Comprendre le processus de paix

Document écrit par Xabier Jimenez et Liam O’ Ruairc en 2006.

Le conflit en Irlande peut être ramené au conflit entre deux principes : le principe de « l’auto-détermination sans obstruction extérieure » face au « principe du consentement ». La ligne de démarcation entre le républicanisme et les autres forces politiques : l’Etat britannique, l’unionisme, et le nationalisme constitutionnel (incarné par le parti Fianna Fail au Sud de l’Irlande ou par le SDLP dans le Nord), c’est l’acceptation ou non du principe du consentement.

L’essence du républicanisme irlandais, c’est la démocratie. La démocratie est le pouvoir du peuple, par le peuple et dans les intérêts du peuple. Pour les républicains, le peuple d’Irlande devrait être en position de déterminer son avenir démocratiquement (c’est « l’auto-détermination ») sans obstruction extérieure.

L’interférence britannique est une barrière érigée contre la démocratie. Le problème consiste en ce que le peuple d’Irlande ne peut pas déterminer son avenir démocratiquement puisque c’est l’Etat britannique qui détermine les paramètres de l’exercice de l’auto-détermination : le statut constitutionnel du Nord ne pourra être changé qu’à condition qu’une majorité là-bas y consente.

En jargon diplomatique, on appelle cela le « principe du consentement ». Les républicains rejettent ce principe parce qu’en pratique, il signifie que 12% du peuple d’Irlande possède un droit de veto sur les 88% qui restent. Tout changement politique qui affecterait le statut constitutionnel du pays doit être acceptable aux yeux des 12% de la population qui se dénomment « unionistes » pour pouvoir être réalisé. Les républicains rejettent ce principe en tant qu’anti-démocratique et appellent par conséquent le « principe du consentement » un « veto unioniste ».

Il est donc nécessaire de « briser la connexion britannique » parce qu’un gouvernement étranger divise une minorité de la majorité et dresse un obstacle sur le chemin de la résolution des différences. Une minorité doit certainement posséder des droits, mais ne devrait pas détenir un droit de veto sur la majorité. C’est principalement le rejet du principe du consentement qui distingue le républicanisme du nationalisme constitutionnel.

Le nationalisme constitutionnel croit lui aussi dans le principe de l’auto-détermination, il pense que le peuple d’Irlande devrait pouvoir déterminer son propre avenir. Cependant, il accepte d’agir à l’intérieur des paramètres constitutionnels existants et reconnaît par conséquent le « principe du consentement », c’est-à-dire le fait qu’il n’y aura pas de changements sans acceptation de celui-ci par une majorité dans le Nord. Les nationalistes constitutionnels pensent que faire de la politique constitutionnelle [nous dirions ‘institutionnelle’ dans le contexte français, NdT] est la seule voie pour réaliser l’auto-détermination.

Les républicains étaient très clairs dans leur évaluation des partis nationalistes constitutionnels comme le SDLP, qu’ils qualifiaient de « nationalistes partitionnistes ». Pour les républicains, le fossé entre nationalisme partitionniste et républicanisme était infranchissable. D’après Gerry Adams en 1986, le SDLP était un « parti catholique partitionniste accompli ».

Contre le mouvement républicain, la stratégie politique du gouvernement britannique fut élaborée en 1973-74. Son alternative au républicanisme consistait en un système de partage du pouvoir dans le Nord, avec en plus des organismes trans-frontaliers et un conseil de l’Irlande pour lui reconnaître une dimension irlandaise, le tout enveloppé sous le « principe du consentement ». Cette stratégie se matérialisa en 1974 avec l’accord de Sunningdale, dont les paramètres politiques étaient semblables à ceux de l’accord de Belfast de 1998.

L’IRA rejeta avec emphase et sur le champ les diverses initiatives constitutionnelles et l’accord de 1974, les considérant comme des efforts britanniques visant à marginaliser le républicanisme et d’isoler la lutte pour la liberté de l’Irlande. Le Papier Blanc britannique de mars 1973, qui exposait l’alternative fut immédiatement rejeté par l’IRA. Selon Ruairi O Bradaigh, à l’époque président de Sinn Fein : « Le Papier Vert ne résout rien », « il ne cherche qu’à perpétuer la mainmise de la grande-Bretagne sur l’Irlande », le Papier Blanc était destiné à « stabiliser la situation et perpétuer son contrôle sur le territoire ». Quant à l’accord de Sunningdale, il constitue « un pas en arrière, pas une avancée » pour la lutte de libération.

Les Provisoires se sont opposés à l’accord de Sunningdale, et lorsqu’il s’avéra que cet accord n’était pas suffisamment soutenu par les unionistes et qu’il fut mis à bas par la grève du Conseil des Travailleurs de l’Ulster, les Provisoires s’en réjouirent. Les nationalistes constitutionnels qui acceptaient l’accord de Sunningdale, le considérant comme un premier pas vers une Irlande unie, furent dénoncés. Gerry Adams accusa le SDLP, qui avait signé l’accord, d’être le premier parti catholique partitionniste.

Il convient de s’arrêter un moment sur les nombreux aspects politiques communs aux accords de Sunningdale et aux accords de Belfast en 1998. Ces deux accords reposaient sur le veto unioniste et tous deux visaient à créer un pouvoir exécutif avec partage du pouvoir à l’intérieur de l’état des 6 comtés, avec à-côté de lui des institutions trans-frontalières minimalistes. En ayant en tête ces ressemblances entre les deux accords, nous devrions sans doute nous souvenir que des centaines de prisonniers républicains ont passé des milliers d’années dans les prisons d’Irlande et de Grande-Bretagne dans la période 1973-1998, et nous souvenir que les cimetières d’Irlande sont remplis de morts républicains qui sont tombés en service actif pendant cette période. Quand on considère ces faits, on doit se demander comment la direction des Provisoires a pu justifier moralement son acceptation de l’Accord de Belfast, qui a été payé d’un tribut humain si lourd, alors que son équivalent politique, l’Accord de Sunningdale, avait été rejeté en 1973?

