Hunger

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4 commentaires pour Hunger

  1. Liam dit :

    (Superbe critique du film HUnger – a mon avis la meilleure jamais redigee. Les articles qui suivent sont moins bons et superficiels. )

    Critique
    « Hunger » : Bobby Sands, corps perdu
    LE MONDE | 25.11.08

    En 1981, dans la prison de Maze en Irlande du Nord, les détenus de l’IRA, refusant de porter l’uniforme des droits communs, vivent nus sous des couvertures depuis cinq ans. Ils mènent aussi une grève de l’hygiène pour protester contre le refus du gouvernement conservateur britannique de rétablir leur statut de prisonniers politiques.
    Lorsque les autorités pénitentiaires décident de briser ce mouvement, une révolte éclate, violemment réprimée. Bobby Sands, leader du mouvement, décrète alors une grève de la faim totale qui le conduit à la mort le 5 mai 1981, à l’âge de 27 ans. De ces faits, qui constituent l’un des moments les plus tragiques de la violence qui a opposé les républicains irlandais au gouvernement britannique, le réalisateur Steve McQueen tire un film d’une âpreté et d’une beauté saisissantes, récompensé à juste titre par la Caméra d’or, prix décerné au meilleur premier film, lors du Festival de Cannes 2008 (Le Monde du 16 mai).
    Artiste plasticien de renommée mondiale, travaillant de longue date la matière cinématographique, le Britannique Steve McQueen, déjouant tous les pièges d’un cousinage qui s’avère parfois mortel, tire le meilleur parti de ce que l’art contemporain peut apporter à l’esthétique cinématographique. Affirmation de la puissance plastique, émancipation du canon scénaristique, revitalisation du mystère primitif de l’image. Hunger, peinture d’une Passion en trois actes, se déploie dans le temps comme un triptyque religieux du Moyen Age le fait dans l’espace.
    Premier mouvement : la grève de l’hygiène. Ici, pas ou peu de dialogues, mais un recours d’une exceptionnelle intensité à l’expressivité de la matière. Espace, corps, couleur, perspective, cadrage, durée, sens de l’ellipse et du détail : tout contribue à nourrir ces séquences d’une horreur proprement viscérale, d’un sombre lyrisme. Un gardien, le poing rougi aux jointures, qui quitte sa maison pour se rendre, la rage et la peur au ventre, sur son lieu de travail.
    ABJECTION ORGANIQUE
    Des prisonniers privés de tinettes, hâves, chevelus, malpropres, tels des Christ encagés, battus à mort, répugnants et sublimes à la fois dans l’opiniâtreté de leur combat. Des cellules aux murs maculés d’excréments, au sol jonché de déjections, desquelles s’échappent à heure fixe des rigoles d’urine formant ruisseau du côté des surveillants.
    A l’abjection de la violence institutionnelle, répond, sans complaisance, la violence de l’abjection organique. La prison devient un théâtre régressif des matières où l’irréconciliabilité des idées se résout par la libération pulsionnelle : merde, sang, salive, sperme. Spirale atroce de l’humiliation, d’un côté comme de l’autre, qui ne peut viser autrui qu’en se retournant contre soi-même. Une des incomparables vertus du film est de montrer cela.
    Au centre du tableau, la parole reprend ses droits et l’action se focalise sur Bobby Sands. Deuxième phase. Une longue joute verbale, vive et cinglante, oppose le détenu au curé qui le visite. Il lui annonce sa décision de mener une grève de la faim totale, dont il sera le premier volontaire. Dialogue poignant, vibrant, impossible, où le républicain exprime l’absolue nécessité, spirituelle et politique, de son sacrifice et où l’homme d’Eglise l’appelle à respecter la rationalité politique et la dignité de la vie. Douloureux match nul dialectique, filmé en contre-jour du point de vue de l’ombre. Comment pourrait-il en être autrement dès lors que la raison, pas plus que la passion, ne permet aux hommes de s’accorder ?
    Le troisième volet retourne donc au corps, dans sa disparition programmée. L’effrayant amenuisement physique de Bobby Sands accompagne l’ascension onirique du supplicié dans les limbes d’une agonie qui le ramène aux images de son enfance. Le film est passé du marron au bleu, de la matière à l’éther, de la chair à l’esprit.
    Cet itinéraire n’est pourtant pas celui d’une édification théologique ou idéologique mais d’une interrogation philosophique : quel est donc cet ordre du monde qui justifie les hommes dans l’idée triomphante de leur propre destruction ? Ce film qui se voit le souffle coupé met en oeuvre pour la poser une intelligence et une sensibilité aiguës. Car, en faisant du corps humain son principal enjeu esthétique, il désigne le champ de bataille où s’affrontent l’horreur de l’Histoire et la représentation artistique.
    En dépit des avancées technologiques, le corps reste, ici et là, l’arme suprême, l’alpha et l’oméga de notre engagement dans le monde, l’instrument de tous les fanatismes comme la condition de la liberté. L’histoire du terrorisme est là pour le prouver, non moins que celle de l’art. Saisissant la première à l’aune de la seconde – sur une palette qui va des primitifs flamands aux actionnistes viennois, des romans de Beckett au cinéma de Pasolini -, Hunger se révèle un très grand film politique.

