Tom Barry – Guérilla en Irlande (chapitres 9 et 10)

CHAPITRE IX
SEJOUR A L’HOPITAL

Au cours des quatre journées qui suivirent l’embuscade de Kilmichael, pendant que la Colonne parcourait la campagne, je pensais tout particulièrement à un rendez-vous pris pour la nuit du 3 décembre 1920. Il était d’une telle importance qu’il fut le facteur déterminant de ma décision de ne pas attaquer les détachements ennemis lancés à notre recherche. Dans mon esprit, ce rendez-vous pouvait avoir des conséquences incalculables. Il pouvait nous permettre de nous emparer des casernes de Bandon, tout en détruisant les deux gros postes de Black and Tans situés dans la ville.

L’une des plus vieilles ruses de guerre consiste à envoyer dans les lignes ennemies des espions qui se font passer pour des déserteurs. Un exemple classique, celui de la guerre de Sécession aux Etats-Unis, où des centaines de ces pseudo-déserteurs furent, dans les deux camps, convaincus d’espionnage et traités comme tels. Ce fut ma première idée, lorsqu’un officier d’une Compagnie locale I.R.A. me rendit compte qu’il avait arrêté deux hommes de l’Essex, en civil, se prétendant déserteurs et cherchant une aide pour rejoindre l’Angleterre. Conscient du risque, je demandais néanmoins à l’officier de me les amener pour interrogatoire.

Les casernes de Bandon pouvaient être enlevées à tout moment, à condition que nous puissions, avec une soixantaine d’hommes sélectionnés, approcher le poste de garde de l’entrée principale, sans que l’alarme puisse être donnée. Seul obstacle à surmonter : l’unique sentinelle placée devant une porte étroite, non fermée à clef. Si nous pouvions, en l’achetant, ou par tout autre moyen, nous assurer sa neutralité, l’I.R.A. pourrait franchir la porte sans attirer l’attention et l’affaire était enlevée. Quinze hommes s’occuperaient de la garde, qui en comportait dix-huit. Quinze autres se précipiteraient vers le logement des officiers.

Trois autres groupes de dix se chargeraient du parc des automitrailleuses, des logements des sous- officiers et de l’étage supérieur qui commandait toute la place, devant l’entrée. Le détachement d’assaut combattrait au revolver et à la grenade. Sur ses talons, suivrait une autre vague, portant tous les fusils disponibles dans la Brigade. A l’extérieur de la ville, un millier de partisans non armés attendraient le signal pour déménager la caserne. Dès le début de l’opération, la prise et la destruction des installations téléphoniques et télégraphiques, le barrage de toutes les routes, isolerait Bandon totalement.

La caserne contenait assez d’armes et d’approvisionnements pour équiper une petite armée. En plus des armes détenues par six cents soldats, on mentionnait une batterie de canons de dix-huit livres , quatre automitrailleuses et vingt-cinq gros camions. Un magasin contenait, en outre, une réserve de mille fusils, deux cent cinquante mille cartouches, une quantité non précisée de mitrailleuses, de grenades, d’obus, d’explosifs et de matériel de génie. Si nous pouvions nous emparer de ce matériel, une force républicaine sérieuse serait mise sur pied du jour au lendemain. L’I.R.A. disposait d’assez d’hommes pour utiliser tous les fusils, toutes les mitrailleuses, pour employer convenablement les autos-mitrailleuses et même les canons de campagne. Avec les canons et les autos-mitrailleuses, les deux postes de Black and Tans seraient facilement détruits et toute la ville de Bandon serait entre nos mains, pour servir de base de départ vers les opérations ultérieures.

