Tom Barry – Guérilla en Irlande (chapitres 3 et 4)

• CHAPITRE III
PREMIERS ASSAUTS

Aux élections générales de 1918, organisées sous les auspices des Britanniques, 70 % des électeurs, dans toute l’Irlande, votèrent pour des candidats qui avaient juré de ne pas assister aux séances du Parlement britannique. Ils votèrent en même temps pour la création du Parlement et du Gouvernement de la République irlandaise à Dublin. En janvier 1919, les représentants élus, respectant leur programme électoral, établirent le Dail Eireann ou Parlement du peuple irlandais. Ils proclamèrent, en outre, l’Indépendance de la nation et instituèrent le Gouvernement de facto de la République irlandaise. Ils établirent des départements d’Etat, parallèles à ceux de la Grande-Bretagne, et sollicitèrent l’obéissance et le soutien du peuple en faveur des nouvelles institutions de l’Etat irlandais. Les conséquences étaient évidentes : deux gouvernements hostiles ne pouvaient fonctionner côte à côte; l’un serait certainement détruit.

Les observateurs des époques révolutionnaires, en particulier ceux qui étudient l’emploi de l’arme politique, devraient se pencher sur les trois périodes de la tentative de 1916-1921. Tout d’abord, le soulèvement armé, le sanglant sacrifice des patriotes de 1916, bien que le succès militaire fût sans espoir; ensuite, la lutte, à l’occasion des élections de 1918, la création du Parlement et du Gouvernement national, puis la guérilla des années 1920 et 1921, pour empêcher la destruction, par la force armée et le terrorisme, des institutions ainsi créées.

guerilladaysinirelandpetiteCes trois plans d’action se raccordent parfaitement. Sans 1916, pas de Dail Eireann; et sans cette assemblée, il n’y aurait très probablement pas eu les combats de 1920 et 1921. Sans la guérilla des années 1920 et 1921, le Dail Eireann aurait été détruit : les sacrifices de 1916 auraient été consentis en pure perte. Il me semble, lorsque je me tourne vers cette époque, que le Seigneur, apitoyé par les siècles de défaites et d’oppression endurées par l’Irlande, a guidé les pas de nos chefs sur le seul chemin de la victoire.

La proclamation de janvier du Dail Eireann portait deux messages aux Volontaires. Se rappelant les souvenirs passés de l’oppression britannique, les Volontaires savaient que l’ennemi utiliserait la force militaire pour supprimer le gouvernement de l’Irlande et son administration, s’il ne pouvait y parvenir par d’autres moyens. Ils devraient combattre ou abandonner toutes leurs conquêtes. L’autre message était le suivant : en qualité de Parlement élu du peuple irlandais, le Dail Eireann avait maintenant proclamé officiellement que les Volontaires constituaient l’armée du peuple et qu’ils étaient, en tant que tels, soumis au nouveau gouvernement de la République irlandaise. En conséquence, les Volontaires devaient constituer l’armée de la République, jouir du statut moral et légal d’une armée légitimement organisée par un gouvernement démocratique.

Vers le milieu de l’année 1919, les divers départements d’Etat de la République irlandaise commencèrent à prendre forme. Bientôt, des représentants de la République furent accrédités dans les pays étrangers malgré le manque de reconnaissance des autres gouvernements établis. Des Tribunaux furent créés, un emprunt national lancé. Les municipalités locales, jusque là gouvernées par le Château de Dublin, furent placées sous l’autorité du Dail Eireann. Des programmes industriels et agricoles furent établis.

Comme prévu, le gouvernement britannique prit des contre-mesures. Le Dail Eireann et toutes les organisations nationales furent déclarées illégales. D’importants renforts de Black and Tans furent envoyés en Irlande pour destituer le parlement élu par le peuple. Au début de l’année 1920, les raids lancés par les Britanniques, les arrestations et les perquisitions pour découvrir des armes et des tracts battaient leur plein, bien que dans le West Cork, pendant toute l’année 1919, aucun coup de feu n’ait été tiré par l’I.R.A. sur les policiers ou les soldats.

