Le nationalisme est-il un deuxième moteur de l’histoire? (suite et fin)

Fin de cette étude magistrale de J.M. Blaut, marxiste-léniniste de Puerto-Rico, écrite en 1982.

Le milieu des années 1970 vit surgir un essaim d’articles et de livres s’attaquant à la théorie marxiste traditionnelle du nationalisme. Ces attaques avaient toujours existé, provenant des théoriciens du social d’obédience conservatrice et provenant de petites sectes étranges qui cherchaient à maintenir en vie l’idée luxembourgiste selon laquelle toute lutte nationale est bourgeoise et réactionnaire. Mais les attaques auxquelles je pense appartiennent à un courant nouveau et différent. Il s’agit de marxistes qui s’en prennent à leur propre théorie.

John Ehrenreich par exemple considère que notre compréhension de la nation est « creuse » et déclare : « Il est grand temps d’admettre que nous autres marxistes ne possédons pas de compréhension adéquate de ce phénomène [la nation]. » Tom Nairn, qui fait partie du collectif éditorial de la New Left Review, proclame de son côté que la théorie du nationalisme est « le plus grand échec historique du marxisme ». Et ainsi de suite. Ces attaques se rattachent à un certain nombre de perspectives théoriques et politiques, mais mon propos ici n’est pas d’en donner la liste. Je souhaite simplement discuter trois de ses formulations typiques, qui sont des arguments théoriques sérieux et qui concluent que le nationalisme, ou lutte nationale, est une force qui existe séparément de la lutte des classes.

Feu Nicos Poulantzas se consacrait, dans la période qui précédait sa mort, à la construction d’une théorie politique qui rendait verbalement hommage à Lénine, mais qui était profondément anti-léniniste. La lutte des classes était pour Poulantzas, le moteur attitré de l’histoire, mais les classes en lutte se dissolvaient en une nuée de « fractions de classe » ambiguës, au sujet desquelles il était difficile de savoir qui luttait contre qui. Davantage appropriée à notre propos est sa tentative de montrer que l’Etat n’est pas un agent de la domination de classe et l’objet direct de la lutte des classes, comme l’affirme la théorie léniniste, mais au contraire un entité distincte et séparée. Aucun marxiste ne saurait nier son caractère institutionnellement distinct, ou même son autonomie partielle vis-à-vis d’un état de chose capitaliste, mais Poulantzas est allé beaucoup plus loin. Dans son dernier livre, Etat, Pouvoir, Socialisme, l’Etat a été réifié et a gagné le statut d’objet substantiel, que Poulantzas se propose de traiter « du point de vue de sa matérialité ». Mais d’où l’Etat tire-t-il sa matérialité ? De la nation.

La nation de Poulantzas se rapproche beaucoup de l’Etat-nation de Hegel. Elle est corporelle, implicitement super-organique, aussi ancienne ou même plus ancienne que la société de classes, et par conséquent susceptible de demeurer « après le dépérissement de l’Etat ». Il s’agit d’un « objet à la fois théorique et réel », à qui Poulantzas attribue une « irréductibilité trans-historique ». Si tout cela n’était pas assez métaphysique, Poulantzas enracine la nation, là il se montre plus kantien qu’hégélien, dans l’espace pur et le temps pur. La nation, par conséquent, est une entité tout à fait élémentaire, entièrement autonome, quelque chose de « trans-historique », et qui ne peut évidemment pas être réduit à des processus mettant en jeu les classes et les luttes de classes. Cette nation antique comme la roche sert de borne d’amarrage à l’Etat de Poulantzas.

