Eamonn McCann : Soweto vs Bogside

Article paru dans le Irish Times du 12 décembre 2013 au sujet de l’exportation du « modèle irlandais » de pacification.

Sous le débat visant à savoir si Gerry Adams peut être à juste titre considéré comme un mini-Mandela, gît l’idée que les conflits en Afrique du Sud et en Irlande du Nord ont été, sinon identiques, du moins suffisamment semblables pour qu’on puisse tirer des parallèles au sujet de la façon dont ils ont été résolus, si tant est qu’ils l’ont été. Et en effet, on fait coutumièrement l’article du processus de paix dans le Nord, lequel aurait fourni l’exemple-type de la résolution des conflits dans le monde. En mai dernier, des délégués de l’organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), qui compte 57 membres, se sont réunis au château de Dublin pour examiner le processus de paix en Irlande « en tant que cas d’école ayant une pertinence possible pour la résolution des conflits ailleurs dans le monde ».

Le Tánaiste [premier ministre du Free State] et Eamon Gilmore, ministre des affaires étrangères, ont expliqué lors de cette conférence que “l’exportation des leçons apprises en Irlande du Nord a été un des thèmes essentiels de la présidence irlandaise [de l’OSCE] cette année. Gilmore n’a donné aucun exemple précis aux délégués de leçons appliquées avec succès à d’autres régions troublées, bien que des délégations du Nord [de l’Irlande] roulent leur bosse tout autour du monde depuis des années, pour partager leurs sagaces secrets, glanés dans le cours de leur lutte pour la paix en Irlande. En janvier 2009, Gerry Kelly, leader de Sinn Féin [provisoire] et Jonathan Powell, qui fut le proche associé de Tony Blair dans la préparation de la guerre en Irak, sont allés au Sud des Philippines pour des pourparlers avec le Front de Libération Islamique Moro, qui mène une lutte pour l’indépendance depuis plus de trente ans.

De leur côté, Martin McGuinness, en compagnie de Chris McCabe, ancien responsable du ministère à l’Irlande du Nord, et de Paul Murphy, ancien secrétaire d’Etat à l’Irlande du Nord, sont allés faire les intermédiaires entre les Tigres Tamouls et le gouvernement du Sri Lanka. Sans compter tous les vétérans du Nord qui sont allés donner leurs conseils en Thaïlande, au Pays Basque et aux Palestiniens.

Quelques mois après la conférence de l’OSCE, l’exportation des experts a continué. Jeffrey Donaldson du DUP et Denis Haughey du SDLP sont allés à Kaboul pour assister le Haut Conseil Afghan pour la Paix, afin de promouvoir un accommodement entre les factions en guerre de ce pays. A son retour à Belfast, Donaldson a déclaré que cette visite était un « succès considérable… Nous avons reçu des réponses très positives et nous avons été invités à revenir ». il n’y a pas de raison de douter de la sincérité de la croyance de ces péripatéticiens des processus de paix, qui croient avoir quelque chose de valable à proposer. Cependant, il est difficile de discerner où et quand leurs attentions ont bien pu produire une effet pratique significatif vers la paix. Car le conflit dans le Nord ne se conforme pas aux autres conflits, sauf dans le sens le plus large et le plus vague. Nous allons le voir avec l’Afrique du Sud.

Le niveau d’oppression subi par la majorité noire en Afrique du Sud était d’un tout autre ordre que celui subi par les catholiques dans le Nord. C’est insulter les sud-africains noirs que de sous-entendre que l’expérience de Soweto ressemble à celle du Bogside. Qui plus est, l’Afrique du Sud est un grand pays disposant d’énormes ressources naturelles et d’une grande importance stratégique : plis de 50 millions d’habitants, des réserves de pétrole, d’or, de diamants, d’uranium, de charbon, de fer, de cuivre, de bauxite, d’argent, de céréales et de noix de cacao; c’est un pays crucial en ce qui concerne le déploiement des puissances maritimes dans l’océan indien et l’atlantique sud. Tous les grandes puissances ont eu un intérêt dans la résolution du conflit sud-africain.

A l’opposé, aucune puissance majeure n’avait un intérêt pressant dans la façon don’t les Troubles allaient être clôturés dans le Nord. Les Etats-Unis s’y sont impliqués et s’ils ont adopté une attitude libérale, c’est précisément par qu’ils n’avaient pas d’intérêt vital dans ce conflit. Les dirigeants US ont sans doute cherché à s’offrir une succès en politique étrangère en vue de leur électorat, mais ils n’ont pas ressenti le besoin de s’assurer une part du gâteau de la richesse du Nord.

