Le nationalisme est-il un deuxième moteur de l’Histoire? (première partie)

Cette étude intitulée « Nationalism as an autonomous force », écrite par un certain J.M. Blaut et parue en 1982 dans la revue américaine Science & Society, se demande si la question nationale a une subsistance propre à côté de la lutte des classes, ou si elle n’est qu’une forme  celle-ci.

Si la lutte des classes est bel est bien le moteur de l’Histoire, comme le soutiennent les marxistes, quel est alors le rôle de la lutte nationale, autrement appelée nationalisme ? A cette question, la réponse marxiste traditionnelle est simple et directe : la lutte nationale n’est qu’une forme de la lutte des classes. Cette thèse a été exposée par Marx et Engels, élaborée par Lénine et des théoriciens plus récents, et est admise par la grande majorité des marxistes d’aujourd’hui. Elle est cependant rejetée par un certain nombre d’auteurs et néo-marxistes, comme Nicos Poulantzas, Régis Debray, Tom Nairn et Horace Davis. Pour ces auteurs, le nationalisme n’est pas une forme de la lutte des classes. Il s’agit d’une force autonome, d’un second moteur de l’histoire.

Dans cette étude, je réfuterai l’idée que le nationalisme est une force autonome et séparée de la lutte des classes. Avant cela, soulevons deux points préalables. Le premier est une affaire de terminologie. Le mot « nationalisme » a plusieurs sens dans la théorie marxiste, comme dans le langage courant. Je l’emploierai strictement dans son sens de : « lutte nationale », ou de « question nationale », c’est-à-dire en tant que processus observable, défini, concret, objet d’étude pour ce qu’on pourrait appeler une « théorie du nationalisme » ou plus maladroitement une « théorie de la lutte nationale ».

Le deuxième point préalable a affaire au concept marxiste de lutte des classes. Chez les théoriciens conservateurs, les forces de classes et les luttes de classes, pour autant que leur existence soit reconnue, sont traitées comme un facteur parmi d’autres, devant être intégré dans un grand effort d’explication multi-factoriel. Le nationalisme représente chez eux un autre facteur isolé, la religion en serait un troisième, l’éducation un quatrième, et ainsi de suite. Dans cette optique, le facteur « nationalisme » est séparé de celui de la « classe », presque par définition.

Au contraire, chez les marxistes, la lutte des classes est présente et entrelacée dans la culture en tant que tout, elle n’est pas un facteur isolé et séparable. Pour le dire simplement : dans toutes les sociétés de classe sans exception, et dans les sociétés sans classes (les « tribus ») qui sont sous la pression externe des sociétés de classes, le source première de conflit – c’est-à-dire l’oppression, la résistance, et pour finir le changement – est la lutte entre d’une part, une classe dominante qui cherche à exploiter, à amasser du surplus et conserver son pouvoir et ses possessions, et d’autre part, une classe productrice qui résiste à l’exploitation et cherche à se saisir du pouvoir politique pour elle-même. Ceci est, comme je l’ai dit, la source première de conflit et de changement, bien que ce ne soit pas la seule.

Dans le cadre de notre propos, nous retiendrons ce point essentiel : ce processus de lutte des classes traverse et engage tous les traits et institutions de la culture, qui apparaissent comme les instruments et les arènes de l’exploitation et de la résistance à celle-ci. Par conséquent, les conflits religieux, les polémiques d’écoles, les luttes ouvrières et tout le reste, y compris les luttes nationales, ne fonctionnent pas parallèlement à la lutte des classes, mais sont elles-mêmes des mécanismes de la lutte des classes. C’est pour cette raison que les marxistes peuvent affirmer que la lutte des classes est le moteur de l’histoire, sans pour autant tomber dans un déterminisme étroit, qu’il soit économique ou autre. Pour résumer la position traditionnelle : la lutte politique, la tentative de telle ou telle classe pour s’emparer du pouvoir d’Etat, est une arène décisive de la lutte des classes, et le nationalisme, ou lutte nationale, ou question nationale, est l’une des formes que prend cette lutte politique pour la conquête du pouvoir d’Etat. Il s’agit certainement d’une forme très spécifique. Mais il ne s’agit pas d’une force autonome.

