Les Travellers : un apartheid à l’irlandaise

Source : Workers Solidarity Movement

La solidarité est l’unité, d’un groupe ou d’une classe, qui est produite par ou qui produit une communauté d’intérêts, d’objectifs ou de valeurs. Il s’agit des liens qui unissent des gens comme les doigts de la main. Pour juger une société, on peut utiliser ce baromètre : voir comment celle-ci traite ceux qui sont les plus déshérités socialement. En d’autres termes, ceux qui sont au bord du gouffre ou tout en bas de la pyramide sociale. Cette pyramide sociale existe en Irlande, où 1% de la population possède 34% des richesses. A la base, très large, de cette pyramide, se trouvent des gens qui sont traités d’une façon abominable, qui subissent des discriminations, qui sont stigmatisés et finalement écartés avant même d’avoir atteint l’âge adulte. Il s’agit de gens à qui aucune chance n’a été laissée : beaucoup de Travellers appartiennent à cette catégorie.

Un mécanisme sophistiqué à été développé pour établir cette oppression, qui est quotidienne. Cette machinerie est le racisme institutionnel. Ce terme de racisme institutionnel a été popularisé par l’étude de Macpershon sur la gestion du meurtre de Stephen Lawrence par la police britannique, ce terme est défini ainsi : « Echec collectif d’une organisation à pourvoir un service approprié et professionnel à des gens, à cause de la couleur de leur peau, de leur culture ou de leur origine. Cela peut être vu et détecté dans des procédures, des attitudes et des comportements qui reviennent à de la discrimination, fondée sur des préjugés, de l’ignorance, une absence de pensée et des stéréotypes racistes qui désavantagent les gens issus des minorités ethniques. »

Le grand avantage de cette approche institutionnelle, c’est qu’elle dépersonnalise le racisme. Point n’est besoin, pour saisir le racisme, de voir des caricatures d’ogres monstrueux pratiquant à titre individuel le racisme. Ce qui ne veut pas dire que ces horreurs n’existent pas. Par exemple, lorsque la lettre du ministre Phil Hogan à ses administrés qui les assurait que les Travellers n’allaient pas être autorisés à vivre à cet endroit, ou les déclarations anti-Travellers de Sean McEniff, le conseiller municipal Fianna Fail du Donegal, lesquelles n’ont pas vraiment dissuadé la foule qui a mis le feu à la maison d’une famille Traveller. Ou encore le juge Seamus Hughes qui disait l’an passé que les Travellers étaient semblables à « des hommes de Néandertal vivant dans les hautes herbes, ne respectant que les lois de la jungle ».

En Irlande, le racisme institutionnel a évolué pour devenir une valeur partagée. En même temps, l’Etat tergiverse sur la question de savoir s’il va ou non accorder aux Travellers un statut ethnique. Comme l’a dit Imran Khan, l’avocat de la famille de Stephen Lawrence : quand vous rédigez les lois d’un pays spécifiquement pour un peuple, c’est un signe évident que vous le reconnaissez comme un groupe spécifique, puisque vous légiférez pour des cas qui ne concernent qu’eux. En Irlande, il y a des lois qui visent spécifiquement les Travellers, comme la loi anti-violation de propriété privée de 2002 et la section 24 de la loi criminelle (1994). Le racisme que l’Etat fait subir aux Travellers peut être impersonnel, institutionnel. Comme le parti Fianna Fail le dit benoîtement lors de ses congrès : « des erreurs ont été faites », et reconnaît que des erreurs sont faites mais sans jamais incriminer qui que ce soit, ce qui se comprend… de même, le racisme existe, mais personne n’en est responsable, et surtout pas ceux qui se couvrent de la routine institutionnelle pour ne pas faire leur travail. Il y a des lois qui disent que des endroits appropriés doivent être fournis aux Travellers, mais lorsque cela n’est pas fait, tout le monde s’en moque, et personne n’est responsable.

Le racisme institutionnel implique qu’il n’y a rien en lui de personnel, que les choses sont ainsi et pas autrement. Mais en réalité, le rapport entre l’Etat et les Travellers peut être conçu comme un laboratoire pour le perfectionnement de la discrimination. La première étape est la marginalisation : le groupe est exclu du reste de la population, et exclu des procédures de décision et de tout pouvoir social. De la sorte, le groupe se replie sur soi et développe une mentalité opposant un « nous » à un « eux ». Puis les stéréotypes se développent, aboutissant à la fabrication de boucs-émissaires.