Ce point avait été souligné par la presse mainstream, où l’on pouvait lire par exemple : « A quoi bon le martyr des presque 300 volontaires? Qu’est-ce que cela a apporté de plus que ce qui aurait pu être apporté par des moyens uniquement politiques? Plus précisément, quelles sont les avancées de l’accord du vendredi saint de 1998 par rapport à l’accord de Sunningdale de 1973? Certes, il y a des différences. L’accord du vendredi saint prévoit le retour des pouvoirs de sécurité et de police à l’exécutif d’Irlande du Nord, l’accord de Sunningdale ne prévoyait pas cela, mais laissait la question ouverte. Mais à part cela, quoi d’autre? Sunningdale apportait un partage du pouvoir et des institutions trans-frontalières… Est-ce que les « avancées » de l’accord du vendredi saint, qui vont au-delà des accords de Sunningdale il y a 25 ans, justifient une seule perte de vie humaine, qu’il s’agisse de civils innocents, de membres de forces de sécurité ou de volontaires de l’IRA? ». Un autre article affirmait : « Après Sunningdale, l’IRA avait donc « mené une guerre injuste ».

La lutte armée républicaine doit être comprise comme une sorte de « contre-veto » au veto unioniste. Le but central de la lutte armée était de créer les conditions qui rendraient impossible un règlement du conflit interne à l’Irlande du Nord (même pourvue de l’aspect externe des institutions trans-frontalières et d’une ‘dimension irlandaise’ greffée sur elle), en imposant la perspective de l’unification irlandaise comme seule option d’un traité de paix.

Malachi O Doherty a justement résumé la stratégie de l’IRA comme « un veto imposé à une solution interne en restreignant ses options ». Le but de ce veto est de prévenir tout règlement interne du conflit qui se feraient sur des fondements britanniques : « La campagne ne vise pas avant tout à forcer les Britanniques à se retirer d’Irlande, en la rendant leur présence trop coûteuse, mais à imposer des limites à leur capacité de régler le conflit de façon interne. » D’après son explication, la lutte armée restreint les options politiques du gouvernement britannique, visant à régler le problème de la violence, sachant que « les Britanniques continueront à résister à l’option d’un retrait tant que toutes les autres options n’auront pas été testées et usées, prouvant qu’elles n’apportent pas la paix. » Pour lui, « la campagne des républicains visait à  restreindre les options des Britanniques jusqu’au point où ceux-ci soient forcés d’envisager de se retirer. »

Le soi-disant « processus de paix » signifie qu’il y a eu un changement de tout au tout chez les républicains provisoires. Le passage de la stratégie de la lutte armée à celle du « processus de paix » a été un retrait républicain déguisé en une nouvelle « initiative stratégique ». A la fin des années 1980, le mouvement provisoire a subi une marginalisation politique et militaire considérable. Cette position de faiblesse l’a poussé à envisager une alliance stratégique avec le nationalisme constitutionnel.

L’alliance pan-nationaliste

Au centre de cette stratégie, se trouvait le projet d’une alliance pan-nationaliste entre le gouvernement irlandais, Sinn Fein et le SDLP pour faire pression sur le gouvernement britannique afin qu’il persuade les Unionistes que leur intérêt bien compris était une Irlande unie. Au début des années 1990, les Provisoires ont donné beaucoup de leur temps pour construire cette coalition pan-nationaliste, en menant des pourparlers secrets avec Fianna Fail [le parti alors au pouvoir dans les 26 comtés], et en lançant les initiatives Hume-Adams de 1993. Lorsque les Provisoires finirent par réussir à construire cette alliance avec d’autres forces politiques, celle-ci ne se formulait plus dans leurs termes à eux : pour que ce « consensus national » soit possible, il fallait accepter de vastes sections du programme nationaliste constitutionnel du SDLP et de Fianna Fail.

    Primo. Les revendications soulignées n’étaient plus l’objectif traditionnel, la déclaration d’intention de retrait de la part du gouvernement britannique, mais la reconnaissance du fait que « le peuple irlandais en tant que tout a le droit à l’auto-détermination. ». En apparence, cela est en continuité avec l’exigence républicaine traditionnelle, mais ce concept impliquait pourtant un revirement de la position, puisque l’interprétation nationaliste constitutionnelle de l’auto-détermination admet une bonne part d’ambiguïté en ce qui concerne les moyens de son exercice. Par exemple, si une majorité dans l’ensemble de l’Irlande décidait que l’Irlande unie ne se ferait pas sans l’accord d’une majorité dans le Nord, il s’agirait pour eux de l’expression de l’auto-détermination nationale, plutôt que d’un compromis fait sur la base de la partition.

    Secundo. Par conséquent, le mouvement provisoire commençait à déclarer que l’exercice de l’auto-détermination repose sur un accord dans le peuple de l’Irlande. Ceci indiquait un profond changement. La déclaration Hume-Adams du 23 avril 1993 contenait ces deux phrases cruciales : « L’exercice de l’auto-détermination repose sur un accord dans le peuple de l’Irlande. C’est la recherche d’un tel accord et des moyens de l’obtenir qui nous occupera prioritairement. » Jamais auparavant le mouvement républicain n’avait publiquement déclaré que l’exercice de l’auto-détermination devait être l’objet d’un accord. Cela signifie que tout accommodement devra reposer sur des fondements acceptables par la communauté unioniste. Cela signifie donc que la communauté unioniste a un droit de veto sur tout ce qui pourra s’ensuivre. Autrement dit, il s’agit d’une ré-écriture du véto unioniste.

    Tertio. Le mouvement provisoire reconnaissait le consentement et l’allégeance des unionistes étaient essentiels à l’établissement d’une paix durable. Bien qu’ils  déclarassent encore que le veto unioniste devait disparaître, ils affirmaient « chercher à obtenir le consentement de la majorité des gens dans le Nord ». Cependant, le problème est que le droit au consentement unioniste est précisément ce que les républicains ont toujours qualifié de veto : l’unité par consentement de la majorité dans le Nord de l’Irlande n’était rien d’autre qu’une entourloupe partitionniste.

    Quarto. Dernier point et non des moindres, les Provisoires révisèrent leur analyse de la présence britannique. Au lieu d’être définie comme la cause du problème, elle fut comprise comme partie de la solution, et l’on donna au gouvernement britannique un rôle neutre, ou plutôt un rôle positif, en lui demandant de « rejoindre les rangs de ceux qui peuvent persuader », entendant par là : convaincre les unionistes que leur futur réside dans une Irlande unie. Toutefois, l’intérêt stratégique principal de l’Etat britannique a toujours été d’empêcher que la capacité militaire de l’IRA ne puisse aboutir à des changements politiques, non pas de persuader les Unionistes de changer.

