du consensus politique et ne recevait donc aucune aide ou subvention que ce fût pour mener ses activités. En outre, presque tous ses membres étaient illettrés, ce qui rendait extrêmement difficile son fonctionnement. Lorsque Minceir Misli disparut, le Dublin Travellers’ Education and Development Group (DTEG) fut fondé en 1984. Mais ce groupe n’était plus un groupe d’agitation, ce qui produisit encore un vide dans l’histoire de la résistance traveller.

En 1990 est fondé le Irish Travellers’ Movement (ITM) en tant que lobby et groupe de pression, composé à la fois de Travellers et de sédentaires. Il faut dire que ses interventions jusqu’à aujourd’hui ont été caractérisées par une prudence extrême. En ce moment, aucun groupe constitué n’a pour objectif l’action directe, même si le nombre d’attaques racistes n’a cessé d’augmenter ces deux dernières années. Il y a eu tant d’attaques ces deux dernières années qu’il faudrait beaucoup de pages pour toutes les énumérer.

Il faut garder en tête que la population traveller est toute petite, ce qui rend l’impact de chaque attaque d’autant plus intense dans ces petites communautés. Ces attaques engendrent la peur dans le groupe au sens large et renforcent son isolement.

Les incidents les mieux connus sont les suivants : A Bray, dans le comté de Wicklow, en février 1995, un incendie d’une caravane garée en bordure d’une agglomération, la famille a dû fuir, sa caravane entièrement brûlée; à Glenamaddy, dans le comté de Galway, en avril 1994, des Travellers ont été l’objet d’une attaque organisée par les gens du cru, armés de crosses de hurling et de masses.

Des Travellers pris au piège dans le pub Four Roads ont dû quitter les lieux sous la protection de la police au milieu d’une foule prête au lynchage. Leurs caravanes ont été renversées et mises à sac. Une femmes traveller a décrit la nuit qu’elle avait dû passer dans les bois à se cacher avec sa fille, de peur d’être attaquée. Cet épisode violent avait été provoqué par l’attitude de la tenancière du pub qui s’obstinait à vouloir servir les Travellers malgré les menaces de la police. Cette tenancière finit par en perdre sa licence.

Plus récemment, en juin 1995, une famille traveller résidant à Moate, dans le comté de West Meath, a été victime du racisme anti-traveller. Des riverains ont tenu des meetings publics et ont bloqué la route Galway-Dublin pour protester contre la décision municipale de loger les Travellers à un mile de leur village. Les Travellers furent qualifiés de gens inférieurs [« inferior people »].

La seule réponse institutionnelle face à ce scandale fut une prise de position de l’évêque catholique, qui a dit néanmoins comprendre les préoccupations des riverains. L’activité anti-raciste s’est limitée à la rédaction de lettres-ouvertes et d’articles dans les journaux. Une situation de ce genre appelle une réponse d’action directe, mais aucun groupe n’est à l’heure actuelle en mesure d’en organiser.

POURQUOI  CET ESSOR DU RACISME?

Il y a eu des questionnements dans les journaux au sujet de l’essor de l’agitation anti-traveller de ces deux dernières années, comme en témoigne l’article de Fintan O’Toole dans le Irish Times du 16 juin 1995. Le fait est que cette agitation réactionnaire n’a jamais disparu et refait surface périodiquement. Il y a 25 ans, les Travellers établis à Rahoon dans le comté de Galway ont été harcelés à tel point que le terme « rahoonery » s’était imposé dans le langage courant à cette époque.

Dans d’autres parties du pays, on tirait à vue sur les Travellers ou on épandait du lisier autour de leurs caravanes.

Il semble y avoir en ce moment une augmentation du nombre d’attaques racistes, mais il est aussi possible que ces attaques soient davantage répertoriées. Les luttes pour les droits des Travellers menées par les groupes dont nous avons parlé ont sans aucun doute sensibilisé à ces problèmes le public au sens large. Ces dix dernières années, l’émergence d’un petit nombre de Travellers lettrés et politiquement actifs a placé la question Traveller un cran plus haut dans l’ordre du jour politique. Les concepts d’identité ethnique et de différence culturelle ont également fait monter la température du débat.