Deux incidents montrent toutefois que les éléments progressistes de pointe étaient conscients de l’imminence de la lutte et de leur épouvantable manque d’armes. En juin 1919, quelques désordres s’étaient produits à Kilbrittain, dans les milieux paysans. Pour protéger les intérêts de propriétaires, la police locale avait été renforcée par une section de soldats anglais. Chaque soir, un groupe de six hommes et un policier faisaient une patrouille sur la route, près de la propriété faisant l’objet du différend.

L’I.R.A. de Kilbrittain, qui était évidemment du côté des fermiers, avait demandé d’attaquer la patrouille britannique. N’ayant pu obtenir un ordre officiel, elle décida d’agir de son propre chef. Un soir de juin 1919, quatorze hommes de la compagnie de Kilbrittain, revêtus d’un masque, attendirent le passage de la patrouille, forte de sept hommes, se jetèrent dessus, les désarmèrent et les ligotèrent.

Aucun coup de feu ne fut tiré mais l’I.R.A. s’empara d’un revolver, de cinq fusils avec leurs munitions et de l’équipement correspondant. La compagnie Kilbrittain devait se révéler ultérieurement comme la meilleure compagnie de toute l’Irlande.

L’autre incident survint en novembre 1919. Une vedette britannique était à l’ancre dans Bantry Bay. L’I.R.A. se livra à une surveillance serrée des allées et venues de son équipage. Le 17 novembre, un groupe de l’I.R.A., conduit par Maurice Donegan, monta à bord de la vedette, maîtrisa la sentinelle et s’empara de toutes les armes, soit dix revolvers, six fusils avec leurs munitions et l’équipement. Ce butin, joint à celui récupéré par la compagnie Kilbrittain, forma la base de l’armement de la Brigade du West Cork.

Au début de 1920, l’arrestation de tous les Volontaires connus paraissait Inéluctable. De petits groupes de gendarmes et de soldats, conduits par un agent de police qui connaissait admirablement la population et le pays, montaient continuellement des opérations en vue de trouver des armes, des tracts et d’arrêter des Volontaires. Ils ne se heurtaient jamais à une résistance armée. Tous les hommes recherchés échappaient comme ils le pouvaient à l’arrestation. Aucun coup de feu n’avait encore été tiré contre ces patrouilles qui désorganisaient l’I.R.A. Toutefois, en décembre 1919, quelques Volontaires abattirent un agent de police très agressif.

Le 12 février 1920, les R I.C. et les Black and Tans commencèrent à essuyer des coups de feu. Trois groupes furent chargés d’attaquer les casernes d’Allihies, Farnivane et Timoleague. L’attaque contre Allihies se solda par un échec. Les groupes de Farnivane et de Timoleague ne purent s’approcher suffisamment près pour passer à l’attaque, par suite de circonstances imprévues. Ils durent battre en retraite, après avoir tiré quelques coups de feu. La caserne de Durrus fut également attaquée le 31 mars par Ted O’Sullivan. Là encore, la garnison tint bon.

Le calme revint jusqu’au 24 avril, date à laquelle un sergent anglais est tué près de Clonakilty. Le 25, un petit détachement nationaliste intercepte et tue un sergent et un policier qui patrouillaient près d’Opton. Deux carabines et des munitions sont saisies. Peu après, à Ahawadda, l’I.R.A. tue trois policiers et en blesse un autre, récupérant les armes et munitions.

Aucune attaque n’est lancée jusqu’au 22 juin. Ce jour-là, Jack Fitzgerald, capitaine de la compagnie Kilbrittain, attaque le poste des garde-côtes de Howe Strand. Il s’empare de dix fusils Ross et de l’équipement correspondant, sans rencontrer la moindre résistance. Les Britanniques fournissent aussitôt douze nouveaux fusils et des munitions au poste d’Howe Strand. Le 2 juillet, celui-ci est attaqué par le groupe de Charlie Hurley. Les garde-côtes tirent sur les assaillants, qui répondent. Après quelques coups de feu, l’I.R.A. fracasse les portes à coups de marteau. Les ennemis se rendent. Le combat n’a fait aucun blessé. Les Volontaires s’emparent de toutes les armes, des munitions et d’un poste de radio.

