Six Comtés – Au sujet des unionistes catholiques

Reportage paru dans le journal The Irish Times du 13 juillet 2013

Peter Robinson, le premier ministre de l’Irlande du Nord du parti DUP [Democratic Unionist Party] a dit qu’il souhaitant que davantage de catholiques soutiennent l’union. Il exprime le point de vue de son intérêt unioniste bien compris. Il sait que les changements démographiques vont engendrer une majorité catholique en Irlande du Nord dans une vingtaine d’années, et que si catholique veut dire nationaliste, alors l’union est en danger. Cependant, beaucoup de nationalistes, et un certain nombre d’unionistes, rejettent cette notion de catholiques unionistes. On entend souvent cette remarque : « Ils sont comme les licornes, ils n’existent pas ».

Mais bien qu’ils ne soient pas très nombreux, ce ne sont pas des créatures mythiques, et ils pourraient jouer un rôle dans la détermination de l’avenir institutionnel de l’Irlande du Nord. Prenons comme exemple Eimhear McFarlane, âgée de 19 ans, et Tony McMahon, originaire tous deux du comté de Down. Une fois l’an au moins, McFarlane va à Glasgow avec son père pour applaudir le Celtic de Glasgow au stade de Parkhead. « Je suis une vraie supportrice du Celtic » dit-elle fièrement. McFarlane est membre du Parti Conservateur en Irlande du Nord, et McMahon, qui a joué dans l’équipe de football gaélique du comté de Down à la fin des années 1980/début 1990 est membre du parti nouvellement formé NI21, favorable à l’union. Tous deux sont pour maintenir le lien avec la Grande-Bretagne, tout comme le sont Torr Coggan, Tina McKenzie et Stephen Goss, interviewés dans ces colonnes.

Si cinq personnes d’origine catholique, dont deux de Belfast-ouest – Goss et McKenzie – sont à ce point disposés à arborer leurs couleurs, ils ne doivent pas être tout à fait seuls dans ce cas. Ces personnes sont très éloignées du climat de tension qui entoure les parades du 12 août. Ils considèrent comme sans intérêt ces déploiements de drapeaux et n’ont pas d’attachement émotionnel envers ces parades. Toutefois, ils sont sincères dans leurs convictions, ont bien pesé leurs positions et sont arrivés à la conclusion politique, économique, sociale et idéologique selon laquelle l’Irlande du Nord est mieux lotie dans l’union avec la Grande-Bretagne que dans une Irlande unie. McFarlane possède un passeport britannique et un passeport irlandais et se voit comme « irlando-britannique ». A l’âge de 16 ans elle prit la décision de se politiser. Elle passa en revue l’offre politique des différents partis et décida, en considérant principalement l’avantage économique qu’il y avait à maintenir le lien avec la Grande-Bretagne, de rejoindre les Conservateurs. Voilà donc un exemple d’une jeune catholique qui soutient l’union. Est-ce que cela fait d’elle une unioniste?

C’est ici qu’intervient Tina McKenzie, âgée de 40 ans, présidente du nouveau parti NI21, fondé par John McAllister et Basil McCrea, ancins membres de l’Ulster Unionist Party. Ce nouveau parti unioniste ne porte pas le mot « unin » dans son nom. « Si quelqu’un me demandait : êtes-vous unioniste?, je réprondrais par la négative », dit McKenzie, qui est originaire du quartier de Lenadoon à Belfast-ouest, lequel n’est pas connu pour être un basion conservateur. « Mais si on me demandait si je suis pour que l’Irlande du Nord reste dans le Royaume-Uni, je répondrais par l’affirmative ». Les membres du parti NI21 qui nous ont accueillis ont insisté sur le fait que la moitié des 250 à 300 personnes qui ont participé le mois dernier à la réunion de lancement du nouveau parti étaient catholiques. La plupart du temps, ces catholiques partisans du maintien du lien avec la Grande-Bretagne sont déterminés par des mobiles très pratiques et terre-à-terre.

Ils font remarquer que l’Irlande du Nord a été relativement protégée et choyée grâce à son lien avec la Grande-Bretagne et se demandent quelle aurait été la situation dans le cadre d’une Irlande unie. Les révélations concernant les banques irlandaises et l’effondrement de l’économie irlandaise, et leur confiance caractéristique en la livre sterling plutôt qu’en l’euro, es font regarder toujours plus vers l’Est et toujours moins vers le Sud. Les anciens arguments au sujet de la discrimination exercée par l’unionisme et des droits civils ne touchent pas les catholiques unionistes que nous avons rencontrés, soit qu’ils n’ont pas de souvenir de ces luttes, soit qu’ils les voient comme des affaires révolues et résolues.

