Genèse d’un apparatchik

En effet, Stakhovitch n’était pas un étranger. Il n’était pas non plus un arriviste, ni un homme cherchant le profit personnel. Il appartenait à cette espèce de jeunes gens qui, dès leur naissance, s’étaient trouvés parmi les gens occupant des postes importants et qui furent impressionnés d’une façon malsaine par certaines manifestations extérieures de leur pouvoir, à un âge où il était encore incapable de comprendre le sens et la portée réels de ce pouvoir, incapable de comprendre que ces hommes avaient gagné le droit au pouvoir par le labeur opiniâtre et l’effort incessant qu’ils s’étaient imposés.

Enfant doué, Stakhovitch apprenait tout avec une grande facilité ; déjà, à l’école, il avait été remarqué par des gens haut-placés, remarqué surtout à cause de ses frères qui étaient membres du Parti et occupaient eux aussi des postes importants. Habitué à fréquenter ces gens dès son enfance, habitué à parler d’eux à ses camarades, comme de ses égaux, superficiellement cultivé, exprimant avec facilité, aussi bien oralement que par écrit, des idées qui n’étaient pas les siennes, , car il n’avait pas encore eu le temps d’en élaborer, mais des idées qu’il avait coutume d’entendre exposer en sa présence, avant d’avoir fait quoi que ce fût dans sa vie, il passait déjà pour un « militant » aux yeux des responsables du comité régional des Jeunesses Communistes. Quant aux simples jeunes communistes, qui ne le connaissaient pas personnellement, habitués à le voir à toutes les réunions, soit au bureau, soit à la tribune, ils étaient convaincus qu’il occupait un poste responsable dans l’organisation régionale.

Sans comprendre la portée réelle de l’activité des hommes qu’il fréquentait, il était parfaitement au courant de leurs relations privées ou administratives, il connaissait leurs rivalités et leurs amitiés, et finit par se persuader que l’art de gouverner ne consiste pas à servir le peuple, mais à manœuvrer habilement de façon à s’assurer le soutien de la majorité.

Il singeait leurs manières, le ton ironiquement protecteur dont ils usaient volontiers l’un envers l’autre, la franchise un peu rude et indépendante de leurs opinions, sans comprendre quelle vie laborieuse et ardue se cachait sous ces manières parfois désinvoltes. Et au lieu de la manifestation spontanée de ses sentiments, qui est le propre de la jeunesse, Stakhovitch se montrait toujours plein de retenue, parlait d’une voix calme et mesurée, surtout lorsqu’il s’agissait d’une conversation par téléphone avec une personne inconnue ; il s’y entendait, en général, pour souligner sa supériorité devant ses camarades.

Et c’est ainsi que dès son enfance, il avait pris l’habitude de se considérer comme un homme exceptionnel, pour lequel les règles communes de la société ne sont point obligatoires.

Alexandre Fadéev, La Jeune Garde, Les Editeurs Réunis, 1948, pp. 326-327 (traduction L. Borie)

Cet article, publié dans Uncategorized, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s