La théorie du nationalisme en tant que force autonome a été critiquée par Marx et Engels dans certains de leurs tout premiers écrits. Cette critique était la première étape de la formulation d’une théorie spécifiquement marxiste du nationalisme. Dans l’Allemagne des années 1840, deux théories conservatrices du nationalisme tenaient le haut du pavé. Les deux provenaient principalement du concept hégélien de l’Etat, ou plus exactement de l’Etat-Nation, vu comme une entité métaphysique et super-organique, un Tout qui était d’une part substantiel et corporel, et d’autre part spirituel – une « idée », une « volonté », un « esprit » pour parler comme Hegel.

Cet Etat-Nation corporel hégélien, flanqué de la thèse de Herder et de Fichte qui définit la nation par sa culture et principalement par sa langue, apporta le soubassement théorique et idéologique du nationalisme allemand typique, autrement dit l’idée que tous les germanophones et le territoire qu’ils habitent formaient un Tout métaphysique, une nation organique, destinée à devenir un Etat germanique unifié et souverain. Hegel lui-même, cependant, était un nationaliste prussien, pas un nationaliste germanique ou pan-germanique, et son concept d’ Etat-nation super-organique était soigneusement construit pour justifier philosophiquement que l’Etat-nation vrai, réel et rationnel était la Prusse, comprenant aussi bien ses territoires germanophones que non-germanophones, et susceptible en même temps d’expansion impériale, selon le bon vouloir du gouvernement. Etait mise au service de cet objectif la conception de l’Etat-nation comme une entité spirituelle et non corporelle, une « idée » qui s’identifie au monarque de telle sorte que c’est la « volonté » du monarque qui confère la nationalité à ses sujets.

Cette théorie de la nation en tant qu’idée correspondait éminemment à des Etats multinationaux et impériaux. Il s’agissait de la base idéologique qui permettait de soutenir que c’était l’empire, non le groupe culturel local, qui était la véritable source de la nationalité et le véritable objet de la loyauté nationale, et cette théorie devint la théorie fondamentale du nationalisme qu’utilisèrent les apologistes du colonialisme et de l’empire, de Acton à Toynbee.

Quant à l’autre théorie hégélienne, elle donna son fondement à l’autre théorie du nationalisme, beaucoup plus connue mais beaucoup moins importante, basée sur la langue, ou plus précisément sur la langue en tant qu’indice d’une nation corporelle et super-organique. Cette théorie fut plus tard connue sous le nom de « principe des nationalités », principe voulant que chaque groupe linguistique, quelque petit qu’il soit, a d’une certaine façon le droit, le devoir et le destin de devenir un Etat souverain.

Une troisième théorie conservatrice du nationalisme émergea plus tard au XIXè siècle, découlant de la théorie hégélienne de l’Etat-nation en tant qu’idée. Pour Hegel, l’idée et la volonté de la nation étaient vraiment et rationnellement exprimées par le monarque ; en revanche, dans la pensée démocratique bourgeoise, l’idée et la volonté de la nation étaient supposées présentes dans les têtes de tous les citoyens, pas seulement auprès de l’élite au pouvoir. De la sorte émergea l’idée mi-hégélienne, mi-néo-kantienne selon laquelle la nation est une conscience collective, et que la prétendue « idée de la nation » est vraiment la nation. L’importance de cette thèse réside dans le fait que c’est elle qui sous-tend les théories conservatrice les plus importantes d’aujourd’hui.

Ces théories affirment que l’idée de la nation émergea d’abord en Europe occidentale, s’est réalisée dans les Etats-nations de la France et de la Grande-Bretagne, puis s’est diffusée, par le truchement distributif du colonialisme, à d’autres mondes culturels et à des peuples plus arriérés, où cette idée, qui était un cadeau venu des Européens, est devenue chez les peuples colonisés l’exigence frénétique de l’indépendance et d’un siège aux Nations Unies. D’après cette théorie largement acceptée, les mouvements de libération nationale n’ont pas émergé en tant que réponse à l’exploitation et à l’oppression, mais n’étaient que les contre-coups de la diffusion de l’idée européenne de la nation.