Le 12 juin, dans le secteur de Bantry, Ted O’Sullivan et quelques hommes de l’I.R.A. reprennent leurs attaques de type western : ils abattent un policier à Anagashel, sur la route de Bantry-Glengarriff.
Le 22 juin, Maurice Donagan et cinq de ses hommes attaquent une patrouille, composée de cinq membres de la police militarisée, à Clonee Wood, sur la route de Bantry-Durrus. Un policier est tué, un autre blessé Ralph Keyes et plusieurs volontaires abattent une brute du R.I.C. sous le nez de la garnison britannique de Bantry. Le même jour, Maurice Donegan reprend le sentier de la guerre avec quelques Volontaires et abat un policier à Glengarriff.

A Castletownbere, le 25 juillet, un groupe de l’I.R.A., commandé pai Billy O’Neill, attaque par ruse le poste des garde-côtes. La tentative échoue. Quatre Volontaires sont blessés.

Deux jours plus tard, le 27 juillet, quelques membres de FI.R.A., conduit par Jim Murphy (Sput) tuent un policier dans Clonakilty. Les républicains sont très actifs dans le secteur de Skibbereen où des patrouilles ennemies essuient des coups de feu.

Le dimanche 25 juillet, l’homme le plus dangereux des forces britanniques du West Cork est tué à Bandon. Ce sergent R.I.C. était à la tête du service de renseignements anglais du secteur; il contrôlait tous les renseignements de la police politique qui, en fait, étaient les seuls exacts. C’est sur ses indications que les descentes de police et les arrestation étaient effectuées. Sachant depuis longtemps que ses activités l’exposeraient à un attentat, il prenait toutes les précautions possibles : il ne participait pas aux descentes de police, il n’apparaissait jamais en public; il vivait pratiquement dans la caserne.

Toutefois, il sortait régulièrement une fois par semaine, pour se rendre le dimanche à la messe : l’église était située à une centaine de mètres. Il s’y rendait, escorté généralement par des Black and Tans, qui faisaient demi-tour une fois arrivés à l’église, s’en retournant à la caserne. Impossible d’attaquer le sergent entre la caserne et les grilles qui entouraient l’église. De l’autre côté des grilles, soixante-dix marches montaient en pente raide, jusqu’à la petite place précédant le porche de l’église. Le dernier dimanche de juillet 1920, le sergent se rendit à l’église, monta les marches, parvint à la petite place. Il atteignait le porche, quand deux coups de feu claquèrent. Atteint de deux balles de revolver, il trébucha et s’abattit, mort, devant le porche. Les auteurs de l’attentat s’esquivèrent sans aucune difficulté.

En juillet 1920 également, le commandant de la Brigade, Tom Haies, et son officier des détails, Pat Harte, de Clonakilty, furent arrêtés par les Britanniques et conduits à la caserne de Bandon. La famille Haies comptait parmi les premiers Volontaires du West Cork et était associée à toutes les activités armées de la guerre anglo-irlandaise. Plusieurs frères Haies avaient participé à la mobilisation de 1916 et à la marche de Ballinadee à Macroom, avec le contingent du West Cork. Tom était le premier commandant de la Brigade du West Cork. Toute sa famille se battait au service de l’Irlande. Pendant que Tom purgeait une peine de prison à Pentonville, ces trois frères servaient dans la Colonne Volante de la Brigade.

A Bandon, les Britanniques soumirent les deux prisonniers, Haies et Marte, à des passages à tabac répétés pour les faire parler. N’ayant pu y parvenir, le groupe de torture de l’Essex Regiment fut appelé à l’aide. Les deux prisonniers furent entièrement dévêtus. Les « spécialistes » se mirent à l’œuvre, armés de pinces et de tenailles, leur arrachant les cheveux et leur écrasant les ongles. Tom Haies s’évanouit à la fin de ce supplice; quant à Pat Harte, il devint fou. Mais aucun des deux n’avait parlé. Put Harte fut transféré dans un asile d’aliénés, où il mourut quelques années plus tard sans avoir recouvré la raison. Tom Haies, condamné à une peine de prison, fut enfermé à Pentonville jusqu’à la signature de la trêve de 1921.

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• CHAPITRE IV
AU CAMP D’ENTRAINEMENT

En mai 1920, j’avais été averti que les Britanniques me soupçonnaient. Domicilié provisoirement à Bandon, j’avais peu envie d’être arrêté et brutalisé. Aussi, j’avisais Jean Buckley de mon intention de quitter Bandon, ce que je fis sans plus tarder. Le lendemain de l’arrestation de Tom Haies, Jean Buckley me fit savoir que le nouveau commandant de la Brigade, Charlie Hurley, désirait me voir. Rendez-vous fut fixé chez Barrett, à Killeady.