L’Etat est substantiel, matériel et autonome parce qu’il est ancré dans la nation, c’est-à-dire qu’il est en dernière analyse un Etat-nation. L’autonomie spécifique de l’Etat vis-à-vis de la lutte des classes est expliquée de la même façon : l’Etat s’enracine non pas dans la classe, mais dans une substance beaucoup plus profonde et permanente : la nation. Il est vrai que Poulantzas concède que la nation change de forme conformément aux changements dans les modes de production successifs, et que cela facilite la transformation de l’Etat d’une forme par exemple, féodale, à une forme capitaliste. Mais ces argument sur ce point ou sur d’autres ne doivent pas nous arrêter.

C’est l’argument central qui nous occupe, et qui peut être formulé comme suit : la nation n’est pas fondamentalement un produit de la lutte des classes, elle la précède, elle est plus fondamentale qu’elle, et elle existe séparément. Elle gît sous l’Etat, lui donne sa matérialité et son autonomie partielle vis-à-vis de la lutte des classes. Par implication, toutes les luttes nationales doivent être dérivées, d’une façon ou d’une autre, non pas de la lutte des classes, mais du phénomène logiquement et historiquement antérieur : la nation. Bien évidemment, Poulantzas était conscient de la distance énorme qui le séparait des théories marxistes traditionnelles du nationalisme et de la nation. « Nous devons reconnaître », écrivait-il, « qu’il n’y a pas de théorie marxiste de la nation ».

De son côté, Tom Nairn, après avoir écarté d’un revers de la main la théorie marxiste traditionnelle du nationalisme comme étant « le grand échec historique du marxisme », procède à l’exposé de ce qu’il considère, avec force moulinets, comme une nouvelle et meilleure théorie. Mais il ne s’agit, comme dans le cas de Poulantzas, que d’un retour à une position conservatrice : dans le cas de Nairn il s’agit du retour à l’idée que le nationalisme est essentiellement et à l’origine une idée. La forme moderne typique de cette théorie apparaît avec l’émergence supposée de quelque chose appelé « l’idée de l’Etat-nation », qu’il est assez difficile de distinguer d’autres idées comme « liberté » ou « démocratie », et qui est censée être sortie de la révolution française ou peut-être de la société française ou britannique, pendant cette période. L’idée de l’Etat-nation, ou nationalisme, est dès lors supposée s’être diffusée dans le reste du monde, dans le même paquet d’idées européennes qu’on appelait autrefois « la civilisation ».

Cette théorie de la diffusion du nationalisme n’est donc qu’un sous-chapitre de la théorie englobante du diffusionnisme euro-centrique, qu’on appelle aujourd’hui théorie de la « modernisation ». Soit dit en passant, il est curieux d’entendre dire que des idées comme celles de la liberté ou de la souveraineté nationale ont été répandues tout autour du monde par le colonialisme européen, leur négation absolue.

Tom Nairn accepte cette théorie de fond avec deux modifications, d’ordre cosmétique. Tout d’abord, la théorie de la modernisation est recouverte d’une terminologie marxiste : la « diffusion » devient le « développement inégal », etc. [Nairn, The Break-up of Britain, pp. 334-341. Je critique en détail la théorie de Nairn dans l’article « Nairn on nationalism » de la revue Antipode : a radical journal of geography, 12, 3 (1980)]. Deuxièmement, la diffusion du nationalisme n’est pas seulement définie comme la diffusion d’une idée, le nationalisme. C’est plutôt, nous dit-il, que l’inégalité du développement stimule, dans les régions arriérées, une attitude inconsciente et irrationnelle – et là Nairn se mue en pseudo-freudien – qui procède de la jalousie, de la rage et de la frustration face à des attentes non satisfaites. Ces poussées irrationnelles s’emparent au moment approprié de l’idée nationaliste et émergent alors en tant qu’idéologie nationaliste, mouvement nationaliste, etc. Dans ce processus, les acteurs sont les élites des régions arriérées : ce sont eux qui sont frustrés et envieux, et qui par conséquent vont combattre pour la souveraineté d’Etat, pour un Etat-nation indépendant, de façon à accélérer le processus du développement, tout en mobilisant le soutien de masses indispensable par le biais de mensonges historiques (l’« invention d’une histoire nationale » et autres choses).

