L’art de Sylvia Pankhurst

Une exposition des œuvres d’art et d’artisanat de Sylvia Pankhurst, qui a lieu en ce moment à Tate Britain à Londres, nous prouve que Sylvia – la militante et écrivaine suffragette, la communiste et anti-impérialiste – s’en sortait plutôt bien. Pas autant toutefois que le conservateur du musée voudrait nous le faire croire. Une lettre mise en avant à l’exposition dit qu’elle tient le haut du pavé « en tant que précurseure de l’avant-garde européenne ». Cette prétention est excessive, pour ne pas dire plus. La visite de cette exposition vaut le coup et à ne surtout pas rater pour les admirateurs de Sylvia Pankhurst, car elle prouve que c’est en matière de politique, et non de beaux arts, qu’elle a vraiment tenu le flambeau.

sylvia_pankhurst_the chainmakerPour situer les expériences artistiques de Sylvia Pankhurst dans leur contexte, il faut remarquer qu’à la même époque il y avait les mouvements Die Brücke et Der Blaue Reiter en Allemagne, les fauvistes et les cubistes en France, et les futuristes en Italie. A cette époque, l’avant-garde en Grande-Bretagne, c’était plutôt le mouvement arts-and-crafts, beaucoup plus soigné et moins expérimental, dirigé par William Morris. Richard Marsden Pankhurst, le père de Sylvia, faisait partie des fondateurs de l’Independent Labour Party.

On le connaissait sous le sobriquet du « docteur rouge », et nombre de penseurs radicaux rendaient visite à la maison des Pankhurst lorsqu’elle était enfant, dont William Morris. L’influence du mouvement arts-and-craft se perçoit clairement dans les parchemins enluminés faits en 1909. Ils avaient été offerts aux femmes emprisonnées lors du combat pour le suffrage féminin, par la Women’s Social and Political Union, le groupe militants fondé par la mère de Sylvia, Emmeline, et par sa sœur Christabel.

Le dessin des « anges aux trompettes », qui orne le parchemin, est une réminiscence de Walter Crane, le précurseur de l’Art Nouveau. Ces anges devinrent le blason de la WSPU, qui devait être au goût des femmes de la haute société, destinataires de la campagne d’Emmeline et de Christabel. Mais les peintures et les dessins faits par Sylvia lors de sa « tournée dans le Nord » en 1907, destinée à recueillir des documents et des tranches de vie au sujet du travail des femmes révèlent qu’ellle n’avait pas perdu de vue la classe ouvrière, contrairement à sa mère et à sa sœur.

Etant donné les préoccupations de Sylvia pour la condition féminine, nous pouvons qualifier ses peintures de réalistes sociales. Cependant, ces œuvres ont un côté naïf et simpliste un peu déplaisant pour l’œil, disons « laborieux». Les œuvres les plus accomplies de l’expositions sont trois portraits datés de 1910, qui montrent des jeunes femmes en coiffes. Ces tableaux démontrent la maîtrise d’un réalisme bien observé, et moins abrupt que dans les tableaux antérieurs, et un bon flair dans l’usage du medium.

Sylvia améliorait son niveau pictural au moment où elle laissa tomber les beaux arts pour la politique. Elle gagnait en maturité politiquement aussi, mais il faut aller voir ailleurs qu’à l’exposition pour s’en rendre compte. Le prospectus de l’exposition dit qu’en 1912, elle abandonna les beaux arts pour se consacrer à la East London Federation of Suffragettes (ELFS), organisation mise sur pieds pour faire en sorte que les femmes des classes laborieuses soient représentées dans le mouvement pour le suffrage féminin ». En réalité, la ELFS militait pour les droits des femmes et des hommes (le droit de vote n’a été accessible à tous les hommes qu’en 1918). Peu de temps après, Sylvia fut exclue de la WSPU à cause de ses convictions démocratiques, de son internationalisme et de son refus d’obéir à la ligne incarnée par sa mère et sa sœur, qui voulaient abandonner le combat pour le suffrage au bénéfice de l’effort de guerre dans la première Guerre mondiale.

Sa compréhension de la condition des femmes dans le capitalisme, à cette époque, autrement dit le fait qu’elle comprenne que le combat pour l’émancipation des femmes était à sa racine une question de classe, était assez unique. Son soutien à la liberté de l’Irlande, son opposition à la Première Guerre mondiale, au contrôle des populations et à l’eugénisme, et sa foi en le changement social au sens large et en l’abondance pour tous la signale comme une héroïne importante du 20è siècle.