Marx et Engels n’ont pas eu l’occasion de critiquer cette troisième théorie, diffusionniste, du nationalisme. (Elle a été néanmoins critiquée par Kautsky, Lénine et Staline, lorsqu’elle entra, par les écrits d’Otto Bauer, dans le discours marxiste). C’est la théorie hégélienne pure de l’Etat-nation métaphysique et super-organique qui a été attaquée impitoyablement par Marx dans sa Critique de la philosophie du droit de Hegel. Peu après, dans l’Idéologie allemande, Marx et Engels attaquèrent l’idée complémentaire selon laquelle l’Etat est une idée, un produit intellectuel, et cette démonstration classique est et reste parfaitement utilisable aujourd’hui pour critiquer la théorie diffusionniste du nationalisme, selon laquelle l’idée de la nation vaticine conformément à sa vertu propre, et s’en va ainsi engendrer d’autres nations, sans raison matérielle particulière.

En 1848, dans le Manifeste Communiste, Marx et Engels ont établi cette position définitive que les luttes pour le pouvoir d’Etat étaient des luttes de classes, et que l’Etat n’est pas antérieur à la société, aux classes et aux luttes de classes, mais qu’il en est le produit. Dans des écrits postérieurs, Engels a réfuté la deuxième théorie issue de Hegel, selon laquelle il y aurait un nationalisme immanent dans les groupes linguistiques. Bien que Marx et Engels aient fermement et activement soutenu le mouvement pour l’unification allemande, parce que cela se ferait à l’avantage des classes laborieuses, ils ont rejeté le mysticisme du nationalisme germanique fondé sur la langue. Engels dit qu’il n’y a aucun Etat en Europe où l’on ne parle qu’une seule langue. Il a donc rejeté l’idée d’une corrélation stricte et nécessaire entre Etat-nation et langue et a donc, tout comme Marx, rejeté le principe des nationalités ».

Dans le Manifeste, nous voyons apparaître une deuxième étape dans l’émergence d’une théorie proprement marxiste du nationalisme. Dans cet ouvrage et des ouvrages postérieurs, il est expliqué qu’une classe ascendante doit se saisir d’un Etat ou en former un, dans sa lutte pour le pouvoir, et que dans le cas spécifique qui est celui de la bourgeoisie ascendante, cette classe voit que ses besoins économiques et politiques sont le mieux servis dans un Etat d’assez grande taille, et pas trop lourdement fracturé de frontières culturelles et politiques. Un tel Etat-nation, de la taille de la France ou de la Grande-Bretagne ou de l’Allemagne unifiée, semblait être le meilleur terrain de jeu pour le développement du capitalisme et donc en même temps, du développement de la lutte de classe prolétarienne.

Cependant, cette théorie de Marx et Engels sur la viabilité d’un Etat – moment où ils se sont approchés le plus près d’une théorie des nations – était une affaire de tendances, pas de lois rigides. Une nation petite comme l’Irlande était considérée comme viable, alors que des Etats impériaux de grande taille, comme l’Autriche-Hongrie et la Turquie, étaient globalement considérés comme non viables, et susceptibles de se décomposer. La taille, ou la « concentration », n’étaient pas nécessairement ni toujours considérées comme progressistes. Par conséquent, la lutte nationale était en elle-même progressiste, sous des conditions spécifiables.

Dans la troisième étape de la théorie du nationalisme par Marx-Engels, il est expliqué que non seulement la bourgeoisie, mais aussi la classe ouvrière, doivent lutter pour le pouvoir d’Etat, et que par conséquent tout nationalisme n’est pas à considérer comme ce qu’on appelle aujourd’hui du « nationalisme bourgeois ». Pour le dire autrement, la lutte nationale se trouve aussi dans le combat pour renverser le capitalisme et réaliser le socialisme. Marx et Engels n’ont pas développé pleinement cet argument, sans doute parce qu’ils s’attendaient, ou espéraient, que la révolution prolétarienne se répandrait très rapidement autour du monde et rendrait obsolète tous les Etats de classe. Néanmoins, ils ont formulé cet argument avec force en ce qui concerne l’Allemagne, le Pologne et l’Irlande. Pour l’Irlande en particulier, il était expliqué que les classes exploitées formaient le noyau du mouvement de libération national, et que la bourgeoisie étrangère (britannique, ici) formait l’ennemi de classe principal (bien que pas du tout le seul).