Stephen Goss, 25 ans, étudiant, est en thèse d’histoire. Il vient d’Andersonstown, quartier nationaliste de Belfast-ouest. Il souhaite devenir professeur d’université.

« Je viens d’Andersonstown, qui est un quartier inhabituel pour un unioniste je le concède. J’ai rejoint les Conservateurs à l’âge de 18 ans, mais il ne s’y passait pas grand chose, alors j’ai rejoint les rangs du Ulster Unionist Party à l’université de Queens, au moment où Reg Empey le dirigeait. L’UUP était très accueillant, mais certaines remarques du dirigeant Tom Elliott m’indisposaient et j’étais mal à l’aise avec la direction de Mike Nesbitt. Donc je suis revenu chez les Conservateurs, et je suis désormais président de Conservative Future in Northern Ireland (structure pour les Tories de moins de 30 ans). Mes parents ont été surpris d’apprendre ça, et j’imagine que ça les mettait mal à l’aise. D’autres personnes trouvaient ça bizarre et curieux. On me disait que je ferais mieux d’entrer au SDLP.

Je pense que faire partie du Royaume-Uni est plus logique et plus sensé que d’intégrer la République. Au niveau économique c’est certain. En outre, au niveau affectif, je m’identifie davantage à la culture britannique qu’avec la culture irlandaise, bien que j’ai été élevé largement dans cette dernière. Je pense que la monarchie constitutionnelle est une bonne idée. Avec une république, il y a des chances de tomber sur un régime de type présidentiel à exécutif fort. Avoir un monarque qui se situe loin au-dessus de la politique est une meilleure incarnation de la nation. En ce qui concerne les parades, je suis d’avis que l’Ordre d’Orange a le droit de défiler, mais qu’il devrait respecter les sentiments des gens des quartiers qu’ils traversent. De leur côté, les résidants de certains quartiers ne devraient pas sortir de leurs gonds et s’offenser de ces parades. Il y a davantage d’unionistes catholiques qu’on ne le croit. Un nombre de plus en plus grand de catholiques sont plutôt satisfaits de rester dans le Royaume-Uni, mais ne se déclareront pas ouvertement unionistes, à cause des associations d’idées et des connotations de ce mot. Mais ce sont des unionistes de fait. »

Eimhear McFarlane, âgée de 19 ans, originaire du sud du comté de Down, habite à Belfast et souhaite étudier le commerce à Londres. Elle souhaite également se présenter aux élections municipales en tant que conservatrice.

« Je soutiens les équipes de football gaélique de Down et d’Armagh, et je vais au stade de Parkhead au moins une fois par an pour soutenir le Celtic de Glasgow. Je suis très fière de mon origine catholique et je me vois comme irlando-britannique. Je suis intéressée par la politique depuis mon adolescence, j’ai dit à mon père que je voulais rejoindre un parti politique. Il m’a répondu : « On en reparlera quand tu auras fait des recherches sur tous les partis politiques au Royaume-Uni ». J’ai fait mon enquête, et six mois après, je lui en ai reparlé et je lui ai dit que je voulais rejoindre les Tories. Il était d’accord. J’avais 16 ans. Je suis allé au collège de l’Assomption (catholique) à Ballynahinch, puis au lycée de Downpatrick. Je n’étais pas la plus populaire au cours de politique en terminale. J’étais la seule Tory et on me chambrait sur Margaret Thatcher tous les jours. La majorité des gens de ma classe sympathisaient avec Sinn Féin. Mais toutes ces réactions, les « Up the Ra! », etc. ne m’ont pas rebutée.

Quand j’étais plus jeune, j’ai joué en quelque sorte avec ces idées de républicanisme idéalisé, l’Irlande une, le rêve unitaire. Mais, en lisant l’histoire de ces luttes et l’histoire britannique, j’ai fini par me dire que tout cela est trop idéalisé. Et quand je pense aux jeunes catholiques qui votent Sinn Féin ou aux jeunes protestants qui votent DUP, je ne peut que trouver ça consternant qu’il n’y ait pas de politique normale ici. Je ne voterai jamais, même dans un million d’années, pour l’un opu pour l’autre [Peter Robinson ou Martin McGuinness]. J’aime Basil [McCrea] et John [McAllister] du NI21; ce sont des gens très bien, mais je ne quitterai pas les Tories pour autant. Je n’ai jamais été tentée par la gauche, je suis plutôt de centre-droit et je suis pour sortir de l’Union Européenne. Je trouve Cameron trop tiède, je trouve Boris [Johnson] très attirant.