Une Colonne I.R.A. d’un millier d’hommes, appuyée par des autos- mitrailleuses et de l’artillerie aurait pu, peut-être, s’emparer de la ville de Cork, dont les défenseurs disposaient d’un armement cinq fois supérieur. En cas de succès, il est probable que l’affaire aurait fait boule de neige, avant que les Anglais ne puissent rassembler les forces nécessaires pour arrêter le mouvement. Au pis aller, l’I.R.A. nouvellement équipée pourrait détruire de nombreuses garnisons. Le prix à payer pour la déloger serait alors élevé. En raison de la situation internationale de 1920, il est certain que la Grande-Bretagne aurait éprouvé les plus grandes difficultés à envoyer des troupes en quantité suffisante.

Nous avions souvent envisagé ce coup de main. Depuis plusieurs mois, nous cherchions un contact avec un soldat de l’Essex. Maintenant, nous avions trouvé sans doute des espions, mais au moins, l’un d’eux se laisserait-il peut-être acheter? Je les interrogeais séparément. Le deuxième parut être plus apte à entrer dans nos vues. Après une demi-heure d’interrogatoire, je lui dis qu’il était démasqué mais que j’avais une proposition à lui faire. Elle lui rapporterait trois mille livres et un passage à destination du pays de son choix. Il me demanda ce que je désirais, mais je lui répondis qu’il serait prématuré de lui fournir les détails. J’allais lui proposer de rejoindre son unité, d’accepter une petite punition qui sanctionnerait son absence illégale et, à titre d’essai, d’espionner pour le compte de l’I.R.A. avec un salaire hebdomadaire de vingt livres; le déserteur me dit : « J’ai un frère, sergent de l’Essex de Bandon, qui veut absolument tout laisser tomber, mais il a peur de ne pas trouver de travail en rentrant. Si je pouvais lui parler il ferait n’importe quoi à ce prix-là ».

Il fut entendu que nous rencontrerions son frère à un mille et demi de Bandon, le 3 décembre à 20 heures 30. Il écrivit sous ma dictée à son frère pour fixer un rendez-vous. Tous ses gestes furent soigneusement observés pendant qu’il écrivait sur du papier fourni par nous, afin d’éviter que la lettre ne transmette aucun message caché. J’attirais son attention sur les conséquences d’une trahison. Il fut convenu qu’il ne parlerait pas de notre conversation à l’autre déserteur. Tous deux furent emmenés par une escorte, qui avait reçu pour consigne de les considérer comme des espions et de les tenir sous bonne garde.

Le lendemain, un message était envoyé au commandant de la Compagnie de Bandon, lui demandant de me rejoindre le 3 décembre à 20 heures, à environ un demi-mille de l’endroit où je devais rencontrer le sergent. Il était prié de venir seul et non armé. Le message ne contenait aucune autre indication.

Le vendredi 3 décembre, la Colonne se trouvait à Ahiohill. Une Ford était venue prendre le prisonnier, ses trois gardes et moi-même. Nous devions nous faire conduire jusqu’à un mille du lieu indiqué au capitaine. De là, nous progresserions avec précaution à travers champs vers le rendez-vous fixé au sergent; un revolver braqué dans le dos du déserteur nous protégeait contre une éventuelle surprise.

Au cours de l’action du dimanche précédent, à Kilmichael, j’avais tout à coup éprouvé une violente douleur. J’avais cru être blessé à la poitrine. D’autres douleurs, un peu moins violentes, s’étaient manifestées depuis, à plusieurs reprises, mais ne m’avaient nullement inquiété. De nouveau, alors que je me tenais sur le marchepied de la Ford, je ressentis comme un coup violent à la poitrine. Je perdis connaissance.

Deux heures plus tard, une tragédie se déroulait près de Bandon. J’étais toujours inconscient. Le capitaine Galvin, accompagné du lieutenant O’Donoghue et du sergent Begley se dirigeait vers l’endroit où il devait me rencontrer. Alors qu’ils passaient, sans le savoir, devant l’endroit fixé pour le rendez-vous avec le sergent, un important détachement de l’Essex, qui se tenait en embuscade, entoura les nationalistes et les tua à bout portant. Ayant trouvé mon message, signé en ma qualité de commandant de la Colonne Volante, le chef des Essex envoya immédiatement sa troupe jusqu’au point désigné. Ils y passèrent le reste de la nuit à m’attendre.

