Tom Barry – Guérilla en Irlande (chapitres 7 et 8)

CHAPITRE VII
EMBUSCADE A KILMICHAEL

En août 1920, Sir Hamar Greenwood, secrétaire d’Etat britannique pour l’Irlande, déclarait à la Chambre des Communes, que les membres de la Royal Irish Constalubary continuaient à démissionner, et qu’en plus de ceux qui avaient déjà quitté le service, cinq cent soixante autres avaient été rapatriés au cours des mois de juin et de juillet. Il précisa également que les Black and Tans, recrutés parmi les démobilisés, comblaient les vides consécutifs aux démissions dans la R.I.C. Néanmoins, grâce aux Black and Tans, l’effectif de la R.I.C. était maintenant doublé par rapport à 1918. Il insista, en outre, sur le fait que, grâce à l’Armée, aux Black and Tans et à une nouvelle formation désignée sous le titre d’« Auxiliaires », toute résistance à la domination britannique en Irlande, serait anéantie d’ici quelques semaines. Cent cinquante hommes de cette nouvelle formation d’ « Auxiliaires » arrivèrent à Macroom, en août 1920, et réquisitionnèrent le château pour y établir leur cantonnement.

tombarryDe toutes les formations les plus impitoyables qui avaient occupé l’Irlande au cours des siècles, ces « Auxiliaires » étaient assurément les pires. Ils étaient recrutés parmi les officiers anglais qui avaient exercé un commandement actif sur plusieurs fronts au cours de la guerre 1914-1918. Ils constituaient un corps de terroristes, dont le but avoué était de réduire par la force la résistance permanente de l’Irlande à l’oppression britannique. Leurs grades de guerre allaient de lieutenant à général de brigade. Ils étaient présentés comme les meilleurs des combattants de la Grande-Bretagne.

Largement rétribués, soumis à une discipline fort lâche, le pillage constituait l’une de leurs principales activités. Ils avaient été dotés d’un uniforme spécial, destiné à impressionner leurs adversaires. Chacun était armé d’un fusil, de deux revolvers attachés sur les cuisses. Des grenades pendaient à leurs ceinturons.

Macroom était en dehors du territoire de la Brigade de West Cork, mais la Compagnie d’Auxiliaires qui y tenait garnison, semblait concentrer son effort, depuis le moment de son arrivée, en direction du Sud, c’est-à-dire, dans notre secteur. Jour après jour, ils se rendaient à Coppeen, à Castle-Townkenneigh, à Dunmanway, et même au sud de la rivière de Bandon. A partir du ler novembre, il me parut, que leur plan consistait à éliminer la résistance de l’I.R.A. par la terreur, prenant systématiquement les zones, l’une après l’autre. Leur tactique avait été soigneusement mise au point. Des camions rapides arrivaient dans un village. Leurs occupants sautaient à terre en tirant des coups de feu au hasard, et forçaient tous les habitants à sortir. Aucune exception n’était permise. Hommes et femmes, jeunes et vieux, malades et infirmes, étaient alignés le long d’un mur, mains en l’air, questionnés et fouillés.

Aucune expédition de ces « officiers » ne se terminait sans qu’une demi-douzaine de personnes au moins ne soient frappées à coup de crosse de revolver. Ils n’avaient aucun respect de la personne humaine. Ils semblaient haïr particulièrement les prêtres catholiques. C’est au cours de l’une de leurs expéditions que le curé de Dunmanway a été abattu de sang-froid. La population était maintenue prisonnière pendant plusieurs heures. A différentes reprises, les hommes furent totalement déshabillés en public, battus à coups de crosses et de ceinturons. Les Auxiliaires réquisitionnaient, sans paiement, nourriture et boisson. Il était rare qu’ils rentrent à leurs cantonnements sans être ivres. La vue d’un paysan travaillant dans son champ à quelques centaines de yards de la route provoquait l’arrêt des camions.

Cinq ou six Auxiliaires, riant et hurlant, tiraient sur lui, non pour le toucher, mais pour faire sauter la terre autour de lui. L’homme courait d’une manière désordonnée, alors que les balles des Auxiliaires faisaient sauter les mottes de terre autour de lui. Il butait, tombait, essayant d’éviter les balles, se relevait et continuait à courir. Il arrivait parfois qu’une balle arrêtât définitivement le jeu. Continuant de rire et de plaisanter, les Auxiliaires s’éloignaient. Pourquoi pas? Le cadavre n’était jamais que celui d’un paysan irlandais, probablement sympathisant des rebelles. Après tout, quelle importance ? Un de plus ou un de moins, cela ne changeait rien. La mission des Auxiliaires consistait justement à répandre la terreur parmi la population irlandaise.