L’expérience du Nord [dans le cadre de sa pacification, NdT] n’est pas exportable ailleurs pour une autre raison : ses principes de fond sont fuyants et n’ont pas été définis. Le problème en Afrique du Sud était le règne de la minorité blanche. La solution était celui de la majorité noire. Le processus de transition a été fracturé. Nous pouvons douter de son réel accomplissement. Mais aucune des parties prenantes ne doutait de la direction que les choses devaient prendre. Dans le Nord au contraire, la question de la nature du conflit n’a jamais été traitée dans le cours des négociations. Aucun point fondamental n’a été soulevé.

Ce qui fait que le marchandage a pu être fait de façon, comparativement, très facile, mais qu’il est impossible à répliquer ailleurs. Il nous plaît de nous imaginer comme des êtres exemplaires aux yeux du monde entier et de nous considérer comme pertinents face aux grandes questions de l’époque, en essayant de nous demander qui est Mandela et qui est de Klerk. Illusions de grandeur.

Source : ici

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Un commentaire pour Eamonn McCann : Soweto vs Bogside

  1. Monier Alain dit :

    Bonjour,
    C’est evident que le sens du ridicule ne tue pas, sinon les pretendus porteur de la sois disant bonne parole, ne seraient plus la pour dire n’importe quoi. Aucune situation n’est identique, les souffrances les violences n’ont pas toutes la meme ampleur physique et morale.Pour ma part je pense que toutes les pretentions a la liberte ne sont pas egales, cela se mesure a l’aune de chaque realite, et pour nous Europeens en fonction de nos valeurs, ce qui nous abstient a faire l’amalgame en se rangeant sous la banniere de tout mouvement pretendument liberateur.
    Seul un parametre d’ evidence tient lieu ; celui de la justice de la liberte et de l’egalite. Il est une verite qui est celle ou de pretendus dirigeants et leurs affides, veulent tenir en main tous les leviers de commande, il n’est plus acceptable qu’une telle pretention se perpetue indefiniment, mais a chacun sa methode pour le refuser.
    Pour l’heure nos societes occidentales sont le comble de l’ypocrisie. Les manipulations nous gruges, nous decervelles, aneantissent toutes critiques. Ce qui laisse supposer qu’il faudrait une « epuration » comme apres la liberation. Ce que nous constatons, c’est que les pretendues elites sont « gangrenees », irreformables. La situation Francaise a la Sarko, desavoue les medias, la justice, les hommes politiques. Malgre ce pourrissement tous ces pouvoirs se levent comme un seul homme pour continuer « le laisser faire » Des changements profonds de structures devraient avoir lieu. La Propriete Privee ne devrait pas comme le dit l’economiste Jesuite la pierre d’angle du systeme qui empeche tout changement du droit, et donc du changement. Bien entendu, cela a ete dit moulte fois, mais l’issu en a toujours ete negatif. Donc pour ce faire il faut penser autrement ou differemment. Non pas faire preuve de faiblesse, de renoncement. Il faut songer que beaucoup de pretendus declasses jouent un jeu qui les desserts. Cela n’est pas a prendre a la legere, il ne suffit pas d’affirmer qu’ils sont manipules, car ils font des choix parmi les objectivites offertes, ils n’ont pas toute la vie devant eux. Alors, il faut penser autrement, voir autrement. La lutte armee qui est un moyen de perpetuer la memoire pour certains, n’a pas l’impact souhaite. On voit la desaffection des populations qui aspirent surement a autre chose. Elle ne se concoit plus aujourd’hui sans etre porte par une majorite effective pour avoir valeur de droit. Ce n’est pas qu’elle soit interdite, bien sur que non, elle a seulement besoin d’etre porte par une majorite, comme le furent les luttes Irlandaises a travers l’histoire. Pour autant ce n’est pas baisser les bras, taire les voix. Mais il faut imperativement trouver la bonne voie correspondant a notre epoque. Si le Peuple Irlandais choisissait l’action « revolutionnaire »(dans le sens de revolte necessaire et non ideologique), cette solution prendrait toute sa signification. mais il faut dire en toute honnetete que le compte n’y ai pas, meme si des hommes courageux, sinceres, prennent le risque de porter leur devoir envers l’Irlande tres haut. Non pas tomber dans l’illusion oubliant les avancees maerialistes et autres, mais en pensant autrement. Cordialement Alain Monier

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