Tom Barry – Guérilla en Irlande (chapitres 1 et 2)

• CHAPITRE PREMIER
LA GLORIEUSE PROCLAMATION DE 1916

Tout commença pour moi dans la lointaine Mésopotamie que l’on appelle à présent Irak, sur cette terre riche d’histoire, desséchée par le soleil torride et les vents chauds, sur la terre de Babylone, de Bagdad et du Jardin d’Eden, où l’Euphrate impétueux et le Tigre puissant mêlent leurs eaux avant de se jeter dans le golfe Persique.

C’est dans ce pays où s’affrontaient les armées impérialistes du Royaume- Uni et de Turquie, que je m’éveillais aux échos des coups de canon tirés dans la capitale de mon propre pays, l’Irlande… Rude réveil pour moi que ces coups de canon tirés contre des gens de ma race par des soldats revêtus de l’uniforme sous lequel je servais ! Venant de Dublin, leur écho devait étouffer les hurlements de toutes les autres pièces d’artillerie pendant les dernières années de guerre.

tombarryCe rude réveil se produisit en mai 1916, alors que je servais au Corps Expéditionnaire en Mésopotamie. Après de vaines et coûteuses tentatives pour briser le cercle d’acier des forces turco-allemandes, qui entourait le général anglais Townsend et ses 30 000 troupes assiégées dans Kut et Amara, l’unité à laquelle j’appartenais avait été envoyée au repos. Nous étions réfugiés dans un ravin, hors de vue et de portée.

Je me rendis un soir, en flânant, au P.C. de l’unité, logé sous une tente. C’est là que les communiqués de guerre étaient affichés. D’habitude, on les parcourait rapidement d’un air désinvolte : les nouvelles du front étaient accueillies avec le plus grand scepticisme. Toutefois, ce soir-là, était affiché un communiqué « spécial », intitulé Rébellion à Dublin. Il mentionnait le bombardement de la poste centrale de Dublin et du Liberty Hall, la mort de plusieurs centaines de rebelles, des milliers d’arrestations et l’exécution des chefs du mouvement. Le communiqué couvrait une période de quelques semaines et contenait des nouvelles qui, jusqu’à ce jour, avaient été censurées. Je lus cette note trois ou quatre fois; aujourd’hui, 32 ans plus tard, je puis la réciter presque mot pour mot.

En retournant au ravin qui nous abritait, mon esprit était torturé de questions. Quelle était cette République dont j’entendais parler pour la première fois? Qui étaient ces chefs que les Anglais avaient exécutés après les avoir fait prisonniers; Tom Clarke, Padraic Pearse, James Connolly, et tous les autres dont les noms m’étaient tous inconnus? Qu’est-ce que tout cela signifiait?

En juin 1915, alors que j’allais sur mes dix-sept ans, j’avais décidé de partir pour la guerre. Je n’y suis pas allé combattre, sur le conseil de John Redmond ou d’un autre politicien, pour les Britanniques, en espérant ainsi obtenir l’autonomie pour l’Irlande, ce Home Rule, dont on parlait tant. Je dois d’ailleurs avouer que je ne savais pas ce que signifiait le Home Rule. Je ne combattais pas non plus pour sauver la Belgique ou les petites nations. J’ignorais tout des nations, petites ou grandes. J’étais allé à la guerre tout simplement parce que je voulais voir ce que c’était la guerre, avoir un fusil, découvrir d’autres pays et me sentir un homme. Avant tout, j’y allais; je ne savais rien de l’histoire de l’Irlande et je n’avais aucune conscience nationale.

L’on ne m’avait jamais entretenu de Wolfe Tone ou de Robert Emmet, bien que mes connaissances sur les rois d’Angleterre et sur leur couronnement soient grandes. Je n’avais jamais entendu parler de la victoire sur le « Sassanach » [littéralement, le « saxon » – signifie « anglais » en langue  irlandaise], mais je pouvais citer les dates de Waterloo et Trafalgar. Je n’avais aucune idée sur l’expansion du christianisme en Europe faite par les missionnaires Irlandais et leurs disciples, mais pouvais-je ignorer les bienfaits de civilisation que Clive et la Compagnie des Indes avaient apporté à l’Inde païenne et inculte ?