Pendant quatre ou cinq mois, les Auxiliaires avaient pu ravager la campagne, tuant, pillant, terrorisant, incendiant. Aussi étrange qu’il y puisse paraître, aucun coup de feu de l’I.R.A. n’avait tenté d’arrêter leur campagne terroriste. C’était particulièrement néfaste pour le moral des populations, et celui de l’I.R.A. elle-même. On entendait dire que les Auxiliaires étaient des combattants hors de pair, qu’ils étaient absolument invincibles. Les attaquer devenait un impératif absolu.

Le 21 novembre, une colonne de trente-six Volontaires était rassemblée à Clogher, au nord-ouest de Dunmanway, pour s’entraîner en vue d’une attaque contre cette force. Ce dimanche-là, une réunion de Brigade se tint à Curraghdrinagh. Plusieurs chefs de Bataillons avaient signalé des attaques de la part des Auxiliaires en différents points. Personne ne souffla mot de l’attaque prévue contre eux pour le dimanche suivant. Après la réunion, je partis vers le Nord, pour rejoindre la nouvelle Colonne Volante.

Les Volontaires de cette formation étaient pratiquement tous des nouveaux venus. Un seul d’entre eux avait combattu à Toureen et trois seulement étaient passés par le camp d’entraînement. Les autres n’avaient aucune formation, mais ils semblaient être des combattants nés. De prime abord, ils formaient une équipe splendide de Volontaires. A part quelques rares exceptions, tous se maintinrent, par la suite, à la hauteur de leur réputation prometteuse. La Colonne fut répartie en trois groupes et, dès le lundi matin, l’entraînement commençait.

Par trois fois, du fait de l’activité ennemie, l’entraînement dut être interrompu. Les troupes anglaises se trouvaient si près de nous que le combat semblait s’imposer. Toutefois, la Colonne ne pouvait se laisser distraire, ayant reçu une mission bien déterminée pour le dimanche suivant. Elle dut refuser la bataille. Se trouvant à Togher le lundi, elle était le samedi suivant à treize milles de là. L’instruction nécessaire était terminée. Le vendredi, j’étais parti à cheval avec deux camarades, pour choisir la position d’embuscade. A notre retour, je réfléchis à la meilleure méthode pour obliger les Auxiliaires à ralentir en arrivant sur nous. Paddy O’Brien vint me voir. Il portait une magnifique tunique d’officier de l’I.R.A. Je songeais alors que les Auxiliaires n’avaient jamais vu cet uniforme. A leur arrivée sur nous, apercevant le porteur de la tenue, ils ralentiraient certainement, pour savoir ce qui se passait. Paddy fut donc prié d’échanger sa tunique avec mon veston civil pendant quelques jours.

A 2 heures du matin, le dimanche, la Colonne Volante, composée de trente-six voltigeurs, arriva à Ahilina. Chaque homme était armé d’un fusil et de trente-cinq cartouches. Quelques-uns avaient des revolvers. Le commandant avait, en outre, deux grenades récupérées à Toureen… A trois heures, les hommes furent avertis qu’ils allaient attaquer, pour la première fois, les Auxiliaires entre Macroom et Dunmanway. Le père O’Connell, P.P., Ballineen, avait fait la route à cheval pour entendre les confessions des hommes et attendait à côté d’un fossé à quelques mètres de la route. Silencieusement, un par un, leur fusil en bandoulière, les hommes de l’I.R.A. allèrent à lui et retournèrent ensuite dans leurs rangs. Puis le prêtre vint sur la route. Alors il parla à haute voix : « Les garçons vont-ils attaquer le Sassanach Tow ? ». « Oui, père, nous l’espérons. » Il n’en demanda pas davantage mais dit très haut : « Bonne chance, garçons, je sais que vous gagnerez, que Dieu vous garde. Je vais vous donner ma bénédiction ». Puis il partit sur son cheval dans l’obscurité de la nuit.

La Colonne s’ébranla sous une pluie battante. Nous étions tous trempés jusqu’aux os. La progression continuait sur les routes, les chemins, à travers champs. Silencieuse, s’abstenant de fumer, sauf au creux d’un fossé pendant les courtes pauses, la Colonne Volante avançait, à l’insu de tous, vers Kilmichael.

