Tom Barry – Guérilla en Irlande (chapitres 5 et 6)

• CHAPITRE V
LA COLONNE VOLANTE

Pendant de longs mois, jusqu’en septembre 1920, de nombreux officiers républicains, dispersés à travers toute l’Irlande, ont songé aux moyens nécessaires à une Colonne Volante, pour assurer son existence. Aussi bizarre que cela puisse paraître, pour l’I.R.A. du West Cork, l’objectif suprême auquel devait viser toute Colonne Volante, dans les conditions prévalant alors, n’était pas de combattre, mais de continuer à exister.

L’existence même d’une telle formation, même si elle ne se livrait jamais à un coup de main, était un défi constant lancé à l’ennemi, qui l’obligeait à maintenir des garnisons importantes pour parer aux attentats menaçant ses forces armées, pour assurer la sécurité de son administration civile. Une colonne de ce genre sans cesse en mouvement devait affecter sérieusement le moral des garnisons. Il était certain qu’un jour ou l’autre, elle passerait à l’action. Elle demeurait également le symbole le plus parfait de notre nation : n’était-elle pas la Colonne Volante de l’Armée du peuple ?

La Colonne Volante attaquerait chaque fois qu’elle pourrait infliger plus de pertes à l’ennemi qu’elle n’en subirait. Elle choisirait son propre champ de bataille et, chaque fois que cela serait possible, elle refuserait le combat, si les circonstances lui étaient défavorables. En revanche, elle rechercherait l’ennemi et lui livrerait bataille, sans relever toujours obligatoirement son défi.

La Colonne devait éviter le désastre à tout prix; certes, parfois, dans l’intérêt du mouvement tout entier, elle serait prête à se résoudre à quelques pertes, à condition qu’il reste un nombre suffisant d’hommes armés et expérimentés pour mettre sur pied une nouvelle unité.

La Colonne Volante avait pour mission constante de harceler, de tuer, de capturer et de détruire les forces ennemies; de briser les efforts de l’occupant pour reconstituer son administration civile durement mise à l’épreuve; de garder et de protéger le bâtiment abritant nos institutions d’Etat, ainsi que les personnes qui les élaboraient et les mettaient en œuvre.

La mission de ce fer de lance de l’Armée du peuple était lourde, au regard des effectifs et des ressources de l’ennemi, par rapport à notre propre faiblesse en effectifs, en matériel et en expérience. Une Colonne Volante, mal organisée et peu soucieuse de sa sécurité, n’aurait pas duré une semaine entière sans subir de désastre. Seuls, les meilleurs Volontaires, bien commandés, instruits et disciplinés, pouvaient permettre à la Colonne de remplir sa mission.

Voici les principes en vigueur depuis la création de la Colonne du West Cork :

1. — Le commandement de la Colonne Volante de la Brigade était absolu. Nul ne pouvait empiéter sur les attributions du commandant de la Colonne. Ses décisions étaient personnelles et n’étaient soumises à l’approbation d’aucune autorité, qu’elle soit à l’intérieur ou à l’extérieur de la Colonne. Il était seul responsable et, en cas d’échec, était seul à blâmer. Personne ne pouvait partager son autorité et nul ne pouvait partager sa responsabilité en cas de désastre.

2. — Chaque Bataillon et chaque Compagnie de la Brigade, toutes les ressources, devaient être mises à la disposition de la Colonne Volante. Sans ces éléments d’organisation, l’efficacité de la Colonne Volante serait nulle et son existence réduite.

3. — Seuls des Volontaires triés sur le volet seraient acceptés pour servir dans la Colonne Volante. Les hommes qui y seraient affectés à leur cœur défendant, constitueraient un danger. Tous les officiers des Bataillons et des Compagnies devaient accomplir une période au service de la Colonne, mais sans y être contraints. Cependant, tout officier qui se soustrairait à ce service serait considéré comme inapte h demeurer officier de l’I.R.A.

