Le mythe français en Irlande

Note de lecture, par Laurent Colantonio, du livre de Pierre Ranger, La France vue d’Irlande. L’histoire du mythe français de Parnell à l’État Libre.

Dans cet ouvrage tiré de sa thèse, Pierre Ranger fait l’histoire du « mythe français » qui a cours en Irlande entre les années 1870 et 1920. L’auteur soutient que le décryptage de cette image spécifique et magnifiée de la France – symbole de la révolution, incarnation de la souveraineté nationale et de la liberté, ennemie de l’Angleterre et alliée naturelle de l’Irlande, refuge pour les proscrits politiques – permet de porter un regard neuf sur l’élaboration du projet politique des nationalistes irlandais comme sur la fabrique de leur image.

france vue d'irlandeCe travail s’inscrit dans la continuité de ceux d’Eric Hobsbawm, Benedict Anderson et Anne-Marie Thiesse sur la construction des identités nationales au XIXe siècle. En outre, et c’est plus novateur, il témoigne de l’infléchissement actuel de l’historiographie irlandaise dans un sens « transnational », au-delà du seul face-à-face entre l’Irlande et la Grande-Bretagne. Le livre se situe aussi dans une tradition, déjà ancienne et assez bien balisée, d’études consacrées aux liens historiques tissés entre l’Irlande et la France, ainsi qu’aux représentations de la France en Irlande et de l’Irlande en France. Il manque toutefois, dans ce volume qui choisit un mythe pour objet d’étude, une mise au point plus solide sur le sens donné ici à cette notion polysémique, que les acteurs, sans surprise, n’utilisent pas. Pierre Ranger ne reprend pas tout à fait la définition des anthropologues, ni celle des historiens de l’Antiquité, mais ce n’est pas dit. Il ne dialogue pas non plus avec Roland Barthes, dont la définition correspond pourtant assez bien au projet déconstructiviste qui parcourt le livre : « Le mythe, écrit Barthes, est une parole choisie par l’histoire : il ne saurait surgir de la “nature” des choses ».

Les principaux éléments constitutifs du mythe sont présentés dans le premier chapitre : l’épopée des brigades irlandaises jacobites au service de la France d’Ancien Régime, notamment lors de la bataille de Fontenoy (1745) ; le moment charnière de la Révolution française, modèle pour le républicanisme irlandais ; l’épisode vraiment fondateur du mythe, le débarquement de quelques centaines de soldats français mobilisés sous le commandement du général Humbert pour appuyer l’insurrection séparatiste de 1798 ; et enfin, à un degré moindre, la révolution de Février. Dans la suite du livre, l’auteur souligne bien les ressorts idéologiques, les significations et les usages successifs de la référence à cette France idéalisée qui devient, au service de la construction de la « communauté imaginée », une grille stéréotypée à travers laquelle les Irlandais sont invités à lire le contemporain et à projeter leur horizon commun. Le « mythe français » est aussi bien mobilisé pour se distinguer de la Grande-Bretagne que pour unifier le groupe national autour de valeurs positives, telles que le courage ou l’amour de la patrie. Il participe donc « à cette opération de séduction perpétuelle » (p. 29) à destination d’un public de plus en plus alphabétisé, qu’il s’agit de convaincre des thèses nationalistes.

Le « mythe français » – ici la référence à la « tradition » républicaine et antibritannique – est notamment réactivé par Parnell et les partisans de l’autonomie (Home Rule) dans les années 1880, afin de séduire et d’obtenir la collaboration politique de groupes nationalistes plus révolutionnaires, en « utilisant une rhétorique qui se fait l’écho de certaines de leurs aspirations » (p. 91). Il est ensuite entretenu par la figure très francophile de Maud Gonne (« la Jeanne d’Arc irlandaise ») dans les années 1890, et reparaît à certains moments-clés de la relation triangulaire France/Grande-Bretagne/Irlande, notamment en 1898. À la faveur de la conjonction entre les commémorations du soulèvement de 1798 et les (brefs) espoirs suscités par « l’incident de Fachoda », les nationalistes se prennent à rêver la clôture d’une histoire restée inachevée, une guerre franco-britannique dont l’issue, cette fois, serait favorable à l’Irlande.

Tombe de Myles Byrne à Montmartre

Tombe de Myles Byrne à Montmartre

Le livre aborde aussi la question des limites et de l’effacement progressif de la référence à la France. L’auteur rappelle que cet imaginaire « français » est surtout mobilisé par la branche radicale, séparatiste et républicaine du nationalisme irlandais. Les nationalistes constitutionnels, hostiles à la lutte armée, sont en général beaucoup moins enclins à se revendiquer de l’insurrection de 1798 ou de la République. D’autres encore, dans le sillage de l’Église catholique, ne se reconnaissent pas dans les politiques jugées amorales et anticléricales de la Révolution française et de la Troisième République. C’est à une autre image mythifiée de la France – catholique, rurale et conservatrice – qu’ils se réfèrent. Enfin, deux évolutions expliquent l’essoufflement du « mythe français » dans le discours propagandiste et identitaire irlandais au début du XXe siècle. L’étoile de la France commence sensiblement à pâlir dès lors qu’elle devient l’alliée de l’Angleterre, après l’Entente Cordiale et pendant la Grande Guerre. Et surtout, « le soulèvement de Pâques 1916 “assassine” le “mythe français” de 1798 » en offrant aux Irlandais de nouveaux martyrs et un « autre échec triomphal » (p. 310).