La position fut atteinte à 8 heures 15, alors que l’aube hivernale pointait au ciel. L’embuscade devait avoir lieu au centre d’un terrain plat et morne, vaguement marécageux, parsemé de bruyère et de quelques rochers. L’emplacement était peu favorable, n’offrant ni fossé sur le bord de la route, ni couvert acceptable. La Colonne devait absolument attaquer à cet endroit. Il n’était pas question de nous battre à proximité de Kilmichael : les renforts ennemis pouvaient en venir rapidement. Une position au sud de Gleann était aléatoire; au cours des quatre dimanches précédents, les Auxiliaires avaient divergé dans quatre directions différentes, en atteignant le carrefour de Gleann. Le seul endroit où nous étions susceptibles de les rencontrer se situait donc entre Kilmichael et Gleann, une route qu’ils ne manquaient jamais de prendre.

Le point choisi pour l’attaque se trouvait à un mille et demi au sud de Kilmichael. La route Nord-Sud tournait brusquement Ouest-Est pendant cent cinquante yards. Elle reprenait ensuite sa direction Nord-Sud. Aucun fossé ne bordait la route. Seuls, quelques rochers émergeaient à proximité immédiate. Aucune habitation dans le voisinage. C’est sur cette portion de route que nous espérions attaquer les Auxiliaires.

Avant d’occuper ses positions, la Colonne tout entière fut informée du plan d’attaque. Le terrain n’offrait aucune position de repli; le combat ne pouvait se terminer que par l’anéantissement des Auxiliaires ou par la destruction de la Colonne Volante. La victoire seule pouvait nous permettre de sortir de là. Le combat serait livré jusqu’au dernier homme. Son issue était vitale, non seulement pour le West Cork, mais pour la nation irlandaise tout entière. Si les Auxiliaires n’étaient pas battus ce jour-là, au cours de leur première rencontre avec l’I.R.A. les souffrances et l’humiliation de la race irlandaise continueraient pendant au moins une génération. Les Auxiliaires étaient des tueurs sans merci. S’ils devaient gagner, aucun prisonnier ne serait emmené à Macroom. L’alternative était simple : tuer ou être tué. A nous d’agir pour que les terroristes fassent les frais du combat !

Les emplacements d’embuscade furent désignés à tous les Volontaires, de façon à ce que chacun sut exactement où se trouvaient ses camarades et quel était son rôle. Le dispositif était le suivant :

1. Le P.C. se trouvait à l’extrémité Est du dispositif et faisait face aux camions qui devaient arriver. La protection relative était assurée par un petit mur de pierres sèches, comportant de nombreuses ouvertures. Il s’étendait jusqu’à la partie Nord de la route. Il offrait ainsi une bonne position pour un tir d’enfilade, sans toutefois constituer un abri efficace. Trois combattants d’élite devaient, de là, donner le signal de l’attaque. Quelles que soient les circonstances, personne, absolument personne, ne devait se faire voir avant que le signal ne fut donné par le commandant.

2. Le premier groupe, dix hommes, se tenait sur la pente arrière d’un rocher couvert de bruyère, haut d’environ dix pieds, placé à une dizaine de yards du P.C., à courte distance du bord Nord de la route. Dès le déclenchement de l’attaque, le groupe grimperait au sommet du rocher, disposant ainsi d’un très bon champ de tir.

3. Le deuxième groupe de dix hommes occupait une éminence rocheuse à l’extrémité Ouest du dispositif, au Nord de la route, à environ cent cinquante yards du premier. Une partie du groupe prendrait le deuxième camion comme objectif, s’il n’avait pas encore pris le virage au moment où les premiers coups de feu seraient tirés sur le premier. Sept hommes devaient tirer si le virage était pris, trois seulement s’il n’était pas encore abordé.

4. Le troisième groupe était scindé. Sept fusils, dont le chef de groupe, occupaient une ligne rocheuse au Sud de la route. Leur mission principale consistait à empêcher les Auxiliaires de prendre position au Sud de la route. Si l’ennemi réussissait à s’installer dans ce secteur, il serait extrêmement difficile de l’en déloger. L’attention du groupe avait été attirée sur le fait que son feu risquait d’atteindre ses camarades au Nord de la route. Les ordres nécessaires furent donnés pour que la plus grande attention soit apportée à ce point particulier.

5. Les six autres voltigeurs du troisième groupe devaient être employés comme détachement de sécurité. L’ennemi était susceptible de venir dans trois, quatre camions, peut-être plus. Ces six hommes furent placés à environ soixante yards au Nord de la position et à vingt yards de la route. De là, ils étaient à même de tirer sur une bonne partie de la route d’approche.