4. — L’attention des républicains qui s’engageraient à servir comme Volontaires dans la Colonne Volante était appelée sur la discipline qui y régnait. Cette discipline ne pouvait être que rigoureuse. Leur attention devait être également appelée sur le fait que la mobilité était l’une des conditions essentielles; qu’ils auraient à parcourir de longues distances à pied, qu’ils ne mangeraient que lorsqu’ils auraient des vivres, qu’ils dormiraient sous des appentis si aucun baraquement n’était disponible et, d’une façon générale, qu’ils mèneraient une vie rude et primitive. Chaque homme devait également savoir qu’il luttait contre des forces supérieures et que la Colonne était constamment menacée de destruction.

5. — Les officiers et les chefs de Section étaient nommés par le commandant de la Colonne, indépendamment du grade détenu par le Volontaire avant son affectation à la Colonne. Ainsi, un lieutenant de Compagnie pourrait être nommé chef de Section et le lieutenant pouvait être jugé préférable au commandant de Bataillon.

Aucun des membres de l’état-major de la Brigade ne tenait à assumer la responsabilité du commandement de la Colonne Volante de la Brigade. Chacun d’entre nous brûlait de combattre dans ses rangs, insistait pour que d’autres s’en chargent. Après de longues discussions, j’acceptai, sous la pression répétée du commandant de la Brigade, d’en prendre le commandement.

La Colonne Volante quitta Clonbuig et tendit plusieurs embuscades en différents endroits, mais sans résultat. Arrivée à Balteenbrack, puis à Ahakeera, à quelques kilomètres à l’Est de Dunmanway, l’embuscade qu’elle y organisa illustre fort bien ses efforts pour engager l’ennemi.

Le 9 octobre, la Colonne sur la route Dunmanway-Balleneet décide d’attaquer un détachement ennemi à Farranlobus, à peu de distance de Dunmanway. Une patrouille britannique partait journellement de Dunmanway en adoptant une formation assez surprenante : Vingt cyclistes prenaient la tête, suivis d’un camion contenant vingt autres soldats. Parfois, les cyclistes passaient à Farranlobus une minute avant le camion. D’autres fois, vingt minutes s’écoulaient entre les deux groupes. Il fallait donc venir à bout des cyclistes sans qu’un coup de feu soit tiré, afin que les hommes qui suivaient à bord du camion ne se doutent de l’embuscade que lorsqu’ils seraient arrivés à l’endroit où ils devaient être aussitôt attaqués.

L’attaque pouvait être ainsi montée : trois voltigeurs seraient envoyés à quatre cents yards, immédiatement derrière la Colonne, sur une hauteur d’où ils pourraient tirer sur un ennemi arrivant de côté ou de l’arrière. Dix-neuf voltigeurs, sous les ordres du commandant de la Colonne, chargés d’attaquer les cyclistes à la baïonnette, seraient placés derrière le fossé, au nord de la route, sur un front de quatre-vingt yards, ce qui correspondait à la longueur du groupe des cyclistes. Au signal donné, les Volontaires devaient sauter par-dessus le fossé et attaquer chacun l’homme se trouvant le plus près de lui. Aucun coup de feu ne devait être tiré par l’I.R.A. Le groupe des quatorze voltigeurs restant sous les ordres du commandant de Brigade, serait placé à cent cinquante yards plus à l’ouest, c’est-à-dire dans le fossé, au nord de la route. Ses membres devaient attaquer le camion dès qu’il parviendrait en leur milieu. Ils ne devaient en aucun cas se laisser détourner de cette mission; on espérait toutefois que le groupe principal aurait liquidé les cyclistes à temps pour leur prêter main-forte.

La Colonne attendit, ainsi déployée, jusqu’à la tombée de la nuit. Malheureusement, l’ennemi ne se déplaça pas ce jour-là, alors qu’il l’avait fait les six jours précédents. Dépitée, la Colonne se retira; il lui fallait à présent se dissoudre, car tous les fusils étaient requis pour le camp suivant qui devait se tenir à Ballymorphy Opper.