Par conséquent, ce n’est pas le gouvernement de Dublin ni le SDLP qui sont passés sur des positions républicaines, mais le mouvement provisoire qui est passé sur la position nationaliste constitutionnelle voulant que l’auto-détermination irlandaise se fasse au moyen du consentement du peuple du Nord.

Le républicanisme s’était englobé dans le projet nationaliste partitionniste. Le prix de l’inclusion des républicains dans l’alliance pan-nationaliste était l’exclusion du républicanisme. En faisant confiance à des éléments qui avaient toujours été plus hostiles à l’IRA qu’à l’implication britannique en Irlande, l’épée anti-partionniste du mouvement provisoire était sérieusement ébréchée. En cherchant une alliance avec des partis qui prennent le veto unioniste comme fondement de tout règlement politique possible, la direction autour d’Adams reconnaissait implicitement que tout arrangement politique futur devrait être principalement interne [à l’Irlande du Nord], laissant donc intact le statut constitutionnel des Six Comtés.

En parallèle, l’objectif d’une république socialiste des 32 comtés devenait extrêmement lointain et nébuleux. Un changement très important, par rapport aux positions antérieures, se note lorsque les Provisoires déclarèrent que : « le départ du gouvernement britannique doit être précédé d’une période de paix prolongée et sortira de négociations. » En 1993, Martin McGuinness, affirma ce compromis vis-à-vis de l’objectif « Brits Out », lors du discours à Bodenstown. Il y parla « d’arrangements intérimaires », chose qui impliquait que la lutte armée pourrait prendre fin avant le retrait britannique et sans lui. Ces arrangements intérimaires seraient une transition, à durée indéterminée, vers l’objectif final. Les provisoires acceptaient qu’il n’y ait pas du tout de date ni de planning concernant ce retrait.

Plus tard, en 1995, Gerry Adams parla d’une « phase de transition » dans laquelle il devrait y avoir ‘démocratie maximum’, ‘égalité de traitement’, ‘parité d’estime’. Ces déclarations signalaient que la direction provisoire s’efforcerait inévitablement de faire passer tout futur accord pour transitoire, même en l’absence de tout mécanisme concrètement transitoire pour un changement démocratique. Il s’agirait donc d’une reconnaissance de facto de la domination britannique en Irlande.

Au début des années 1990, la direction provisoire mena des pourparlers secrets avec le gouvernement britannique. Chose qui, avec d’autres signaux positifs envoyés par les Britanniques, conduisit la direction Provisoire, à un certain moment au début des années 1990, à croire que Londres et Dublin avaient convenu que la vieille politique d’exclusion des républicains n’avait plus cours et que la seule alternative stratégique était l’inclusion par le dialogue et les négociations. Sauf que la pièce manquante, c’est que l’objectif stratégique était « d’inclure les républicains tout en excluant le républicanisme ». Pour admettre les républicains aux pourparlers, le prix à payer, c’était l’exclusion du républicanisme. C’est-à-dire : dialogue avec les dirigeants républicains et les organisations, mais sur la base d’un ordre du jour qui exclut les objectifs politiques du républicanisme.

Au centre des objectifs politiques du républicanisme, il y a le refus de tout règlement interne (à l’Irlande du Nord), la rupture de la connexion politique avec la Grande-Bretagne, la fin de la partition et la réunification de l’Irlande. Le processus de paix a bien incorporé des républicains, mais de la déclaration de Downing Street en 1993 à l’accord de Belfast en 1998, il a toujours été basé sur l’alternative politique au républicanisme telle qu’elle est promue par l’Etat britannique depuis 1972 : un règlement interne (assemblée d’Irlande du Nord qui inclut des nationalistes) avec une dimension externe greffée par dessus (des institutions trans-frontalières). Les exigences des Provisoires n’ont jamais été prises au sérieux pendant les pourparlers entre partis. Et aucune de ces exigences n’apparaît dans la version définitive de l’accord de Belfast.

« Les britanniques ouvraient une voie aux républicains en leur permettant de participer aux pourparlers entre partis, où ils pouvaient défendre la cause de l’Irlande unie mais sans la moindre possibilité de l’appliquer, cette voie c’était un tunnel à creuser pour aller sur la lune. ». En négociant avec le mouvement provisoire, l’Etat britannique montrait à l’IRA un chemin de sortie hors de sa campagne armée, sans se montrer à lui-même un chemin de sortie hors de l’Irlande.

Le SDLP et Fianna Fail n’acceptaient de collaborer avec la direction Provisoire qu’à condition que l’IRA appelle à un cessez-le-feu, de son côté, le gouvernement britannique fit savoir qu’il n’accepterait d’accueillir Sinn Fein dans les négociations que si l’IRA provisoire faisait taire ses armes.

Cessez-le-feu

Ainsi, le 31 août 1994, le cessez-le-feu fut déclaré. Pour la direction aux côtés de Gerry Adams, la préservation de l’unité du mouvement était cruciale. Il fallait éviter à tout prix que les éléments sceptiques vis-à-vis de la stratégie de paix ne puissent faire scission. En interne, le message adressé aux militants était que le mouvement provisoire était dans un rapport ‘gagnant-gagnant’. Ou bien les objectifs du mouvement seraient atteints au moyen d’une ‘stratégie non-armée’, ou bien il reprendrait la guerre. Cependant, le mouvement provisoire se mit dans une situation telle qu’il ne pouvait ni atteindre ses objectifs par la stratégie non-armée, ni revenir à la guerre avec son programme politique traditionnel. Le cessez-le-feu de 1994 dura jusqu’en février 1996, et fut rompu parce que le nombre croissant de préconditions pour participer aux négociations était devenu inacceptable aux yeux du mouvement provisoire.

Il avait trop investi dans ce processus de paix, il était allé trop loin dans ce sens pour pouvoir faire volte-face à cette étape de développement. Par dessus le marché, le caractère désastreux de la campagne armée 1996-1997 montrait la difficulté de reprendre la guerre. Le mouvement n’avait pas préparé un ‘plan B’ et était donc coincé dans le processus. Le pire était que le mouvement avait payé le prix fort pour être inclus dans le processus, dont il retirait peu de bénéfices.