6. Enfin deux guetteurs non armés se trouvaient à cent cinquante et deux cents yards au Nord du deuxième groupe. Ils pouvaient signaler l’approche de l’ennemi dès qu’il serait à un mille. Un dernier guetteur, non armé, était à quelques centaines de yards au Sud du P.C. afin d’éviter toute surprise en provenance de Dunmanway.

Tout fut prêt pour 9 heures du matin. La Colonne ne disposait d’aucun ravitaillement en vivres. Une seule maison se trouvait à proximité. Bien que ces braves gens aient envoyé la totalité de leurs réserves, avec un grand seau de thé, tout le monde ne put être servi. Les vêtements étaient encore trempés de la pluie de la nuit précédente. La température était devenue glaciale. Nous étions allongés dans la bruyère desséchée. A part quelques visites aux différents groupes, rien à faire, qu’à réfléchir et à trembler dans le froid rigoureux. Les heures passaient lentement. Vers le soir, la tristesse du paysage s’accentua encore. Puis, enfin, à 16 heures, le guetteur le plus éloigné, signala l’approche de l’ennemi.

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CHAPITRE VIII
AU MILIEU DES MORTS

Dès réception du message d’alerte, l’ordre fut donné par deux fois : « Couchez-vous ! Que personne ne bouge avant l’ouverture du feu ! ». A ce moment, une charrette, tirée par un cheval gris, aborda le tournant, à l’entrée de la position. A son bord, cinq combattants de l’I.R.A., armés de pied en cap. Ces hommes auraient dû rejoindre la Colonne le dimanche précédent. Ils n’avaient pas reçu l’ordre de mobilisation en temps voulu. Dans les circonstances présentes, ils risquaient leurs propres vies et mettaient en cause l’ensemble de l’opération, la vie même de la Colonne Volante. Personne ne pouvait prévoir ce qui se serait passé, si les Auxiliaires avaient rejoint cette charrette à l’entrée même de notre position. Par bonheur, une allée sans fossé conduisait à la maison. L’ordre leur fut aussitôt donné de foncer dans cette direction. Le cheval prit le galop et le groupe disparut pour ne nous rejoindre qu’après le combat.

Quinze secondes plus tard, le premier camion prenait le virage à grande vitesse. Pendant cinquante yards, il maintint son allure, puis, le chauffeur ayant sans doute remarqué mon uniforme insolite, ralentit progressivement jusqu’à sembler vouloir s’arrêter à cinquante yards de moi. Il continua néanmoins sa route à vitesse réduite, lorsqu’il fut à vingt-cinq yards du petit mur, une grenade fut lancée, un pistolet cracha. Un coup de sifflet donna le signal de l’attaque.

La grenade atteignit le chauffeur de plein fouet. Le bruit de l’explosion couvrit celui des fusils. Le camion tangua, mais continua sa route sur la lancée, le chauffeur mort au volant. Les Auxiliaires tiraient des coups de revolver sur les I.R.A. qui les mitraillaient. Le camion s’arrêta finalement à peu de distance de nous. Quelques Anglais avaient sauté sur la route. Le combat se poursuivait au corps à corps. Les revolvers tiraient à bout portant, les coups de crosse remplaçaient les coups de fusil. Les combattants étaient si proches que l’artère sectionnée d’un Auxiliaire lança un jet de sang dans la bouche de son adversaire, avant que le blessé ne touchât terre. Les Anglais, juraient et hurlaient en combattant. Les Volontaires gardaient le silence.

Il m’était impossible de voir ce qui se passait, sinon à proximité immédiate. J’avais aperçu une baïonnette au travers du corps d’un Auxiliaire. Je le croyais mort. Quand je passais à côté de lui, il tira un coup de revolver dans ma direction, à quatre pas, et me manqua. Aucun ennemi n’était décidé à se rendre. En moins de cinq minutes, ils étaient exterminés. Tous les neuf étaient morts ou mourants sur la route, à proximité du petit mur de pierres sèches, à l’exception du chauffeur et de son voisin, recroquevillés sur le siège du camion.

Au début de l’attaque, j’avais vu le second camion amorcer le tournant. J’ignorais ce qui s’était passé depuis. Ayant terminé notre assaut contre le premier camion, nous pouvions voir le second à environ trente yards, à la hauteur de notre deuxième groupe. Les Auxiliaires, en position couchée sur la route, répondaient au feu. Prenant seulement le temps de recharger leurs armes et de ramasser celles laissées sur place par les morts, les trois voltigeurs du P.C. furent envoyés vers l’ennemi pour le prendre à revers.