    Film britannique de Steve McQueen avec Michael Fassbender, Liam Cunningham, Stuart Graham. (1 h 40.)
    Jacques Mandelbaum
    SÉLECTION OFFICIELLE – UN CERTAIN REGARD – Steve McQueen, plasticien
    « Pour parler de Bobby Sands, je veux toucher un public plus large que celui de l’art »
    LE MONDE | 15.05.08

    A 38 ans, le Britannique Steve McQueen est une étoile de l’art contemporain, qui a toujours utilisé la pellicule ou la vidéo comme support et dont les oeuvres ont été montrées dans les galeries et les musées. Son premier long métrage de cinéma, Hunger, est présenté en ouverture de la section Un certain regard. Le film retrace la grève de la faim entreprise par les prisonniers républicains irlandais de la prison de Maze en 1981 et l’agonie de Bobby Sands, le premier d’entre eux à mourir. Produit, entre autres, par Channel Four, Hunger met en scène les détails du conflit qui opposa les détenus, qui exigeaient le statut de prisonniers politiques, au gouvernement conservateur de Margaret Thatcher.

    Quel est le lien entre votre désir de réaliser un long métrage et l’histoire de Bobby Sands et des grévistes de la faim de l’IRA ?
    Ce qui s’est passé en 1981 a pris une grande importance dans ma vie. J’avais 11 ans, Tottenham a gagné la coupe (d’Angleterre), il y a eu les émeutes à Brixton et la grève de la faim. Il y avait les images à la télévision, avec le nombre de jours de jeûne au bas de l’écran. C’est gravé dans ma mémoire.
    Quant à mon désir de faire du cinéma, quand j’étais en école de cinéma, à New York, je voulais partir pour une école d’art et, quand je m’y suis retrouvé, j’ai eu envie d’être dans une école de cinéma.
    Enfin, pour parler de Bobby Sands et de la grève de la faim, je veux toucher un public plus large que celui de l’art.
    Pourquoi raconter cette histoire maintenant ?
    Quand j’ai commencé à travailler sur ce film, en 2003, il n’y avait pas de guerre en Irak, de Guantanamo, d’Abou Ghraib. En même temps que le film a pris forme, l’histoire se répétait. Cette situation dans laquelle une personne en arrive à un stade où son corps est le seul instrument qu’elle puisse utiliser pour se faire entendre est redevenue familière. Et, comme cette histoire est arrivée au Royaume-Uni, elle rappellera aux gens que ça peut aussi arriver chez eux.
    Aviez-vous une idée de la forme globale du film avant de commencer le scénario ?
    Je voulais que ce soit d’abord un fleuve au long duquel on peut contempler le paysage, puis des rapides dont le rythme déconcentre le spectateur et, enfin, une cataracte qui abolit la gravité.
    Et comment avez-vous fait de cette idée un récit ?
    J’aurais voulu écrire le scénario avec Beckett, mais il est mort. J’ai rencontré Enda Walsh (un autre dramaturge irlandais) et nous nous sommes poussés l’un l’autre, lui dont l’art est basé sur le récit, moi qui n’avais jusqu’ici créé que des formes. J’avais déjà fait des oeuvres linéaires, mais jamais narratives. Nous sommes tous éduqués dans des cadres : le récit, le cadre de cinéma, celui du tableau, et il faut les pousser. Quand j’ai voulu faire le plan de dix-sept minutes (qui montre Bobby Sands dialoguant avec l’aumônier de Maze), les gens avec lesquels je travaillais ont essayé de m’en dissuader. Le risque est nécessaire, c’est une obligation.
    C’était aussi la première fois que vous travailliez avec des acteurs.
    Ce sont des artistes, et ils sont prêts à prendre des risques si vous en prenez vous-même. Il faut qu’ils arrivent au stade d’une personne aveuglée qui traverse une pièce et doit compter sur d’autres sens que la vue, qu’ils parviennent à oublier la conscience d’eux-mêmes.
    Qu’avez-vous exigé de Michael Fassbender, qui interprète Bobby Sands ?
    Bien sûr, il a dû perdre beaucoup de poids. Mais ce n’était pas pour épater la galerie, c’était obligatoire dans ce récit. Je suis devenu très proche de lui, j’allais le voir au moment des pauses repas dans sa loge, puisqu’il était obligé d’y rester seul.
    Ce jeûne l’a conduit vers de drôles d’endroits dans sa tête. Je me souviens qu’à la fin de sa dernière journée de tournage, il était si content de laisser ce personnage derrière lui que je ne l’ai pas reconnu. Je retrouvais le Michael Fassbender dont j’avais fait la connaissance quelques mois plus tôt et que j’avais oublié. Il avait été remplacé par l’homme qui jouait Bobby Sands et le personnage de Bobby Sands.
    Au début du film, vous montrez la grève de l’hygiène pendant laquelle les détenus tapissaient les murs de leur cellule de déjections. Par moments, on pense à des formes qu’a prises l’art contemporain, est-ce délibéré ?
    Il faut se souvenir que, s’ils ont commencé à salir les murs, c’est parce qu’ils étaient passés à tabac quand on les faisait sortir pour vider leurs tinettes. Mais c’est effectivement une protestation visuelle. Celle-là était sur les murs d’une prison, il y en a d’autres sur les murs des musées.
    Propos recueillis par Thomas Sotinel