Il avait fallu le sacrifice du sang des hommes de 1916 pour qu’un jeune Irlandais de dix-huit ans s’éveillât à sa nationalité. Qu’il me soit permis d’ajouter que ce même sacrifice a été nécessaire pour sortir de sa torpeur la quasi-totalité de notre peuple.

La Grande Guerre s’éternisait. Nous quittâmes les frontières de la Russie d’Asie pour regagner l’Egypte, la Palestine, l’Italie, la France et, en 1919, l’Angleterre. De retour en Irlande, après quatre années d’absence environ, j’arrivais à Cork en février 1919. Fixé dans le comté de West Cork, je dévorais les récits de l’histoire de l’Irlande. Je me passionnais pour Eogan Ruadh, Patrick Sarsfield, John Mitchel, Wolfe Tone, Robert Emmet, pour tous ces patriotes irlandais qui luttèrent pour mettre fin à la conquête britannique. J’ai lu l’histoire de la famine et son cortège de cadavres, le récit des massacres impitoyables d’irlandais, les incendies, les pillages et les tentatives forcenées pour détruire complètement un peuple faible. Dans l’histoire, aucun destin n’est plus tragique que celui de l’Irlande soumise à la domination des Anglais pendant sept siècles.

Je lisais les journaux, quotidiens ou hebdomadaires, les revues, toutes les publications républicaines que je pouvais trouver. De vieux numéros m’apprenaient les événements de 1916, l’écrasement féroce du soulèvement, les exécutions, les morts, les prisonniers. Les numéros de l’année 1917 redisaient la tristesse qui suivit la défaite militaire. Ceux de 1918 reflétaient un moral bien meilleur, prônaient l’union de la nation pour lutter contre la conscription des Irlandais au profit de la Grande-Bretagne, décrivaient la victoire électorale écrasante des Républicains, qui avaient juré de constituer le Parlement et le Gouvernement d’une République irlandaise indépendante.

La proclamation de 1916 constitue un monument par elle-même: elle préconise l’appel aux armes, publie la déclaration des droits, évoque l’histoire de la nation et des six soulèvements précédents, prône l’établissement d’un Gouvernement provisoire, insiste sur la nécessité de la discipline et appelle l’aide du Tout-Puissant.