Marchant en file indienne, courbés vers le sol, nous avions fait environ cinquante yards, quand nous entendîmes les Auxiliaires crier qu’ils se rendaient. Continuant notre progression nous entendîmes une nouvelle fois leur cri. Certains jetèrent effectivement leurs fusils. Le feu cessa. Nous continuâmes à nous avancer sans être remarqués. Trois de nos camarades sortirent alors à découvert. Soudain, les Auxiliaires ouvrirent le feu avec leurs revolvers. Deux de nos hommes tombèrent.

A ce moment, nous étions à environ vingt-cinq yards derrière le détachement ennemi. A mon commandement, tout le monde se coucha en position de tir, je lançai : « Feu ! Feu sans arrêt ! ». Les quatre fusils claquèrent. Plusieurs ennemis furent touchés avant d’avoir réalisé qu’ils étaient encerclés. Deux d’entre eux sautèrent sur leurs pieds et commencèrent à courir, ils furent rapidement abattus. Les survivants de notre deuxième groupe reprirent le combat. L’ennemi, pris entre deux feux, hurlait à nouveau : « Nous nous rendons ! »

Connaissant la signification exacte de leur tactique de reddition, j’ordonnais à tous de continuer à tirer jusqu’à ce que j’arrête moi-même le feu. Les hommes de l’I.R.A. étaient maintenant debout sur la route, tirant en avançant jusqu’à toucher les Auxiliaires. Un silence lourd succéda au dernier coup de fusil.

Courant jusqu’à la position précédemment occupée par le deuxième groupe, je trouvais nos deux camarades tués et Pat Deasy mourant. Son visage virait au gris. II était parfaitement conscient. Et je lui parlais. « Ils sont tous morts, Pat, et nous allons t’emmener chez un médecin. Souffres-tu ? » Il sourit et répondit : « Non, commandant, mais donnez-moi à boire ! »

Il est toujours dangereux de donner à boire à un blessé. Je lui promis une tasse de thé en arrivant à la première maison. Je m’éloignais et rassemblais les hommes sur la route excepté les deux hommes qui étaient restés avec Pat pour descendre sur la route. Un coup de sifflet retentit et l’on donna l’ordre de « former les rangs par deux ». Descendant la route, avec leurs fusils à la main, le groupe qui nous protégeait, composé de six voltigeurs arriva alors. Surgissant de derrière les rochers, Stephen O’Neil et ses hommes coururent vers nous. La section n°1 quant à elle, se glissa hors de ses hautes positions et se hâta de rejoindre les autres. Ayant procédé à l’appel, je fis recharger les armes. Quatre hommes partirent chercher une civière de fortune pour transporter Pat, six furent envoyés en éclaireurs, dix-huit devaient récupérer l’armement et les papiers des Auxiliaires. Les autres étaient chargés de brûler les camions.

Dix minutes plus tard, Pat était emmené. La Colonne se rassembla, sa mission accomplie. Les Volontaires portaient les armes capturées, en plus de leur propre équipement. La Colonne au garde-à-vous, présenta les armes et fut passée en revue. Certains laissaient apparaître la tension du combat, quelques-uns étaient même sur le point de défaillir. Il fallait les reprendre en main. Un autre engagement avec les Anglais était susceptible de se produire le jour même, au cours du repli. Il me fallait les réprimander, puis faire un peu d’ordre serré. Les camions en flammes, tels deux immenses torches, éclairaient la campagne et la route couverte de cadavres et de flaques de sang. La Colonne défilait en ordre parfait au milieu de tout cela, s’arrêtait, maniait les armes et repartait. L’exercice durait depuis cinq minutes, lorsque nous arrivâmes en face du rocher où nos camarades étaient tombés. Un « Présentez armes ! » fut le dernier hommage à ces magnifiques soldats irlandais.

Trente minutes après le commencement du combat, la Colonne s’éloigna vers le Sud, avec l’intention de traverser la rivière Bandon, avant que les Anglais ne tiennent le pont de Manch. Il recommença à pleuvoir. La pluie durait encore pendant la traversée de Shanacashel, de Coolnagow, de Balteenbrack et du point critique constitué par le pont de Manch. La rivière fut traversée avec précautions. Nous atteignîmes Granure, à onze milles au sud de Kilmichael, vers 23 heures.

En cours de route, j’avais décidé que la Colonne ne pouvait prendre le risque de se répartir entre plusieurs maisons, comme elle le faisait habituellement. D’heure en heure, la menace se préciserait. Les Anglais ne manqueraient pas de la rechercher pour l’anéantir. Il fallait donc qu’elle reste groupée dans une seule maison, en état d’alerte permanente. La Compagnie de Ballinacarriga avait été rassemblée avant notre arrivée. Chacun s’ingéniait à nous aider. Une ligne de guetteurs avait été installée dans toutes les directions. La Compagnie nous aidait de son mieux. Les armes que nous avions récupérées furent mises en lieu sûr. Les munitions, les grenades et les revolvers furent distribués aux membres de la Colonne.