Tel est son modèle explicatif. Le nationalisme demeure l’idée de l’indépendance, de la liberté (apprise, semble-t-il, sous le fouet). Le nationalisme n’est pas un reflet de l’exploitation ou de l’oppression des masses (lesquelles ne jouent aucun rôle actif dans sa théorie), et donc pas non plus, pour ces mêmes raisons, de l’impérialisme. Il ne semble pas que Nairn croie en l’impérialisme, mais qu’il lui préfère la conception du monde conservatrice, dans laquelle le rapport centre-périphéries est la mesure de l’expansion de la « civilisation », de la « modernité », de la « rationalité », et des « Lumières » – tous ces termes sont de Nairn – qui se fait sous l’égide du progrès, du progrès sous le capitalisme. Rien de tout cela n’a quoi que ce soit à voir avec du marxisme.

La théorie du nationalisme par Nairn, comme la plupart des produits que l’on trouve sous l’étiquette « néo-marxiste », n’est que de la pensée conservatrice fagotée dans un accoutrement marxiste. Cela produit ici comme ailleurs un effet assez idiot. Hélas, le théorie conservatrice n’est pas idiote, une grande partie d’elle-même est, après tout, l’idéologie de l’exploitation. Et la théorie de Nairn n’est pas idiote dans les conséquences qu’elle entraîne. Le nationalisme est pour lui quelque chose d’instinctif, d’inconscient, c’est même une « démence ». Lorsque cette réaction, psychologique et explosive, à la modernisation a lieu dans les pays forts, elle produit, selon Nairn, le fascisme. Le fascisme, dit Nairn, est essentiellement « l’archétype » de la lutte nationale, et le fascisme est impliqué dans tous les mouvements nationaux, dans toutes les luttes de libération nationale.

Nairn a pu affirmer cela puisqu’il a préalablement découpé sa lutte nationale hors du corps de la lutte des classes, et parce que la libération nationale n’est pas à ses yeux le reflet d’une réponse politique à l’exploitation coloniale et néo-coloniale, étant au contraire une sorte de psychose de la modernisation, qui affecte les élites, non les travailleurs. J’ai à peine besoin de remarquer que le nationalisme expansionniste, la lutte nationale pour la conquête, n’est pas toujours accouplée au fascisme : il s’agit beaucoup plus de colonialisme classique – comme dans la théorie de la « destinée manifeste », du « British raj », etc. Mais Nairn ne voit pas ce qui relie le nationalisme au colonialisme, et pour cette même raison, à l’impérialisme. Par manque d’espace, je ne dirai rien d’autre au sujet du rapport entre nationalisme et fascisme, à part ceci : premièrement, que la lutte nationale considérée comme lutte des classes sera nécessairement associée à toutes sortes de formations sociales, fascisme y compris, et deuxièmement, qu’on ne trouvera personne qui, ayant travaillé dans un mouvement de libération authentique ou l’ayant soutenu, où que ce soit, consentira aux propos de Nairn voulant que le fascisme soit impliqué dans cette lutte.

Une seconde conséquence de la théorie de Nairn découle de son jugement selon lequel la lutte nationale est sans rapport avec l’exploitation, la lutte des classes et les classes laborieuses. Cela le pousse à défendre la légitimité du séparatisme protestant en Irlande du Nord, le nationalisme des Israéliens et celui des Sud Africains blancs. [voir Ibid pp. 188-189 et 216-255. « Ces têtes de pont du développement, peuplées de colons ou de leur descendants, défendent un Etat existant contre les « hordes arriérées » qui les entourent. (p. 189). Contrairement à la majorité… constituée de sociétés « arriérées » ou « sous-développées », ces dernières sont des « sociétés qui revendiquent l’auto-détermination d’un point de vue différent, plus avancé, dans le spectre du développement », bien qu’ « empêchées de le faire par la force historique sous-jacente » (le nationalisme). « Les territoires protestants d’Ulster appartiennent sans aucun doute à ce groupe… N’ont-ils aucun droit à l’auto-détermination sous prétexte qu’ils sont (relativement) développés économiquement ? » (pp. 248-249)]