POBLACHT NA EIREANN

LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE DE LA REPUBLIQUE IRLANDAISE AU PEUPLE D’IRLANDE

IRLANDAIS et IRLANDAISES : Au nom de Dieu et des générations disparues de qui elle reçoit sa vieille tradition de nation, l’Irlande, par notre voix, appelle ses enfants à se rallier à son drapeau et à combattre pour sa liberté.
Après avoir organisé et entraîné ses hommes dans le cadre de son organisation révolutionnaire secrète, la Fraternité Républicaine Irlandaise et de ses organisations militaires légales, les Volontaires Irlandais et l’Armée des Citoyens Irlandais, après avoir patiemment parfait sa discipline et résolument attendu le moment de révéler son existence, l’Irlande saisit maintenant cette occasion. Appuyée par ses enfants exilés aux Etats-Unis, et par de courageux alliés en Europe, comptant avant tout sur sa propre force, elle frappe, parfaitement sûre de la victoire.
Nous affirmons que le droit du peuple irlandais à la possession de l’Irlande et au contrôle sans entraves des destinées de l’Irlande, est souverain et imprescriptible. La longue usurpation de ce droit par un peuple et un gouvernement étrangers n’a pas aboli ce droit, qui ne peut d’ailleurs être aboli que par la destruction du peuple irlandais. Chacune de ses générations a affirmé son droit à la liberté et à la souveraineté nationales; six fois, au cours des trois siècles écoulés, ce droit a été affirmé les armes à la main. Restant fidèles à ce droit fondamental et l’affirmant à nouveau, les armes à la main, à la face du monde, nous proclamons, par la présente, la République Irlandaise en tant qu’Etat souverain indépendant et nous vouons notre vie et celle de nos compagnons d’armes à la cause de sa liberté, de son bien-être et de sa gloire parmi les nations.
La République d’Irlande a le droit qu’elle revendique ici même, à l’obéissance de chaque Irlandais et Irlandaise. La République garantit la liberté religieuse et civile, les mêmes droits et des chances égales à tous ses concitoyens et affirme sa résolution de rechercher le bonheur et la prospérité de la nation tout entière et de tout ce qui la constitue, unissant tous ses enfants dans le même amour et oubliant les différences soigneusement entretenues par un gouvernement étranger qui a, autrefois, séparé une minorité de la majorité.
Tant que nos armes n’auront pas permis l’établissement d’un gouvernement national permanent, représentatif de l’ensemble du peuple d’Irlande, élu par les suffrages de tous ses hommes et de toutes ses femmes, le gouvernement provisoire, constitué par la présente, administrera pour le peuple les affaires civiles et militaires de la République.
Nous plaçons la cause de la République d’Irlande sous la protection du Très-Haut à qui nous demandons de bénir nos armes et nous prions le Seigneur pour qu’aucun de ceux qui servent cette cause se déshonore par la lâcheté, la cruauté ou le pillage. En cette heure suprême, la nation irlandaise doit, par sa vaillance, sa discipline et par l’empressement de ses enfants à se sacrifier pour le bien commun, prouver qu’elle est digne de l’auguste destinée à laquelle elle est appelée.
Ont signé au nom de gouvernement provisoire :
Thomas J. CLARKE, Sean Mac DIARMADA, Thomas Mac DONAGH, P.H. PEARSE, Eamonn CEANNT, James CONOLLY, Joseph PLUNKETT.
Promulgué le dimanche de Pâques, 23 avril 1916, à Liberty Hall, DUBLIN.

Ces mots m’avaient ensorcelé par leur beauté. Ni les paroles prononcées par Lincoln à Gettysburg ni les proclamations enregistrées par l’histoire ne les surpassent. Ils traduisent la majesté et la grandeur de ceux des signataires qui devaient mourir, emportant avec eux leur orgueil, leur gloire et leur foi en ce peuple longtemps asservi.

Parmi tous les événements qui suivirent le soulèvement de 1916, le plus important est évidemment celui qui accompagna la victoire des Républicains aux élections générales de 1918, la Proclamation de Dail Eireann, qui instituait le gouvernement de la République d’Irlande, en tant que gouvernement de facto, en janvier 1919.

Le soulèvement de 1916 avait été le défi lancé par une minorité en armes. C’était maintenant un gouvernement légal, élu par une grosse majorité de la population, qui prenait la relève. Le gouvernement national et le gouvernement étranger ne pouvaient vivre côte à côte. L’un des deux devait inéluctablement être détruit. L’histoire montre que l’Angleterre ne s’est jamais laissée guider par un souci de moralité dans ses relations avec l’Irlande. La force allait être utilisée pour détruire le gouvernement de la République et pour réduire le peuple à la docilité d’autrefois. Elle y parviendrait sans aucun doute, à moins que le peuple irlandais ne mette sur pied une force susceptible de s’y opposer.

