Libération Irlande – Intervention au forum anti-impérialiste de Belfast

Discours prononcé par le camarade Georges le 14 juin à Conway Mill à Belfast lors du Forum Anti-Impérialiste, dans le cadre de la matinée consacrée aux mouvements internationaux de solidarité avec la libération de l’Irlande.

C’est un bonheur et un honneur de participer au forum anti-impérialiste de Belfast et de pouvoir vous donner un bref aperçu du mouvement de soutien à la libération de l’Irlande en France. Il y a une tradition de soutien au républicanisme irlandais, qui existe depuis les commencements de votre mouvement, à l’époque de la révolution française. Mais nous nous contenterons de parler de notre époque et de ses antécédents immédiats. Libération Irlande, notre groupe, a commencé il y a trois ans. Nous venons du mouvement antifasciste et anti-impérialiste. Nous n’avons pas de liens avec les anciens groupes de solidarité, la continuité a été brisée : les gens ne sont pas les mêmes, la politique n’est pas exactement la même.

Les activités internationalistes avec l’Irlande ne sont pas déconnectées de l’activité politique dans notre propre pays. Les anciens mouvements de solidarité avec la libération de l’Irlande, comme Irlande Libre, Irlande en Lutte, Solidarité Irlande, ont développé leur internationalisme parallèlement à la vague de révolte qui a suivi le mouvement de 1968 en France. Mais nous voyons que tous ces mouvements se sont effondrés et n’ont plus rien à dire. Nous pensons que cette vague a presque épuisé son potentiel, et que cet ancien cycle a pris fin.

En tant que groupe et dans ce contexte antifasciste et anti-impérialiste, nous menons principalement des activités de contre-information au sujet de l’Irlande, un peu à la manière d’un groupe d’étude sur la révolution irlandaise en général et du républicanisme irlandais en particulier. Nous cherchons à briser un mur de silence et un mur de préjugés. Très peu de nouvelles d’Irlande arrivent en France, à part un mélange de folklore et de propagande capitaliste. Le dernier correspondant de l’Agence France Presse, l’équivalent de Reuters, a quitté Belfast en 2007. Et il n’y a eu absolument aucun article dans la presse à l’occasion de la disparition de Ruairí Ó Brádaigh, bien qu’il soit une grande figure de la révolution. Les médias nous assomment de discours creux et trompeurs, qui nous font croire que le conflit est réglé pour de bon et que « tout est bien qui finit bien », dans le contexte de la thèse dominante selon laquelle l’Histoire du monde s’est achevée et que se révolter est une folie.

Nous tentons de contrer cette normalisation et cette neutralisation. Nous avons publié sur notre site web des centaines d’articles d’histoire irlandaise, de sujets économiques et sociaux, et des gros pavés de clarification politique. Nous avons organisé des flash mobs et autres événements pour les prisonniers républicains. Nous n’organisons pas beaucoup de monde mais l’écho de notre activité est entendu par un cercle en expansion de militants politiques dans tout l’Etat français.

Voyons maintenant quels sont les problèmes auxquels nous nous heurtons dans notre activité. Il y a trois problèmes principaux assez lourds.

Tout d’abord, l’interprétation dominante de la dernière phase du conflit, dépeint comme un bain de sang à motivation ethno-confessionnelle. En France, les médias bourgeois répètent cette rengaine à longueur de temps : « violences inter-confessionnelles interminables entre catholiques et protestants ». Cette version des faits est parfaitement rebutante, c’est un coup de propagande impérialiste très puissant.

Bernadette McAliskey, lors d’une conférence faite en Suède en 1989, a visé très juste. Elle expliquait que dans les pays d’Europe de l’Ouest comme la France, cette histoire de guerre entre catholiques et protestants rappelait de très mauvais souvenirs et ouvrait de vilaines plaies, celles des guerres de religion qui ont eu lieu après la Réforme. La conséquence est que la plupart des gens se bouchent les oreilles dès qu’il s’agit du conflit en Irlande, territoire absurde, aberration médiévale. Cette interprétation déformée embrouille l’esprit du péquin moyen et gêne le mouvement de solidarité.