La section du Bataillon Bandon reçut l’ordre de marcher jusqu’à Newcestown et de rendre ses armes le lendemain. En atteignant Newcestown Cross, le détachement, commandé par Sean Haies, fit halte. Les hommes s’étaient dispersés pour la plupart, et une demi-douzaine demeurait sur la route. Soudain, des phares trouèrent la nuit sombre, deux camions transportant des soldats ennemis apparurent à un détour de la route, à quelques milles de là, se dirigeant vers Newcestown Cross. Les Volontaires eurent à peine le temps de bondir dans le champ tout proche et de se déployer le long du fossé. Plusieurs balles furent tirées contre le premier camion. Les véhicules s’arrêtèrent, phares éteints. Aussitôt régna le plus complet des désordres. Le petit Groupe I.R.A. tira plusieurs rafales, puis s’éclipsa tranquillement à travers champs. Lin officier britannique avait été tué, plusieurs soldats blessés. C’est là un exemple du hasard de la guerre. La Colonne Volante avait recherché l’ennemi vainement pendant plus d’une semaine. Celui-ci s’était présenté au moment où la majeure partie des hommes de l’I.R.A. s’était dispersée. Le petit groupe restant s’était fort bien comporté, en l’occurrence, puisqu’il avait réussi à infliger des pertes à l’ennemi, après avoir failli être surpris.

Comme prévu, le camp d’entraînement s’ouvrit à Ballymurphy, dans une ferme abandonnée, propriété de notre amie Miss Forde. Trente-deux officiers étaient présents. Quelques-uns de ceux qui avaient suivi le camp de Clonbuig avaient obtenu l’autorisation de suivre un nouveau stage. L’enseignement dispensé était semblable à celui des camps précédents. Comme à Kilbrittain, les cours ne furent aucunement troublés par des raids ennemis. Pourtant, la garnison de Ballincolig, située à un demi-mille monta plusieurs opérations dans les environs. Le camp terminé, cette Colonne devait également rechercher l’engagement avec plus de chance, on l’espérait, que la Colonne précédente.

Plusieurs jours de suite, avant l’ouverture du camp, deux, parfois trois camions de l’Essex Regiment se rendaient, chaque jour, à 9 heures du matin, de Bandon à Cork et s’en retournaient le soir. Ces camions devaient constituer le premier objectif de la prochaine Colonne. Par malheur, peu avant l’ouverture du camp, Michael O’Neill et Jack Fitzgerald, de Kilbrittain, deux des plus brillants officiers de la brigade, furent arrêtés et conduits à Bandon. Il était presque sûr que Michael et Jack seraient transférés à Cork, très probablement par le convoi que nous désirions attaquer. Toute attaque sur le détachement escortant ces prisonniers signifierait la mort probable pour O’Neill et Fitzgerald, sous l’effet soit de notre feu soit sous celui de l’ennemi. Il nous fallait donc différer cette opération jusqu’à ce que les deux prisonniers soient arrivés à Cork. Sans grand espoir, l’I.R.A. tendit une embuscade, plusieurs jours de suite, à une courte distance de l’endroit où nous avions prévu l’attaque du convoi Bandon-Cork. L’ennemi ne se montra pas. Sachant que si nous avions continué à nous déplacer dans ce district, notre présence aurait fini par être connue — le convoi aurait alors modifié son parcours quotidien — nous nous dispersâmes jusqu’à ce que les prisonniers soient transférés à Cork.

Pendant ces quelques jours de répit, je me rendis à Bandon avec le commandant de la Brigade, pour tenter d’y abattre le major Percival. Cet officier était de loin le plus anti-irlandais de tous les officiers britanniques en activité. Il faisait montre d’une énergie infatigable dans ses efforts pour détruire l’esprit républicain et l’organisation de l’I.R.A. Les rapports de nos agents de renseignements précisaient qu’il avait, trois soirs de suite, quitté la caserne à 19 h 45, fait cent cinquante yards à pied jusqu’à une maison, où il prenait probablement le repas du soir. Le quatrième soir, à 19 h 30, nous l’attendîmes, sous un porche éloigné d’une soixantaine de yards de la caserne. Quelques soldats et deux officiers passèrent, nonchalants, ayant terminé leur service, sans nous repérer. Ils constituaient, certes, des cibles faciles à atteindre, mais l’homme que nous cherchions ne se manifesta pas. Pourtant, nous l’attendîmes jusqu’à 20h20.