Jusqu’à récemment, les Travellers et ceux qui les soutiennent se sont essentiellement battus pour en finir avec les pires formes de la discrimination. Dans de nombreux cas, surtout lorsque des bourgeois bienfaisants et des religieux libéraux étaient de la partie, la lutte tirait vers l’activité caritative.

Cependant, la situation est désormais très différente, il y a des groupes Travellers dans tout le pays qui affirment leur droit à être traités avec le respect qui leur est dû en tant que minorité ethnique et culturelle possédant ses propres croyances, coutumes et valeurs. L’adoption de cette stratégie de la part des Travellers les place sur la même ligne de front que les peuples nomades et indigènes du monde entier. Outre leur affinité évidente avec les Gitans et les Gens du voyage partout dans le monde, leurs luttes ont désormais beaucoup en commun avec celles des Indiens d’Amérique, des Aborigènes d’Australie, des Maoris de Nouvelle-Zélande et des peuples indiens d’Amérique du Sud.

C’est cette nouvelle et très inacceptable exigence (aux yeux des réactionnaires) qui a alimenté les dernières poussées de racisme à leur encontre.

Lors de la dernière décennie, ces concepts ont gagné du crédit dans des cercles de plus en plus larges. Les paroles racistes et les insultes proférées dans les médias ont été l’objet de fermes critiques, ce qui a abouti à l’acceptation de plus en plus large de l’idée que les Travellers ont des droits en tant que groupe minoritaire.

Une fois réfutée l’idée que les Travellers ne pouvaient être que l’objet de la charité ou qu’ils n’étaient que des sédentaires ratés en manque de travail social ou de réhabilitation, la seule possibilité était de les accepter en tant que groupe différent pouvant faire valoir ses droits à une vie digne et aux moyens de la vivre, conformément à ses valeurs culturelles.

C’est précisément cette perspective qui est complètement inadmissible pour bon nombre de sédentaires.

La sénatrice Marian McGennis, du parti Fianna Fáil, a affirmé lors d’une interview récente que le responsable de tous les sentiments et actions anti-Travellers dans le pays, c’était Martin Collins – un activiste traveller très proche des concepts d’identité culturelle et ethnique –  parce qu’il persistait à exiger des droits pour les Travellers! Toute ridicule qu’elle est, cette déclaration capture fidèlement l’essence des sentiments de beaucoup de sédentaires.

L’ironie est que la société sédentaire a toujours considéré les Travellers comme étant à la fois différents et inférieurs, mais lorsque les Travellers affirment comme aujourd’hui leur droit à être différents sans être inférieurs, c’est le scandale!

LA QUESTION TRAVELLER

La question Traveller aujourd’hui se pose dans les termes classiques d’une campagne pour les droits civils : sont exigés des aménagements permettant des conditions de vie décentes, un accès à une éducation appropriée et de bonne qualité – y compris l’éducation pour adultes, étant donné le très grand nombre de Travellers sans instruction scolaire, des services sanitaires appropriés et accessibles, et l’égalité d’accès à tous les services publics comme privés sur une base non-discriminatoire. Au centre de ces exigences est la reconnaissance formelle et réelle de leur identité culturelle.

On présente comme une solution à certains problèmes rencontrés par les Travellers, la mise en place d’une législation anti-raciste et anti-discriminatoire effective. Mais les annales de ce type de législations, comme la loi britannique de 1967 sur les rapports entre les races, nous montrent qu’il n’en est rien.

L’auto-détermination est une autre question-clé pour les Travellers, mais elle est compliquée par le fait qu’une très grande majorité de Travellers n’a que peu ou pas d’instruction au sens formel. En outre, le fait qu’ils soient une si petite minorité signifie également qu’ils ont besoin du concours de forces autrement puissantes pour soutenir leur lutte.