    Reportage
    Belfast préfère oublier ses « troubles »
    LE MONDE | 26.11.08

    C’est un multiplexe où l’on vend des tickets pour les derniers produits hollywoodiens et des nachos au fromage fondu, comme dans n’importe quelle ville moyenne du Royaume-Uni. Ce 16 octobre, il faut pourtant fouler un tapis rouge pour accéder à l’entrée du Movie House, sur Dublin Road, à Belfast. Les télévisions et radios locales se sont déplacées, deux policiers viennent jeter un coup d’oeil dans le hall du cinéma : l’atmosphère est celle d’une avant-première provinciale, rien ne laisse deviner que le film que l’on va projeter ce soir-là revient sur l’un des épisodes les plus douloureux de l’histoire de l’Irlande du Nord.
    Hunger, premier long métrage du plasticien londonien Steve McQueen, fait revivre et mourir à nouveau Bobby Sands, le militant républicain de l’IRA, condamné à quatorze ans de prison pour détention d’armes, mort le 5 mai 1981 à 27 ans, après 66 jours de grève de la faim. Sur les murs de Falls Road, l’artère principale du quartier catholique, la plupart des fresques à la gloire de l’IRA, l’Armée républicaine irlandaise, ont cédé leur place à des images plus consensuelles, comme celle qui évoque une grève unitaire des ouvriers protestants et catholiques, au début du siècle dernier. Mais le visage de Bobby Sands, une tête de gamin aux longs cheveux roux, est toujours là. Et son nom est toujours honni par nombre de protestants.
    Hunger a été présenté dans les festivals de Cannes (où il a remporté la Caméra d’or, qui récompense le meilleur premier film) et de Toronto. Pour Steve McQueen, cette première à Belfast est la plus périlleuse, la plus angoissante. Lui, le jeune Londonien (il avait 11 ans quand Bobby Sands est mort) est venu tourner son film en Irlande du Nord, avec des acteurs et des techniciens de la région à qui il a demandé de faire revivre les « troubles », cette période de plus de trente ans, qui semble comme effacée des rues de Belfast. Ce soir-là, il doit affronter les anciens combattants et les survivants, les jeunes gens qui veulent comprendre. Ceux qui veulent oublier sont allés voir Tonnerre sous les tropiques, de Ben Stiller, dans la salle d’à côté.
    Hunger est un film difficile, parce que le regard de Steve McQueen ne cille jamais : qu’il montre le « dirty protest » (la grève de l’hygiène menée par les détenus républicains qui exigeaient qu’on leur rendît le statut de prisonnier politique), les passages à tabac infligés par les gardiens protestants, l’assassinat de l’un de ceux-ci sous les yeux de sa mère par des tueurs de l’IRA et, enfin, la déchéance physique de Bobby Sands pendant sa grève de la faim. Pourtant, pas un spectateur n’est sorti de cette salle dans laquelle s’étaient retrouvés aussi bien des célébrités locales (un joueur du XV de rugby irlandais, des membres du gouvernement d’Irlande du Nord), des notables de la ville et de la province, des professionnels de la petite industrie locale du cinéma que d’anciens grévistes de la faim.
    A la fin de la projection, la BBC d’Irlande du Nord a organisé un débat avec le metteur en scène, les acteurs, les producteurs de Film Four, filiale cinéma de la chaîne britannique Channel Four. La présentatrice demande à Michael Fassbender comment il a procédé pour maigrir autant, à Steve McQueen s’il est heureux d’être à Belfast. Jamais la conversation ne vient sur la portée politique du geste de Bobby Sands, sur les buts et les méthodes des deux camps, au long d’un conflit qui a fait 3 500 morts entre 1969 et 2001.
    On pense à l’autre grand film sur les « troubles », réalisé par Alan Clark en 1989. On y voyait des hommes déambuler dans une ville, échanger des propos anodins avant d’abattre des victimes anonymes et de prendre la fuite. Clark avait appelé son film Elephant, faisant référence à l’expression « un éléphant dans notre salon », que tout le monde voit mais dont personne ne parle. En ce soir de première de Hunger, la guerre civile tient le rôle de l’éléphant.