Vers le milieu de l’année 1919, le bruit courut que les Volontaires s’entraînaient et se réorganisaient clandestinement. Les noms des chefs locaux ayant transpiré, je finis par joindre Sean Buckley, de Bandon. Je lui fis part de mon désir de faire partie de l’Armée de la République d’Irlande, de l’Irish Republican Army ou I.R.A. Buckley me demanda de revenir un peu plus tard et me demanda, à une réunion ultérieure, de ne pas encore m’exercer avec la compagnie locale, mais de servir d’officier de renseignements, en orientant mon action contre les militaires britanniques et leurs collaborateurs de la région de Bandon. C’est ainsi que commença mon service dans l’I.R.A.

basilic

• CHAPITRE II
LA BRIGADE DU WEST CORK

Le West Cork est une région pauvre, parsemée de marais et de montagnes; elle possède toutefois des étendues fertiles, dans la vallée du Bandon, autour des villes de Clonakilty et de Skibbereen. Ces parties riches appartiennent à une infime minorité, la majorité de la population menant une vie misérable. Les familles élevées dans la pauvreté n’ont pas d’autre avenir que d’émigrer aux Etats-Unis, aux Colonies, en Grande-Bretagne, ou bien de s’engager dans l’armée britannique.

Avant la guerre de 1914-1918, rares étaient les jeunes gens et les jeunes filles de plus de vingt ans qui restaient en Irlande. La partie pauvre de l’île était, ainsi, peu peuplée. Les terres fertiles avaient été bien cultivées par les conquérants et l’examen de la liste des occupants est une histoire en lui-même; les descendants des envahisseurs qui avaient vaincu Red Hugh lors de la bataille de Kinsale en 1601, y prédominaient. La défaite de l’Irlande gaélique à Kinsale, en 1601, fut une tragédie pour la nation irlandaise tout entière. Ses conséquences furent beaucoup plus graves pour les Irlandais du West Cork que pour ceux qui vivaient dans d’autres parties de l’île. C’est là, en effet, que la bataille fut livrée.

C’est là que le conquérant chercha, dans l’ivresse de sa victoire, à détruire les Irlandais par le sabre et le feu. Ceux qui furent épargnés furent contraints de se réfugier dans les bois, les marais et les terres incultes, tandis que les envahisseurs occupaient leurs maisons et leurs champs.

westcorkEn 1919, la « Grande Maison » [manoir, château] qui s’élevait près de toutes les villes jouait une importance capitale dans la vie de la population. Le principal « loyaliste » anglais y vivait, dans l’aisance et la sécurité, à l’intérieur de ses nombreux hectares, entourés d’un haut mur. Sa troupe d’ouvriers, de palefreniers, de jardiniers et de domestiques, dont la mission était de servir leur seigneur et maître, lui était toute dévouée. Dans les villes, les riches boutiquiers faisaient des courbettes devant cette famille et considéraient les habitants de la « Grande Maison » comme de véritables dieux. Les parasites, heureux grâce à la générosité de leur maître, ne songeaient jamais à se demander comment avaient été acquis les centaines d’hectares, le château et la fortune; ils finissaient par se considérer comme les descendants des légitimes propriétaires de ces terres volées. L’archétype du puissant britannique était le Très Honorable comte de Bandon.

De nombreux fermiers, issus de la « Grande Maison », étaient installés sur les terres les plus fertiles. Bien qu’appartenant à la religion de Tone et Emmet, ils ne voulaient pas se considérer comme Irlandais. Soutenus par les potentats britanniques, ils occupaient une position privilégiée. Leur importante mission, c’était de veiller au maintien de leur statut privilégié. Quelques gros marchands, quelques riches fermiers, bien que catholiques, aspiraient à faire partie de la société « loyaliste » par snobisme ou par intérêt. Ils étaient riches par l’argent mais non point par le nombre.

L’autre pilier civil de la puissance britannique dans le West Cork, c’étaient les nombreux officiers britanniques retraités des armées de terre et de mer. Ils vivaient confortablement, en groupes, dans les plus riantes contrées d’une campagne ravissante. Eux non plus ne se considéraient jamais comme Irlandais. Ils ne tardèrent pas à montrer un loyalisme très actif envers le pouvoir britannique.

