Anecdotes étonnantes sur Robert Emmet et Blaise Pascal

Robert Emmet, enfant

Il annonça de bonne heure de rares et brillantes facultés. Un singulier mélange d’enthousiasme et de sagacité, une grande force d’attention, une ardente et poétique imagination jointe a un esprit exact et pénétrant, le rendaient également propre aux études littéraires et scientifiques. Il se distinguait aussi par une indomptable énergie de volonté unie à une grande douceur de caractère. Ce n’est pas sans intérêt que l’on voit se dessiner dès l’enfance les premiers traits des natures d’élite; et Madden raconte dans La Vie de Robert Emmet une anecdote, puérile en apparence, mais qui révèle la force de sa volonté et la pénétration de son esprit. Il eut de bonne heure la passion des sciences exactes ; les mathématiques et la chimie furent dès l’âge de douze ans ses études favorites. Il avait l’habitude de faire des expériences de chimie dans la maison de son père.

A la suite d’une de ces expériences, il se mit à étudier un livre d’algèbre, et chercha la solution d’un problème qui, de l’aveu de l’auteur, était de la plus extrême difficulté. Dans sa préoccupation, il porta imprudemment la main à sa bouche, et s’empoisonna avec du sublimé corrosif, qu’il venait de manipuler peu d’instants auparavant. Les violentes douleurs qu’il éprouva aussitôt l’avertirent de son danger, et de la cause de ses souffrances. Toutefois, craignant qu’en punition de son imprudence on ne lui interdît désormais l’usage de ces dangereuses expériences, il ne voulut prévenir personne ; il descendit dans la bibliothèque de son père, prit un volume de l’Encyclopédie, et trouva à l’article « Poison », que la craie délayée dans de l’eau était recommandée comme remède dans un cas pareil au sien ; se souvenant qu’il avait vu de la craie au fond d’une remise attenante à la maison, il descendit dans la cour, brisa la porte de la remise qui était fermée, parvint à trouver cette craie, en fit usage, et se remit tranquillement à l’étude du problème qui le préoccupait.

Le lendemain matin, son précepteur, le docteur Lewis, le voyant paraître à déjeuner, la figure si décomposée qu’il en était à peine reconnaissable, l’interrogea avec anxiété, et obtint de lut l’aveu qu’il avait passé toute la nuit dans de cruelles tortures, mais que profitant de l’insomnie, il n’en avait pas moins continué à étudier son problème, et l’avait résolu.

Robert Emmet, par Louise Haussonville, M. Lévy frères, 1858, Paris, pp.7-8

basilic

Blaise Pascal, enfant

Ainsi dès son enfance il ne pouvait se rendre qu’à ce qui lui paraissait vrai évidemment; de sorte que, quand on ne lui disait pas de bonnes raisons, il en cherchait lui-même, et quand il s’était attaché à quelque chose, il ne la quittait point qu’il n’en eût trouvé quelqu’une, qui le pût satisfaire. Une fois entre autres, quelqu’un ayant frappé à table un plat de faïence avec un couteau, il prit garde que cela rendait un grand son, mais qu’aussitôt qu’on eut mis la main dessus, cela l’arrêta. Il voulut en même temps en savoir la cause, et cette expérience le porta à en faire beaucoup d’autres sur les sons. Il y remarqua tant de choses qu’il en fit un traité à l’âge de douze ans, qui fut trouvé tout à fait bien raisonné.

Son génie pour la géométrie commença à paraître lorsqu’il n’avait encore que douze ans, par une rencontre si extraordinaire, qu’il me semble qu’elle mérite bien d’être déduite en particulier.

Mon père était homme savant dans les mathématiques, et avait habitude par là avec tous les habiles gens en cette science, qui étaient souvent chez lui; mais comme il avait dessein d’instruire mon frère dans les langues, et qu’il savait que la mathématique est une science qui remplit et qui satisfait beaucoup l’esprit, il ne voulut point que mon frère en eût aucune connaissance, de peur que cela ne le rendit négligent pour la langue latine et les autres dans lesquelles il voulait le perfectionner.

Par cette raison il avait serré tous les livres qui en traitent, et il s’abstenait d’en parler avec ses amis en sa présence; mais cette précaution n’empêchait pas que la curiosité de cet enfant ne fût excitée, de sorte qu’il priait souvent mon père de lui apprendre la mathématique; mais il le lui refusait, lui promettant cela comme une récompense. Il lui promettait qu’aussitôt qu’il saurait le latin et le grec, il la lui apprendrait. Mon frère, voyant cette résistance, lui demanda un jour ce que c’était que cette science, et de quoi on y traitait; mon père lui dit en général que c’était le moyen de faire des figures justes, et de trouver les proportions qu’elles avaient entre elles, et en même temps lui défendit d’en parler davantage et d’y penser jamais.

