Les femmes produisent, dans l’isolement et sans salaire, la marchandise suprême : la force de travail

Extraits de Le pouvoir des femmes et la subversion sociale, écrit par Mariarosa Dalla Costa en 1971.

le-pouvoir-des-femmes-et-la-subversion-sociale-de-dalla-costa-mariarosa-et-james-selma-964922571_MLDans la mesure où il a recruté l’homme et l’a transformé en travailleur salarié, le capital a produit la séparation entre l’homme et les autres prolétaires sans salaire, qui, parce qu’ils ne participent pas directement à la production sociale, n’étaient pas censés être capables d’être les sujets d’une révolte sociale. Depuis Marx, il est clair que le capital dirige et se développe au moyen du salaire, que le fondement de la société capitaliste est le travailleur salarié, qu’il s’agisse d’une femme ou d’un homme, et son exploitation directe.

Ce qui n’a pas été clarifié par les organisations du mouvement ouvrier, et qu’elles n’ont pas même considéré, c’est que c’est justement à travers le salaire qu’est organisée l’exploitation de travailleur sans salaire. Cette exploitation a été d’autant plus réussie qu’elle a été dissimulée, mystifiée par l’absence d’un salaire. En d’autres termes, le salaire commandait autour de lui une quantité de travail bien plus considérable que celle qui apparaissait au moment de la négociation d’usine ; Le travail des femmes apparaissait comme un service personnel, extérieur au capital. (…)

La femme a été isolée dans la maison, forcée d’accomplir un travail considéré comme non-qualifié, la tâche d’accoucher, d’élever, de discipliner et de servir la force de travail pour la production. Dans le cycle de la production sociale, son rôle est demeuré invisible parce que seul le produit de son travail, le travailleur, était visible. Du même coup, la femme était prise au piège dans des conditions de travail pré-capitalistes, et ne reçut jamais de salaire. (…). Si l’on n’est pas payée à l’heure, personne ne se préoccupe du temps qu’il faut pour faire le travail – tout au moins dans certaines limites. En fait, le travail ménager n’est pas simplement quantitativement, mais qualitativement différent des autres. Et la différence qualitative réside précisément dans le type de marchandise que ce travail est destiné à produire : la force de travail. (…)

capitalism-domestic-laborSi l’innovation technologique peut diminuer le temps de travail nécessaire et si la lutte de la classe ouvrière dans l’industrie peut utiliser cette innovation technologique pour gagner du temps libre, on ne peut pas dire la même chose du travail ménager.

Dans la mesure où elle doit procréer, élever, soigner et assumer la responsabilité des enfants dans une situation d’isolement, une plus grande mécanisation du travail ménager ne libère aucun temps pour la femme. Elle est toujours au travail parce qu’il n’est pas de machine qui fasse et forme les enfants. Une plus haute productivité du travail ménager grâce à la mécanisation ne peut donc se rapporter qu’à des services déterminés tels que la cuisine, le lavage, le ménage. Si la journée de la femme n’a pas de limites, ce n’est pas parce qu’elle n’a pas de machines, mais parce qu’elle est isolée.

Nous voudrions ici commencer à clarifier les données qu’un certain point de vue marxiste orthodoxe, et spécialement dans la pratique et l’idéologie des partis qui se disent marxistes, a toujours tenues pour vraies : en l’occurrence que les femmes, du fait qu’elles se trouvent hors de cycle de la production socialement organisée, sont aussi en dehors de la productivité sociale. En d’autres termes, on a toujours considéré le rôle féminin comme celui d’une personne subordonnée sur le plan psychologique, extérieure à la production, ou qui lorsqu’ellle est employée en dehors de la maison, l’est d’une façon marginale, mais qui fournit essentiellement dans la maison une série de valeurs d’usage de caractère pré-capitaliste. (…)

On dit souvent, à l’intérieur de la définition du travail salarié, que le travail ménager de la femme n’est pas productif. En fait, c’est exactement le contraire qui est juste, si l’on pense à l’énorme quantité de services sociaux que l’organisation capitaliste transforme en activités privées en les mettant sur le dos de la ménagère à la maison. Le travail ménager n’est pas essentiellement un « travail féminin » : aucune femme ne se réalise plus, ou ne se fatigue moins qu’un homme lorsqu’elle fait la lessive ou le ménage.

femmeaufoyerpetite1Il s’agit de services sociaux dans la mesure où ils servent à la reproduction de la force de travail. C’est le capital qui, en instituant précisément sa structure familiale, a « libéré » l’homme de ces fonctions de façon à ce qu’il soit complètement « libre » pour l’exploitation directe, de façon à ce qu’il soit libre de « gagner » assez pour qu’une femme le reproduise en tant que force de travail.

Le capital a donc fait des hommes des travailleurs salariés dans la mesure où il a réussi à rejeter ces services sur les épaules des femmes dans la famille, tout en contrôlant par le même processus l’afflux de force de travail féminine sur le marché du travail. (…)

L’apparente incapacité de la femme à faire un certain nombre de choses, à comprendre certaines choses et avant tout la politique, voit ici commencer son histoire, histoire semblable à bien des égards à celle de l’enfant « retardé » des classes de rattrapage. Dans la mesure où la femme a été coupée de la production directe et socialisée, pour être isolée à l’intérieur de la maison, on lui a enlevé toute possibilité de vie sociale en dehors des rapports de voisinage, et donc toute possibilité de connaissance et d’éducation sociale.

Isolée dans la maison, la femme a été privée de la vase expérience d’organisation et de planification collective des luttes d’usine et des luttes de masse en général. On lui a enlevé une source fondamentale d’éducation sociale, l’expérience de la révolte sociale, qui est le première expérience où elle peut faire l’apprentissage de ses propres capacités, c’est-à-dire de son pouvoir, ainsi que de la capacité et donc du pouvoir de sa classe. A travers l’isolement imposé aux femmes s’est en retour fondé le mythe de l’incapacité féminine, aux yeux de la société et aux yeux mêmes des femmes.

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