Tout cela découle de sa thèse selon laquelle le nationalisme est séparé de la lutte de la classe ouvrière. Étrangement, Nairn se couvre de l’autorité de Lénine pour affirmer cela. En réalité, sa position est un amalgame de l’argument de Luxembourg selon lequel tout nationalisme est bourgeois, de l’argument hégélien et néo-kantien selon lequel le nationalisme est une idée, et de la théorie conservatrice ordinaire de la « modernisation ». Sa théorie n’a rien de léniniste et rien de marxiste.

Quant à Horace Davis, il traite le sujet, dans son dernier livre Toward a Marxist Theory of Nationalism, d’une façon beaucoup plus professorale. Davis est l’auteur d’une étude valable sur les théories marxistes de la nation de la période d’avant la Première Guerre mondiale, et il a édité un volume des écrits de Lxembourg sur ces sujets. Dans aucun de ces trois livres, Davis ne tente de définir ou au moins de préciser en détail ce qu’il entend par « nationalisme », et les quelques passages qui pourraient s’en approcher nous ramènent tous vers la thèse conservatrice traditionnelle selon laquelle le nationalisme est une idée et un mouvement européen du début du 19è siècle qui s’est diffusé de par le monde. Dans son nouvel ouvrage, Davis s’en prend directement à la thèse selon laquelle le nationalisme est une forme de la lutte des classes. Cette attaque prend deux formes.

Tout d’abord, Davis réinterprète les idées de Lénine et de Luxembourg et avance que ces deux auteurs ont considéré le nationalisme comme étant essentiellement une idée, et plus précisément une idée morale, un précepte. Il conclut que Lénine et Luxembourg étaient d’accord sur l’essentiel: ils visaient tous deux la fin de la l’oppression nationale. Davis prétend ensuite que la divergence principale entre Lénine et Luxembourg c’est qu’il défendait et qu’elle attaquait les principes du droit à l’auto-détermination des nations, mais qu’il s’agissait là d’un différend mineur, étant donné que l’oppression nationale pouvait être attaquée sans que la souveraineté d’Etat ne soit exigée. En un mot : la position morale défendue par ces deux penseurs révolutionnaires était la même, seules variaient les stratégies, mais la stratégie de Lénine n’était pas fondamentalement plus efficace que celle de Luxembourg.

Ensuite, Davis affirme étrangement que la stratégie de Lénine, qui arborait le droit d’auto-détermination, avait été rejetée par les Bolcheviks au 8è Congrès de 1919. L’espace me manque pour faire justice de cette assertion. Je dirai premièrement que l’argument principal de Lénine en 1903 et après était de dire que l’oppression nationale ne pouvait pas être vaincue ni même contrôlée sous le capitalisme sans insister sur le doit à l’auto-détermination. La stratégie de Luxembourg ne put pas réussir car elle faisait l’impasse sur la question cruciale du pouvoir d’Etat. Deuxièmement, en sous-estimant la différence entre les positions léninistes et luxembourgiste sur ce point, Davis en arrive à une position « léniniste » qui n’a rien de léniniste, puisque même si elle inclut une stratégie de lutte générale contre l’oppression nationale, elle efface la stratégie qui consiste à insister sur le droit d’auto-détermination.