Torr (Victoria) Coggan, âgée de 21 ans, originaire de Waringstown, dans le comté d’Armagh, étudie le commerce et l’économie à l’Université Queens de Belfast

« Ma mère est catholique, mon père protestant, et moi je suis catholique pratiquante. Mes parents n’avaient pas de fortes inclinations pour l’unionisme ou le nationalisme, il préféraient laisser leurs enfants décider cela par eux-mêmes. Je suis allé dans des écoles mixtes, du primaire à Banbridge jusqu’en prépa à Loughbrickand, ce qui a contribué à briser les barrière traditionnelles qui enferment la plupart des gens lorsqu’il s’agit de se forger des opinions politiques. Ma mère a toujours su que j’étais plutôt de droite, ce qui fait qu’elle n’a pas été si surprise quand je lui ai dit. Une partie de ma famille a modérément apprécié la chose. On m’a souvent coupé la parole, mais j’ai tenu ferme et aujourd’hui ils s’y sont faits. Je ne me suis jamais disputé avec mon frère ou ma soeur jumelle à ce sujet, il faut dire qu’ils ne sont pas très politiques. Mais j’ai croisé beaucoup de gens qui m’ont montré leur désaccord, mais dans la vie, il faut avoir confiance en ses opinions.

Je pense qu’à un niveau très élémentaire, l’union est plus raisonnable. Elle apporte plus d’opportunités pour l’Irlande du Nord. Si l’on pense à la crise économique récente et les soucis que l’Irlande a connue, la situation serait insoutenable si l’Irlande du Nord ne faisait pas partie du Royaume-Uni. J’avais 17 ou 18 ans quand je me décidai à être pro-union. Ce qui m’a déterminée en ce sens, ce sont mes études de commerce et d’économie. C’est cela qui m’a fait décider que oui, officiellement, j’étais conservatrice et unioniste. J’ai rejoint cette année le parti Conservateur. Je suis responsable des affaires financières du groupe Conservative Future et dirigeante du groupe des étudiants conservateurs de l’université de Queens. Je ne pense pas me présenter aux élections tout de suite, mais peut-être dans quelques années. »

Tina McKenzie, âgée de 40 ans, est présidente du parti pro-union NI21. Cette femme mariée et mère de trois enfants vient du quartier de Lenadoon à Belfast-ouest, elle est cadre dans une entreprise de recrutement.

On ne m’a jamais reproché mon point de vue. Les gens à qui j’en ai parlé n’ont pas manifesté de surprise, mais tous savent quel genre de personne e suis, je veux construire une Irlande du Nord meilleure. Tout le monde ici qualifie tout catholique d’Irlande du Nord de nationaliste, mais qu’est-ce qu’un nationaliste? C’est un partisan de l’Irlande unie, mais je n’en suis pas partisane. Le fait que je sois catholique ne fait pas de moi une nationaliste, pas une unioniste non plus d’ailleurs. Je suis nord-irlandaise, catholique et pro-union – par conséquent, votre religion ne définit pas votre appartenance politique. Vous ne pouvez pas mettre les gens dans une de ces deux boîtes, les choses sont plus complexes aujourd’hui. Tous les sondages montrent qu’il y a beaucoup de catholiques en Irlande du Nord qui sont à l’aise avec le fait que l’Irlande du Nord fait partie du Royaume-Uni, sans vouloir pour autant qu’on leur retire leur nationalisme, qui fait partie de leur culture. Culturellement, j’ai plus de choses en commun avec mes voisins protestants qu’avec les gens du Sud, parce que nous avons grandi dans la même société en Irlande du Nord. »

Tony McMahonn âgé de 45 ans, originaire de Newry dans le comté de Down, est marié et père de deux enfants. Cet ancien joueur de football gaélique travaille pour le groupe étatique financier Invest Northern Irland. Il soutient le nouveau parti pro-union NI21.