Il était maintenant 1 heure du matin. Je sortis faire la ronde des guetteurs. A mon retour, trente minutes plus tard, tous les Volontaires dormaient dans leurs vêtements mouillés, sur la paille qui couvrait le sol. Les contemplant, un sentiment de fierté m’envahit. Je pensais qu’aucune armée au monde ne pouvait disposer de tels hommes ! Pendant trente heures, ils étaient restés sans nourriture, avaient marché vingt-six milles, étaient trempés jusqu’à la moelle. Ils s’étaient gelés sur des rochers et, de plus, ils avaient subi un terrible baptême du feu. La contrainte et les punitions n’étaient nullement nécessaires dans cette armée de Volontaires; on y risquait sa vie et on y souffrait sans se plaindre.

Choisissant un coin libre près de la porte, je m’allongeais sur la paille. Couché sur le dos, fixant le plafond de cette pièce éclairée avec parcimonie, je me mis à penser. Les Auxiliaires avaient eu leur compte. Ils l’avaient cherché depuis longtemps. Maintenant, la terreur qu’ils faisaient régner parmi les hommes et les femmes du West Cork était terminée. L’I.R.A. les avait battus ! La « super » force ! Qui était ce colonel Crake qui les commandait, dont le cadavre était maintenant étendu sur la route ? Le combat rapproché ne leur convenait guère. Il ne convient pas davantage aux Essex et aux Tans. C’est pourquoi nous devons absolument chercher ce genre de combat. Ils ont, en effet, de meilleurs tireurs que nous, étant donné leurs possibilités d’entraînement et leur expérience de guerre. A dix pas il n’y a plus de bons tireurs.

Nos morts ! Deux hommes pourraient être encore en vie, si j’avais attiré leur attention sur la feinte classique et aussi vieille que la guerre elle-même, consistant à simuler une reddition. Pourquoi ne pas les avoir prévenus ? On ne peut penser à tout. La guerre implique la mort pour certains, inévitable. Au moins, les Terroristes ont payé. Et s’ils étaient venus avec trois camions ? Aurions-nous pu en venir à bout ? En tout cas, nous avons réalisé une bonne prise : dix-huit fusils, mille huit cents cartouches, trente revolvers avec leurs munitions. Et les grenades ! Elles nous faisaient grandement défaut. Nous sommes maintenant bien armés. Il faut que je dorme ! S’ils nous trouvent avant le matin, en arrivant du Nord, il faudra… Il faut que je dorme ! Un jour, ils parviendront à nous encercler ! Dormir, dormir…

Je me réveillai en sursaut : quelqu’un touchait doucement mon épaule. C’était Charlie Hurley. Ma montre confirma que je n’avais dormi que trente minutes. Sortant de la maison, sur la pointe des pieds afin de ne pas réveiller les dormeurs, je pus lui rendre compte du combat du jour. Charlie venait de la région de Clonakilty et, en cours de route, il avait entendu les versions les plus contradictoires sur ce qui s’était passé. La plus favorable indiquait deux morts chez les Auxiliaires et six chez les Volontaires. La plus mauvaise donnait la Colonne Volante comme complètement anéantie, sans aucune perte pour les Anglais.

Après une heure de conversation, je retournai me coucher, l’esprit tranquille. Charlie avait pris en charge la surveillance des guetteurs et des éclaireurs. A nouveau, la pensée de l’armée extraordinaire que nous formions me revint à l’esprit. Où pouvait-on trouver, de par le monde, un commandant de Brigade marchant seul et armé pendant quinze milles, pour rejoindre une de ses unités et monter lui-même la garde pour qu’elle dorme en sécurité ? Il est vrai qu’il n’y avait qu’un Charlie Hurley. Il fut le seul de son espèce dans toutes les unités qui combattirent pour la liberté en 1920 et 1921 !