En outre, cette distorsion fait apparaître l’Etat britannique sous un jour favorable : il ressemble alors à un arbitre, légitime et même progressiste, comme le courageux individu qui vient séparer « deux ivrognes dans un bar » pour reprendre l’expression de Bill Clinton. Dans ces conditions, nous nous efforçons de critiquer cette version des faits et d’expliquer que la contradiction se situe entre le peuple irlandais d’une part et l’Etat britannique d’autre part, qu’il s’agit d’une lutte démocratique, pas ethno-confessionnelle.

Deuxièmemement, le problème de l’anglophobie. Il y a un sentiment de basse intensité mais très répandu de haine contre tout ce qui est anglais, qu’on trouve de l’extrême-droite à l’extrême gauche du spectre politique. Cette anglophobie massive vient de la rivalité entre la France et l’Angleterre, ces deux Etats impériaux, depuis des siècles. Comment faire avec cette réalité? Nous aurions pu profiter de ces sentiments et construire quelque chose là dessus. Cela aurait été la solution de facilité. Mais nous avons refusé la complaisance vis-à-vis de cette idéologie réactionnaire : l’anglophobie viole le principe humaniste de l’amitié entre les peuples, et l’anglophobie est au service de la stabilité du chauvinisme français.

Troisièmement, le problème de l’héritage réformiste et révisionniste issu des Provisoires. L’ancien groupe Solidarité Irlande était une courroie de transmission des Provos, au suivisme assez aveugle. Lorsque l’échec stratégique des Provos apparut nettement à la fin des années 90 et au début des années 2000, ce groupe s’effondra. Son niveau politique était faible. Il y avait cette vision du conflit dans le Nord comme une lutte d’une communauté pour la reconnaissance et l’équilibre à l’intérieur de l’Etat britannique, une sorte de lutte pour les droits civiques avec des armes.

Par conséquent, quand les Provos prirent leurs sièges à Stormont, beaucoup de gens en France dans ce groupe et autour pensèrent que le but était atteint et plièrent bagage. Ils comprenaient le concept de « paix » à la façon de leurs maîtres. Contrairement à eux, nous, Libération Irlande, rejetons ces fausses définitions et acceptons les définitions révolutionnaires du républicanisme irlandais authentique. Si la paix signifie la réconciliation, ce n’est pas la réconciliation de tribus divisées et hostiles avec l’oppresseur, avec l’Etat britannique, mais la réconciliation des parties du peuple irlandais avec elles-mêmes, à l’enseigne de la démocratie irlandaise.

Je remercie Republican Sinn Féin pour cette invitation.

basilic

Speech by comrade Georges, Libération Irlande, for the Irish Anti Imperialist Forum, Belfast, 14th June 2013

I am happy and very honored to participate in the anti-imperialist forum here in Belfast and to give you a short glimpse of the movement of support for Irish freedom in France. There is a tradition of support for Irish republicanism, from the very start of your movement, at the time of the French Revolution. But let’s talk of the present times and its immediate past. Our group, Libération Irlande, started three years ago. We come from the anti fascist and anti imperialist movement. We have no links to the former groups of solidarity, there has been a broken continuity, the people are not the same, and politics are not exactly the same.

Internationalist activities with Ireland are not disconnected from our political activity in our own country. Former solidarity movements with Irish freedom : Irlande Libre, Irlande en Lutte, Solidarité Irlande, all these groups developped their internationalism concurrently to the wave of revolt following the movement of 1968. But we can see that all of them have collapsed and have nothing to say. We believe that this wave has almost exhausted its potential, like the end of an old cycle.

As a group and within this anti-imperialist and anti-fascist framework, we do mainly counter-information about Ireland, a bit like a study group on Irish revolution in general and Irish Republicanism in particular.

We try to break a wall of silence and a wall of prejudices. There are very few news about Ireland in France except a mix of folklore and capitalist propaganda. The last journalist of Agence France Presse, the french equivalent of Reuters, left Belfast in 2007, and there has been absolutely no articles in the press about the passing of Ruairí Ó Brádaigh, albeit a great revolutionary figure. They force-feed us with a flawed and void narrative, they make believe that the conflict has been settled for good, that « all is well that ends well », clearly inside the realm of the dominant view that the History of the World has ended, and that rebellion is insanity.

We try to challenge this normalisation and neutralisation. We have published on our website hundreds of articles about Irish history, socio-economic problems and heavy stuff of political clarification. We have organised flash mobs and happenings for republican prisoners. We don’t organise many people but the echo of our activity exists for a small but expanding bunch of progressive and political minded activists throughout the French State.