Aucun détail ne nous est parvenu sur le sort réservé à Galvin, O’Donoghue et Begley. Les trois cadavres furent trouvés le lendemain matin, sur la route, près de l’endroit où avait eu lieu l’embuscade. Les corps présentaient des traces de sévices. Tous trois avaient reçu une balle de revolver en plein front. Aucune autre trace de balles. Leur corps portait les marques des tortures infligées par ces sauvages, qui se prétendaient les soldats du Roi. Bandon pleura ces trois jeunes gens qui étaient morts pour l’Irlande, pendant que les Essex et les Black and Tans se réjouissaient bruyamment de cette grande victoire britannique.

Il va de soi que les deux pseudo-déserteurs étaient des espions. Les considérant comme tels, les Volontaires qui les gardaient les avaient logés non dans une maison amie, mais chez des « loyalistes ». Malgré la vigilance des gardes, l’un avait laissé tomber un message donnant tous les détails sur le rendez-vous fixé entre moi et le sergent. Le papier fut transmis par le fermier à l’ennemi. Il provoqua la mort de trois patriotes. Quelque temps plus tard, les deux espions furent pris, amenés à Kilbree, et exécutés.

Lorsque je repris mes esprits, plusieurs heures après mon évanouissement, je me trouvais dans une maison amie, un médecin à mon chevet. Mon cœur se trouvait déplacé. Je n’étais pas transportable. Le cinquième jour, le médecin autorisa mon transfert. Grâce à de nombreuses complicités, avec des précautions sans nombre, j’atteignis sans encombre l’hôpital de Cork.

Quelques personnes seulement savaient qui j’étais. Aucune indiscrétion ne filtra dehors. Chaque jour, j’observais les médecins, qui marquaient au crayon gras la position de mon cœur, qui regagnait lentement son emplacement normal. Je m’efforçais de respecter leurs prescriptions en restant couché sur le dos et en me tenant tranquille.

Dans la nuit du 11 décembre, les Anglais mirent le feu à une partie de la ville de Cork. On craignit un moment que l’hôpital ne soit incendié par ces soudards. Ils se contentèrent de brûler une grande partie de la rue principale.

J’étais à l’hôpital, quand l’évêque de Cork publia son édit, selon lequel toute personne qui prenait part à une embuscade, était coupable de meurtre, risquant ainsi l’excommunication. On ne peut minimiser la gravité d’une telle décision dans un pays catholique. Les Volontaires du West Cork étaient catholiques et presque tous pratiquants. Je conçus une colère froide. Si l’I.R.A. déposait les armes, ainsi que le demandait l’évêque, deux cents nationalistes, au moins, seraient exécutés par les Anglais, moins d’une semaine plus tard. D’autant plus que le prélat n’avait même pas tenté d’obtenir du commandement britannique, l’abandon des exécutions et des meurtres, en cas de cessation des hostilités. Pendant plusieurs jours, je méditai sur les conséquences de cette prise de position, sachant la puissance du sentiment religieux dans les rangs de l’I.R.A. En fait, tous les hommes de la Brigade continuèrent la lutte. La plupart des prêtres continuèrent à administrer les sacrements et les Volontaires pratiquèrent leur religion comme si rien n’était.