Davis, glissant sur cette pente, en arrive à qualifier de léninistes des positions qui ne le sont aucunement. Par exemple il est erroné de qualifier de « léniniste » la politique des nationalités en Chine, qui refuse d’accorder le droit d’auto-détermination, de sécession, à ses minorités nationales internes. Troisièmement, Davis a tort de prétendre que la position de Lénine sur le droit à l’auto-détermination a été vaincue lors du congrès du parti en 1919. Il est vrai que l’expression « droit à l’auto-détermination » a été rayée du programme du parti lors de ce congrès. Mais cela a été fait à l’initiative de Lénine, qui disait que cette expression était trop ambiguë, et qu’il avait lutté depuis 1917 (et peut-être depuis plus tôt encore) pour qu’elle soit remplacée dans le programme du parti par l’expression « droit de sécession ». Cette considération eut l’assentiment du congrès. Lénine n’a pas été battu.

Quant à sa deuxième attaque de la théorie du nationalisme basée sur la classe, elle attire notre attention sur trois différents types de luttes nationale dans lesquelles la lutte des classes n’est à son avis pas sérieusement impliquée. Tout d’abord il cite Amilcar Cabral, d’une façon inappropriée à mon avis, pour affirmer que la lutte des classes ne peut pas être le moteur de l’histoire puisqu’il continuera à y avoir de l’histoire après que la société de classes aura cédé la place à la société sans classes, et que par conséquent, il y avait de l’histoire avant l’émergence des classes. Cabral a en effet discuté la question du moteur supposé de l’histoire avant et après la période de la société de classes, mais il n’a pas nié l’autorité de la lutte des classes dans la période entre ces deux extrêmes. De fait, c’est Engels qui a le premier remarqué que la phrase du Manifeste : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de la lutte des classes » ne se réfère qu’à ce qu’on appelle « l’histoire écrite », ce qui signifie l’histoire des sociétés ayant des classes. En ce qui concerne l’avenir sans classes, Davis ne présente aucun argument, car c’est une chose impossible, prouvant que les les luttes nationales persisteront après la fin de la lutte des classes (à l’échelle du monde). Les nations persisteront sans doute, en tant qu’entités culturelles, non politiques. Mais quel pourrait-être l’objet de leur combat ?

Suite à cela, Davis affirme que la théorie du nationalisme fondé sur la classe ne peut pas rendre raison du fait des luttes nationales qui ont lieu aujourd’hui et qui impliquent parfois des sociétés « tribales » sans classes, comme par exemple en Afrique (la zone du monde discutée dans son livre relativement à cette question). Il s’agit là d’un problème important et complexe, et je n’ai pas la place de montrer ici précisément pourquoi les luttes nationales appartenant à cette espèce sont elles aussi fondamentalement, des luttes de classes. Je dirai seulement trois choses.

Tout d’abord, le fait qu’une petite société soit, en interne, sans classes, n’implique pas qu’elle n’est pas intégrée dans un système d’exploitation de classes. De la plus-value est extraite, sous le colonialisme et le néo-colonialisme, de mille et une façons et dans une grande quantité, à partir de toutes les prétendues sociétés tribales, en Afrique et ailleurs, et la résistance de ces peuples a été une forme de lutte des classes.

Deuxièmement, la plupart des sociétés prétendument tribales sont des sociétés stratifiées en classes, et si l’on regarde toutes celles qui subsistent, en Afrique par exemple, on peut soutenir qu’elles étaient des sociétés de classe avant la première période du colonialisme, lequel a tronqué les structures politiques féodales, détruit les cités-Etat proto-capitalistes, et poussé les gens à former de petites sociétés resserrées pour se protéger des raids esclavagistes et des autres manifestations de l’exploitation de classe, qu’elles soient directes ou indirectes.

Et troisièmement, bien qu’il soit vrai que l’environnement impérialiste engendre des tensions inter-communautaires nommées « tribalisme », il est tout aussi vrai que presque toutes les luttes anti-impérialistes qui ont gagné l’indépendance, la souveraineté d’Etat, ont été multi-culturelles, non tribales. Les Etats indépendants d’Afrique et du reste du Tiers Monde possèdent les frontières spatiales des anciennes colonies, non des tribus.