Lorsque l’IRA provisoire refit un cessez-le-feu en juillet 1997 et que Sinn Fein put reprendre les négociations politiques en septembre de cette même année, les paramètres politiques avaient été posés, et tout arrangement politique futur serait principalement interne (à l’Irlande du Nord). La publication de la Feuille de Route [‘Framework Document’] de février 1995 prévoyait d’établir un dispositif de partage du pouvoir à Stormont avec d’organismes trans-frontaliers minimalistes. D’un point de vue républicain, le rejet de ce document (de même que la déclaration de Downing Street) aurait dû être immédiat. Mais la direction provisoire ne le rejeta point. De même, en 1993-1994, ils n’avaient pas immédiatement rejeté la déclaration de Downing Street, comme ils le firent pour Sunningdale en 1973 ou avec l’Accord anglo-irlandais [de 1985]. Au lieu de ça, il demandaient des « clarifications ».

Après le cessez-le-feu de 1997, les Provisoires dégradèrent leur programme politique au point que Gerry Adams écrivit qu’il s’agissait désormais de « renégocier l’Union » plutôt que de l’abolir. En janvier 1998, les gouvernements de Londres et de Dublin publièrent les Esquisses pour un Accord [‘Heads of Agreement Paper’] qui donnait les grandes lignes de l’Accord de Belfast à venir. Pour conclure, on ne peut qu’être d’accord avec Bernadette Devlin-McAliskey qui disait que le processus de paix des années 1990 était « idéologiquement mauvais ainsi que stratégiquement et tactiquement idiot ». Son but central était de « démobiliser, démilitariser et démoraliser le peuple républicain d’Irlande, et il a réussi à faire les trois. »

Deuxième partie

Le point culminant du processus de paix fut la signature de l’Accord de Belfast le 10 avril 1998 et son acceptation électorale lors des deux référendums du mois de mai 1998. Les apologistes de l’accord de Belfast expliquent qu’il s’est agi d’un acte d’auto-détermination, qui a été librement négocié et démocratiquement accepté. Mais c’est le gouvernement britannique, qui n’a été démocratiquement élu par aucune circonscription irlandaise et n’est pas responsable devant elles, et qui constitue la plus grande force militaire de l’île, qui a déterminé les paramètres des négociations ayant mené à la signature de l’accord de Belfast.

Ces paramètres stipulaient que la partition était un état de choses légitime, que les articles 2 et 3 de la constitution irlandaise constituaient des revendications illégales de souveraineté sur des parties du Royaume-Uni et que le droit des 32 comtés du peuple irlandais à l’auto-détermination sans obstruction extérieure était quelque chose d’inexistant.

L’accord n’a pas été « librement négocié », puisque le prix d’entrée aux négociations était l’acceptation de son issue, laquelle était déterminée a priori : les pré-conditions que les Britanniques imposèrent étaient que toutes les parties acceptassent le principe du « consentement ». Les prémisses de tout accord à venir étaient partitionnistes. Le simple fait que le gouvernement britannique, non élu et non responsable devant quelque circonscription irlandaise que ce soit, ait imposé ces pré-conditions réfute d’avance toute allégation cherchant à présenter les référendums ultérieurs comme un acte authentique d’auto-détermination du peuple irlandais.

Dans les référendums le gouvernement britannique laissait voter les Irlandais, mais sur ses propres prémisses, et tout en étant en apparence en-dehors de la carte, se soustrayant ainsi à  l’objection possible du peuple irlandais pouvant reprocher à ce vote d’être subordonné à la pré-condition du consentement. Pour cette raison, l’option de l’unité irlandaise n’a pas été présentée au peuple irlandais dans aucun des deux référendums. Il y eut deux référendums tenus dans deux Etats différents, servant des buts différents et posant des questions différentes. Le fait qu’ils aient eu lieu en même temps ne les transforme pas en un seul et même événement, et encore moins en un acte d’auto-détermination. Définir la chose comme « un acte simultané d’auto-détermination », c’était donner un coup de tampon sur une exigence britannique.

Le fait qu’il y ait un vote ne veut pas dire que c’est démocratique; les faits exigent une analyse minutieuse. Qui plus est, les chiffres électoraux doivent être appréhendés à la lumière d’une campagne médiatique massive sponsorisée par les gouvernements irlandais et britanniques, s’étant étalée dans les mois et les semaines avant le vote et tendant à imposer à l’opinion publique l’idée que le vote « non » était un vote pour la violence et que le vote « oui » était un vote pour la paix. La discussion et le débat raisonné et visant à faire réfléchir étaient brutalement écrasées dans le black-out médiatique complet des voix discordantes, comme celles de Marian Price, Bernadette Devlin-McAliskey, Anthony McIntyre et autres, qui pour beaucoup étaient pour la paix, mais pas pour le processus.

La logique, la dynamique et les paramètres du processus de paix se combinèrent pour façonner un cadre permettant de prédéterminer une certaine issue, celle-là même que le républicanisme avait combattue si longtemps, contre vents et marées. L’accord de Belfast de 1998 revient à cela : l’Etat britannique répète sa déclaration d’intention de rester dans le Nord tant qu’une majorité dans ce territoire n’exige pas le contraire, il déclare clairement que le veto unioniste restera en place, et renforce l’ethos partitionniste en le faisant accepter par la constitution du Sud qui a été révisée pour cette raison. De plus, l’Etat britannique écarte toute transition vers une Irlande unie par son refus d’indiquer une quelconque date, quelle que soit son éloignement, où il cessera d’être présent en Irlande.

Le fait est que ce sont les unionistes qui détermineront quand le Nord rejoindra une Irlande unie. Et cela constitue le meilleur deal imaginable pour les unionistes. D’après Tony Blair, premier ministre britannique : « Ce texte offre aux unionistes toutes les exigences-clés qu’ils ont formulées depuis la partition il y a 80 ans. Les principes du consentement, de l’immuabilité du statut constitutionnel de l’Irlande du Nord en l’absence du consentement de sa majorité, y sont inscrits. La constitution irlandaise a été changée. Une assemblée et un gouvernement pour l’Irlande du Nord pourvus de pouvoirs restitués sont là, prêts à l’emploi. Quand pour la première fois je suis venu en Irlande du Nord en tant que premier ministre, ces exigences m’ont été présentées comme étant ce dont les unionistes avaient vraiment besoin. Je les leur ai toutes accordées. »

Pas d’abolition de la partition, pas de déclaration d’intention de retrait, pas d’Irlande unie : l’issue du processus de paix n’avait aucun contenu républicain reconnaissable. C’était une entourloupe partitionniste. « Si on traduisait la chose en langage syndical, on devrait dire que la direction républicaine a réussi à obtenir une semaine de six jours et une baisse des salaires ».