    Pendant la réception qui suit, les langues se délient. La fête est organisée dans une galerie d’art contemporain d’Ormeau Baths installée dans d’anciens bains publics victoriens. Le lieu témoigne aussi bien de la vitalité culturelle de Belfast que de l’embourgeoisement de la ville. A l’exception du mur anti-explosions qui entoure toujours le palais de justice, les signes des « troubles » ont disparu. Voilà dix ans que la façade vitrée du Waterfront Hall domine les quais, signe que l’on n’a plus rien à redouter des artificiers de l’IRA.
    Dans les salles d’Ormeau Baths, Laurence McKeown est très sollicité. En 1981, il a fait la grève de la faim pendant 70 jours et n’est en vie aujourd’hui que parce que ses parents ont permis qu’il soit nourri alors qu’il était tombé dans le coma. « J’étais un peu inquiet quand j’ai appris qu’un type de Londres allait faire un film sur ce sujet, même s’il était noir », dit-il en riant à moitié.
    Laurence McKeown a lui-même réalisé un film sur The Maze, « le labyrinthe », surnom donné à la prison de Long Kesh où sont morts les dix grévistes de la faim de 1981. Quand on lui demande si ces hommes sont morts en vain, il répond dans un grand sourire « c’est une question stupide. Il n’y avait pas de troisième voie entre la grève de la faim et la reddition face au gouvernement de Margaret Thatcher. Tous ceux qui sont morts voulaient vivre », ajoute-t-il. Il finit par une petite pique dont on ne sait pas bien si elle est dirigée contre l’acteur ou son modèle : « Bobby Sands ne ressemblait en rien à Michael Fassbender, il était petit et fluet », alors que l’acteur est d’une stature imposante.
    Le pasteur presbytérien John Dunlop est l’une des seules personnalités protestantes à avoir assisté à la projection. Il interrompt une discussion avec Pat Sheehan, un autre ancien gréviste de la faim. Le révérend Dunlop est en colère : « L’IRA a causé d’énormes souffrances chez les gens, dit-il. Samedi dernier, j’ai célébré une cérémonie pour 27 veuves dont les maris avaient été abattus par les provos (c’est par cette appellation que les protestants désignent les membres de l’IRA provisoire). Mais qui fera un film sur elles ? Elles ne sont pas sexy, l’IRA est sexy. » Le pasteur reconnaît des qualités esthétiques au film de Steve McQueen mais estime qu’il fait de Bobby Sands une « icône ».
    Le lendemain matin, le Belfast Telegraph ne met pas l’événement à la « une ». Le quotidien local y consacre sa huitième page sous le titre : « Les temps ont changé et pas un manifestant n’a protesté contre la première du film sur la grève de la faim. » D’ailleurs les journalistes de Belfast s’intéressent plus à Michael Fassbender, qui a grandi en Irlande, qu’à Steve McQueen. Ce dernier, qui s’est bien gardé de toute polémique pendant son séjour à Belfast, a présenté son film comme une preuve de la renaissance culturelle de l’Irlande du Nord.
    C’est aussi ce que veut croire Brian Henry Martin. Ce documentariste qui préside aujourd’hui le Festival de cinéma de Belfast est né dans la communauté protestante en 1971 et a grandi pendant les « troubles ». Pour lui Bobby Sands, ce sont les drapeaux noirs hissés dans toute l’Irlande catholique, les démonstrations de force de l’IRA. « Nous avons vécu avec le meurtre, sans pouvoir voir plus loin que le jour qui venait », explique-t-il. Après l’accord du Vendredi saint, en 1998, avec d’autres jeunes artistes et intellectuels il a voulu faire renaître la création dans sa ville divisée. Il voit dans le succès de la première de Hunger, et dans le calme qui l’a entouré, un signe de « guérison ». Pour ajouter, « il faut que ça se passe aussi dans la vraie vie, le cinéma n’est qu’un morceau du puzzle ».
    Thomas Sotinel
    Article paru dans l’édition du 27.11.08.

