Terry Eagleton parle de Jean Scot Erigène

Source : On Evil – Yale, 2010, pp. 45-47

On pouvait attendre de la culture intensément religieuse de l’Irlande de Flann O’Brien ce grand intérêt porté à la notion de vide. Car après tout, Dieu est caractérisé par le plus grand des penseurs médiévaux irlandais, Jean Scot Erigène, comme pure vacuité. Erigène, qui n’était sans doute pas le plus grand pédagogue de tous les temps (on dit qu’il finit tué à coup de crayons par ses élèves), a autant de don pour la négation et la rebuffade que le vieux Mathers [personnage du roman The Third Policeman de Flann O’Brien]. D’après Erigène, Dieu ne peut être défini que par ce qu’il n’est pas. Même lui attribuer la bonté, la sagesse ou la toute-puissance, ne ferait que le traduire dans notre langue, et donc trahir sa nature.

Erigène, comme Thomas d’Aquin, serait tombé franchement d’accord avec les athées qui expliquent que quand les gens discutent de Dieu, ils n’ont aucune idée de ce dont ils parlent. Il faut influencé en ce sens par le philosophe antique Pseudo-Denys, dont le discours sur Dieu dans les Noms Divins se ramène à une négation résolue : « Il n’était pas. Il ne sera pas. Il n’est pas devenu. Il n’est pas en train de devenir. Il ne viendra pas à l’être. Non. Il n’est pas. » Seul le fini peut être défini, et comme, d’après Erigène, la subjectivité humaine est infinie, plongeant dans l’abysse insondable de sa source divine, il s’ensuit que l’homme ne peut pas non plus recevoir de définition.

Si Dieu n’est pas un étant, ses créatures ne le sont pas non plus. Il y a un néant au cœur du moi qui fait de lui ce qu’il est. Pour Erigène, les choses humaines sont nécessairement inscrutables pour les hommes. Leur propre nature échappe en partie à leur prise conceptuelle, puisqu’il n’y a rien d’assez stable ou déterminé en eux qui puisse être reconnu avec assurance. Ils sont à eux-mêmes aussi élusifs que l’inconscient freudien. Erigène affirme que notre connaissance de soi ne se parfait que dans la conclusion que nous ne savons pas qui nous sommes.

La parfaite liberté de Dieu est au fondement de la liberté humaine. Tout comme Dieu ne connaît aucune borne, nous n’en connaissons pas non plus, dit Erigène. Nous partageons sa liberté infinie en lui appartenant. Paradoxalement, c’est en dépendant du Crétateur que nous devenons libres et autonomes – à l’instar de l’enfant qui gagne son identité propre en faisant confiance à un parent digne de foi. Erigène est une sorte d’anarchiste spirituel. Tout comme Dieu, les être humains possèdent en eux-mêmes leur propre loi. Ils sont leur propre fondement, cause, fin, origine, tout comme leur Fabriquant. Ils sont faits comme cela parce qu’ils sont sa création, faite à son image et ressemblance.

Dans un geste audacieux, Erigène accorde à l’esprit humain un statut plus élevé que de coutume dans la pensée médiévale. L’animal humain a le pouvoir apparenté au divin de créer et d’anéantir. Pour ce philosophe médiéval, comme pour le poète William Blake, voir les choses avec clairvoyance, c’est saisir que leurs racines s’étendent à l’infini. Blake fait remarquer que l’infinité est amie des produits du temps. Pour le mal, au contraire, les choses finies sont un obstacles à l’infinité du vouloir ou du désir, et doivent donc être anéanties.

Pour le mal-veillant [evil-minded], la création est une tare ou une tache jetée sur la pureté de l’infini. Le philosophe allemand Schelling pensait que le mal était bien plus spirituel que le bien, en tant que haine morne et stérile de la réalité matérielle. Nous verrons plus tard que c’est plus ou moins ainsi que les Nazis voyaient la chose.

Erigène considérait le monde comme une sorte de danse exubérante, sans fin ni but. Cette description pourrait convenir aussi aux romans de son compatriote tardif James Joyce. Ce cosmos, tout en spirales et volutes qui reviennent en elles-mêmes, a quelque ressemblance avec l’art celtique traditionnel. Et comme cet art, il n’existe que pour son propre délice, non pour accomplir quelque but grandiose. Et tel est le signe le plus certain qu’il vient de Dieu, lequel est également sans but ni propos.

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Un commentaire pour Terry Eagleton parle de Jean Scot Erigène

  1. Liam dit :

    http://www.theguardian.com/books/2014/mar/13/sackcloth-ashes-review-ann-widdecombe-hedonism-self-denial

    texte absolument hilarant de Eagleton. L’auteur du livre qu’il critique est une personne importante dans le parti conservateur britannique qui s’est convertie au catholicisme

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