Dépités, nous refîmes tristement le chemin de Bandon à notre Quartier général. Nous ne savions pas alors que le major Percival, qui devait échouer si lamentablement contre l’I.R.A. du West Cork, deviendrait le commandant des troupes qui capitulèrent tristement à Singapour, en 1941. Nous ne pouvions pas prévoir que notre objectif de cette nuit-là serait, plus tard, le général de division Percival, celui-là même qui, en tant que commandant en chef, capitula avec quatre-vingt-dix mille hommes, abandonnant des tonnes d’approvisionnements en vivre et en munitions, devant une armée japonaise bien moins nombreuse, après avoir livré un simple combat d’escarmouche.

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• CHAPITRE VI
LE COMBAT DE TOUREEN

Enfin, la nouvelle que Jack Fitzgerald et Michael O’Neill avaient été transférés nous parvint. Le soir du 21 octobre 1921, la Colonne, formée de trente-deux voltigeurs, se rassembla chez Dan Delaney, à Ballinphelic.

Il me reste de ce soir-là un souvenir très précis. Vers 20 heures, un groupe d’hommes bavardaient dans une vaste cuisine. Les regardant, je me dirigeai vers une petite pièce. Là, m’appuyant contre le chambranle de la porte, j’observais ceux qui s’y tenaient. Assis par terre, sa tête brune penchée en avant, le commandant de la Brigade mettait la dernière main à sa mine, amoureusement confectionnée. Paddy Crowley, de Kilbrittain, l’aidait. De l’autre côté, adossé au mur, Sean Haies parlait à son ami Dick Barrett. J’ai souvent, depuis lors, béni une miséricordieuse Providence, d’avoir refusé à l’homme le pouvoir de prévoir l’avenir : tous quatre devaient mourir, Paddy Crowley et Charley sous des balles britanniques, Dean Haies sous des projectiles I.R.A. et Dick Barrett sous les fusils de l’Etat libre d’Irlande.

Le 22 octobre, à 4 heures du matin, la Colonne Volante se rassembla et partit occuper des positions à Toureen, situées sur la grande route, à sept milles et demi de Bandon et à douze milles de Cork. Elle arriva, trois heures plus tard, à une grande propriété, appartenant à un certain Roberts, qui se dressait un peu en retrait de la route. Un échelon précurseur avait déjà fait prisonnier tous les occupants de la maison. Lorsque les ouvriers agricoles se présentèrent, ils furent eux aussi emprisonnés.

M. Roberts fut ensuite autorisé à installer sa femme dans une maison voisine, assez éloignée; elle était souffrante. Le bruit du combat n’aurait pu qu’aggraver sa condition. Deux hommes armés les accompagnèrent pour veiller à ce que personne ne quitte la maison voisine et éviter à la Colonne d’être surprise par l’arrière.

Le plan d’attaque fut exposé. Les signaux de reconnaissance précisés. Des hommes non armés signaleraient l’arrivée des camions. Deux voltigeurs devaient couvrir le flanc ouest de la Colonne et deux autres le flanc est. Ils étaient placés à une centaine de pas du principal groupe d’attaquants et à quelques 200 mètres de la route. Au total, six hommes protégeaient l’arrière et les flancs.

Le convoi avait parfois compté trois camions. Tout en n’en espérant que deux, nous avions pris les dispositions pour en attaquer un troisième. Cinq hommes devaient occuper certaines positions, à droite du point où l’attaque du second camion était prévue, pour faire face à cette éventualité. Dans la pire des hypothèses, ils avaient pour ordre de tenir en respect les soldats du troisième camion, jusqu’à ce que tous les occupants des deux premiers véhicules aient été mis hors d’état de nuire. Ils pourraient être, ensuite, renforcés afin de mener à bien leur mission.