Charlie me demanda de m’occuper de l’entraînement sur tout le territoire de la Brigade. Il s’étendit sur l’urgence de former des combattants. Les idées de Charlie, en matière de Volontaires pouvaient se résumer en deux mots : entraînement et combat. L’état-major de la Brigade, où je fus admis en août 1920, était ainsi composé des meilleurs officiers.

Charlie Hurley, nommé commandant de la Brigade, de préférence à de nombreux autres, avait été commandant en second du Bataillon de Bandon. C’était un homme remarquable et attachant. Né à Baurleigh,. Kilbrittain, le 19 mars 1892, il commence à travailler très jeune chez un commerçant de Bandon. En même temps, il prépare et passe avec succès l’examen d’entrée dans l’administration. Il est nommé à Haulbowline où il sert de 1911 à 1915. Il est alors affecté à Liverpool, avec un poste plus important. Il refuse ce transfert car il ne voulait pas servir dans l’armée britannique, ce qui était incompatible avec sa qualité de membre des Volontaires irlandais, du Sinn Fein, de la Ligue Gaélique, et d’autres organisations républicaines. Il revient à West Cork et commence à organiser les Volontaires mais il est arrêté au début de 1913.

Accusé et reconnu coupable de s’être procuré les plans des fortifications anglaises de Bere Island, il est condamné à cinq ans de prison. Détenu à la prison de Cork, puis de Marlyborowgh, il est libéré avec d’autres grévistes de la faim à la fin de 1918, en vertu de la loi connue sous le nom « Le Chat et la Souris » (Cat and Mouse Act). Tout prisonnier libéré à ce titre pouvait être réemprisonné par les Britanniques à tout moment, lorsqu’ils jugeaient que son état de santé lui permettait de terminer sa peine; aucune nouvelle comparution devant un tribunal n’était nécessaire. De retour dans le West Cork en 1919, il travaille nuit et jour à organiser l’I.R.A. où se remarque son acharnement.

Liam Deasy, commandant en second de la Brigade, originaire de Kilmacsimon Quay, Bandon, était membre de l’I.R.A. avec quatre de ses frères. Volontaire depuis son plus jeune âge, il avait, au milieu de 1920, visité toute la zone de la Brigade, mettant sur pied des unités et leurs lignes de communications. Chaque fois qu’il le pouvait, il abandonnait son travail d’état-major et filait rejoindre la Colonne Volante qu’il inspirait par son exemple. D’un abord facile, ayant un esprit de coopération, c’était le meilleur commandant de Brigade en second de toute l’Irlande. Il devait se révéler, plus tard, comme le meilleur Commandant de Brigade.

Sean Buckley, officier de renseignements de la Brigade, était un autre pionnier du mouvement des Volontaires du West Cork. Pour nous, qui avions vingt-deux ans, c’était un vieux. Ses cheveux grisonnaient et son visage était empreint de gravité. Il devait alors avoir dans les quarante-six ans. Calme et réservé, il avait un sens de l’humour des plus inattendus. Homme de bon conseil et homme d’action, c’était un parfait officier d’état-major, à qui différentes missions furent confiées, en plus de sa fonction d’officier de renseignements, qu’il conserva jusqu’à la signature du traité de 1921.

Handler1Il avait le souci constant de nos vies, mais ne ménageait jamais la sienne. Les Britanniques l’auraient probablement tué s’ils avaient pu le capturer. Malgré son âge et son aspect sévère, il était robuste et pouvait parcourir, tout comme les meilleurs d’entre nous, de longues marches avec son armement.

Dick Barrett, l’officier des détails de la Brigade, avait succédé à Pat Harte. Il était dévoué et consciencieux; c’était un patriote sincère. Ses fonctions de Proviseur à l’Ecole nationale Gurrones couvraient admirablement ses activités I.R.A. Né à Hollybull, Ballineen, c’était un gai et joyeux luron qui nous rendit de grands services jusqu’à son arrestation en mai 1921.