Le mouvement provisoire explique que l’accord de Belfast n’est pas une défaite pour le républicanisme. Danny Morrison, ancien responsable de la propagande de Sinn Fein, affirme que les Britanniques ne pouvaient pas battre l’IRA ni l’IRA battre les Britanniques, de sorte que l’IRA n’a pas gagné mais n’a pas perdu non plus. C’est une erreur facilement réfutable : « l’objectif politique de l’IRA provisoire était d’obtenir des Britanniques une déclaration d’intention de retrait. Elle a échoué. L’objectif de l’Etat britannique était de forcer l’IRA provisoire à accepter, et à changer de logique conformément à cette acceptation, qu’il ne quitterait pas l’Irlande tant qu’une majorité dans le Nord n’y consentira pas. Il a réussi. »

Néanmoins, la direction provisoire préserve le mythe d’une armée invaincue. Le mouvement provisoire affirme que l’accord de Belfast n’est pas une défaite, mais un « compromis historique entre nationalisme et unionisme ». Le problème n’est pas que c’est un compromis, mais que c’est un mauvais compromis.

a) C’est le nationalisme qui a fait toutes les concessions dans le compromis. Il a accepté le principe du consentement unioniste sur la question nationale.

b) La souveraineté britannique est maintenue.

c) Les articles 2 et 3 de la constitution irlandaise qui revendiquent le Nord sont supprimés.

d) La préservation et non l’abolition de la force de police d’Irlande du Nord.

e) La restauration de Stormont.

Tout cela en échange d’institutions trans-frontalières et la mise sur pieds de commissions appointées par le gouvernement britannique pour l’égalité et les droits de l’homme. Pour prendre la mesure de la petitesse de ce qui a été cédé par les unionistes, et donc de la grandeur de ce qui a été cédé par les républicains, il suffit de regarder la chose par ce prisme :

« Si par exemple l’accord du vendredi saint avait forcé les unionistes à signer le principe d’une déclaration britannique indiquant son intention de se retirer du Nord, et le principe d’une déclaration du gouvernement de Dublin indiquant son intention d’annexer les six comtés, aucune casuistique et aucune périphrase n’aurait empêché de voir la chose comme ce qu’elle aurait été : une défaite à plate couture. Une bien piètre consolation aurait été la préservation de Strand One, du RUC et le maintien des prisonniers en cellule, puisque l’unionisme aurait été perdant dans le grand débat philosophique portant sur le principe du consentement. »

Il s’agit plus d’un Versailles républicain que d’un compromis honorable. De plus, un compromis plus satisfaisant était en débat en 1973-74. Austin Currie, ministre de l’exécutif qui expérimentait le partage des pouvoirs en 1974, pense que l’accord de Sunningdale était un meilleur compromis pour les nationalistes que l’accord de Belfast. Le mouvement provisoire avait rejeté Sunningdale, l’avait qualifié de capitulation, pour finir par capituler pour moins que ce que le SDLP avait obtenu en 1973.

Un des grands arguments avancés par Sinn Fein provisoire pour vendre l’accord de Belfast à ses sympathisants, était de prétendre qu’il allait donner les mécanismes transitoires permettant d’arriver à l’unité irlandaise en 2016, année du centenaire du Soulèvement de Pâques. Pour Gerry Adams, l’acceptation de l’accord de Belfast n’était rien d’autre qu’une « nouvelle phase de la lutte » : selon lui, l’accord « n’est pas un règlement, mais une base pour progresser », « il pourrait devenir une étape transitoire vers la réunification ».

Par conséquent, une motion ratifiée lors de l’Ard Fheis [conférence annuelle] de 1998 dit : « le document du vendredi saint n’est pas un règlement politique. Placé dans le contexte de notre stratégie, de nos tactiques et de nos buts, le document du vendredi saint est une base pour de futurs progrès et pour l’avancement de notre lutte. C’est un nouveau jalon sur la route vers un traité de paix. (…). Le document du vendredi saint ne va pas aussi loin que ce que nous aurions voulu, mais il est clairement transitoire. (…) Il peut être servir de base pour faire avancer nos objectifs nationaux et démocratiques. Bref, il nous permet de faire avancer notre lutte vers une phase nouvelle et plus productive. »

Ce propos repose sur deux arguments.

Primo. En termes négatifs, les Provisoires affirment que cet accord affaiblit l’Union, déstabilise et divise les unionistes. Gerry Adams avait fait remarquer que grâce à l’accord de Belfast, toute la montagne de documents législatifs maintenant l’Irlande du Nord dans le Royaume-Uni était devenue lettre morte, suite à l’abrogation par le gouvernement britannique de la section 75 de la loi sur le gouvernement de l’Irlande [‘Government of Ireland Act’] de 1920. Mais le remplacement de la loi de 1920 était légalement « insignifiant », puisque ce remplacement ne faisait que reconstruire légalement la souveraineté britannique.

Au niveau légal, l’accord n’enregistre pas un basculement du rapport des forces vers l’unification. S’il y a eu un revirement, c’est dans l’autre sens, car l’Etat britannique a maintenu sa souveraineté dans les Nord, le principe du consentement a été enregistré noir sur blanc, alors que les articles 2 et 3 de la constitution irlandaise ont été abrogés. Selon le premier ministre Tony Blair : « le règlement n’est pas une pente glissante vers une Irlande unie. Mon gouvernement ne se fera pas l’avocat de l’unité. »

En ce qui concerne la prétendue division et déstabilisation des Unionistes, les sympathisants des Provisoires ont mal cité les paroles de James Molyneaux, leader du parti UUP à l’époque du premier cessez-le-feu de l’IRA. Molyneaux expliquait simplement que le cessez-le-feu (et non l’accord signé quatre ans plus tard) avait déstabilisé l’unionisme.

« Les journalistes qui aiment à citer Molineaux pour prouver que ‘l’accord du vendredi saint est un jalon vers une Irlande unie’ oublient toujours de nous dire pourquoi Molyneaux pensait que le cessez-le-feu était déstabilisant. La vérité, c’est qu’il avouait être déstabilisé parce que ‘quelque chose allait au-delà de sa compréhension : comprendre pourquoi les républicains avaient bien pu vendre leur cheval pour s’acheter une selle‘. Ou comme l’a dit Stephen King, l’unionisme se perdait en conjectures pour deviner pourquoi les républicains avaient combattu si durement pour s’arrêter pour si peu. Onze ans après le cessez-le-feu de 1994 et les observations de Molyneaux, Eric Waugh peut encore se moquer des républicains : ‘le vieil idéal de l’unité est plus éloigné que jamais. Les unionistes ne sont pas intéressés‘. Et même quelqu’un d’aussi hostile à l’accord que Jeffrey Donaldson peut expliquer que le républicanisme a été ‘battu par un règlement partitionniste qui concédait l’auto-détermination à l’Irlande du Nord’ ».