LES STRATEGIES ACTUELLES

Les stratégies employées par l’Irish Travellers’ Movement et par la plupart des groupes de soutien aux Travellers sont conformes au modèle suivi par les grands mouvements pour le changement social depuis cinq décennies. Faire du lobbying, influencer la politique législative, l’opinion publique et le système éducatif par l’entremise des médias, des séminaires et des meetings destinés aux différents groupes sociaux, tout en élévant le niveau de conscience et d’activité des Travellers, tels ont été les principaux axes de travail de ces groupes. Il y eut en plus quelques actions directes, avec des rassemblements bloquant l’entrée des compagnies d’assurance qui refusaient de couvrir les Travellers, ainsi que des manifestations contre le manque d’équipements et le manque de libertés.

Cependant, ces action ont été peu nombreuses et clairsemées, surtout si on les met en rapport avec l’essor brutal des attaques racistes en ce moment. Or, l’appétit qui se faisait jour chez les Travellers de base pour de l’action directe et radicale a été systématiquement neutralisé par les professionnels du travail social communautaire. En outre, une très grande confiance et une très grande attente ont été placées dans le groupe de travail étatique s’occupant de la communauté traveller. Cet institution a fini par pondre un rapport après presque deux ans de délibération.

Ceci a eu lieu bien que le même scénario ait été joué en 1963, qui vit paraître un rapport officiel de la Commission sur le Nomadisme, lequel ne déboucha sur absolument rien d’utile ni de réel. Une forte dose d’énergie et de temps a été dévoyée dans ce genre de tactiques, aux dépens de la construction d’un mouvement d’action directe, fort et affirmatif, chez les Travellers et ceux qui les soutiennent.

En Europe se produit une certaine mobilisation parmi les groupes gitans et de gens du voyage, mais la plupart d’entre eux sont aujourd’hui d’une nature défensive. Trois Gitans ont été tués lors d’une attaque à la bombe contre leur campement, menée par des néo-nazis en Autriche au début de cette année. Deux sur trois étaient des rescapés des camps de la mort hitlériens, où avaient été massacrés 250.000 Gitans et Gens du voyage. En Autriche, cet attentat n’a même pas été mentionné dans les journaux. Dans la plupart des pays, les Gitans et les Gens du voyage sont méprisés au point que des événements de ce genre ne sont pas relatés dans la presse, même de gauche.

Le racisme contre les Gens du voyage en Europe s’est accentué depuis l’ouverture des frontières de l’Europe de l’Est, où il y a toujours eu une forte population de Gitans et de Gens du voyage vivant dans des conditions de grande oppression et pauvreté. Des milliers d’entre eux cherchent à migrer en Europe de l’Ouest pour y trouver une vie meilleure. Mais ces immigrants sont harcelés et expulsés, si ce n’est attaqués ou même assassinés lorsqu’ils réussissent à pénétrer en Allemagne ou dans d’autres pays occidentaux.

En France, ces Gitans et Gens du voyage ne peuvent pas être comptés comme citoyens. Ils ne peuvent pas avoir de passeports, seulement des permis de séjour qu’ils doivent montrer aux services de police lorsqu’ils veulent quitter la France. Même à l’intérieur des frontières, ils doivent se signaler à la police lorsqu’ils voyagent.

En Autriche, l’Eglise catholique avait mis sur pieds une organisation spéciale, nommée Pro Juventute, qui kidnappait les enfants des Gitans et des Gens du voyage pour les donner aux fermiers autrichiens en tant que force de travail esclave. Cette pratique a duré jusqu’aux années 1970 et fut encore justifiée par des porte-paroles catholiques longtemps après. La population gitane d’Autriche a été presque exterminée par cette pratique, des parents gitans cherchant vainement à retrouver leurs enfants dont les noms et l’identité avait été changée.

La situation des Travellers irlandais connaît aujourd’hui une crise multiforme. Les installations matérielles, l’offre sanitaire et éducative sont dramatiquement inadéquates, malgré la très petite taille de la population traveller. Mais c’est sur le plan idéologique que la véritable crise se situe, avec l’affirmation des droits culturels et ethniques par les Travellers d’un côté, et d’un autre le refus total des implications de ces exigences de la part de la majorité de la société sédentaire.

La lutte des Travellers pour les droits civils devrait être considérée dans le cadre de tous les grands mouvements politiques et sociaux de ces cinquante dernières années, et non comme une affaire spécifiquement irlandaise ou traveller irlandaise.