Ce n’est que plus tard que j’ai rencontré Ted O’Sullivan commandant en second de la Brigade. Volontaire déjà ancien, il avait pris part à toutes les activités antérieures de son district. Il devait servir longtemps encore avec la Colonne Volante de la Brigade. Jeune et très robuste, c’était un officier courageux et sûr. Il assuma les fonctions de commandant en second de la Brigade jusqu’à la conclusion du traité de 1921.

L’état-major en tant que tel, n’a jamais tenu de réunions officielles et n’a jamais pris de décision concernant les opérations militaires ou les affaires de la Brigade. Une coopération étroite n’en existait pas moins entre ses officiers. Nombre de réunions ont eu lieu chaque fois que c’était possible. En outre, le Conseil de la Brigade tenait des réunions distinctes de celles de l’état-major de la Brigade. Ce Conseil était composé de l’état-major de la Brigade et des commandants de Bataillon et aussi d’un autre membre de chaque état-major de Bataillon. A ses réunions, on étudiait les rapports soumis par chaque commandant de Bataillon, sur l’effectif et l’armement de ses forces et des forces ennemies stationnées dans le secteur. Ces rapports étaient également consacrés à l’entraînement, à l’efficacité du service de renseignements, à l’attitude de la population civile, aux activités ennemies, ainsi qu’aux mesures envisagées par le Bataillon pour y faire face.

Ces réunions permettaient à l’état-major de la Brigade et aux officiers des divers Bataillons d’obtenir une vue d’ensemble de la zone. En outre, les officiers y discutaient des problèmes rencontrés par le commandant de Bataillon d’un secteur déterminé qui auraient pu leur échapper et ils étaient ainsi aptes à juger de l’efficacité de sa méthode, étant en rapport. Les questions de tactique militaire et de politique générale y étaient étudiées de façon approfondie.

Des réunions de conseil de Bataillon étaient également organisées dans chaque secteur. Et à un échelon inférieur, avaient lieu des réunions du conseil de Compagnie, pour discuter des questions du sous-secteur.

Un grave danger nous menaçait toujours : le lieu de la réunion du Conseil de Brigade pouvait être encerclé par l’ennemi et tous les chefs tués ou capturés. Un tel événement aurait entraîné un désastre. Toutes les précautions possibles et imaginables étaient certes prises, mais le danger n’en était pas moins présent. En y réfléchissant aujourd’hui, riche de l’expérience, peut-être aurait-il mieux valu organiser des réunions entre un ou deux commandants de Bataillon et un officier de l’état-major de la Brigade, afin d’éviter que tout l’état-major de Brigade et tous les commandants de Bataillon soient capturés au cours d’une seule descente de police.

La pression ennemie s’accentua pendant l’été 1920. Deux mille soldats britanniques débarquèrent en renfort à Bantry. Ils furent disséminés dans la région du West Cork. Les attaques de l’I.R.A., ayant ralenti, rien ne pouvait entraver les mouvements des Britanniques. Une tentative faite le 28 août pour arrêter l’Essex Regiment se solda par un échec. Sean Haies, avec quelques hommes, avait tendu une embuscade à une patrouille ennemie qui se livrait à une ronde à Briany. Cette patrouille, qui se déplaçait à travers champ, les surprit par l’arrière et ouvrit le feu. L’I.R.A. rompit le contact à grand peine et fut obligé de se replier. Le lieutenant Tim Fitzgerald fut mortellement blessé. La perte de ce jeune et brillant officiel ajouta encore à l’amertume de l’échec. Cet officier fut le premier Volontaire I.R.A. tué dans le West Cork.

L’entraînement des Compagnies se poursuivait sans méthode et d’une manière tout à fait insuffisante. Une soixantaine d’hommes, qui se réunissaient une fois par semaine, pendant une heure, et ne disposaient que de quelques fusils pour tous, ne pouvaient pas s’entraîner pour devenir des bons soldats. Une semaine d’instruction collective est le minimum requis pour inculquer à des hommes la discipline militaire, pour leur apprendre les rudiments de la tactique.

En supposant que la Brigade ait pu organiser un camp d’entraînement chaque semaine pour une Compagnie, il aurait fallu une année entière pour instruire la totalité de la Brigade. Il est évident qu’à ce moment, tous les membres de l’I.R.A. auraient été tués ou arrêtés! L’idée d’instruire chaque Compagnie l’une après l’autre fut donc abandonnée. La décision fut prise d’entraîner tout l’état-major de la Brigade et les officiers des diverses Compagnies. Ceux-ci seraient alors en mesure de remplir le rôle d’officiers instructeurs dans leurs unités respectives.