Il reste une autre espèce de lutte nationale qui, d’après Horace Davis, est étrangère à la lutte des classes. Il s’agit des luttes de libération nationale qui ne sont pas des luttes de classes parce que, nous dit Davis, elles englobent toutes les classes. Il prend le cas de Cuba. D’après Davis, la phase anti-Batista de la révolution cubaine était une lutte nationaliste, pas une lutte des classes. « Fidel Castro était un nationaliste avant d’être un socialiste ». « Castro et Guevara ont commencé par le nationalisme cubain avec un programme qui était démocratique au sens ordinaire… Le socialisme a été ajouté plus tard, forcé par la logique de la situation ». En un mot, la lutte anti-Batista était purement nationaliste.

En outre, Davis pense que toutes les classes de la société cubaine ont participé à la lutte. Mais les déclarations de Fidel et nombre d’autres sources montrent que ces allégations sont infondées. Fidel était un socialiste révolutionnaire, et la « logique de la situation » l’a forcé à reconnaître que la libération nationale était le route directe vers le socialisme. Qui plus est, nous savons que la révolution a été menée par les classes exploitées, les travailleurs urbains et ruraux et les paysans pauvres – avec en plus les secteurs marginalisés de la bourgeoisie petite et moyenne. L’ennemi était largement (mais non entièrement) la bourgeoisie étrangère et les groupes locaux à son service. A Cuba comme partout ailleurs, la lutte nationale est certainement une lutte de classes. Davis a par conséquent grand tort de prétendre que des pays comme Cuba fournissent la preuve que « l’analyse de Lénine sur la base de classe du nationalisme a besoin d’une reformulation. » La théorie de Lénine n’a pas besoin de reformulation, elle doit simplement être mise en rapport avec le présent.

Je concluerai cette étude par trois commentaires sur certains aspects de la théorie marxiste-léniniste du nationalisme, ou lutte nationale, qui ont besoin me semble-t-il d’un re-travail afin de correspondre au monde d’aujourd’hui et au savoir que nous possédons de celui-ci. Ce travail de mise à niveau ne rendra pas cette théorie complète ni parfaite. Mais dans la conjoncture présente, je pense qu’il est plus important de reconnaître sa force et son essentielle adéquation que de s’inquiéter de ses imperfections. Quoi qu’il en soit, voici mes trois suggestions.

Primo. Bien que la plupart des marxistes d’aujourd’hui s’accordent sur le fait que la lutte nationale est une lutte de classes, il reste une question subordonnée mais très importante : lutte de classes menées par quelle ou quelles classes ? Nombre de marxistes continuent de croire, nonobstant l’évidence contraire, que la bourgeoisie est la seule classe pour qui le nationalisme a une fonctionnalité dans la lutte des classes (parce que les nations ne sont formées que par la bourgeoisie dans le contexte de son essor).

Nous devrions en premier lieu rétablir les faits et montrer que cette thèse, typique de la période d’avant la Première Guerre mondiale, n’a pu survivre que parce qu’elle était soutenue par l’autorité de Luxembourg et du Staline de 1913, et qu’elle a été contrecarrée fermement par Lénine dans ses écrits sur la question nationale et sur l’impérialisme, après 1914. Nous devrions montrer, pour chacune des nombreuses luttes de libération nationale, comme les prédictions de la nouvelle théorie se sont révélées justes, et comment en particulier la lutte de libération nationale a montré qu’elle était une partie inséparable de la lutte pour le socialisme. Ceci s’applique aux questions de stratégie pour des luttes non encore gagnées. Dans le cas de Puerto Rico, par exemple, tous les marxistes doivent comprendre clairement que la lutte pour l’indépendance n’est pas une question séparée de la lutte pour le socialisme, et ne peut donc être qualifiée de « nationalisme étroit » ou de « nationalisme bourgeois » ou comme étant en « contradiction » avec la lutte pour le socialisme. Pour Puerto Rico, et je suppose, pour toutes les autres colonies, l’accomplissement de l’indépendance, ou de la souveraineté d’Etat, est un but absolument vital pour la classe ouvrière dans son chemin vers le socialisme.

