A propos du clientélisme

Ce chapitre fait partie d’une série d’études parues dans Saoirse en 1998 au sujet de la nature néo-coloniale du Free State

Le Saorstát [l’Etat Libre d’Irlande] prit donc la forme d’une « démocratie bourgeoise ». Cette forme de gouvernement, qui se développa en France au 19è siècle, est considérée par beaucoup de gens comme étant la seule façon appropriée de diriger un pays. Une démocratie bourgeoise est un Etat dirigé par et destiné à une classe sociale particulière : la bourgeoisie, autrement dit la classe moyenne.

[‘Middle class’. La langue anglaise tend à voir trois classes. Le terme « upper class » désigne l’aristocratie rentière, les hauts fonctionnaires et autres sommités, banquiers, généraux, famille royale, etc. toutes gens qui concentrent richesse, pouvoir et loisirs ; le terme « middle class » désigne les personnes aisées, en particulier la bourgeoisie industrielle, commerçante, technique, intellectuelle (pour distinguer la petite-bourgeoisie de la bourgeoisie, il y a les termes « lower middle-class » et « upper middle-class ») ; quant au terme « lower class », il désigne péjorativement ceux qui travaillent de leurs mains et les pauvres en général, le terme non péjoratif est « working class » (la « classe laborieuse ») qui est sociologique et neutre, sans avoir forcément les implications politiques qu’a le terme « classe ouvrière » en français].

Le problème était que le Saorstát n’avait qu’une toute petite classe moyenne : couche trop fine dans le corps social pour être capable de se développer en tant qu’entité politique dominante. Or, à chaque fois qu’on tente de créer une démocratie bourgeoise sans bourgeoisie, le clientélisme apparaît.

Sous un système clientéliste, les gens votent pour un politicien non par enthousiasme pour son programme politique, mais pour faire une faveur à une personne qui obtiendra ainsi un emploi très bien payé. En échange, on attend de ce politicien qu’il rende ces faveurs à ceux qui l’ont élu. C’est ainsi qu’apparut cette institution irlandaise unique qu’est la clinique de politicien.

Des situations bizarres en découlent. Pendant des années, un dénommé M. Byrne a siégé à Leinster House [le parlement de Dublin] en qualité de député indépendant du comté de Clare. Il participait très rarement aux débats et ne faisait de la politique que pour toucher son gros salaire et la retraite attribuée à tous les députés. Byrne était un « rebouteux », une sorte de chiropracteur, qui ne facturait pas ses interventions : sa seule demande était qu’on vote pour lui à la prochaine élection.

Ce système du vote en échange de faveurs a engendré des dynasties de politiciens (Papa s’est occupé de vous, je ferai de même !) et a permis à des politiciens de changer de parti sans perdre leur électorat (le Progressive Democrat Party n’aurait pas pu émerger autrement).

Les systèmes politiques clientélistes se sont développés en Grèce et dans le Sud de l’Italie. A Naples, pendant des années, le Parti Monarchiste, politiquement insignifiant, a pu contrôler la ville, parce qu’une semaine avant chaque élection, ils distribuaient gratuitement des milliers de chaussures pour enfant, mais les chaussures gauches seulement. S’ils gagnaient les élections, ils distribuaient gratuitement les chaussures droites une semaine plus tard.

Le système clientéliste, favorisé dans une grande mesure par le système de représentation proportionnelle, est inséparable de la corruption. Ceci a diffusé dans le peuple irlandais un grand mépris pour les politiciens, qui sont tenus pour des escrocs essentiels. En conséquence de quoi est apparue une situation déjà observée dans l’antiquité par Aristote et Cicéron : les gens honnêtes refusent de s’impliquer dans les affaires publiques, pour le plus grand profit des scélérats.

Dès que le Saorstát réussit à s’imposer dans les faits, tous types de résidus de l’ancien Irish Party qui siégeaient à Westminster [parlement de Londres] rampèrent hors de leurs trous et devinrent politiquement actifs. Ils apportèrent avec eux une autre abominable tradition.

Le vieil Irish Party était un petit parti minoritaire à Westminster, qui avait peu d’influence, mais qui avait développé la tradition de faire de long discours ampoulés, pleins d’exagérations et de contorsions rhétoriques. Les discours des politiciens irlandais étaient la matière habituelle des humoristes anglais, d’ailleurs peu importait ce qu’ils disaient puisque ils étaient des joueurs insignifiants du jeu politique de Westminster.

Mais ils apportèrent avec eux, à Leinster House, cette habitude de brasser du vent, avec leur foi excessive dans le pouvoir des mots, leur pratique du discours pour le discours et leur idée que la rhétorique est une fin en soi. James Dillon, vieux rescapé du Parliamentary Party, qui dirigea le parti Fine Gael pendant longtemps, en était peut-être l’exemple le plus notable.

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