Le 15 décembre, vers 20 heures, je vis arriver Charlie Hurley dans ma chambre. Il portait sa casquette grise. Un trench coat dissimulait les deux pistolets qu’il portait à la ceinture. Il avait marché douze milles, traversant la ville, infestée par les bandes ennemies. Il se sentait aussi à l’aise que s’il rendait une visite de courtoisie au voisin le plus proche. En lui serrant la main, je lui demandais ce qui l’amenait. Quelle folie l’avait poussé à entreprendre ce voyage? Il répondit qu’il avait tenu à m’apporter un chargeur supplémentaire et des munitions pour mon Colt. Parti dans une heure, il serait loin de la ville au moment du couvre-feu. En fait, il resta jusqu’à 6 heures du matin. Ayant bu une tasse de thé, il s’allongea sur le lit. Nous parlâmes de choses et d’autres. A son arrivée, j’avais remarqué son regard anxieux. Je savais qu’il avait sur le cœur un problème dont il n’avait pas encore parlé. Au bout d’une heure, je lui dis :

« Allons, parle, tu caches quelque chose ! Je vais maintenant beaucoup mieux ! Tu peux me dire ce qui ne va pas, sinon je me ferai du souci. Ce sera bien plus mauvais pour moi ! » Il garda un long silence et me raconta son histoire.

Le soir où j’étais tombé malade, Charlie avait pris le commandement de la Colonne Volante et lui avait fait quitter Ahiohill. Elle s’était augmentée d’une douzaine d’hommes armés avec le matériel pris à Kilmichael. Le 8 décembre, une embuscade était montée à Gaggin. Il s’agissait d’intercepter un camion solitaire, transportant régulièrement huit Black and Tans de Clonakilty à Bandon. La Colonne attendait depuis deux heures, lorsque le camion arriva. Un chef de groupe ayant mal interprété les ordres de Charlie, laissa passer le camion, pour le laisser attaquer par le second groupe. Cette idée était malencontreuse, le deuxième groupe n’étant pas prêt à faire feu au passage du camion. Quelques coups de feu seulement furent tirés et aucun Black and Tan ne fut touché.

Charlie replia alors judicieusement la Colonne. Le camion continua sa route pendant un demi-mille, puis s’arrêta. Les Black and Tans, croyant avoir eu affaire à deux ou trois tireurs isolés, mirent pied à terre et s’approchèrent, à travers champs du flanc de la Colonne. Surpris par l’importance du groupe, ils tirèrent quelques salves et rejoignirent le camion qui prit rapidement la direction de Bandon. Ces rafales tuèrent le lieutenant Me Lean et causèrent quelque confusion dans les rangs de la Colonne. Certains Volontaires se conduisirent fort mal. L’un d’eux provoqua même un commencement de panique, avant que Charlie ne reprenne ses hommes en main.

Charlie était contrarié par cette défaite. Il se considérait à tort comme responsable de la fuite de l’ennemi et de la mort de Me Lean. Ayant par la suite examiné l’affaire sur place avec ceux qui y avaient pris part, je puis certifier que Charlie avait pris d’excellentes dispositions. Son plan ne pouvait soulever aucune objection. La responsabilité de la fausse interprétation de ses ordres ne lui incombait pas. Sa seule erreur fut de n’avoir pas abattu sur place l’homme qui avait causé la panique. Celui-ci exclu de l’I.R.A., fut par la suite expulsé du pays.

Le 28 décembre était arrivé. J’étais autorisé à me lever et à faire quelques pas autour de la chambre. Ce matin-là, les deux médecins m’affirmèrent que mon cœur avait repris sa place normale. Pourtant, tout effort, au cours des six mois à venir, pouvait avoir les plus sérieuses conséquences. Ils me conseillèrent d’entreprendre un long voyage en mer, vers l’Australie, par exemple. Je leur promis de prendre une décision dès le lendemain. Ils refusèrent catégoriquement tout honoraire. La sœur qui m’avait soigné fut indignée lorsque je lui réclamais ma note. Ce soir-là, à 9 heures, je me glissais furtivement hors de l’hôpital pour rejoindre le P.C. de la Brigade à douze milles de là.