Secundo. Nous devons certainement remettre à niveau notre théorie des nations. Ceci, également, implique de rétablir certains faits. L’essai de 1913 de Staline ne représente pas « la » théorie marxiste des nations. Lénine a développé une théorie beaucoup plus adéquate dans la période 1915-1922 et Amilcar Cabral, parmi d’autres, a étendu la théorie de Lénine. Il reste néanmoins un certain nombre de problèmes. Mais le premier d’entre eux est l’usage dogmatique et inapproprié de l’essai de 1913 de Staline. Tout d’abord, Staline en 1913, et la plupart des marxistes avec lui, pensaient que les nations n’émergeaient que dans la période du capitalisme précoce et ascendant, et mourraient ou se dissoudraient avec la révolution socialiste. Mais des nations sont nées depuis 1913 sous mille et une circonstances, des socialistes comme des capitalistes, et, point encore plus important, des nations peuvent être détruites sous le capitalisme lui-même. En ce qui concerne Puerto Rico, nous n’entretenons pas l’illusion que la nation puerto ricaine possèderait une immortalité métaphysique. Elle ne survivra que si les gens combattent pour défendre leur culture et gagner leur liberté.

Le deuxième problème pratique a à voir avec la partie de la théorie de 1913 qui concerne « la théorie des minorités nationales ». Dans l’essai de Staline, il est affirmé catégoriquement que les communautés minoritaires qui se sont formées suite à une migration lointaine de la force de travail sont destinées à s’assimiler dans la nation d’accueil. Ceci était vrai à l’époque pré-impérialiste, lorsque la demande de force de travail qui augmentait rapidement conduisit à des migrations lointaines de forces de travail pour aboutir à un « melting pot » au bout du chemin. Mais même à cette époque, il y avait peut d’assimilation dans des conditions non-européennes, comme on peut le voir avec les Chinois en Asie du Sud-Est, les Indiens dans les Caraïbes, et dans d’autres cas. Aujourd’hui, dans des circonstances impérialistes, il y a des ghettos, des camps de travailleurs migrants, des réserves, des bantoustans, le phénomènes connu en Europe sous le nom de « travailleurs invités' », en Europe, toutes communautés qui se sont formées suite à des migration forcées d’une espèce ou d’une autre sous l’impérialisme. Et il s’avère que ce sont Engels et plus tard Lénine qui ont remarqué que les migrations de ce genre ne menaient pas à l’assimilation. Il nous faut une théorie des minorités pour l’époque de l’impérialisme, période où les travailleurs immigrés tendent à ne pas fusionner avec la nationalité d’accueil. Pour paraphraser Lénine : dans la période de l’impérialisme, la question nationale s’aiguise, elle ne s’émousse pas. En prenant conscience de cela, nous devrions trouver le moyen de forger une plus forte unité dans la classe ouvrière des centres impérialistes.