Tous ces défenseurs du pouvoir détenaient la moitié des richesses de la région de Bandon, alors qu’ils représentaient à peine dix pour cent de la population.

Pendant la guerre anglo-irlandaise, les forces armées et policières de Grande-Bretagne, stationnées dans le West Cork, s’élevaient à environ trois mille hommes. Elles furent peu à peu renforcées devant nos attaques. Les garnisons britanniques les plus fortes se trouvaient à Bandon, Clona- kilty, Dunmanwey, Skibbereen, Bantry et Castletownbere. Au total, elles occupaient vingt postes fortifiés, solidement construits, situés aux points stratégiques. La ville de Bandon comptait trois postes ennemis. Au bout de North Main Street, se trouvaient les casernes. En face, à une centaine de pas, un grand hôtel, réquisitionné, abritait cent dix hommes de la police militarisée, les Black and Tans. Quelques mètres plus loin au bout de South Main Street, le quartier régulier, le R.I.C. était principalement occupé par les Black and Tans. Outre les unités stationnées dans la région, d’autres étaient implantées en nombre dans les comtés voisins. Elles s’employaient aux opérations dans le West Cork; à partir de Cork, Ballincolig, Macroom et Kinsale.

En général, toutes ces unités britanniques avaient l’expérience militaire acquise pendant la guerre 14-18 : elles étaient très bien entraînées, rompues au combat et au carnage. Armées du matériel le plus moderne, elles étaient dotées d’un grand nombre de mitrailleuses, de pièces d’artillerie, de véhicules blindés, de matériel du génie et des transmissions, de moyens de transport. Elles étaient soutenues par les finances du plus grand empire mondial.

Contre ces garnisons militaires et civiles, se dressèrent les trois quarts de la population du West Cork. Le sacrifice du sang des nationalistes de 1916 ayant réveillé toute l’Irlande, seuls, les candidats républicains furent désignés aux élections de 1918. Certes, la population dans sa majorité n’était pas en faveur d’une action armée contre les Britanniques, au début de la guerre anglo-irlandaise. Elle considérait qu’une telle campagne était sans espoir et équivalait à un suicide. Il est vrai, néanmoins, que lorsque le litige fut inévitable et que le peuple vit avec épouvante que leurs propres volontaires étaient envoyés au combat, il se rallia à eux. Mais la dureté des Britanniques et la mort des fils de l’Irlande, tombés pour la liberté du peuple, réveilla les habitants. A partir de 1920, ils soutinrent fidèlement l’I.R.A. Tout naturellement, une certaine partie fut plus passionnée dans leur appui et les charges furent inégalement réparties.

L’Armée Républicaine Irlandaise jaillit des rangs de la population : elle groupa bientôt tous les meilleurs jeunes du West Cork. S’ils étaient pour la plupart très robustes, ils étaient aussi sans armes et sans formation militaire.

Leur unité formait la 3e brigade du West Cork, une des trois ayant été créée à la fin de 1918 et au début de 1919 pour protéger la ville de Cork et son comté. Ses limites à l’Est s’étendaient à l’Ouest de l’ « Old Head of Kinsale », au nord, à un point situé à 2 miles au sud de Waterfall. A cet endroit la frontière tournait vers l’Ouest et se prolongeait pendant un mile au sud de Crookstown et de Kilmichael, à l’extrémité sud du col de Keimineigh au bord du Kerry, situé à l’Ouest de Glengarriff, pour parvenir à la mer après avoir contourné toute la péninsule de Castle- townbere.

La Brigade du West Cork comptait sep Bataillons organisés autour des principales villes : le premier bataillon, Bandon; le deuxième, Clonakilty; le troisième, Dunmanway; le quatrième, Skibbereen; le cinquième, Bantry; le sixième, Castletownbere et le septième, Schull. Chaque bataillon était divisé en un certain nombre de Compagnies qui, à leur tour, étaient divisées en Sections, la Section constituant la plus petite unité de l’I.R.A. Chaque unité avait un effectif variable. Le bataillon de Bandon avait 13 compagnies et était de loin le plus important. Son effectif surpassait ceux de Bantry et de Castletownbere réunis.