Le dispositif adopté nécessitait onze hommes. Il n’en restait que vingt-et-un pour attaquer les deux premiers camions qui, généralement, transportaient près de trente soldats. Une dizaine de Volontaires furent placés, sous le commandement de Liam Deasy, à quatre-vingt yards à l’Est de la maison Roberts, dans le fossé bordant le côté sud de la route. A mi- chemin, entre ce groupe et la maison, se tenaient, derrière une haie de lauriers, Charlie Hurley et deux voltigeurs. Leur rôle était de faire exploser la mine sous le premier camion puis, appuyés par le détachement Est, de lancer une attaque combinée contre ses occupants, si celle-ci était nécessaire pour obtenir leur soumission.

A soixante yards à l’Ouest de la mine, cachés derrière le lourd portail de bois de la ferme, se tenait un groupe de dix hommes, chargés d’attaquer le deuxième camion; ils étaient placés directement sous le commandement du chef de la Colonne. Des cordes étaient fixées au portail, qui devait demeurer légèrement entrouvert, jusqu’à ce que le premier camion soit passé. Les cordes devaient être alors tirées pour ouvrir le portail en grand. Cinq hommes agenouillés, cinq autres debout derrière eux, devaient être prêts à tirer une rafale sur leur objectif, qui serait alors éloigné d’environ cinq à six yards. Ce dispositif fut répété six fois de suite, afin qu’il n’y ait aucun malentendu. Le groupe de dix hommes devait venir à bout, sans aide, du deuxième camion. A 8 heures du matin, tous les hommes étaient en place.

Peu après 9 heures, les éclaireurs signalèrent que l’ennemi avait quitté Bandon. Bientôt, on entendit le bruit des camions. Quelques minutes plus tard, le premier camion passa devant le portail. Les vantaux furent ouverts et les Volontaires attendirent, prêts à faire feu. Le deuxième camion apparut presque aussitôt. Au moment où l’on vit son capot, l’ordre de tirer fut donné. Une bombe de trois livres, fabriquée au Quartier général de l’I.R.A., fut lancée. La bombe frappa le châssis sans exploser mais la rafale retentit. Le camion fit une embardée. Il s’arrêta à vingt yards au-delà du portail. Les soldats anglais sautèrent à terre, derrière leur chef, le capitaine Dickson, et le combat s’engagea.

L’adversaire ouvrit le feu, tout en se jetant à plat ventre, face au portail. Aucun n’avait été tué par la première rafale. Plusieurs devaient pourtant être blessés. Il était impossible de leur tirer dessus à partir du portail : plusieurs hommes de l’I.R.A. reçurent l’ordre de sortir sur la route. Couchés à plat ventre, eux aussi, ils firent face aux Essex dont le tir n’était pas précis. Le groupe de l’I.R.A., déployé sur la route, tira rafale sur rafale; Charley Hurley et d’autres Volontaires réussirent à toucher quelques Britanniques en les prenant à revers. Le capitaine Dickson reçut une balle en pleine tête, alors qu’il tirait au revolver. Plusieurs soldats de l’Essex furent tués ou blessés. Une clameur s’éleva des rangs britanniques : les survivants répétaient, d’une voix monotone : « Nous nous rendons, nous nous rendons », levant les mains en l’air. Un coup de sifflet, ordonnant le cessez- le-feu, retentit. Les groupes Est et Ouest reçurent l’ordre de conserver leur position, afin d’empêcher l’arrivée des secours. Tous les autres eurent pour mission de dépouiller l’ennemi de ses armes et de son équipement.

Le commandant de la Brigade arriva sur la route. Il était écœuré du mauvais fonctionnement de sa mine et de la fuite du premier camion. Il avait pourtant manœuvré la poignée au moment où le capot du camion était passé au-dessus de la charge, mais l’engin n’avait pas explosé. Le groupe déployé à droite de la mine était resté couché derrière le fossé, attendant que l’explosion retentisse pour accourir prêter main-forte. Malheureusement, le camion était passé avant que ce groupe se soit rendu compte du non-fonctionnement de la mine. Les Volontaires avaient tiré sur le camion et pensaient avoir fait quelques blessés, ce qui ne fut jamais confirmé. Le camion avait accéléré et ne s’était arrêté qu’après son arrivée à la caserne de Cork. Les hommes de l’Essex qu’il transportait avaient abandonné leurs camarades et s’étaient rendus coupables d’une honteuse désertion au combat.