Le lendemain, la Colonne resta cachée dans le bâtiment. Des renseignements sur l’intense activité de l’ennemi nous parvenaient sans cesse. Des détachements importants se rassemblaient à Dunmanway, Ballineen, Bandon, Crookstown et Macroom, avant de converger sur Kilmichael. Un détachement de deux cent cinquante soldats casqués, se rendant à Dunmanway vers midi, passa à deux cents yards de notre maison, pendant que la Colonne était en position d’alerte. Les Anglais ne prenaient aucun risque. Leurs forces n’atteignirent Kilmichael qu’à 4 heures de l’après-midi. A 18 heures, la veille, ils avaient appris que les Auxiliaires étaient tombés dans une embuscade. Ils ne parvinrent sur les lieux que le lendemain soir. Il était clair qu’ils s’attendaient à rencontrer une force importante de l’I.R.A., désireuse d’engager une bataille rangée.

Quand la nuit fut arrivée, pendant que les Anglais se rassemblaient au Nord de la rivière de Bandon, la Colonne fit mouvement vers le Sud jusqu’à Lyre. Pendant trois jours, elle zigzagua, évitant, quelquefois à cent yards près, un accrochage avec des troupes fraîches envoyées spécialement dans le West Cork. Nous aurions pu attaquer l’une de ces unités. Mais dans ce cas, les autres unités, distantes de quelques milles, auraient pu parvenir sur nos arrières ou sur nos flancs avant que la décision ne fut obtenue.

Au cours de ces journées, d’autres forces britanniques convergeant sur Kilmichael se livrèrent à des représailles tout autour de la position d’embuscade. Des magasins, des maisons, des granges furent détruites à Kilmichael, Johnstown, et Inchigeela. Des proclamations furent affichées et publiées dans la presse.

ORDONNANCE DE POLICE POUR MCROOM
1er décembre 1920.

Etant donné que des meurtres inqualifiables ont été commis sur des serviteurs de la Couronne par des individus qui, peu de temps avant paraissaient paisibles et loyaux, mais ont néanmoins sorti des pistolets de leur poche, il est ordonné à tous les habitants mâles de Macroom et à toutes les personnes du sexe masculin se trouvant provisoirement dans la ville, de ne pas se présenter en public avec les mains dans leurs poches. Toute personne contrevenant à cet ordre est susceptible d’être abattue sans sommation.

Division Auxiliaire, R.I.C.
Château de Macroom.

AVIS

Le général commandant la 17e Brigade à Cork ordonne à toutes les entreprises et magasins de fermer leurs portes le jeudi 2 décembre 1920, de 11 heures à 14 heures, en signe de deuil, à la mémoire des officiers, aspirants et constables de la Division Auxiliaire, R.l.C., tués dans une embuscade près de Kilmichael le 28 novembre 1920. Le convoi funèbre traversera la ville le 2 décembre.

Signé : F. R. EASTWOOD, commandant, chef d’état-major de la 17e Brigade d’infanterie.

L’ordre était appuyé par un large déploiement de militaires, de Black and Tans et d’Auxiliaires, qui jalonnaient le parcours du convoi. Un peu plus tard, le 10 décembre 1920, la loi martiale fut proclamée par le maréchal Lord French, gouverneur de l’Irlande.

« Compte tenu des attaques perpétrées contre les forces de la Couronne, plus particulièrement de l’embuscade qui a conduit au massacre et à la mutilation à coup de hache de seize aspirants par un groupe important d’hommes portant dûment des uniformes britanniques, et qui sont toujours en fuite, je proclame solennellement la Loi Martiale, qui entre en vigueur dans les territoires suivants : le Comté de Cork, Riding Est et Ouest, la ville de Cork, Tipperary, Riding Nord et Sud, la ville et le Comté de Limerick. »

Des observateurs impartiaux penseront que la proclamation de la loi martiale était justifiée à la suite de l’affaire de Kilmichael. Je ne fus nullement surpris. Cette proclamation constituait la suite logique des événements. C’était même, à vrai dire, une bonne nouvelle. Cela confirmait que l’ennemi nous reconnaissait comme une armée en campagne. Jusqu’à présent, il prétendait nous traiter comme une bande d’assassins rebelles.

De toutes façons, cette proclamation était remplie de mensonges. Premièrement Lord French faisait mention seulement de seize morts et blessés alors que le gouvernement britannique avait officiellement annoncé que leurs pertes à Kilmichael s’élevaient à 16 morts, dont un homme porté disparu et un qui était mourant. Deuxièmement, Lord French parlait « d’aspirants » pour désigner ces terroristes aguerris, qui avaient tous participé à la guerre mondiale, alors que le communiqué officiel annonçant leur décès faisait état de commandants, capitaines, etc. L’emploi intentionnel du mot «aspirant» était destiné à provoquer la sympathie à l’extérieur. D’autre part, aucun Volontaire, ne portait d’uniforme d’aucune sorte, sauf moi-même qui arborais une vareuse de l’I.R.A.