Telle Compagnie pouvait grouper cinquante hommes et telle autre plus de cent. L’organisation était souple, étant fonction de la population et du terrain; on ne chercha jamais à constituer des unités à effectif fixe, comme dans les armées régulières. Ce détail est important. Il a été possible ainsi de forger un instrument de combat qui tenait compte de l’évolution de la situation et de la pression exercée par l’ennemi. La Brigade n’a jamais compté plus de trois mille hommes.

Contrairement à l’ennemi, l’I.R.A. du West Cork n’avait aucune expérience de la guerre. Ses membres ignoraient le maniement des armes et ne connaissaient que les rudiments de l’instruction de base du fantassin. Dépourvus de notions tactiques, ils étaient toutefois animés du désir de devenir de bons Volontaires. Les armes étaient à peu près inexistantes, même à la fin du premier semestre de 1920; l’armement de la Brigade comptait uniquement trente-cinq fusils en état de service, vingt pistolets ou revolvers automatiques, environ trente cartouches par fusil et dix balles par pistolet ou revolver.

Les Volontaires ne possédaient aucun moyen de transport ou de transmission, aucun matériel de génie, si ce n’est une petite quantité d’explosifs et quelques fusils de chasse. Ils n’avaient pas d’argent et ne recevaient pas de solde. Ils n’avaient ni casernes où se reposer ni dépôts de vivres. Ils n’avaient pas de service de propagande pour expliquer leurs objectifs ou pour démentir les calomnies propagées par l’ennemi. Chaque Brigade ne dépendait que d’elle-même. Elle ne pouvait pas compter sur l’arrivée des renforts extérieurs en cas de désastre imminent. Dans le cadre du mouvement nationaliste, chaque Brigade menait sa propre guerre, se réjouissait de ses succès et ne se laissait pas abattre par ses échecs.

Telle était la force qui allait tenter de briser par les armes sept siècles de domination britannique. Elle avait derrière elle une tradition d’échecs. Chaque siècle avait vu la défaite humiliante d’une poignée d’irlandais qui avaient cherché à se libérer du joug étranger. La tradition montrait, ce qui était plus grave encore, qu’après la sauvage répression de 1601, le West Cork n’avait pas pris une grande part aux nombreux soulèvements ultérieurs, hormis la tentative de Tadhg O’Donovan, rassemblant quelques hommes, en 1798, à Ballinascarthy, pour un effort, courageux mais vain, aux côtés de ceux qui se battaient pour la liberté.

Tristement l’on doit rappeler que lorsque les femmes et les enfants moururent de faim en 1846 et 1847, alors que les Anglais confisquaient les denrées alimentaires, pas un seul homme du West Cork ne se révolta contre les assassins de sa famille. Et pourtant, c’est du West Cork que sortira, au XIXème siècle, ce patriote dont le nom demeurera toujours inscrit dans le cœur du peuple irlandais, le grand O’Donovan Rossa.

La comparaison des forces irlandaises et britanniques peut aussi se faire sur le plan du moral. Il ne fait aucun doute que le moral des républicains était bien supérieur à celui des envahisseurs. Certes, l’expérience des Britanniques, leurs effectifs, leur solide armement sont des facteurs dont l’importance ne peut être dissimulée. L’empressement des Volontaires à se sacrifier pour une cause qu’ils savaient être juste, compensait largement ces handicaps. L’objectif qu’ils poursuivaient était bien plus élevé que la conquête de la liberté politique car, peut-être sans pouvoir bien l’exprimer ils savaient qu’en se battant, en donnant leur vie pour mettre un terme à leur longue sujétion, ils luttaient pour la dignité de l’homme et de l’humanité tout entière.

traduction : M. Conrad

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