Si ces 15 soldats avaient arrêté leur camion à 5 ou 600 yards du lieu de l’embuscade, ils auraient pu provoquer des incidents fâcheux en passant dans le champ situé au sud de la route et en marchant sur le flanc de la colonne. Ils n’auraient rencontré alors qu’une petite partie de la colonne qui cependant aurait été renforcée en quelques minutes par notre section placée à l’est et un peu plus tard par le reste de la troupe qui n’était pas utilisée pour la surveillance des prisonniers. Il est plus que probable que la colonne aurait eu rapidement raison de ceux-ci, mais ce fait n’excuse en rien leur désertion vis-à-vis de leurs camarades.

L’ennemi avait eu cinq morts, dont le capitaine Dickson, et quatre blessés. Six hommes n’avaient aucune égratignure. Nous avions récupéré quatorze fusils avec leur baïonnette, quatorze équipements, plusieurs grenades Mills, mille quatre cent cartouches, des revolvers et l’équipement des officiers. L’I.R.A. n’avait aucune perte à déplorer : personne n’avait été blessé.

Les Volontaires s’occupèrent des Anglais blessés et fournissent des pansements aux hommes valides, afin qu’ils s’occupent de leurs camarades. Les morts une fois éloignés du camion, celui-ci fut arrosé d’essence. On aligna les Anglais valides, auxquels l’on rappela que la sauvagerie dont ils faisaient preuve pendant les perquisitions n’était pas oubliée, pas plus que les sévices qu’ils infligeaient aux prisonniers sans défense et à la population civile; l’I.R.A. se souvenait des tortures infligées à Haies et Harte. Il leur fut également rappelé que l’Essex en septembre avait arrêté le lieutenant John Connolly, de Bandon, qui n’était pas armé. Après l’avoir détenu pendant une semaine à la caserne, ils l’avaient transporté à Bandon Park, où ils l’avaient lâchement assassiné.

Aujourd’hui, l’I.R.A. les traitait en soldats mais les prévenait que s’ils continuaient à commettre tortures et assassinats, ils seraient traités en criminels. Un sergent de l’Essex, devenu le responsable du groupe, remercia les Volontaires du traitement raisonnable qui leur était accordé et jura qu’il n’avait jamais torturé ou assassiné des membres de l’I.R.A.; il s’engageait enfin à transmettre le message de nos camarades à ses officiers.

Quinze minutes après le début de l’attaque, la Colonne était rassemblée dans la cour de la ferme Roberts. Elle faisait rapidement mouvement, pendant que de hautes flammes s’élevaient du camion embrasé. La vitesse de décrochage était, en effet, essentielle. Les forces ennemies stationnées à Bandon et à Cork pouvaient atteindre le lieu de l’action en vingt ou trente minutes. La Colonne se dirigea vers le Sud, à travers champs, de façon à retrouver la rivière Bandon, de l’autre côté de Kilmacsimon Quay. Une courte halte eut lieu près de Chamber’s Cross. Là, alors que la Colonne se préparait à reprendre sa progression, Charlie Hurley prononça quelques brèves paroles. Au nom de la Colonne, il me remit solennellement le revolver et l’équipement de campagne du capitaine Dickson. C’était là un geste typique de son caractère généreux. Puis, la Colonne fit route vers Skough où elle dissimula plusieurs des armes prises à l’ennemi en vue de leur prochaine arrivée à Crosspound, à une date ultérieure avec Frank Neville, de Roheen, sous-officier de Brigade.

A une heure du matin, nous atteignîmes la rivière Bandon, de l’autre côté de Kilmacsimon Quay où nous attendait une barque, pilotée par les frères Liam Deasy. Une Section s’y embarqua sans tarder, tandis que le reste de la Colonne se déployait pour couvrir leur traversée. Une fois sur l’autre rive, cette Section progressa sur cinq cents yards, de façon à protéger la traversée de leurs camarades. La deuxième section traversa le Bandon à son tour, et occupa la tête de pont autour de Quay. Puis, les troisième et quatrième sections rejoignirent sans histoire le gros de la Colonne, qui reprit la route jusqu’à Ballinadae, puis à Kilbritain, où elle s’arrêta pour la nuit. Cette nuit-là, les hommes furent de bonne humeur; je me rendis compte que deux erreurs avaient été commises.