Au terme de la lecture, si notre vision du nationalisme irlandais n’en sort pas bouleversée, il est indéniable que ce livre apporte d’utiles précisions sur la vigueur de certaines représentations de la France dans l’imaginaire irlandais. Pierre Ranger montre bien que la force du mythe, ce qui lui permet de fonctionner jusqu’au début du XXe siècle, réside dans sa nécessaire déconnexion d’avec la réalité française fin-de-siècle. La démonstration est claire et l’analyse s’appuie sur des connaissances solides et un réel travail de recherche, mené à partir d’un corpus varié, au sein duquel la presse, support de propagande médiatique privilégié, se taille à juste titre la part du lion. On pourra regretter que l’auteur ne se soit pas davantage intéressé aux représentations iconographiques du mythe, qu’on imagine nombreuses et qui auraient encore enrichi cette belle étude – la gravure choisie en couverture le suggère en tous cas.

La France vue d’Irlande. L’histoire du mythe français de Parnell à l’État Libre, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2011, 344 p.

Source : ici

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3 commentaires pour Le mythe français en Irlande

  1. Monier Alain dit :

    bonjour,
    Un Mythe comme l’ont dit Levi Strauss, Barthes, Lacan se determine a partir d’une combinatoire linguistique( phonemes, morphenes etc) (signifiants sur signifies) et non par la recherche des origine( ethnologie etc)..Il faut a la difference d’un recit, qu’il se connote a l’universel. Toutefois le mythe se refere toujours au desir des origines. Il faut qu’il est une fonction symbolique, (le mythe du nevrose de Lacan ). Un mythe c’est un phantasme articule au symptome(Lacan). En Fait le mythe du nevrose se fonde d’abord sur le traumatisme de la recontre avec l’autre, de la perte originaire du a la separation entre le corps et le langage qui le jette dans la fosse de la contingence, du manque. Il cherchera toujours a combler un vide qui restera un vide ou les signifiants linguistiques marchepieds du desir ne parleront que de Desirs) L’ideal du Moi, le Moi Ideal , le Pere, la Mere, La societe. Cela semble aussi s’articuler entre deux phases narcissiques l’admiration du Pere comme symbole, comme lieu a atteindre, et l’autre phase celle de la culpabilite du Pere mort qui entraine le sacrifice, la violence, la mort. L’imbrication de l’individuel et du collectif par la rencontre de l’autre, implique des mythes recurrents a travers toutes les epoques, mais un mythe n’evoluentque par les apports portes a la connaissance humaine, la structure ne varie pas. A ce titre si il est possible de manier un mythe, ce n’est toujours qu’ a travers un sujet de l’inconscient. Le conscient ne fait rien a l’affaire. Un mythe s’eteint un autre ne pour autant il determine la condition humaine dans tous les mythes de tous lieux. Le societal, le religieux changent, mais le mythe concours toujours a trouver une solution, meme si l’on devrait savoir aujourd’hui, qu’il faut toujours remettre le couvert (ce qui n’est pas desagreable). Je ne sais trop ce que voulait prouverle livre cite, surement beaucoup d’interrets a le lire. Cordialement Alain Monier

  2. Monier Alain dit :

    je n’ai pas pu relire excusez les fautes

  3. Salut Alain

    le mythe français aujourd’hui en Irlande, c’est la démocratie. comme si les pendules de l’histoire s’étaient arrêtées au directoire et à Wolfe Tone. Il y a un certain culte de Napoléon là bas. Je viens de découvrir que Robert Emmet qui était en france en 1801-1802, juste avant le deuxième soulèvement des Irlandais Unis, n’était pas trompé sur les ambitions et la realpolitik napoléoniennes.

    « During his year-and-a half in Paris, Robert became increasingly disillusioned with French society in general and French politicians in particular. Robert Emmet’s distrust of France was fed by Napoleon’s rampage across Europe, his suppression of small countries, the signing of the Treaty of Amiens with Great Britain in early 1802 and rumours that the French were willing to trade United Irishmen for French royalist refugees in England.
    These rumours were all too much for the increasingly francophobic Emmet. Indeed, another United Irishman in Paris, William Dowdall, reported that Emmet had told him “that bad as the English government was, it was preferable to a French one.”

    http://www.irishmeninparis.org/revolutionaries/robert-and-thomas-addis-emmet

    mais il sollicitait quand même l’aide de napoléon, par realpolitik, comme le montre cette lettre qui aurait été adressée par Emmet à Napoléon, au nom des Irlandais Unis.. image tirée du film Ireland, A Nation (1914)

    i

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