Tertio. La lutte nationale est une lutte de classes, mais une forme très distincte de celle-ci. On peut l’appréhender éventuellement en tant que « lutte de classes externe ». Elle a lieu lorsque les rapports sociaux de production s’étendent au-delà d’une frontière spatiale. Je pense que sa forme typique inclut une classe dominante qui exploite à la fois une classe productive « interne » et une « externe », cette dernière consistant en des gens appartenant à une autre société, qui ont été, sous l’effet d’une conquête ou par une autre forme de domination politique, forcés de délivrer leur surplus à cette classe dominante externe (de leur point de vue). Je dis tout cela d’une façon très générale parce que je pense qu’une telle chose a concerné tous les modes de production pourvus de classes, mais pas toutes les formations sociales, depuis les temps anciens. Peut-être ceci reflète-t-il la crise qui doit frapper toute société dont les surplus croissants ne peuvent plus être extraits à partir des producteurs internes ou domestiques sans engendrer rébellion ou famine de masses. Si elle a assez de pouvoir, la classe dominante peut se tourner vers les travailleurs externes pour extraire ce surplus croissant. Elle peut balayer la classe dominante externe ou en extraire un tribut. Elle peut établir divers rapports de production avec les travailleurs externes (et peut même les balayer et envoyer des travailleurs internes pour prendre le fermage de leurs terres). Et ainsi de suite. Je ne fais que suggérer que cette ligne de pensée soit poursuivie en direction d’une généralisation de notre théorie de la lutte nationale, pour en faire une théorie applicable à tous les cas où la lutte des classes prend la forme nationale.

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Un commentaire pour Le nationalisme est-il un deuxième moteur de l’histoire? (suite et fin)

  1. Monier Alain dit :

    Bonjour,
    Tres beau texte theorique. A ce titre j’y mets mon grain de sel . Je vais commencer par des citations de Pierre Clastres qui mettent en cause le principe de la tendance irrepressible des forces productives a se develloper. les societes primitives ne peuvent etre pensees comme economie de la misere car celles ci posent a la theorie marxiste ,que l’economie ne constitue pas l’infrastructure au travers de quoi devient transparent l’etre social. L’economie primitive economie de la misere ?. Tout au contraire (M. Sahlins, Lizot),, elle fonctionne « a chacun selon ses besoins ». Le temps voues a la reproduction est tres faible( age de pierre et d’abondance des societesrimitives) que l’on pourrait parler de « societe de loisirs) »
     » La guerre, lutte pour la concurrence des groupes pour s’approprier des biens ? L’universalite de l’abondance primitive interdit precisement qu’on puisse lui apporter l’universalite de la Guerre. Et si l’economique n’a rien a voir avec la guerre, faudra t’il peut etre tourner le regard vers le politique.  » ‘archeologie de la violence « l’aube)

    J’ai pose ce premier point qui me parait capital pour considerer ce qu’est une societe sans etat. Nous ne sommes evidemment plus dans ce contexte, dans la mesure ou l’accumulation a necessite ce renversement ce bouleversement. A cet effet je crois que l’Etat est une necessite par defaut, dans la mesure ou il pourrait s’opposer a la mondialisation. Je ne lui attribue pas des vertues, mais seulement une base de structure sociale disparate, instable, mais pour autant necessaire pour etablir un semblant de societe qui ne soit pas la guerre de tous contre tous.

    L’Etat de nos jours garde bien son fonctionnement de luttes de classes, mais pour combien, dans la mesure ou tous les referents qui tiennent le systeme s’effondrent petit a petit.les « valeurs morales » bien qu’affaiblies tiennent encore lieu de piliers ronges par les vers prets a l’effondrement . La complexification eloigne le citoyen des decisions, le fosse se creuse entre une classe qui detient la notice des mecanismes de fonctionnement et celle qui s’abandonne.a la decision des moins mauvais. La le fosse se creuse car l’elite considere que le systeme est plus referent que la participation des citoyens.(C Lach). A ce titre la lutte des classes est toujours utile dans un tel contexte afin de ne pas laisser s’emballer la machine (cela est il encore possible ?). L’Etat a donc valeur referente pour cerner le probleme, y trouver la meilleure justice possible. Dire que la liberation nationale se module avec la lutte des classes, oui dans un contexte ou l’economique tient lieu de faire valoir. Pour autant si l’Etat est un referent par defaut, comment lui assigner de s’ajuster avec la lutte des classes dont leur combinaison ne serait qu’hypothetique, aleatoire, a moins de tomber dans l’inclinaison de penser posseder la science de la verite. Cordialement Alain Monier

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