Mais cet esprit qui ne pouvait demeurer dans ces bornes, dès qu’il eut cette simple ouverture, que la mathématique donnait des moyens de faire des figures infailliblement justes, il se mit lui-même à rêver sur cela à ses heures de récréation; et étant seul dans une salle où il avait accoutumé de se divertir, il prenait du charbon et faisait des figures sur des carreaux, cherchant les moyens de faire, par exemple, un cercle parfaitement rond, un triangle dont les côtés et les angles fussent égaux, et les autres choses semblables. Il trouvait tout cela lui seul; ensuite il cherchait les proportions des figures entre elles.

Mais comme le soin de mon père avait été si grand de lui cacher toutes ces choses, il n’en savait pas même les noms. Il fut contraint de se faire lui-même des définitions; il appelait un cercle un rond, une ligne une barre, et ainsi des autres. Après ces définitions il se fit des axiomes, et enfin il fit des démonstrations parfaites; et comme l’un va de l’un à l’autre dans ces choses, il poussa les recherches si avant, qu’il en vint jusqu’à la trente-deuxième proposition du premier livre d’Euclide. Comme il en était là-dessus, mon père entra dans le lieu où il était, sans que mon frère l’entendît; il le trouva si fort appliqué, qu’il fut longtemps sans s’apercevoir de sa venue.

On ne peut dire lequel fut le plus surpris, ou le fils de voir son père, à cause de la défense expresse qu’il lui en avait faite, ou le père de voir son fils au milieu de toutes ces choses. Mais la surprise du père fut bien plus grande lorsque lui ayant demandé ce qu’il faisait, il lui dit qu’il cherchait telle chose, qui était la trente-deuxième proposition du premier livre d’Euclide. Mon père lui demanda ce qui l’avait fait penser à chercher cela. Il dit que c’était qu’il avait trouvé telle autre chose; et sur cela, lui ayant fait encore la même question, il lui dit encore quelques démonstrations qu’il avait faites, et enfin en rétrogradant et s expliquant toujours par les noms de rond et de barre, il en vint à ses définitions et à ses axiomes.

La Vie de monsieur Pascal, par Gilberte Périer, sa soeur.

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11 commentaires pour Anecdotes étonnantes sur Robert Emmet et Blaise Pascal

  1. Liam dit :

    Tres bien!
    Excellent, le site est de retour.
    Au fait, je ne sais pas si on a parle en France de l’affaire des soi-disant 187 lettres d’amnisite donnees a des membres de la PIRA encore recherches.
    En fait il n’est pas question de lettres d’amnisite:
    http://blogs.telegraph.co.uk/news/johnmcternan1/100261716/the-unionist-fuss-over-the-ira-amnesties-is-both-confused-and-opportunistic/

    • théodule dit :

      totalement hors-sujet, mais il y a deux conférences qui ont l’air passionnantes (en même temps hélas) demain à paris🙂

      Samedi 8 mars 2014
      de 14h à 16h
      CENTRE D’HISTOIRE DES SYSTEMES DE PENSEE MODERNE
      Séminaire hebdomadaire, sous la responsabilité de Jean Salem (Paris 1) avec le soutien du CERPHI : Marx au XXIe siècle, l’esprit & la lettre
      Emmanuel RENAULT, Professeur de philosophie sociale et politique, à l’Université Paris-Ouest Nanterre La Défense » : »Un épisode mal connu :la rencontre de Mao avec Dewey »
      lieu : Sorbonne, amphithéâtre Lefebvre, entrée : 14, rue Cujas,
      Galerie Jean-Baptiste Dumas, escalier R, 1er étage

      Samedi 8 mars 2014
      à partir de 14h30
      Séminaire : La tradition du néoplatonisme latin au Moyen Âge et à la Renaissance organisé par THETA (CNRS – Centre Jean Pépin) – EA 4081 « Rome et ses renaissances » (Université Paris-Sorbonne)
      responsables : Hélène Casanova-Robin et Alain Galonnier, avec la collaboration d’ Alice Lamy
      14h 30 Blandine COLOT (Angers) : « Les destinataires païens des Diuinae institutiones de Lactance : quelle présence du néoplatonisme ? »
      15h 45 Michel FATTAL (Grenoble) : « Sources néopythagoriciennes du néoplatonisme grec et latin ? »
      lieu : Maison de la recherche de l’Université Paris-Sorbonne (rue Serpente), (salle : D 421 – 4e étage)

  2. Liam dit :

    Tu connais l’excellent chapitre du renegat Kolakowski dans le premier tome de son histoire du marxisme sur l’influence du neo platonisme et de plotin sur Marx ?