La section placée à l’est n’avait pas été prévenue de l’éventuelle déficience de la mine. Ils étaient postés suffisamment loin d’elle pour pouvoir rester debout derrière le fossé et non pas accroupis, attendant l’explosion. S’il en avait été ainsi, ils auraient pu ouvrir le feu et stopper le camion avant qu’il ne dépasse leurs positions. L’autre erreur concernait mon lancement de la grosse bombe sur le camion en mouvement. Il aurait dû être évident que ce geste était plus dangereux pour l’I.R.A. que pour l’ennemi, puisqu’il y avait presque plus de chance qu’elle explose aux pieds des hommes de l’I.R.A. que sur le camion ou les soldats.

Le lendemain matin, huit membres de l’I.R.A. furent mobilisés, grâce aux armes capturées la veille. La Colonne comptait à présent quarante hommes. Ces nouvelles recrues nous apprirent que l’Essex s’était déchaîné la nuit dernière : des groupes britanniques avaient pillé et terrorisé la ville de Bandon. Ces groupes avaient à leur tête le sergent et plusieurs des rescapés de l’embuscade de Toureen, ceux-là même qui nous avaient prodigué tant de promesses de bonne conduite. Ils recherchaient tous ceux qui de près, ou de loin, étaient liés au mouvement nationaliste. Les rumeurs précisaient, en outre, que les Black and Tans s’étaient livrés à ces exactions en compagnie des soldats de l’Essex.

On décida alors d’envoyer cette nuit-là la Colonne à Bandon, pour essayer de protéger les habitants contre une répétition des violences de la veille. Après le rassemblement, des exercices de combat de rue furent organisés, puis les Volontaires rejoignirent les cantonnements qui leur étaient affectés.

A 18 heures, des consignes précises furent données pour la nuit. A 18 heures 30, les hommes se rendirent à la base avancée, située à un mille au Sud de Bandon, pour y accueillir les éclaireurs. Plusieurs agents de l’I.R.A. nous apportèrent les dernières nouvelles : la nuit passée, les Essex et les Tans n’avaient pas fait la discrimination suffisante entre leurs victimes; des Britanniques « loyalistes » avaient souffert dans leurs biens et dans leur personne, avant de pouvoir faire preuve de leur hostilité à l’I.R.A. Ils s’étaient plaints alors au commandement divisionnaire anglais à Cork et, le lendemain, l’Essex avait été consigné à la caserne. Le soir, quatre cents soldats en tenue de campagne, escortés par des voitures blindées de reconnaissance, avaient défilé dans la ville à 19 heures. Ils étaient demeurés en alerte jusqu’à minuit. Les autorités britanniques avaient probablement pris cette initiative pour montrer leur respect de la loi, en guise de punition pour la garnison tout entière. Il était adroit de leur part de chercher à prouver que les Black and Tans et non l’armée régulière étaient responsables des actes de vandalisme commis la nuit passée.

Les Volontaires restèrent sur place jusqu’à 11 heures du soir. De nouveaux rapports confirmant que la situation était inchangée, l’I.R.A. se replia sur Kilbrittain. Pendant plusieurs jours, la Colonne tourna autour de Bandon, tendant des embuscades sans réussir toutefois à accrocher l’ennemi. Puis, l’ordre arriva de la dissoudre : des armes étaient nécessaires à la tenue de deux autres camps, qui devaient avoir lieu plusieurs semaines plus tard, à Kealkil, et sur la péninsule de Schull.