Échut à Lénine et aux marxistes postérieurs la tâche de généraliser les rapports entre entre lutte nationale et lutte prolétarienne pour le socialisme. Cette partie de la théorie marxiste du nationalisme est d’une immense importance, au moins pour comprendre le caractère et l’importance des luttes de libération nationale dans des pays comme le Vietnam, Cuba et Puerto Rico. Mais ceci ne concerne pas directement notre propos ici. Notre propos est de montrer comment Marx et Engels ont réfuté les deux théories, d’allure fondamentalement hégélienne, soutenant que le nationalisme est une force autonome, théories qui voyaient la nation ou l’Etat comme des entités autonomes, corporelles dans le premier cas et spirituelles dans le second, expression soit de l’unité métaphysique d’une culture, soit d’un Etat impérial. Autrement dit, Marx et Engels ont montré que la lutte nationale est, et ne peut être que, une forme de la lutte des classes.

La théorie du nationalisme en tant que force autonome est entrée dans le marxisme au début du 20è siècle . Otto Bauer et Karl Renner, théoriciens du parti social-démocrate autrichien, ont mis en avant des arguments hautement philosophiques pour défendre la position de leur parti sur la question nationale dans l’empire autro-hongrois. Cette position proclamait le droit à l’égalité civile de tous les groupes nationaux à l’intérieur de l’empire, et une mesure d’autonomie en matière culturelle, mais rejetait le droit d’auto-détermination, c’est-à-dire le droit de sécession, et arborait par conséquent l’intégrité territoriale de l’empire.

Le noyau de l’argumentation de Bauer (et dans une moindre mesure, de Renner) était la thèse néo-kantienne et finalement hégélienne selon laquelle les nations sont fondamentalement des idées, ou des formes de conscience. Elles sont très anciennes et gisent au plus profond de la culture humaine. Elles n’ont que peu à voir ou rien à voir avec la lutte des classes et l’Etat, choses qui ne sont des aspects passagers de la société de classes. Par conséquent, les luttes nationales ne sont pas des luttes de classes, ni des luttes pour le pouvoir d’Etat, pour l’indépendance. Les luttes nationales ne visent qu’à protéger des droits civils, comme le droit d’utiliser sa propre langue dans les écoles et les administrations locales. Il s’ensuit que les sociaux-démocrates doivent défendre ces droits, mais pas les luttes pour l’indépendance nationale, étant donné que le pouvoir d’Etat est l’objectif de la lutte des classes, pas de la lutte nationale. « L’Etat et la nation sont tout à fait indifférent l’un à l’autre » comme le dit Karl Renner.

Cette théorie autrichienne a pénétré la Russie et est devenue une arme idéologique contre la position bolchévique selon laquelle toutes les nations existant dans l’empire russe avaient le droit d’auto-détermination, c’est-à-dire de sécession. Lénine et Staline attaquèrent la théorie autrichienne. Lénine la qualifia avec justesse de « théorie idéaliste », qui réduit les phénomènes nationaux à des questions de conscience. Quant à Staline, il a réfuté ces vues dans son important essai de 1913, Le Marxisme et la Question nationale, en en critiquant la métaphysique et en proposant sa propre théorie des nations, dans laquelle elles étaient définies d’une façon assez matérialiste et étaient explicitement définies comme des produits de la lutte des classes, et plus particulièrement comme produites par les luttes politiques de la bourgeoisie ascendante.