Alors que la politique à suivre, en matière d’entraînement faisait l’objet de discussions, le Quartier général de l’I.R.A. envoya de Dublin une note aux Brigades, leur enjoignant de constituer une Colonne Volante. Cette nouvelle fut accueillie avec enthousiasme dans le West Cork. Mais on estima préférable de la développer davantage. Le plan d’entraînement envisageait l’organisation de cinq camps, dans lesquels s’effectuerait l’instruction de groupes d’officiers qui se succéderaient à de brefs intervalles.

Les premiers et deuxièmes groupes seraient composés de tous les officiers du Bataillon Bandon et de ses Compagnies qui, de par son effectif, comptait autant d’officiers que l’unité immédiatement supérieure. Ces officiers seraient envoyés dans deux camps, Kilbrittain et Ballymurphy. Un autre camp serait ouvert à Bantry, un autre à Schull et le cinquième dans la région de Dunmanway. A l’issue de chaque cycle d’instruction, les officiers devaient chercher à accrocher les Britanniques. En cas de mobilisation, chaque camp se transformait automatiquement en Colonne Volante.

Ainsi, tout en répondant à l’objectif fixé qui était de développer l’entraînement militaire et de donner à tous les officiers l’expérience de l’action, la Brigade du West Cork devait maintenir une Colonne Volante pour les opérations actives. Elle prendrait ainsi sans tarder une part notable à la défense du peuple contre l’ennemi. Cent cinquante officiers du Bataillon et des Compagnies devaient passer par les camps et par les Colonnes Volantes. Ce plan offrait un grand avantage : au lieu d’avoir dans la Brigade, un petit nombre de cadres au niveau d’instruction très élevé et un grand nombre d’officiers et d’hommes non instruits, ou aurait ainsi des proportions bien meilleures. L’effectif de la Colonne Volante du West Cork put atteindre cent cinquante hommes, soit deux fois celui de l’unité équivalente, la plus nombreuse d’Irlande.

Le premier camp s’ouvrit à la fin de septembre. Trente-cinq officiers du Premier Bataillon et deux du Bataillon Clonakiltry se rassemblèrent chez O’Brien, à Clobing Kilbrittain. Les fils O’Brien étaient des membres actifs de l’I.R.A. et les filles des membres très connus de Cumann na n Ban [sections féminines du mouvement]. Les officiers du bataillon Bandon étaient responsables des patrouilles de reconnaissance et des approvisionnements; les Cumann na mBan de Kilbrittain aideraient les filles O’Brien à faire la cuisine et la lessive pour l’I.R.A. pendant toute la semaine. La colonne dormait dans la maison et dans une grange des O’Brien.

Clobuig était situé à deux milles et demi du poste des Black and Tans de Kilbrittain, à six milles des garnisons ennemies de Bandon et à quinze milles de Kinsale. Des mesures de sécurité très poussées prévenaient toute surprise. Dans la journée, des éclaireurs non armés, fournis par la compagnie de Kilbrittain, formaient un cercle autour du camp; la nuit, des sentinelles armées les remplaçaient. Les postes avoisinants exerçaient une surveillance accrue des mouvements de l’ennemi et, dès leur arrivée dans le camp, les stagiaires étaient maintenus en alerte. Il n’était donc pas aisé de surprendre la Colonne.

En arrivant dans le camp, les hommes étaient répartis par Sections et les chefs étaient désignés. Au premier rassemblement, ils prenaient connaissance du plan de défense et des mesures de sécurité à prendre. Il leur était ordonné d’être prêts à la moindre alerte à tout moment du jour ou de la nuit. Des consignes précises leur étaient données. Pendant l’heure suivante, les hommes s’entraînaient à rejoindre leur position de défense, à mettre en joue, à simuler le tir, à se déplacer en ordre dispersé. C’était une méthode d’entraînement peu classique, mais elle était imposée par les circonstances. Après tout, si une attaque était survenue, l’important aurait été que les hommes obéissent aux ordres, visent droit et se déplacent dans sa propre formation.