La proclamation déclarait enfin que l’I.R.A. avait mutilé les corps à l’aide de haches. Nous ne disposions d’aucune hache. Aucun cadavre n’a été mutilé. Ces prétendues mutilations relèvent de la plus basse calomnie. L’on peut se demander où Lord French a recueilli ces informations. Des dix-huit auxiliaires, seize furent tués, un porté disparu (ayant été touché il se traîna dans une fondrière au bord de la route où il mourut et son corps s’enfonça dans le sol).

Pour appuyer encore cette démonstration de propagande mensongère, je dois rappeler qu’après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, en juillet 1921, Sir Alfred Cope, sous-secrétaire d’Etat britannique pour l’Irlande, me convoqua à Cork pour me demander une déclaration écrite certifiant que l’I.R.A. avait tué les Auxiliaires à Kilmichael. Cette pièce était indispensable au gouvernement pour qu’il puisse dédommager les familles des victimes. Il ajouta que le gouvernement britannique ne disposait d’aucun renseignement officiel sur la façon dont ces hommes avaient trouvé la mort. Il n’y avait aucun survivant susceptible de témoigner. Personne n’avait assisté à ce combat.

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4 commentaires pour Tom Barry – Guérilla en Irlande (chapitres 7 et 8)

  1. Le Discours du Maitre dit :

    IL a fallut 1998 pour voir la publication de THE IRA AND ITS ENEMIES: VIOLENCE AND COMMUNITY IN COUNTY CORK 1916-1923 de l’historien Peter HART pour montrer que ce que Tom Barry dans ce livre est un mythe et qui est contredit par le contrendu qu’il avait donne sur le moment a l’IRA qui dit l’oppose.
    http://books.google.com/books?id=bTtWLgPXtsAC&pg=PA21&lpg=PA21&dq=peter+hart+kilmichael&source=bl&ots=5BBTLqhCSS&sig=WUV-rylZMU_s5tArIuIKidVKzuU&hl=en&sa=X&ei=qD0DUu7vNKn_yQH-6oDgCg&ved=0CC4Q6AEwATgK#v=onepage&q=peter%20hart%20kilmichael&f=false
    (l’ensemble du chapitre peut etre lu sur google books via le lien ci-dessus)
    L’histoire de la fausse redition ne tient pas la route, les soldats ont ete froidement executes apres s’etre rendus

  2. Le Discours de la Science dit :

    Le Discours du Maitre n’est pas le discours de la science. La these de Hart a ete tres severement critiquee
    Voir par exemple les dossiers de Niall Meehan
    http://gcd.academia.edu/NiallMeehan/Books/75341/Troubled_History_-_a_tenth_anniversary_Critique_of_Peter_Harts_The_IRA_and_its_Enemies

    et son
    Distorting Irish History: Peter Hart and Irish Historiography
    disponible sur spin watch
    De plus Hart affirme que la these de Barry a ete refutee par un des veterans de l’ambuscade qui lui a montre les lieux. Or le dernier veteran etait decede deja plusieures annees avant que Peter Hart commence sa recherche sur Barry. Avant sa mort Hart n’a jamais revele qui etait ce veteran qui lui avait montre les lieux et dit la verite.

  3. Shilum dit :

    Il y’avait, il y’a et il y’aura toujours des révisionnistes. http://ansionnachfionn.com/2013/03/28/truth-is-the-first-casualty-of-war/

  4. Le Discours de l'Universite dit :

    Il reste que les « revisionistes » ont plus fait avancer l’historiographie que les mythes ‘patriotiques’ genre Tom barry. Rien d’aussi detaille et profond n’avait ete ecrit sur la periode en question quand David Fitzpatrick publie son ouvrage crucial en 1977. Hart developpe cela encore plus loin. Ou ailleurs trouver tant de donnees sur le profil sociologique et economique des membres de l’IRA a Cork a cette periode?
    Hart montre aussi comment l’IRA a ethniquement epure les protestants a Cork, notamment le massacre de Bandon. Il faut relire la periode comme similiaire a la guerre en Bosnie: les loyalistes faisaient de l’epuration ethnique des catholiques du nord et en echange Barry etc. epuraient les protestants de Cork. Liberation Irlande a-telle etudie le probleme du declin de la population protestante dans les 26 comptes depuis 1921?…
    Non seulement c’etait de l’epuration ethnique, mais il y avait de l’epuration sociale. Les « informateurs » executes etaient pour la plus part des homosexuels, des fous et autres personnes stigmatisees par la communaute comme le montre egalemment Hart

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