  3. théodule dit :

    Non je ne connais pas mais tu piques ma curiosité, je ne connais pas cet auteur… la prochaine fois que je vais en bibliothèque je regarderai ce livre

  4. Liam dit :

    C’est le tome 1 de son histoire du marxisme publie chez Fayard en 1987
    Le contenu en anglais est disponible sur google books
    http://books.google.com/books/about/Main_Currents_of_Marxism.html?id=qUCxpznbkaoC
    je parle des 70 premieres pages les seules qui sont vraiement bien dans ce livre

  5. Liam dit :

    Sur un autre sujet. Ceci vient d’un magazine genre le Nouvel Observateur et donne
    l’analyse -venant d’un tout autre contexte intellectuel- de la publication des « Cahiers Noirs » de
    Heidegger:
    http://www.prospectmagazine.co.uk/art-books/in-defence-of-heidegger/#.UyGQcNwsBG6
    Ce n’est pas ecrit paar un Heideggerien et on est loin des hysteries de Faye pere et fils.
    Si Heidegger est l’introduction du nazisme en philosophie et que a chaque fois qu’on l’evoque il y a la reduction ad-hitlerum alors David Hume -qui reveilla Kant de son sommeil dogmatique- est k’introduction du colonialisme en philosophie et chaque fois que il est evoque en classe le professeur devra dire – ce meme David Hume qui rediga des textes defendant les massacres angalis en irlande contre les irlandais inferieurs et d’autres encourageant la colonisation protestante de l’ile.

    • Monier Alain dit :

      Bonjour,
      Je ne peux expliciter la pensee de Liam sur Heideggert., toutefois il faut reconnaitre que Heideggert a d’abord cru en la machine nazi ,estimee propice a sa pensee, a cet effet il a accepte l’arrivee au Pouvoir de Hitler et a signe avec d’autres un manifeste en faveur du regime. Mais il faut aussi reconnaitre qu’il a change d’avis, se rendant compte de ses erreurs.
      Mais dela a affirmer que sa philosophie fut le fourrier du nazisme, c’est tres ose.Sa tradition etait conservatrice, mais sa pensee a su depasser ce clivage, elle fut d’une grande nouveaute complexe, une ouverture a un monde ou la raison n’avait plus toute la place que qu’elle avait acquise. De plus Lacan et Derrida ont pense a partir de lui non sans le depasser, mais en utilisant sa pensee.comme premice a leur propre recheche. Donc deux grands penseurs au dessus de tout soupcon. Codialement Alain Monier.
      Lire si vous le desirez (Phenomenologie et Psychanalyse Jean ZIN espace Lacan)

  6. théodule dit :

    je ne savais pour pour Hume le colonialiste…

    tu as raison la reduction ad hitlerum c’est un asile de l’ignorance, comme le dit l’article ce bouquin ne sera pas lu par ceux qui l’utiliseront comme argument, et servira d’excuse pour ne pas se confronter à heidegger

    Walter Biemel disait ça à propos de Heidegger en 1942:

    « Jamais je n’aurais imaginé en Allemagne tomber sur un groupe de personnes critiquant et refusant la domination nazie. Ici, en Allemagne, dans le séminaire de Heidegger, je trouvai une oasis, un autre monde dans lequel les paroles politiques de haine n’avaient plus d’effet. (…) Et en faisant plus amplemant connaissance avec Heidegger, je vis l’énergie avec laquelle il refusait et condamnait la façon dont le pays était dirigé et l’idéologie du parti avec son biologisme. Il traitait le Führer de criminel. Une telle déclaration pouvait valoir la peine de mort, mais il ne se cachait pas. (…) Aucun des autres professeurs dont j’avais suivi les cours n’était aussi critique envers le national-socialisme. (…) Heidegger nous délivrait de la dictature des nazis. Nous lui en étions reconnaissant. »

    (Walter Biemel in Alfred Denker, Holger Zaborowski (éd.): Heidegger und der Nationalsozialismus II. Interpretationen. Heidegger-Jahrbuch Band 5, Alber, Freiburg / München 2009 p. 367)

  7. Liam dit :

    Salut

    J’ai envoye ax deux adresses email un article sur David Hume et l’intrduction du loyalisme en philosophie. Sur un sujet connexe il est interessant que le Sinn Fein en 1920 sponsorise le curieux ouvrage A Short History of Celtic Philosophy (1920) de Herbert Moore Pim, qui cherche a creer une « continuite » de pensee idealiste en Irlande allant des druites a Johannes Scottus Erigena et le Sinn fein de 1920 via francis Hucheson et George Berkeley

  8. Liam dit :

    A Alain MOnier:
    Mon avis sur Heidegger est que pour lui la politique et l’ethique sont des questions ‘ontiques’ et non ontologiques. C’est pour cela qu’il a fait ses erreurs. Heidegger ecrit « Qui pense grandement peut se tromper grandement » . Et c’est vrai. Tout cela est lie au fait que le politique est reduit a l’ontologique. Resultat: Pour lui la dicatature de Hitler etait pas qualitativement differente de la dictature sous Platon. Pour moi Philippe Lacoue-Labarthe a offert la meilleur critique de Heidegger (voir aussi Jean Luc Nancy sur ce sujet) Mais les lamentables polemiques de Faye pere et fils, Farias etc. pour moi ne sont pas des critiques serieux. Je dois moi meme beaucoup a Heidegger – comme Desmond Fennell le theoricien de Eire Nua.

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