Une fois sorti de la ville, je respirais plus à fond. Je pris un raccourci à travers champs. Je titubais un peu en marchant. A cet endroit, la campagne est sauvage et déserte. L’idée me vint que les médecins avaient, peut-être, après tout, raison. Si je tombais mort, il se passerait peut-être plusieurs semaines avant que mon corps ne soit retrouvé. Les rats, qui étaient nombreux dans les parages, auraient largement eu le temps de me dévorer… Cette pensée m’était particulièrement désagréable et je revins sur la route.

A 2 heures du matin, le 29 décembre, j’atteignais la maison O’Mahony, à Belrose, trois semaines après avoir quitté le West Cork. Les O’Mahony laissaient toujours ouverte une fenêtre du salon, afin de nous permettre d’entrer et de sortir sans déranger personne. Après avoir enlevé mes chaussures, je gagnai, au premier étage, la chambre qui nous était réservée. Ayant craqué une allumette, je vis Charlie sauter du lit.
— Comment es-tu venu jusqu’ici?
— J’ai marché douze milles et j’en conclus que je suis guéri. Pousse-toi et laisse-moi la place chaude.

basilic

CHAPITRE X
LA FIN DE L’ANNEE 1920

A la fin de 1920, le conflit entre l’Irlande et son ennemi héréditaire était irréversible. L’Irlande tout entière avait accepté, dans une certaine mesure, le défi du terrorisme britannique.

Certaines régions pourtant, étaient totalement privées du moindre esprit offensif. Des chefs incapables ne savaient pas répondre aux exactions anglaises dans ces secteurs « calmes ». Certains des premiers chefs de l’insurrection nationaliste n’avaient jamais réalisé que la lutte initiale pouvait se transformer en conflit armé. Ils envisageaient l’avenir de l’I.R.A. comme celui d’une association porte-drapeau, organisant des défilés et prononçant des discours, limitant son activité à ces manifestations innocentes et ses sacrifices à quelques séjours de courte durée en prison. L’année 1920 avait constitué un réveil pénible pour les hommes de ce genre. Une nouvelle phase de la lutte était désormais engagée. La seule issue consistait à combattre, les armes à la main, le terrorisme des forces d’occupation.

Quelques-uns de ces officiers incompétents ou non-violents avaient eu l’élégance de démissionner. Certains avaient été remplacés. D’autres s’accrochaient à leurs postes. Bien à l’abri dans leurs trous, ils évitaient d’engager leurs troupes. Ils apportaient ainsi, dans une certaine mesure, une aide à l’ennemi. Quelques-uns empêchaient même leurs officiers de passer à l’action, pour éviter les représailles sur leur région ! Une douzaine de comtés, au moins, possédaient de tels « chefs ». Ceux-ci, trahissaient l’Irlande, beaucoup plus sûrement que les mouchards et les espions. Voilà pourquoi certains Bataillons de l’I.R.A. n’ont jamais provoqué la moindre perte aux Anglais, pendant toute la durée de la guerre.

A la fin de 1920, la nation tout entière était profondément troublée et irritée. La campagne britannique d’assassinats s’était développée régulièrement. Des dizaines de soldats de l’I.R.A. et de leurs amis avaient été exécutés sans jugement par les forces de la Couronne. Les pendaisons officielles avaient commencé. Les Volontaires et les civils étaient torturés. Des villes, des villages, des usines, des maisons étaient incendiés, rasés par explosifs. Les organisations nationalistes étaient dissoutes, déclarées illégales. Le matériel de ferme, les roues de charrettes étaient enlevées pour empêcher la culture des terres. L’utilisation des véhicules automobiles et des bicyclettes était interdite à tous ceux qui n’étaient pas titulaires d’un permis spécial.

Proclamation du général Nevil Macready,
commandant en chef des Forces britanniques en Irlande.
10 décembre 1920.