Secundo. En termes positifs, d’après Mitchell McLaughlin :

« Il y a un changement en cours, au niveau démographique, politique, social et économique qui tire indéniablement dans une seule direction, celle qui soutient une Irlande unie. » Mais ces changements vont-ils vraiment dans cette direction? Le premier argument dit que la démographie montre que les catholiques deviendront bientôt majoritaires dans le Nord et voteront pour une Irlande unie à la première à la première occasion. On suppose que la partition prendra fin quand les catholiques atteindront la proportion magique de 51% de la population du Nord.

Mais cette idée, qu’une Irlande unie est au bout du changement démographique est mise en pièce par le recensement démographique le plus récent (2001). On peut attendre des décennies avant que les deux communautés ne soient en nombre égal et avant que cela ne se traduise électoralement. Par dessus le marché, l’enquête menée par  Northern Ireland Life and Times indique que 30% des catholiques ne voteraient pas pour l’unité.

Le deuxième argument est que le développement d’une économie reliant toute l’Irlande créerait une dynamique favorable à l’unification et rendrait la partition obsolète. Peter Hain, secrétaire d’Etat à l’Irlande du Nord, a répondu récemment à cet argument : « l’interprétation qui fait passer cela pour une sorte de cheval de Troie de l’Irlande unie est 100% erroné. » Les échanges économiques par eux-mêmes ne feront pas plus disparaître la frontière que l’économie du Benelux n’a uni les trois pays le constituant. Hain dit : « Cela n’a rien à voir avec l’avenir constitutionnel, qui est une chose entièrement séparée et dépendante des votes des gens, or ils l’ont déjà décidé par le référendum qui a suivi l’accord du vendredi saint. Cela fait que la frontière existe constitutionnellement, bien que ça ne soit pas le cas en termes économiques. En termes économiques, il s’agit de coopération trans-frontalière qui fait travailler ensemble les agents économiques des deux côtés. » En guise d’exemple, Hain parle des rapports entre les comtés de Derry et du Donegal. Il était dans l’intérêt des deux de s’accorder économiquement et pour les besoins des affaires. Ce qui n’empêche pas la séparation constitutionnelle de demeurer, sauf si le peuple en décide autrement. »

Le troisième argument dit que le développement des institutions trans-frontalières créera une dynamique politique vers l’unification. Ces organismes ne peuvent pas mener à la réunification et à la fin de la domination britannique, et ne le feront pas. Martin Mansergh, conseiller en matières nord-irlandaises des trois chefs successifs du gouvernement des 26 comtés, a dit dans son discours du 30 septembre 2000, que « l’expérience internationale des organismes trans-fronstaliers à compétence limitée ne montre aucun exemple d’unification politique, et a fortiori aucune preuve de son inévitabilité. » De tels organismes ont existé pendant des décennies et n’ont jamais rapproché la perspective d’une Irlande unie.

En outre, le fait que premièrement l’accord n’est rien de transitoire et que deuxièmement la stratégie provisoire ne vise plus à déstabiliser l’Etat du Nord, de façon à créer la possibilité de créer des structures transitoires, peut être vérifié à la lecture de cet échange daté de 2000, entre Gerry Adams et Frank Millar, journaliste au Irish Times, portant sur la suspension de l’assemblée de Stormont par Peter Mandelson :

Millar : Est-ce que la suspension se base sur la loi établissant ‘l’assemblée avec restitution des pouvoirs, pour toujours sous l’autorité de la couronne britannique’?

Adams : Oh oui, et la realpolitik nous a mené à l’accepter entièrement. C’est évident, la partition est encore là, la juridiction britannique est encore là.

Millar : Est-ce qu’il s’agit vraiment d’un processus de paix, qui concerne la réconciliation avec les unionistes, en acceptant les paramètres constitutionnels existants jusqu’à ce qu’il y ait un consentement pour les changer? Ou bien est-ce que le véritable jeu de Sinn Fein, la lutte se continuant sous d’autres formes, est de déstabiliser l’Irlande du Nord et montrer qu’elle est non-réformable?

Adams : « Non, ce n’est pas le cas, ce n’est pas le deuxième scénario. »

On voit clairement que de son propre aveu Sinn Féin [provisoire] ne veut pas déstabiliser l’Etat du Nord et cherche au contraire à  l’administrer. Par conséquent, on peut conclure que tous les principes centraux du républicanisme traditionnel et du républicanisme provisoire ont été jetés aux orties.

Seamus Mallon, leader du SDLP, résume ainsi la trajectoire des Provisoires : « Sinn Féin est en venu à adopter essentiellement la même thèse que le SDLP avait promue pendant plus de trente ans. L’accord du vendredi saint était basé, largement basé, sur nos analyses du principe du consentement, de la violence, et du concept de partenariat. C’est Sinn Féin qui a changé substantiellement en passant du soutien au républicanisme violent, à la politique et à la stratégie du SDLP ». C’est pourquoi il a appelé l’Accord de Belfast le ‘Sunningdale pour les nuls’.

Troisième partie

L’accord de Belfast n’était pas un passage vers une Irlande unie, mais plutôt le passage du mouvement provisoire dans les institutions britanniques. « En prétendant que l’accord du vendredi saint mènerait à l’unité irlandaise, Adams et compagnie se trouvèrent une feuille de vigne pour cacher leur reculade idéologique, sans égale dans l’histoire irlandaise. Ce qu’ils ont fait, et qu’il cherchent à cacher à leurs partisans, c’est qu’ils ont accepté une Irlande du Nord réformée qui, conformément au principe du consentement, restera britannique dans l’avenir anticipable. En échange, ils ont évité leur propre extinction politique, sauvé leurs peaux, accédé à la respectabilité politique et au pouvoir. L’accord a changé les choses en effet, mais pas dans le sens suggéré par les docteurs ès-charlatanerie du mouvement ‘provo’. En concédant aux catholiques une place au soleil nord-irlandais, l’accord porte en lui le potentiel d’éroder l’aliénation des nationalistes vis-à-vis de l’ordre établi constitutionnel, et ce faisant, de démanteler la raison d’être de l’IRA provisoire. »