    Visions multiples d’une guerre civile
    LE MONDE | 25.11.08

    Il faudrait un sacrément bon scénario pour qu’on produise un film qui montre les troubles d’un point de vue protestant », reconnaît Mike Catto. Ce professeur de l’université de Belfast a étudié et écrit sur la représentation du conflit en Irlande du Nord dans tous les arts, et particulièrement le cinéma. Et il convient que dans leur totalité, les fictions inspirées par cette guerre civile procèdent d’une vision catholique des événements, ce qui ne veut pas dire qu’elles défendent toutes les méthodes de l’Armée républicaine irlandaise, l’IRA.
    Jusqu’à Hunger, qui a été tourné à Belfast avec une équipe de techniciens et des acteurs de la région, aucun des films évoquant les troubles n’avait été réalisé sur place. D’abord parce que le conflit rendait matériellement impossibles les tournages. En 1993, dans Au nom du père, de Jim Sheridan, qui évoquait l’erreur judiciaire dont avaient été victimes les Guildford Four, immigrés irlandais en Angleterre, ce sont les citées ouvrières de Liverpool qui ont tenu le rôle des quartiers catholiques de Belfast. Dix ans plus tôt, Cal (1984), de Pat O’Connor, qui racontait la liaison entre un jeune militant républicain et la veuve d’un policier tué par l’IRA avait été réalisé en République d’Irlande.
    Les films sur le conflit ont longtemps trouvé leur origine au Royaume-Uni, que ce soit chez les producteurs de cinéma indépendants ou dans les chaînes de télévision, comme la BBC et Channel 4. Pour Mike Catto, les troubles n’ont suscité qu’un seul grand film, Elephant, le court métrage d’Alan Clarke, produit et diffusé par la BBC en 1989. On y voyait des hommes déambuler sans mot dire, n’interrompant leur errance que pour abattre d’autres hommes. Cette façon de mettre au centre du film la violence du conflit et non plus ses causes ou les discours qui le justifiaient de part et d’autre a fait d’Elephant un film maudit que la BBC n’a jamais rediffusé.
    ASSASSINER LA REINE
    C’est Channel 4 qui a produit en 1989 Hush-a-Bye Baby, de Margo Harkin qui chroniquait la vie quotidienne de la jeunesse de Derry, un film dans lequel apparaissait la jeune Sinead O’Connor. Plus récemment, Granada TV a financé Sunday Bloody Sunday (2002), de Paul Greengrass, qui est sorti en salles après avoir obtenu le Lion d’or au Festival de Berlin en 2003.
    Il arrive qu’Hollywood s’intéresse à l’Irlande. Brian Henry Martin, le directeur du Festival de cinéma de Belfast, estime que le poids de la communauté irlandaise aux Etats-Unis favorise les penchants pro-catholiques des producteurs américains. Dès 1975, le thriller Hennessy, de Don Sharp, faisait de Rod Steiger un père de famille catholique de Belfast, décidé à assassiner la reine après que sa famille eut été tuée dans un affrontement entre l’armée britannique et l’IRA. Universal a cofinancé et distribué dans le monde entier Au nom du père.