Prière de noter :
Qu’il existe en Irlande un état d’insurrection armée. En conséquence les forces armées stationnées en Irlande, doivent se considérer comme étant en état de guerre.
Toute personne non autorisée, trouvée en possession d’armes, de munitions ou d’explosifs pourra être condamnée à mort par un Tribunal militaire.
Donner abri à toute personne ayant pris part à l’insurrection sera considéré comme un acte de guerre contre Sa Majesté le Roi et pourra entraîner une condamnation à mort par un Tribunal militaire.
Personne n’est autorisé à se tenir dans les rues ou à y flâner, sauf dans l’exercice de son activité légale.
Tout rassemblement, toute réunion dans un lieu public est interdit. Pour l’application de cette ordonnance, tout groupe de six adultes sera considéré comme un rassemblement.
La liste de tous les occupants des maisons, précisant le nom, le sexe, l’âge et la profession, devra obligatoirement être apposée sur la face intérieure des portes d’entrée.

Les événements extérieurs au comté nous indignèrent par leur sauvagerie. Mais le West Cork eut à supporter sa large part du terrorisme anglais. Huit hommes avaient été sauvagement assassinés sans jugement. La plupart d’entre eux n’avaient jamais pris part à la moindre action contre les Anglais. Cela ne leur évita ni la torture ni la mort. De nombreux Volontaires qui avaient survécu aux mauvais traitements, peuplaient les prisons.

Les maisons des membres de l’I.R.A. et de leurs amis avaient été incendiées au ras du sol. Les habitants des villes et des villages étaient terrorisés.

Face à cette liste d’exactions, la Brigade du West Cork n’avait encore rien à opposer. Jusqu’au 31 décembre 1920, nous n’avions jamais tiré sur un membre des forces britanniques, sauf s’il était en service et armé. Cinquante et un membres des forces armées britanniques avaient été capturés par nous à ce jour. Ils avaient été immédiatement libérés, après avoir été dépouillés de leurs armes. Aucune maison pro-anglaise n’avait été brûlée en 1920. En aucun cas, les propriétés appartenant aux «loyalistes» n’avaient été touchées ni réquisitionnées.

Toutefois, en matière de combat proprement dit, la Brigade du West Cork tenait assurément la tête. Les pertes britanniques sur notre territoire, d’après les déclarations officielles publiées dans la presse, sans tenir compte des blessés, se montaient à quarante et un hommes morts en combattant. Les pertes de l’I.R.A., pour la même période, se montaient à cinq morts. De même, au 31 décembre 1920, la Brigade avait récupéré soixante-seize fusils, quarante-quatre revolvers, une quantité de munitions, d’explosifs, de grenades et d’équipements. En contrepartie, les Anglais n’avaient pas réussi à saisir le moindre fusil, le moindre revolver, tant au combat, qu’au cours de leurs raids de représailles. Ces chiffres prouvent qu’au combat, la Brigade du West Cork gardait l’avantage. Par contre, dans le domaine du meurtre d’hommes désarmés, de la torture, de l’incendie, du terrorisme généralisé, les forces d’occupation étaient particulièrement brillantes.

Les Anglais étaient tenus d’utiliser pour leurs opérations des détachements de plus en plus importants. Au début de 1920, trois ou quatre policiers, une demi-douzaine de soldats, quittaient bravement leurs casernes pour se rendre à des milles au-delà et procéder à des arrestations. Un an plus tard, l’ennemi ne se risquait plus à l’extérieur, sans que le détachement comportât au moins une centaine d’hommes. Les camions n’étaient utilisés qu’en convoi et suivant un horaire irrégulier. Les patrouilles à bicyclette étaient suspendues. Les postes les plus petits de Black and Tans avaient été évacués. Pourtant, les effectifs totaux stationnés dans le West Cork étaient le triple de ceux du début d’année. Les Anglais étaient tellement incertains de leur avenir, que des membres de la Marine Royale avaient été détachés en décembre 1920 dans chaque garnison pour assurer les liaisons radio avec le Q.G. de la Division à Cork…