Lénine, de son côté, n’a pas proposé de définition de la nation, on peut même soutenir le point de vue qu’il n’avait pas de théorie pleinement formée dans la période d’avant la Première Guerre mondiale. Toutefois, quelques années plus tard, alors qu’il développait sa théorie magistrale de l’impérialisme, il proposa en corollaire une théorie du nationalisme, des nations et de la libération nationale à l’époque de l’impérialisme, théorie qui demeure aujourd’hui la position marxiste élémentaire. Dans le cadre de mon propos actuel, je noterai simplement que Lénine, dans la période d’avant-guerre, avait dit et répété que la lutte nationale était une lutte de classes et que l’idée de la nation ne pouvait être séparée de l’idée de l’Etat et de la lutte pour le pouvoir d’Etat.

La théorie du nationalisme en tant que force autonome n’a pas eu, à ma connaissance, d’influence directe dans la pensée marxiste dans la phase qui se situe entre la période de la révolution bolchevik et le début des années 1970. Toutefois, cette théorie a eu une influence indirecte, par la survivance sous forme réifiée (et peut-être pétrifiée) de deux arguments de la période pré-révolutionnaire : le premier venant de Luxembourg et le deuxième de Staline.

Luxembourg soutenait que la lutte nationale était une lutte de classes, mais seulement de la bourgeoisie et seulement dans la période du capitalisme précoce ou ascendant. Cette période étant terminée, nous dit Luxembourg, la lutte nationale n’est plus à l’ordre du jour. Il est improbable que se forment de nouveaux Etats-nations. Par conséquent, les ouvriers ne devraient pas soutenir les mouvements nationaux, puisque ceux-ci ont cessé d’être progressistes et sont peu susceptibles de gagner. A chaque fois que des ouvriers soutiennent de fait ces mouvements, il faut considérer cela comme une simple survivance atavique.

Une centaine de nouveaux Etats-nations ont dû se constituer depuis que Luxembourg énonça cette position, et quelques uns parmi eux sous les efforts des classes laborieuses, mais quelques marxistes contemporains continuent d’arborer la position luxembourgiste. Ils affirment qu’il y a « contradiction » entre lutte de classes et lutte nationale, que la lutte de classes ne prend plus la forme nationale, et que, s’il lui arrive de revêtir cette forme, il ne peut s’agir que d’une vicissitude tardive de la vieille révolution bourgeoise. Qui plus est, il nous est dit que la lutte nationale n’est plus d’actualité parce que les nations, et les Etats, sont en train de se dissoudre : le capitalisme devient international.

A tous ces arguments, Lénine a répondu il y a plus de 65 ans. Et aujourd’hui, nous remarquons que les luttes nationales contre le colonialisme et le néo-colonialisme continuent de faire rage de Timor à Puerto Rico, alors que des régimes issus de guérilla et des mouvements fascistes prouvent par leur prolifération que l’Etat est aussi important, aujourd’hui comme hier, pour le capitalisme. Il n’y a pas de « contradiction » entre la lutte nationale et la lutte des classes. La contradiction n’est pas entre les formes de la lutte, mais entre les classes en lutte.

La théorie du nationalisme autonome a influencé le marxisme d’une deuxième façon, suite à la réification de la définition de la nation par Staline en 1913. Staline a enregistré quatre attributs que toute nation doit posséder pour en être une : un territoire commun, une économie commune, une langue commune, et (pour l’essentiel) une culture commune, avec en outre un cinquième attribut impliqué : les nations émergent seulement dans la période du capitalisme ascendant. Tous ces attributs doivent être présents, nous dit Staline, sinon le prétendant n’est pas vraiment une nation. Or, Staline lui-même a remarqué plus tard que cette définition ne correspondait qu’à partie du monde et à l’époque d’avant-guerre, et que l’analyse de l’impérialisme par Lénine avait considérablement changé les termes du problème. Il caractérisa des Etats multilingues comme la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie en tant qu’ « Etats nationaux ». Il travailla avec Lénine à la construction de nouvelles nations dans l’Union Soviétique. Et ainsi de suite.