La créativité extraordinaire de Sylvia et son militantisme sans compromis ont joué un rôle clé dans l’obtention du vote pour toutes les femmes en 1928. L’exposition est très valable et intéressante. Si Sylvia s’était accrochée aux beaux arts au lieu de se consacrer à la politique, on aurait vu de beaux dessins, de beaux tableaux et de belles esquisses, mais sa véritable innovation ne résidait pas dans son art mais dans les mouvements politiques qu’elle a menés. Sa décision de mettre la politique au poste de commandement est ce pour quoi nous la remercions.

L’exposition Sylvia Pankhurst a lieu au musée Tate Britain jusqu’au 23 mars 2014

Source : ici

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10 commentaires pour L’art de Sylvia Pankhurst

  1. G. dit :

    lettre de sylvia pankhurst à lénine (sur l’électorialisme) :
    http://www.marxists.org/francais/pankhurst/works/1919/07/lettrelenine.htm

    réponse de Lénine à sylvia pankhurst :
    http://www.marxists.org/francais/lenin/works/1919/08/vil19190828.htm

  2. Foggy Jew dit :

    J’avais evoque que les Britanniques se basaient sur le modele de la partition de l’Irlande et la creation
    de l’Irlande du Nord pour la creation d’Israel.
    La citation exacte est celle-ci. Sir Ronald Storrs, le cerveau derriere Lawrence of Arabia a dit que le but
    de la Declaration de Balfour pour l’Empire est de creer « un Ulster juif loyal au sein d’un ocean d’hostilite arabe ».
    L’ensemble du passage peut etre lu integralement via google books ici:

    Moshe Machover, Israelis and Palestinians: Conflict and Resolution
    Chicago: Haymarket, 2012, pages 185 et 270

    L’historien israelien Tom Segev s’y refere aussi dans son
    One Palestine, Complete: Jews and Arabs under the British Mandate
    NY: Henry Holt, 2000, p.91 probablement traduit en francais

  3. Devrimici Naxalbari dit :

    Le nombre de suicides dans les six comtes depuis 1998 depasse a present le nombre de gens tues durant le conflit
    http://www.irishtimes.com/news/health/suicide-deaths-since-1998-almost-equal-to-troubles-killings-1.1685549
    Les graphiques sont comprehensibles pour ceux ne lisant pas l’anglais
    La crise economique est pire dans les 6 comtes que dans l’ensemble du royaume uni
    http://www.bbc.co.uk/news/uk-northern-ireland-26120255

  4. Liam dit :

    http://www.belfasttelegraph.co.uk/business/news/corporation-tax-cut-has-potential-to-create-58000-jobs-in-northern-ireland-mcguinness-30008901.html

    Martin McGuinness dit que baisser de moitie le taux d’imposition des societes permettra la creation de 58 000 emplois (a bas salaire il va sans dire) en Irlande du Nord.

  5. Liam dit :

    http://www.theguardian.com/world/2014/feb/20/basque-separatist-eta-historic-weapons-mariano-rajoy

    VICTORY THROUGH DECOMMISSIONING!!!
    Nous ne reculons pas – Nous manoeuvrons!
    Ce n’est pas une retraite strategique – C’est une nouvelle phase de la lutte!
    Herri Armatua – Inioz de la Zanpatua!

  6. Liam dit :

    Il y a une etude sur laquelle je n’ai pas encore mis la main comparant le Prachandisme et Gerry Adams:

    Cost of violence and the peaceful way out: A comparison of the Provisional Irish Republican Army and the Communist Party of Nepal (Maoists)
    Anup Phayala
    Dynamics of Asymmetric Conflict: Pathways toward terrorism and genocide
    Volume 4, Issue 1, 2011 pages 1-20

    Abstract
    One of the ways to end protracted, violent, intrastate conflict is negotiated settlement where the rebel parties negotiate with the government and give up armed struggle. However, the most intriguing puzzle is: what influences the rebels to come to the negotiating table and opt for peace? The Communist Party of Nepal (Maoists) and the Provisional Irish Republican Army (PIRA) are recent examples of rebel groups that have renounced violence and transformed into mainstream political parties after waging insurgency for many years. These two cases present an opportunity to analyze factors that lead rebel parties to renounce violence. In this article, I argue that violent rebel groups settle for peaceful means owing to their perception of the high cost of violence that arises from pressures exerted by the military means of a state, by domestic groups, and by the international community. In both cases, when the state opened up political space to accommodate the rebel group, accumulated pressures influenced them to renounce violence. The study indicates how civil society, with solidarity from the global community, is able to defy the mobilization narrative of a rebel group and pressure them to renounce violence.

  7. Liam dit :

    c’est bon je l’ai et l’email

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