Au fur et à mesure que le combat s’intensifiait, l’aide apportée à l’LR.A. par la population augmentait considérablement. Les Tribunaux républicains légiféraient largement au lieu et place des Cours anglaises boycottées. Les souscriptions à l’Emprunt National lancé par le Gouvernement Irlandais étaient généreuses et provenaient de tous les milieux. Les percepteurs britanniques avaient renoncé à lever les impôts. La Police républicaine maintenait l’ordre dans tout le West Cork, à l’exception des garnisons importantes. La police anglaise avait renoncé, de guerre lasse, à ses prérogatives. L’administration civile irlandaise était fort loin d’être pleinement efficace. Elle avait au moins le mérite d’exister dans chaque secteur de Bataillon. En dépit de quelques échecs et d’inévitables points faibles, l’Administration républicaine du gouvernement civil était restée un facteur important dans le combat de la nation jusqu’à la trêve avec les Anglais.

Les femmes auxiliaires, les Cumann na mBan étaient maintenant bien organisées. Elles ne trouvaient aucun travail trop dangereux ou trop ardu. Ces femmes extraordinaires étaient dénombrées dans le West Cork à environ 500. Sans l’aide de cette organisation, l’Armée aurait trouvé très difficile le fait de continuer la lutte. En outre régnait à l’I.R.A. du West Cork une merveilleuse entente. S’il y avait dans les unités des autres régions quelques discordes, il n’en était pas de même dans la Brigade du West Cork.

L’Etat-Major donnait l’exemple d’une bonne camaraderie qui ne pouvait être détruite. Nous étions une grande famille heureuse, unis les uns aux autres par des liens étroits. Le principal facteur de cette harmonie fut indubitablement l’énergie des officiers supérieurs de Brigade et des Bataillons. L’on ne trouvait chez ces hommes aucune mesquinerie et aucune jalousie. Rien n’avait d’importance à leurs yeux si ce n’était la poursuite du mouvement pour la liberté. Il y avait aussi une autre raison : les officiers n’étaient pas engagés politiquement, alors que c’était là une des causes de mésentente des autres unités. Une troisième raison existait en outre : tous les officiers étaient si occupés qu’ils n’avaient pas le temps de se tracasser pour de petits griefs, qu’ils soient réels ou imaginaires.

1920 disparaissait. Nous parlions de l’avenir. Charlie Hurley avait dissout la Colonne Volante, quelques jours après l’échec de Gaggin. Aucune attaque n’avait été lancée contre l’ennemi depuis cette date. Il devenait urgent d’agir, d’autant plus que le décret d’excommunication de l’évêque était intervenu depuis lors. Si nous n’entreprenions rien dans un proche avenir, les civils et les Volontaires eux-mêmes seraient tentés d’ajouter foi à la propagande ennemie, selon laquelle l’I.R.A. du West Cork n’était plus qu’un souvenir.

C’est là que résidait le danger de démoralisation, de défaite et de mort. La politique à suivre apparaissait clairement à tous les responsables. Chaque Bataillon reçut l’ordre d’envoyer des voltigeurs pour former une nouvelle Colonne Volante, qui devrait être prête pour le 18 janvier. D’ici là, les Volontaires de Bandon étaient appelés à se rassembler pour mener la première attaque de la nouvelle année.