L’art de saluer et de marcher par quatre n’aurait pas eu une grande utilité. Des exercices d’alerte avaient lieu, de nuit comme de jour. Si les hommes désignés étaient trop lents ou faisaient trop de bruit, ils devaient recommencer, jusqu’à ce qu’ils soient capables de sauter du lit, de s’habiller, de s’équiper et de rejoindre sans bruit, rapidement, en ordre, leur position de défense en trois minutes. Si un homme était surpris sans son fusil ou son équipement, après l’exercice, même à quelques pas de son cantonnement, il était sévèrement réprimandé. A chaque instant, le mot « sécurité » était seriné, avec les mots d’ordre : discipline, vitesse, silence, mobilité.

Après la première heure d’exercice, la Colonne recevait l’ordre de rompre les rangs pendant quelques minutes. Les quatre Sections marchaient à la rencontre l’une de l’autre, jusqu’au milieu du terrain, puis les hommes se couchaient à plat ventre. Ordre leur était donné de se rassembler et dire ce qu’il serait advenu si les Anglais avaient réussi à atteindre un fossé et à ouvrir le feu pendant que les Volontaires étaient groupés au milieu d’un grand terrain. On insistait longuement sur un point précis : si un éclaireur s’acquittait mal de sa mission, s’il était capturé par l’ennemi ?

Les officiers I.R.A. étaient intelligents. Ils réalisèrent vite qu’une telle surprise était du domaine du possible. C’est pourquoi, pendant toutes les périodes de repos, les officiers postèrent les Sections en différents endroits, les protégèrent par des sentinelles, comprenant qu’il s’agissait d’une mesure de sécurité vitale et non d’une consigne donnée pour le plaisir.

De 8 heures à 18 heures, les hommes s’exerçaient et s’entraînaient. L’ordre serré, l’ordre dispersé, le maniement des armes et la tactique élémentaire occupaient les quatre premiers jours. Les trois derniers jours, des mouvements plus difficiles leur étaient enseignés, une attention spéciale étant apportée à la formation d’instructeurs. Chaque officier prenait le commandement d’une Section pendant une heure environ. Les exercices d’attaque et de défense faisaient partie de l’instruction; à un signal donné, les hommes se rassemblaient pour discuter et faire la critique des mouvements.

On envisageait l’attaque d’une formation ennemie d’un certain effectif, se déplaçant dans une direction donnée. Tous les officiers, prenaient, chacun à leur tour, le commandement de la Colonne. Ils faisaient d’ailleurs preuve d’une ardeur extraordinaire au cours des exercices, tout particulièrement lorsqu’il s’agissait d’un simulacre de combat.

Le soir, la Colonne se réunissait dans une vaste grange, de 19 heures à 21 heures 30, pour entendre une conférence ou faire des exercices sur le papier. Les conférences n’étaient pas extraites de manuel, puisqu’il n’en existait aucun traitant du mode de combat d’une Colonne Volante ou de l’art de la survie au milieu des postes ennemis pendant les années à venir. Une foule de questions était soumise à l’attention des stagiaires : la politique de l’I.R.A., la tactique de la Colonne Volante et les mesures de sécurité, les embuscades, la guerre des rues, les transmissions élémentaires, la lecture des cartes et les exercices sur le tableau. Les hommes finissaient par n’avoir plus qu’une pensée en tête : celle de la guerre.

Le rassemblement clôturant le stage était marqué par un exercice de tir réel. Quatre balles étaient autorisées par homme, chacune étant tirée dans des conditions et à une portée différentes. Dans l’ensemble, les résultats obtenus étaient satisfaisants. La fusillade devait s’entendre à Kilbrittain et au poste des Black and Tans, mais aucune opération ne fut lancée pendant longtemps contre le district.
Dans divers pays, des ministres et des généraux ont affirmé à maintes reprises qu’un fantassin doit suivre de longues périodes d’entraînement avant d’être prêt à l’action.

C’est là une absurdité totale lorsqu’il s’agit de volontaires pour la guérilla. Après une semaine seulement d’entraînement collectif, cette Colonne Volante de combattants intelligents et courageux était capable de se mesurer au même nombre de soldats d’une armée régulière et de rivaliser avec eux au combat, bien qu’elle fût inférieure dans le domaine des parades et des prises d’armes.

Son stage au camp terminé, la Colonne Volante, maintenant entraînée, était prête à rechercher le contact avec l’ennemi.

traduction: M. Conrad

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