« J’ai joué dans l’équipe du comté de Down à la fin des années 1980-début 1990. J’ai joué toutes les années où l’équipe n’a pas gagné – elle a gagné la coupe d’Irlande en 1991 et en 1994. Je me définirais comme nord-irlandais. J’ai un passeport britannique et un passeport irlandais. Si la République d’Irlande joue contre l’Irlande du Nord en football, je ne regarde pas le match, mais s’il y a un match de rugby Irlande-Angleterre, je soutiens l’Irlande. En ce qui concerne les Troubles, j’ai eu beaucoup de chance, j’ai été très protégé contre ce genre de choses. La raison qui fait que je soutiens l’union est principalement économique, et a à voir avec mes deux enfants qui sont assis ici à côté de moi, mon petit garçon et ma petite fille, je veux le meilleur avenir pour eux.

Lorsqu’il s’agit d’économie, la plupart des entrepreneurs et gens d’affaire se moquent bien de ces histoire de vert et d’orange. Faire partie du Royaume-Uni offre des avantages énormes d’un point de vue économique. il y a aussi des avantages dans les rapport avec l’étranger, à l’opposé de l’étroitesse du point de vue irlando-centré. En ce qui concerne la livre sterling, je pense qu’il est important de conserver un certain contrôle sur sa propre monnaie. Comme mes origines sont catholiques et nationalistes, les gens pensent que les gens comme moi sont tous pour l’Irlande unie, mais tel n’était pas mon cas et tel n’est pas mon cas. En soutenant NI21, je ne pense pas que mon opinion sur l’union ait changé. Je pense que notre temps et notre énergie devraient être dépensés dans d’autres choses que dans le combat pour une Irlande unie. »

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2 commentaires pour Six Comtés – Au sujet des unionistes catholiques

  1. Monier Alain dit :

    Bonjour, Ces personnes sont libres en conscience de leur Choix. Mais sans etre donneur de lecons , il y a une fraternite comme valeur qui doit toujours se dire. Personne, ni aucun Pays responsable, ne doit pouvoir renier ce que l’on doit a ses hommes et femmes porteurs de ses valeurs. C’est une question de dignite, de reconnaissance. Cela ne se gagne par de pretendue resultat economique, avec des desirs sans cesse de substitutions, ou la parole ne raisonne que sous l’aplaudimetre.Ou avancer c’est ecarter l’intermediaire en tout domaine. Une valeur c’est une effraction en soi meme contre la paresse. C’est s’elever au dela de sa condition, meilleure maniere de se frayer un chemin ou la reconnaisance viendra d’abord de soi meme, celle de l’histoire ne sera pas toujours tres fidele. La Preuve est la flagrante sous nos yeux. Si l’oubli aide a vivre, il n’est pas pour autant le meilleur medicament. Attention aux effets indesirables. Cordialement Alain Monier

  2. Monier Alain dit :

    Bonjour,
    On peut toutefois me retorquer, la Valeur c’est un trenscendantal, une ruse de la raison a la maniere de la raison Hegelienne, par la negation. Oui si la consistance reside « pour toujours » comme etablie. La folie comme fonction utile a la philosophie dit qu’il y a donc un encrage qui ne tient pas. Comme le dit Derrida un ecrivain peut croire qu’il ne dit que ce qu’il pense sans defaillir. En fait la litterature est plus a meme de depasser la notion de sens. Un mot a double sens peut entrainer un autre passage qui fait perdre la maitrise, la faire bifurquer. C’est la que se joue comme aussi dans la traduction, l’impasse de la signification. C’est par ce biais que l’on peut tromper la ruse de la raison et acculer a la faute Hegel, c’est donc sur son propre terrain et non en rivalisant avec lui. Car la raison Hegelienne a toujours raison, la raison est incontournable, elle ira toujours a sa fin. Cela pour montrer que la raison est incontournable dans sa fonction raisonnante. Une valeur est en soi une consistance de la raison face a des detournements contestables. Pour autant la valeur est minimaliste dans la mesure ou elle reste dans sa fin. A mon sens, aucun systeme ne tient ses promesses s’il y reste attache. La question qui se pose est ou reside le devenir ? dans une raison qui jouera le jeu du cercle antique du meme, ou il y aura des espaces de « folie », de differance qui lutteront sans cesse contre elle pour ne pas tomber dans le piege infernel du « controle ». Je ne pretends pas loin de la etre a la mesure de cette quete, ma personne n’est pas cette personna revee, mais je pense meme a mon corps defendant, a mes reticences subjectives ou « pathologiques « , que la reside un possible autre que ceux dont nous abreuves toutes les pensees qui se veulent fermees tout en pretendant s’ouvrir a une pretendue ouverture. Cordialement Alain Monier

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