Leur lutte comporte des similitudes frappantes avec celle des des Indiens d’Amérique et des peuples indigènes tout autour du monde. Ces luttes se sont engagées dans un contexte de racisme, et les stratégies adoptées doivent être égales au défi raciste. L’implication personnelle et directe des Travellers eux-mêmes dans la détermination de la stratégie et des tactiques est essentielle, à la fois parce qu’en tant qu’anarchistes nous pensons que tous les peuples et individus devraient contrôler les décisions qui les concernent, et parce que ce sont les Travellers eux-mêmes qui devront supporter les conséquences de ces actions. Parmi ces conséquences, il y a le harcèlement et les attaques.

Les Travellers ont besoin du soutien actif des forces progressistes, comme le mouvement ouvrier organisé, s’ils veulent voir triompher leur lutte. Il faut établir des liens avec les luttes ouvrières et avec les communautés de la classe ouvrière sur une série de questions qui concernent les uns autant que les autres. Les Travellers sont souvent utilisés comme diversion et bouc-émissaire par les politiciens locaux et nationaux pour écarter les exigences réelles portées par la classe ouvrière concernant ses conditions d’existence. Cette stratégie cynique qui dévie la colère ouvrière vers les Travellers est malheureusement couronnée de succès, comme on l’a vu à Tallaght, à Blanchardstown et à Navan dans le passé récent.

Cette stratégie doit être affrontée et dénoncée pour ce qu’elle est : une façon de jouer la carte raciste dans la politique locale. Les organisations travellers doivent relever le défi et suivre une stratégie d’action directe si elles veulent aboutir à des victoires concrètes.

Les annales des mouvements sociaux comme le mouvement noir, le mouvement des femmes ou le mouvement gay enseignent qu’aucune victoire sérieuse n’est au bout du seul lobbying. Le mouvement traveller n’est pas une exception, et ces leçons doivent être prises en compte par les groupes qui se battent pour les droits des Travellers.

Il nous faut un mouvement fort, dirigé par les Travellers eux-mêmes, qui mène une campagne d’action directe en mesure de relever le défi du racisme qui est à la racine de toutes les injustices subies par les Travellers. Le Workers’ Solidarity Movement est engagé dans cette campagne et appelle ceux qui sont en faveur du principe du contrôle traveller sur les décisions qui les concernent, à participer à ce combat.

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3 commentaires pour Le mouvement Traveller

  1. Fred dit :

    Il faut lire à ce sujet « VOYAGE AU PAYS DES TRAVELLERS », Cartouche éd., 2012. Un récit de voyage ethnographique écrit par un Français qui connaît bien l’Irlande et qui est allé à la rencontre des Travellers pendant quelques mois.

  2. Pecker Dunne dit :

    Oui, je suis d’accord avec Fred. Ce livre fait vraiment résonner votre gros travail de recherche, même s’il n’est pas engagé politiquement aussi à gauche que vous. Il y est fait une analyse intéressante, et paradoxale, de l’illettrisme, par exemple : « Un peuple qui ne sait pas lire est plus difficile à enrégimenter qu’un peuple « éduqué ». L’illettrisme émousse la portée des discours d’autorité, rend nul l’effet de la propagande de l’Etat, qui s’appuie sur l’écrit. » (Voyage au pays des Travellers, p. 93.) S’ensuit une curieuse application de concepts deleuziens sur le rôle des nomades dans l’Europe moderne.
    Pour ma part, je crois à une union possible entre prolétaires et nomades.

  3. Nicoletta dit :

    dans une autre vie j’ai vécu en Irlande du Sud. Bien que très jeune, j’étais gouvernante de deux enfants en bas âge, c’était dans les années septante. Ma patronne -mon amie- élevait des chevaux; elle avait l’esprit libre, large, tolérant. MAIS, le mois de juillet venu, elle m’ordonnait de rentrer régulièrement les chevaux dans les écuries car, disait-elle, les travellers leur coupent la queue pour la vendre… Pendant mes jours de congé je parcourais la campagne avec les chiens de la famille et je rencontrais régulièrement des travellers avec lesquels j’ai noué quelques contacts. Ils étaient déjà très discriminés à cette époque-là, hélas…

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