Malgré tout, nombre de marxistes continuent de croire que toutes les véritables nations se conforment à la définition de 1913, ce qui permit à la théorie de l’autonomie du nationalisme de revenir dans le marxisme par la porte de derrière. Ceci eut lieu de deux façons, qui ont en commun de saisir la nation comme une entité corporelle, presque hégélienne. Tout d’abord, si l’on pense qu’une nation véritable n’existe pas sans la présence observable des quatre attributs, c’est qu’on considère que sous ces attributs extérieurs gît une entité bien définie, une nation essentielle, tout comme l’on identifie une espèce particulière d’oiseau par les attributs de son plumage tout en jugeant que sous son plumage, demeure l’oiseau réel, l’oiseau essentiel. Cette approche essentialiste mène vers l’argument hégélien selon lequel la nation est elle-même une force active dans l’Histoire, autonome et séparée non seulement de la lutte des classes, mais des processus sociaux en général.

Le second problème a à voir avec l’attribut-clé de la nation : le territoire commun. Lénine, Staline et Kautsky ont affirmé, contre Bauter, les Bundistes et d’autres, qu’une nation devait posséder un territoire, et ils avaient absolument raison. Mais il y a deux manières très différentes d’envisager cette possession. La manière que j’appellerai léniniste consiste en une thèse politique très directe. Si une communauté nationale se propose de gagner pour elle-même un Etat souverain, cet Etat doit avoir une expression territoriale : elle doit avoir des frontières défendables, un espace sur lequel exercer son pouvoir politique, elle doit apparaître sur la carte politique du monde. Pour le dire autrement : notre intérêt pour les nations est politique, c’est une affaire d’auto-détermination qui a à voir avec la capacité de former des Etats indépendants. Or, une telle auto-détermination est sans signification si le futur Etat ne peut pas revendiquer un territoire spécifique, puisqu’il ne peut y avoir d’Etat sans expression territoriale.

L’autre manière d’envisager le territoire dans la définition de la nation est franchement métaphysique. Dans ce sens, le territoire est pensé comme une composante réelle de la nation. La nation devient par conséquent un super-organisme étrange, à moitié humain ou social et à moitié environnemental ou territorial, c’est-à-dire exactement ce que Herder ou Fichte affirmaient au sujet de l’organisme national allemand. Si les nations possèdent leur territoire en ce sens, elles ne peuvent pas se déplacer d’un territoire à un autre. Les frontières nationales doivent rester fixes. Des minorités ne peuvent pas être ré-assemblées dans des communautés compactes et recevoir la souveraineté, comme cela a été l’intention évidente du Birobidjan. Les nations native american, à qui la loi capitaliste a retiré toute existence légale, ne peuvent pas réclamer de territoire et acquérir la souveraineté dans une future société socialiste. Et ainsi de suite.

Si nous employons ce concept de la nation en tant que peuple-fixé-à-un-territoire, nous élevons à nouveau la nation au niveau d’une entité indépendante des processus de classe et de la lutte des classes. Si un fragment de ce concept apparaît dans l’essai de Staline de 1913, c’est seulement parce qu’à l’époque, il semblait à tous les marxistes réfléchis que les nations étaient effectivement des œuvres issues d’époques antérieures, et leur expression territoriale semblait assez bien fixée. Staline se demande dans son essai de 1913 : « Depuis quand les sociaux-démocrates s’occupent-ils d’ « organiser » des nations, de « constituer » des nations, de « créer » des nations ? » Mais cinq ans plus tard, Lénine commençait à faire précisément cela dans l’Union Soviétique émergente.

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2 commentaires pour Le nationalisme est-il un deuxième moteur de l’Histoire? (première partie)

  1. Liam dit :

    Feu JM Blaut est un marxiste puerto-ricain.
    http://en.wikipedia.org/wiki/James_Morris_Blaut
    Il est l’auteur de l’indispensable THE NATIONAL QUESTION: DECOLONIZING THE THEORY OF NATIONALISM disponible integralement ici
    http://www.freedomarchives.org/Documents/Finder/Black%20Liberation%20Disk/Black%20Power!/SugahData/Books/Blaut.S.pdf
    L’etude de cet ouvrage est vivement encourragee

  2. Monier Alain dit :

    Bonjour,
    Je vais m’efforcer a traiter ce sujet sans evoquer le grand maitre Hegel qui traite toujours une situation en ayant la faculte de toujours y apporter une reponse. Pour ma part n’etant pas un grand, ni un Nostradamus, je vais rester a ma place, celle d’un individu qui traite des donnees non pas pour y trouver la verite, mais pour y trouver un agencement correspondant a un toujours possible.