Voici pourquoi l’accroissement des pourcentages de votes Sinn Féin  ne signifie aucunement un développement du républicanisme. « Plus Sinn Féin [provisoire] se renforce électoralement, plus il se dégonfle idéologiquement. Chaque accord que ce parti passe avec Tony Blair ne fait que légitimer la présence britannique en Irlande du Nord. Toutes les concessions économiques et sociales qu’il obtient au bénéfice des catholiques de base affaiblit l’argument selon lequel seule l’unification irlandaise peut satisfaire ces intérêts. Chaque pas de l’Ulster tendant vers une « société normale » consolide et approfondit ce que Sinn Fein appelle officiellement un « règlement par interim ». Voici à quoi ressemble le républicanisme. De plus en plus de nationalistes dans le Nord et le Sud voteront Sinn Fein, mais plutôt parce qu’ils le considèrent comme le meilleur représentant de leurs intérêts dans une Irlande divisée, que comme un soutien pour une Irlande unie. En outre, l’éventualité que les catholiques ne débordent les protestants démographiquement en Ulster ne changera pas la donne. Même au plus fort des Troubles, un pourcentage substantiel de nationalistes préférait le statu quo au bouleversement de l’unification. »

Le mouvement provisoire a pris l’habitude de faire passer son échec stratégique pour une « nouvelle phase de la lutte ». Pour Tommy Gorman, républicain vétéran, cette « nouvelle phase de la lutte » ne fait qu’enregistrer l’échec de la direction : «Dans les premiers temps, notre lutte était décrite comme une sorte d’odyssée, au cours de laquelle nous passerions plusieurs caps et jalons nous assurant que nous faisions bonne route et nous montrant clairement les progrès faits en direction du but, la république socialiste. Ces jalons étaient la fin de la partition, le non-retour au règne de Stormont, le démantèlement du RUC, une déclaration d’intention de retrait hors d’Irlande de la part du gouvernement britannique. Or, par ses efforts combinés à ceux de leurs partenaires de droite, Sinn Fein [provisoire] a réussi à négocier : le renforcement de la partition, la résurrection de Stormont, le changement de nom du RUC, une déclaration d’intention de rester en Irlande de la part du gouvernement britannique.»

Le républicanisme a été battu, mais la couverture médiatique de l’Irlande du Nord telle qu’elle est après l’accord de Belfast aime à montrer sous un jour favorable les retombées de cet accord. Est caractéristique en ce sens cet éditorial du Times :

« L’optimisme et le réalisme qui règnent dans l’Irlande du Nord d’aujourd’hui dissolvent les anciens préjugés et ravive la confiance des entrepreneurs, éléments-clés de la croissance et de la prospérité. Belfast et Londonderry ont été transfigurés par la paix : les centres commerciaux renaissent à la place des chantiers navals à l’abandon, les restaurants et les cafés alimentent un état d’esprit général plus décontracté, les fresques murales de Derry attirent des touristes qui ne se sentent plus en danger. »

Toutefois, ce qui se cache sous ses apparences souriantes abrite une autre vérité. Les emplois disparaissent à un rythme plus rapide que leur création, ainsi va la « floraison » économique du Nord. De même, si les gens au sommet de l’échelle sociale ont pu tirer leur épingle du jeu dans la période de paix, le fossé entre riches et pauvres s’est étiré au point d’être plus large que la moyenne au Royaume-Uni.

Malgré toutes les réformes, les catholiques souffrent encore d’un taux de chômage et de pauvreté plus élevé que les protestants. Les catholiques forment 48,1% de la tranche d’âge en état de travailler, mais représentent 55,7% du nombre total des sans-emploi. Quant aux protestants, ils forment 51,9% de tranche d’âge en état de travailler, mais ne représentent que 44,3% du nombre total des sans-emploi dans cette même tranche d’âge. D’après les enquêtes officielles de l’Exécutif Nord Irlandais pour le Logement (NIHE), les demandeurs de logements sociaux catholiques passent une fois et demi plus de temps sur les listes d’attente que leurs homologues protestants. Dans la période que nous considérons, de 1998 à 2005, le nombre absolu de demandeurs de logements sociaux a augmenté dans les deux communautés, mais l’augmentation a été presque deux fois plus importante chez les catholiques que chez les protestants (30% et 16% respectivement)

Tim Cunningham, fonctionnaire chargé de l’égalité de traitement, explique ainsi : « En dépit de la rhétorique gouvernementale soutenant le point de vue contraire, la réalité est que les membres les plus pauvres de notre société, qu’ils soient catholiques ou protestants, vivent moins bien aujourd’hui qu’il y a vingt ans. L’Irlande du Nord souffre du plus fort taux de chômage de tout le Royaume-Uni, ce qui rend insensée l’idée que l’Irlande du Nord, en tant qu’ensemble, aurait bénéficié de la prospérité et de la croissance économique. La condition des « sans-emplois non enregistrés » est en train de se détériorer. En outre, les enquêtes gouvernementales elles-mêmes concluent que des projets sociaux comme celui de la Nouvelle Donne avantagent le moins ceux qui auraient le plus besoin d’un emploi. »

Et M. Cunningham d’enfoncer le clou :

« Au lieu de s’attaquer sérieusement au problème de la pauvreté dans les quartiers populaires catholiques ou protestants, il semble que le gouvernement soit en train de communautariser [‘sectarianising’] la question. Il a méprisé les différences entre les deux communautés sur le marché du travail, il n’a pas investi là où les besoins étaient les plus impérieux, il a dépensé de l’argent dans des projets comme « Shared Future » et  « Taskforce » qui concernent les quartiers populaires protestants, ce qui au mieux ignore les différends communautaires, au pire les exacerbe. »

En ce qui concerne la guérison des divisions et l’établissement de la paix, un nombre croissant d’observateurs signale le fait que les divisions sont en train de s’approfondir. Le principal journal conservateur a remarqué récemment ce qui suit : «Quand on se promène dans les quartiers centraux des villes grandes et petites d’Irlande du Nord, il est difficile de voir que ces endroits étaient, il y a un peu plus de dix ans, des zones en guerre. De nouvelles boutiques, de nouveaux hôtels, des cinémas et des théâtres ont bourgeonné. Les rues vibrent d’activité, et le soir venu, surtout à Belfast, les restaurants et les hôtels sont souvent pleins. (…) Mais derrière la façade d’un « Ulster en floraison » promue par le gouvernement, le vieux schéma familier de la violence inter-communautaire et de l’intimidation qui a donné naissance aux Troubles s’affirme de nouveau.