Now, here is a brief survey of the problems we face in our activity. There are three main and heavy problems.

First of all, the dominant interpretation of the latest phase of the conflict, portrayed as a sectarian tit-for-tat bloodshed. In France the bourgeois media repeat this mantra : « violences inter-confessionnelles interminables entre catholiques et protestants » [‘never ending sectarian violence between Protestants and Catholics’]. A repellent idea and a powerful propaganda coup by the imperialists!

Bernadette McAliskey in a conference made in Sweden in 1989 hit the nail on the head : she said that in western European countries like France, this tale of Catholics versus Protestants brought very bad memories and opened sores from the times of the Wars of Religion after the Reformation, so the impact is that most of the people just don’t want to hear anything about the conflict in Ireland, about this absurd piece of medieval aberration. That twisted narrative muddles the perceptions of the average Joe and hinders the solidarity work.

Furthermore, thanks to this distortion, the British State appears as the neutral arbitrator, legitimate and even progressive, like the brave one who separates « two drunks in a bar » as Bill Clinton put it. So we strive to challenge this narrative, to explain that the contradiction lies between the Irish people and the British State, that it is a democratic struggle, not a sectarian one.

Secondly, the problem of anglophobia. There is a low intensity but widespread feeling of hatred towards everything English, from the far-right to the far-left of the spectrum. This massive anglophobia comes from the rivalry between France and England, these two imperial powers, for many centuries. But how to deal with it? We could have built some support on this feeling, it would have been the easy way. But we chose not to indulge in it, because it is reactionary. Anglophobia breaks the humanist principle of friendship between peoples, and anglophobia serves the stablity of the French chauvinist ideology.

Thirdly, the legacy of the influence of the provisionals’ reformism and revisionism in France. The former solidarity movement, Solidarité Irlande, was actually a provo « front », quite a blind one. When the strategic failure of the Provisionals appeared in the late 90’s-early 2000’s, this group collapsed. Their political level was low. They saw the conflict in the North as the struggle of one community for recognition and equilibrium within the British State, a civil rights campain with guns. Therefore, when the Provos won their seats in Stormont, there were many in and around the french speaking solidarity group who believed the goal was achieved, and they went home. They understood « peace » like the masters do. Unlike them we, Libération Irlande, reject these false definitions, we accept the revolutionary definitions of true Irish republicanism. If peace means reconciliation, it is not the reconciliation of divided and warring tribes with the oppressor, with British rule, but the reconciliation of the parts of the Irish people between themselves under Irish democracy.

I would like to thank Republican Sinn Féin for this invitation.

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5 commentaires pour Libération Irlande – Intervention au forum anti-impérialiste de Belfast

  1. Liam dit :

    « Tout d’abord, l’interprétation dominante de la dernière phase du conflit, dépeint comme un bain de sang à motivation ethno-confessionnelle. En France, les médias bourgeois répètent cette rengaine à longueur de temps : « violences inter-confessionnelles interminables entre catholiques et protestants ». »
    J’ajoutterais aussi que l’attention se porte essentiellement sur des problemes de voisinage – ie les murs qui divisent certains quartiers, le fait que les ecoles ne sont pas mixtes, que des marches causent des problemes etc .De tout cela la conclusion qui sera tiree est qu’il s’agit d’un micro probleme qui sera resolut quand les enfants iront a la meme ecole, que les catholiques et les protestants arriveront a vivre dans la meme rue etc. Bref, il faut eradiquer les prejuges, la peur de l’autre etc.

  2. oui c’est tout à fait ça! La société des 6 comtés est jugée avec ces concepts à la noix anti-historiques : un fond arriéré et sanglant mais avec quelques marques positives de « résilience » chez les classes moyennes émergentes blablabla, les petites initiatives locales de Joe Murphy qui a embauché une personne de l’autre communauté…

    l’orateur a oublié de dire un truc important c’est que les médias français mettent beaucoup en avant le Sud, si tolérant paraît-il, contre le Nord des méchants anglais, par exemple dans cet article à la con : http://www.lest-eclair.fr/accueil/ouverture-d-un-charity-shop-a-l-irlandaise-jna0b0n67940

  3. feudeprairie dit :

    Très bien vu, excellente intervention.
    C’est un grand pas en avant pour la cause internationaliste!

    D. pour FdP

  4. le monde merveilleux de Provoland…

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