    Il n’est pas sûr que Hunger soit à l’avant-garde d’une vague de films sur le conflit nord-irlandais. Certes on annonce la mise en chantier d’un long métrage sur Bernadette Devlin, dirigeante catholique au début des troubles, Sally Hawkins – récemment vue dans Be Happy (2008) de Mike Leigh – devrait tenir son rôle. L’université de Belfast forme des cinéastes, et le gigantesque hangar des anciens chantiers navals qui jadis servit à la construction du Titanic est devenu un studio de cinéma.
    Mais les films qu’on y tournera mettront-ils en scène ce long cauchemar ? « La génération qui arrive à l’âge adulte est très hédoniste, fait remarquer Brian Henry Martin, et je ne sais pas s’ils veulent se souvenir. »
    Thomas Sotinel

    • Martin le Bouquetin dit :

      Merci Liam!
      En effet une très belle et dense critique, qui a bien compris le film et la force propre aux images. Dans ses limites (qu’il assume très bien, ce n’est pas un film didactique-limitant), je trouve qu’il atteint une perfection. En plus il exprime un esprit « fanoniste », une révolte totale et quasi au-delà du monde… ce que le critique dit très bien dans ses mots à lui : abjection et sainteté

  2. Tasio dit :

    Un film que vous recommandez?? Je ne comprends pas, il est effectivement esthétique, avec de bons acteurs et tout, mais franchement, on ne comprend pas grand chose aux grèves de la faim, au contexte, à la camaraderie dans les blocs H, à Bobby Sands et ses compagnons, etc., en se contentant de ce film! Franchement, il est aussi indispensable de lire la biographie de Bobby Sands écrite par Denis O’Hearn…

  3. Liam dit :

    Tasio:
    « Je ne comprends pas, il est effectivement esthétique, avec de bons acteurs et tout, mais franchement, on ne comprend pas grand chose aux grèves de la faim, au contexte, à la camaraderie dans les blocs H, à Bobby Sands et ses compagnons, etc. »

    Je fais la comparaison suivante: ce film est aux greves de la faim ce que la peinture de Mao par Andy Wahrol est au Maoisme. Le film prend les greves de la faim comme pretexte pour faire un film sur tout autre chose.

    Le journaliste fait cette tres bonne remarque:
    « Au début du film, vous montrez la grève de l’hygiène pendant laquelle les détenus tapissaient les murs de leur cellule de déjections. Par moments, on pense à des formes qu’a prises l’art contemporain »
    – c’est exactement cela qui est le sujet du film

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