Le document étatique intitulé “Commission sur l’itinérance » produit il y a 50 ans (« itinérant » est un terme étatique, pour cette raison abhorré par les Travellers) avait comme objectifs :

(1). Enquêter sur le problème de la venue en grande nombre d’itinérants dans notre pays
(2). Examiner les problèmes sociaux, sanitaires, éducatifs et économiques qui sont inhérents à leur mode de vie.
(3). Considérer des remèdes à cela :
(a) donner aux itinérants les possibilités d’améliorer leur sort
(b) promouvoir leur absorption dans la communauté au sens large
(c) en attendant cette absorption, réduire au minimum les inconvénient qui les touchent eux-mêmes et la communauté, et qui proviennent de leurs habitudes d’itinérants.
Apparaît très vite le tableau des intentions qui animent cette commission :

1. Les Travellers sont un problème parce qu’ils existent
2. Des problèmes sont engendrés par leur mode de vie
3. La solution à ces problèmes est de les “absorber” dans la population majoritaire, c’est-à-dire de faire en sorte qu’ils ne soient plus des Travellers, ce qui liquiderait les problèmes engendrés par leur existence et leur mode de vie.

C’est de la simple paraphrase, mais nous superposons les deux texte pour laisser le lecteur libre de juger. Allons directement aux conclusions de ce rapport sur les Travellers, puisque dans les méandres de leurs âmes étroites passe peu de lumière. Quelles sont les recommandations de la commission ? Commission qui d’ailleurs n’a pas jugé bon d’impliquer quelque Traveller que ce soit dans ses travaux. La voici, la fameuse recommandation : « Il ne saurait y avoir de solution finale aux problèmes créés par les Travellers tant que ces derniers ne sont pas absorbés dans la société au sens large » [1963 State Report on Travellers]. A cette recommandation le Irish Travellers Movement (ITM) avait répondu : « Il semble extraordinaire que le terme de « solution finale » aux « problèmes créés par les itinérants » puisse être utilisée dans les années 1960, à la lumière du génocide des Juifs, des Roms et des Sinti par l’Allemagne nazie dans un passé très récent. Peut-il s’agit d’une ignorance complète de l’histoire récente ou d’une formulation malencontreuse ? »

Redescendons le temps jusqu’à aujourd’hui. Nous vivons dans l’ère de l’intégration, du multiculturalisme ou de l’inter-culturalisme, selon les diverses terminologies. Voici le conseiller municipal de Finglas qui explique en 2005 : « le conseil municipal de Finglas estime que les mauvaises conditions de logements dont se plaignent les Travellers dans l’agglomération de Finglas sont dûes à l’incurie de la communauté Traveller elle-même. » La commission de 1963 n’a pas vieilli. Les Travellers sont à blâmer. Un édile, responsable du logement, accuse les Travellers d’être mal logés.

Le ministre actuel de l’éducation à dit à l’assemblée le 27 mars 2011 : « En un sens, le premier pas que la communauté Traveller doit faire pour améliorer ses chances à l’école, c’est de se sédentariser ». Voici un homme qui a une vraie connaissance de l’ethnicité, étant donné la longue tradition de nomadisme chez les Travellers, qui a même pu, dit-on, leur suggérer leur nom. En quoi cette politique diffère-t-elle de celle de l’absorption ?

Le drapeau de l’austérité a été utilisé contre les Travellers pour éliminer les clauses juridiques spécifiques qui avaient été gagnées de haute lutte par le mouvement Traveller. Les statistiques les plus récentes montrent que le taux de chômage est de 84, 3% chez les Travellers. Les coupes budgétaires dans les dispositifs d’aide aux Travellers depuis 2008 sont massives : 86% de moins pour l’éducation, 84% de moins en ce qui concerne le logement, à comparer aux 4,3% de moins dans les dépenses moyennes du gouvernement. Ce sont ceux qui n’ont pas de pouvoir qui souffrent lorsque les puissants doivent payer les factures.

Bien que le besoin d’un mouvement Traveller militant, lié à d’autres militances anti-racistes, soit pressant, peu de perspectives apparaissent. Il y a des difficultés à surmonter et l’on devrait s’inspirer ici de quelques une des actions de solidarité qui ont eu lieu dans le contexte de l’expulsion de Dale Farm dans l’Essex en Angleterre. « Il est souvent plus facile de s’outrager d’une injustice ayant lieu de l’autre côté du monde que de l’oppression et de la discrimination ayant lieu dans l’immeuble d’à-côté ». Je ne compte plus le nombre d’ambassades devant lesquelles j’ai participé à des rassemblements, mais le niveau d’injustices que subit la communauté Traveller exige que nous forgions des liens militants avec eux et d’inclure leur cause dans le combat général contre le racisme, ici dans notre pays. Cela devrait être un point de départ.

Commencer à construire cette unité au cours d’actions spécifiques comme le rassemblement devant l’hôtel de Sean McEniff après ses déclarations récentes, a été une bonne chose. Ces liens, lorsque c’est possible, devraient être construits localement. Il serait naïf de croire qu’il n’y a pas de nombreux obstacles sur notre chemin, mais je pense qu’il s’agit d’un test capable de déterminer le genre de société que nous voulons créer. « Anarchisme ou Barbarie », tel était le slogan ornant les journaux du WSM il y a quelques années. La société s’oriente rapidement dans une de ces deux directions, et combattre le racisme dans son propre quartier est le premier pas évident pour construire la sociabilité dans laquelle nous voulons vivre.