En attendant que les fusils soient transférés au bataillon Bantry, je me rendis en compagnie du commandant de la Brigade dans une agglomération voisine. Cette fois, notre objectif était d’abattre un juge qui venait de s’y installer. Cet homme était bien connu pour la sévérité des peines auxquelles il condamnait les républicains, avant que la cour martiale n’ait été établie. Là où un autre juge aurait infligé six mois de prison, celui-ci n’hésitait pas à prononcer des peines de trois années de détention. Nous savions qu’il était arrivé dans cette localité, protégé par une forte escorte de Black and Tans, accompagnés d’une voiture blindée. Il s’était installé à l’hôtel. Notre officier de renseignement avait repéré sa chambre, qui s’ouvrait sur l’arrière de la maison et nous avait appris que le juge était monté à 11 heures du soir, les deux nuits précédentes. Après avoir allumé les lampes, il avait immédiatement ouvert la fenêtre pour respirer l’air frais de la nuit. Le troisième soir, nous décidâmes d’agir.

La voie ferrée, surélevée à cet endroit, passait derrière l’hôtel, non loin de la chambre du juge, à peu près à la hauteur de la fenêtre. Ayant enlevé nos chaussures, nous suivîmes sans bruit la voie ferrée, et nous fîmes les cent derniers yards en rampant. A 22 heures 40, nous étions allongés l’un à côté de l’autre, devant la fenêtre. Du rez-de-chaussée de l’hôtel, montaient des rumeurs de festin. On entendait les voix sonores des Black and Tans qui occupaient le bâtiment et le perron. La chambre, qui demeura dans l’obscurité jusqu’à 23 heures 10, s’éclaira brusquement. Aucune silhouette ne se dessina sur le store baissé. Cinq minutes s’écoulèrent, puis une ombre apparut, marchant lentement vers la fenêtre.

Je mis en joue et pressai légèrement la détente d’un pistolet automatique muni d’une crosse. Le store se leva. Une femme apparut. Je me demande encore aujourd’hui comment, sous l’effet de la surprise, mon doigt n’appuya pas sur la détente. Nous demeurâmes sans bouger, tandis que la femme se penchait à la fenêtre et regardait autour d’elle, dans la nuit obscure, comme pour essayer de deviner le paysage inconnu sur lequel donnait sa chambre. Au bout d’un moment, elle abaissa le store.

Incapables de dire un mot, nous nous éloignâmes en rampant d’une cinquantaine de yards. Charlie me dit que, dès que la silhouette s’était montrée, il avait exercé la première pression sur la détente de son fusil.

Il aurait tiré si j’avais murmuré le mot convenu « maintenant ! », de façon à faire feu simultanément. Nous partîmes si heureux de n’avoir pas tué cette femme que nous oubliâmes totalement l’objet premier de notre déplacement.

Nous apprîmes le lendemain que le juge avait demandé la veille à s’installer dans une chambre plus grande. Ses bagages avaient été déménagés le jour-même. Quelqu’un d’autre peut être capable d’expliquer ce qui l’incita à changer de chambre ce soir-là, mais très probablement une force supérieure à nous-mêmes, nous avait fait, à Charlie Hurley et à moi, retarder la pression sur les gâchettes, épargnant ainsi la vie d’une femme innocente.

J’ai rappelé cet incident et notre tentative de tuer le major Percival pour montrer que nous avions dans le West Cork, une idée très précise de la valeur des objectifs. La mort de Percival et de ce juge auraient mieux valu, pour notre combat, que la mort de cinquante Black and Tans. Percival était l’instrument résolu de notre destruction. Le juge était le pilier du pouvoir britannique. Ce juge, qui était pratiquement un civil, avait à sa disposition de grandes forces armées.

Administrateurs juridiques et forces militaires ennemies étaient complémentaires. Je ne me souviens pas d’ordres du Quartier général de tuer des juges. Mais il n’y avait ni sens moral ni bon sens à envoyer des Volontaires risquer leur vie pour l’I.R.A. en tuant des simples soldats, si l’on laissait des agents bien plus importants des oppresseurs continuer à exercer leurs fonctions sans représailles.

Le lendemain soir, je partis vers les camps Ouest. Cinquante-cinq officiers des bataillons Bantry, Schull et Castletownbere y étaient rassemblés. Les camps ne furent troublés par aucune opération anglaise. Chaque groupe tendait ses embuscades après l’entraînement : aucune force ennemie ne se manifesta. Quelques-uns des fusils utilisés furent envoyés au bataillon Dunmaway, où le dernier camp d’instruction devait se tenir.

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