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2 commentaires pour Tom Barry – Guérilla en Irlande (chapitres 9 et 10)

  1. Monier Alain dit :

    Ce que demontre le texte de Barry, c’est la volonte d’affirmer l’ independance comme ultime neccessite . Comme le buisson de Darwin qui n’a rien d’un arbre genealogique ent montrant que la diversite des buissonnement est le vecteur perenne de la vie. La branche attrofiee, sans seve et voue a la disparition et a l’oubli. Le Peuple Irlandais a ce titre ne peut et ne doit puiser que dans l’affirmation d’etre et de se perpetuer, afin de rester dans la course de la diversite bruissonnente. Un refus, un arret dans son affirmation d’etre different pour assurer le divers, ne pourra que l’amener a disparaitre. Darwin affirmait que la selection naturelle etait la mesure des plus forts, il s’etait trompe, la perspicacite, le bon sens, des racines assurees peuvent ecarter les bruissements intempestifs. Messieurs les Anglais se voulant indecrotables, ils ne suffira plus de tirer les premiers pour faire mouche. Surveiller vos propres racines qui risquent de deperir a cause de trop vouloir etouffer les autres, de plus le risque est grand en se voulant trop pres du solei et de la lumiere de se bruler, comme vous le l’assumere autrefois contre la bonne Lorraine., oui la petite, celle qui voulait donner alors un roi a la France (je m’amuse). Cordialement Alain Monier

  2. Monier Alain dit :

    En continuite avec le texte precedent qui exprime ce que devrait etre le devoir d’un republicain Irlandais, je m’attache en cette suite de commentaire a continuer la recherche sur l’Etat et sa fiabilite ou non dans notre conjoncture ideologique. Les interrogations m’ont emmene a rencontrer’un chercheur, antropologue, dont j’avais entendu le nom sans y preter une attention particulier Pierre CLASTRES qui m’a saisi par sa pensee. Il remet en cause l’Etat en se referant aux tribus primitives d’Amerique du sud qu’il a etudie. A cet effet il en a tirer certaines consequences
    derangeantes pour beaucoup. Je vais faire des citations : »le pouvoir politique comme coercition ou comme violence est la marque des societes historiques, c’est a dire des societes qui portent en elles la cause de l’innovation du changement, de l’historicite. Et l’on pourrait ainsi
    disposer les diverses societes selon un nouvel axe :
    – les societes a pouvoir politique non,coercitif sont les societes sans histoire
    – les societes a pouvoir politique coercitif sont les societes historiques
    Disposition bien differente de celle du jour, c’est une banalite de la reflexion actuelle sur le pouvoir, qui identifie societes sans pouvoir et societes sans histoire
    C’est donc de la coercition et non du politique que l’innovation est le fondement.

    Nous nous limiterons a constater que Marx et Engel (Pierre Clastres fit parti de l’equipe Castoriadus) malgre leur grande culture ethnologique n’ont jamais engage leur reflexion . . Que l’on ne puisse comprendre le pouvoir comme violence (et sa forme ultime; l’etat centralise) sans le conflit social, c’est indiscutablement, . »
    Je dis qu’il affirme qu’il ne faut pas confondre le fait de laisser tourner les cultures primitives autour de la civisation occidentale il faut enoncer que les societes archaiques doivent etudie dans un discours adequat a leur etre et non l’etre de la notre »

    Est exprime le point essentiel de sa pensee. En simplifiant on peur affirmer que la societe Occidentale est a contre courant de la Primitive, que seule la coercition, l’accumulation, la maitrise du pouvoir a permis un passage a l’autre. Non pas un proges, mais le choix de rejetter tout ce qui permettrait un pouvoir. La « chefferie » (chef sans pouvoir, seulement celui representant la tribu) n’etant pas un organe de pression.
    Pas d’Etat dans ces conditions. c’est une banalite de l’affirmer. Le pouvoir de l’Etat est ne sous certaines conditions bien precises. L’Etat ou pas l’Etat ? notre vision du monde qu’elle soit capitalo mondialiste, ou Marxisme qui utilisent les memes fondements ne peut se passer d’un Etat dit Pierre Clastres, meme si pour lui sa passion se dessine au travers d’un anarchisme qui semble s’eloigner. IL a des solutions, il faut les etudier.? Toujours est il qu’il demontre bien qu’une telle societe fut possible et que la notre n’est pas son prolongement, mais peut etre son abces. Cordialement Alain Monier

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