Source : ici

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Un commentaire pour Les Travellers : un apartheid à l’irlandaise

  1. Monier Alain dit :

    Bonjour,
    Mon commentaire ne traitera pas directement du sujet » travellers », mais i l s’impliquera dans le sujet. L’histoire et la genetique des populations peuvent s’efforcer a y discerner la tache qui s’y rapporte.
    Nos ancetres furent Noirs, Rouges, Jaunes, Blancs, ce constat impliquant un rejet du racisme institue.. Nous fumes ethniquement interchangables. Ce n’est qu’a une certaine periode historique que des classements racialistes purent se fixer par ses differences. On peut conclure que l’origine de cette differenciation n’a jamais existe, on ne peut l’invoquer. Ce mal entendu persiste. La seule realite originelle c’est la naissance de la vie et d’une humanite effective.
    Toutefois des amalgames persistes aussi chez ceux qui veulent tout ramener a un futur anterieur porteur d’une orignine a venir.

    La France par exemple est donnee comme exemple d’une Nation aux multiples fondements migratoires. En fait la realite demontre que les invasions antiques ne snt en fait que brassages minoritaires, qui n’ont pas change fondamentalement les assises des Peuples. Ce furent des minorites mieux equipees qui s’imposerent et se melangerent a « l’aristocratie », la plebe soldatesque vu leur nombre ne changeant rien a l’affaire. La culture en fut peut etre bouleverse, mais il fallut qu’il y ait une brique faisant l’affaire pour s’y ajuster.. Le Celtisme historique pris bien a son compte le fait megalithique et l’inclua dans sa tradition.

    Pour autant le constatt ne peut deroger des valeurs posees d’entree de jeu. La difficulte reside dans l’implication culturelle qui necessite des choix pas forcement ideologiques, mais qui determine des positionnements divers, irreconciliables, dans la mesure ou interfere des etats de faits ataviques, ancres par les traditions, de mimetisme generationnel. A cet effet apparait  » l’etranger », cet autre de l’autre tout en etant le meme que soi.
    La realite apparait comme du different, et a donc sujette a » Differend ». Lacan a toujours affirme que le Reel se montrait toujours masque et en l’occurence cette realite etait un aterfact, mais en meme temp un signe. Cet etat, ne peut etre dssipe par des fumigations ideologiques ou affectives.
    Des cultures, des civilisations doivent elles disparaitres san soubressauts, sans resistance. La mondialisation a trouve le chemin, le moyen, sans etat d’ame.

    Les principes de la Triade Republicaine sont le dernier rempart de ce qui peut faire echo a l’humanite. Mais ses digues sont de faibles remparts, tant les erreurs des choix operes dans des embrigadements ideologiques ou marchands identiques. Pour autant ce principe emancipateur porte en lui une fragilite intrinseque et extrinseque, la « Communaute » ou groupement vivant tenant a des principes communs qui resistent plus que des valeurs et entrainent des dsfonctionnements serieux, dont on distingue « l’ombre humaine » comme instinct de mort. Sans tenir compte de cette realite c’est se positionner sur des mirages.
    Il faut donc lire entre les lignes, le Reel se donne par le desir et son champ d’investigation immense. Mais ce desir est egoiste, non pas par mechancete, mais pour des raisons existentielles individuelles. La survie passe pourtant aussi par l’individuel, cette individualite a toujours ete muselee avec des carcans collectifs symboliques ou autres tout aussi necessaires. Desirs et Besoins ne sont pas identiques. Il y a eu des echantillonages de choix qui ont mene au desastre. Le plus pregnant fut pour certains le choix du « livre » ce qui n’a pas entame la haine exterminatrice. De plus le Livre a ete replace dans le Temple.
    La necessite de partager des encrages communs me parait defendable et judicieux, meme si cela ne resoudra jamais le conflit recurent insatiable, le precaire est la comme incontournable, Mais il y aura toujours l’assurance qu’il existe des racines ou s’agripper. Les choix inspirees par le Desir accomodees de recuperations religieuses ou humanistes sont incontournables, mais ne peuvent seules inspirer la realite humaine. Ne pas prendre des vessies pour des lanternes. Si je choisis la « Republique nationale, c’est bien en prenant conscience qu’il faudra toujours s’efforcer de resoudre la »quadrature des contraires ». Jouer le double jeu qui consisterait a affirmer q’un des termes doit disparaitre me semble etre le choix de tout totalitarisme, meme si l’on sait que le mensonge dictatorial peut jouer sur les deux registre par la repression. Paradoxalement les necessites economiques ont permis un recentrage force, sur le clanisme familial, le processus differentiel tendances reseaux permet l’affinite groupale
    Pour la petite histoire anecdotique, j’ai un cousinage DALTON Irlandais a la 11ieme Generation.. Les Daltons (D’alton francais) sont venus en Pays anglo saxon avec Guillaume le Conquerant. Cordialement Alain Monier

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