Les statistiques policières révèlent que les attaques sectaires [à motivation ethno-confessionnelle] ont augmenté de presque 40%. Entre le 1er avril et le 1er juillet de cette année, il y a eu 491 incidents graves de cette nature. Pendant la même période en 2005, la police en avait enregistré 353. Quant aux agressions à l’arme blanche, elles ont doublé depuis l’accord du vendredi saint de 1998, et dans la même période quelque 8.000 familles se sont vues forcées de quitter leurs logements, sous la pression des paramilitaires. A Londonderry, le nombre de crimes sectaires a augmenté de 70% par rapport à l’année dernière dans la même période, comprise entre avril et juillet 2006. (…) Si les attaques sectaires continuent ainsi, nombreux sont ceux qui craignent la reprise des Troubles. Peter Shirlow, professeur à l’Université d’Ulster et co-auteur du livre Belfast: Segregation, Violence and the City, a fait la prévision suivante : « Je ne pense pas que les circonstances se prêtent pour le moment à un retour du conflit », mais ajoute-t-il, « dans 20 ou 30 ans, avec cette incertitude constitutionnelle [qui a la légitimité sur ce territoire?], le même schéma pourrait ré-émerger. »

Les faits sont là. « Sept ans après l’accord du vendredi saint, le Nord est plus violent que jamais », titrait la Une du journal Sunday Tribune l’année dernière (28 août 2005). Le nombre de crimes sectaires a augmenté de 35% en un an, avec une moyenne de 5 attaques enregistrées par jour. Les statistiques policières signalent une détérioration de la situation. Les chiffres les plus récents depuis avril 2006 montrent une moyenne de 38 attaques sectaires chaque semaine dans le Nord. Entre le 1er avril et le 7 juillet 2006, la police a enregistré 491 incidents de cette nature. Comparés aux 353 de la même période en 2005, cela fait une augmentation de plus d’un tiers. La police qualifie d’incident sectaire tout ce qui va des menaces verbales à l’attaque à la bombe en passant par les tentatives de meurtre. Même si les statistiques ne prennent pas en compte l’origine des attaques, il est généralement accepté que la majorité de ces attaques viennent des loyalistes. Un nouveau rapport officiel basé sur les statistiques de la police, de l’office du logement et sur d’autres enquêtes montre que le niveau de violence sectaire est plus élevé qu’avant les cessez-le-feu.

Le Nord de Belfast est la zone la plus touchée. De 1996 à 2004, il y a eu 6.623 incidents sectaires, comprenant 3.883 dommages, 1.343 assauts, 1.021 désordres et 376 émeutes. Il y a eu chaque semaine une moyenne de 5 attaques par mois contre des églises, clubs de sport gaélique et centres orangistes. La plupart de ces attaques ont eu lieu dans les comtés de Tyrone et Fermanagh. De plus en plus de gens sont intimidés au point qu’ils quittent leurs logements. Chaque année, en moyenne 1.378 personnes cherchent un nouveau domicile à cause de l’intimidation sectaire.

Environ 500 personnes portent officiellement plainte chaque année pour discrimination religieuse sur le lieu de travail, 10% des travailleurs protestants se plaignent de graffitis, blagues, chansons, ostracisations, menaces ou violences sectaires. 60% des plaintes ne sont pas officiellement prises en compte. Il y a 37 murs de paix dans le Nord, aucun n’a été démoli depuis les cessez-le-feu, mais 18 nouveaux murs sont en construction. Ce rapport nous dit en outre que 42% des protestants et 33% des catholiques préfèrent habiter dans des quartiers non-mixtes, que 48% des jeunes catholiques et 42% des jeunes protestants veulent rester ou aller dans des écoles séparées.

Ceci confirme que le Nord est une société où il y a plus de ségrégation, de polarisation et de sectarisme qu’au début du processus de paix. Un rapport publié en 2002 par la Société Royale de Géographie établissait que les divisions sectaires s’étaient approfondies depuis le processus de paix en Irlande du Nord.

Stimulé en partie par les dénégations du Bureau aux affaires nord-irlandaises, le   docteur Peter Shirlow de l’Université d’Ulster a interviewé 4.800 personnes dans 12 quartiers belfastois, 6 quartiers catholiques et 6 quartiers protestants. Les résultats sont accablants. Prenant au mot la propagande faite autour du processus de paix, beaucoup de gens, surtout des catholiques, ont déménagé dans des quartiers où leurs coreligionnaires étaient minoritaires. Le Bureau du Logement rapporte que trois mille d’entre eux ont déménagé entre 1994 et 1996, mais que l’intimidation sectaire en a fait fuir 6.000 dans les cinq années suivantes. Deux tiers de la population vit dans des endroits qui sont à 90% catholiques ou à 90% protestants. Dans les quartiers majoritairement protestants, la main d’œuvre catholique ne représente que 5%, dans les quartiers catholiques, seule 8% de la main d’œuvre est protestante.

Seule une personne sur cinq accepterait un emploi de l’autre côté de la ligne de paix. 62% des interviewés vivant dans des zones séparées par une ligne de paix considèrent que les relations inter-communautaires ont empiré. Qui plus est, 68% des jeunes entre 18 et 25 ans disent n’avoir jamais eu aucune conversation sérieuse avec quelqu’un appartenant à l’autre confession, et 62% d’entre eux disent avoir été victimes de violence sectaire physique ou morale depuis le cessez-le-feu de l’IRA en 1994.

88% des interviewés disent qu’ils n’entrent pas dans les quartiers dominés par l’autre confession, même en voiture, et 58% d’entre eux affirment qu’ils n’iraient pas faire leurs courses ou se divertir dans des quartiers contrôlés par l’autre religion, même si la qualité du service était meilleure.

Il est très significatif que The Irish Times, le journal dominant en Irlande (l’équivalent d’El Pais dans l’Etat espagnol) ait dit la chose suivante cette année : « Ce qui est dur à reconnaître, c’est que cela fait maintenant huit ans que l’accord a été laborieusement mis en place. Si l’un des points cruciaux de l’accord ne fonctionne toujours pas, après tout ce temps, alors peut-être que la conclusion inévitable est qu’il ne fonctionnera jamais. » Les gens du Pays Basque devraient prendre bonne note de tout cela, à un moment où on leur fait croire qu’une issue du type accord de Belfast est la voie à suivre pour résoudre le conflit au Pays Basque.

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