    Marx en fait a parfaitement compris le fonctionnement du capital sans nier ses effets, mais en le considerant comme un flux lineaire qui arrivera a force de contradictions a se detruire lui meme. En ce sens il ne differe pas sur la marche a suivre, il en attend la consequence de ses effets pour se saisir de la goutte extraite comme pierre philosophale et changer le monde. A cet effet pour que l’ambilic fonctionne il faut que s’opere un travail necessaire. Mettre en relation d’affrontement le materiel et la Force. La lutte des Classes serait l’operateur indispensable pour la transmutation.

    A ce titre se pose la question du Pouvoir des Pouvoirs avec sa concretisation l’ETAT.
    L’etat est ne d’un besoin de coercision afin de justifier des principes de hierarchies qui profiteront ineluctablement a des instances dirigeantes et representatives. Donc nul ne peut
    nier sa raison d’etre. Mais pourquoi l’acceptation d’une Dette a payer, si ce n’est au depart la raison d’un certain concensus entre le Maitre et le Sujet. Pour autant ce concensus n’a pas toujours existe chez les « primitifs ». Le chef en tant que representant n’avait que les pouvoirs que lui delegue le Peuple. Sa mise a mort etait un facteur de contrat. De plus il etait necessaire d’eviter que celui ci « accumule » des biens. Dans c’est lieu la on travaillait pour la subsistance necessaire, on ne remplissait pas les « frigos ». Pierre Clastres a ce sujet a estime que le conflit, la guerre qui etait la raison partagee de ces hommes devait servir a eviter de concretiser la finalite
    dans l’unite du UN.

    Pourquoi affirmer que Dieu avait estime que l’unite langagiere devait etre brise, punissant l’humain en le vouant a la dispersion et a l’errance langagiere, et qu’a ce titre il etait evident qu’il serait une necessite pour retrouver cette unite perdue. Pourquoi ne pas affirmer le contraire et formuler qu’en fait la diversite et que la multiplicite etaient originaire. Que le meutre primitif n’etait pas la mise e’n forme du pouvoir, mais son refus. Le Pouvoir, l’Etat ne sont pas nes
    du meutre, mais de la necessite d’un consensus, celui de permettre a donner des pouvoirs, a accepter d’offrir des privileges a travers l’accumulation. La lutte est donc une necessite afin de refuser l’octroi du trop plein.Le Marxisme economique joue au meme jeu de l’accumulation, comment peut il affirmer qu’il veut la destruction de l’Etat, comme le veut le capitalisme triomphant, alors qu’aujourd’hui en 2013, il est devenu le garant (en son vrai principe)
    contre l’effondrement de la multiplicite. On est Mondialiste Capitaliste ou Marxiste, ou on ne l’est pas, en estimant je le repete que l’Etat puisse etre une digue contre le flot de la concentration en point unique qu’il faudrait atteindre. Alors a cet effet l’Etat ainsi entrevu est bien le lieu d’une lutte contre les contradictions de l’accumulation, et pour paraphraser qui vous savez, l’Etat est la symbiose unique, non pas comme fin en soi, mais reference ultime, mais toujours instable, en lutte.

    Donc je pense que si le « nationalisme » peut etre considere comme ce moteur de l’histoire, comme etape vers l’unite pour les capitalistes et les marxistes. Il faut considere qu’il y a bien eu un avant l’Etat comme espace de liberte qui a ete perdu, et cette perte ce n’est pas celle du paradis perdu car on est a contre sens, en suivant tout au contraire la ligne pour l’unite, celle d’un pretendu « destin » a accomplir. Aors que l’unite est le peche originel, le fruit defendu. Si Adam a donne une cote a Eve pour naitre, cela serait a considerer comme un don et non une contrainte. Il y aurait beaucoup a dire sur ce sujet en impliquant la necessite Irlandaise comme exemple, mais je n’en ai pas le temps. Cordialement Alain Monier

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