Circulation et mutisme

Source : Cuadernos de Negación, n°7, pp. 11-12

L’espace des rues a cessé d’être un lieu de rencontre et de communication, pour se transformer en un lieu de transit. « Circulez », dit la voix de l’Etat par le truchement de la police, partout dans le monde. Si nous nous arrêtons, c’est parce que nous sommes arrivés à destination : par exemple nous nous tenons devant une vitrine qui protège des marchandises, ou bien nous obéissons à l’ordre du feu rouge (étranges instruments qui donnent des ordres 24h/24, quand bien même personne n’est là pour leur obéïr). Si d’aventure le dialogue fait irruption, le plus probable est qu’il sera formulé dans le langage dominant : insultes entre automobilistes, ou remarques non sollicitées sur quelque partie du corps d’un passant, de sexe féminin en général. Car dans les rues, les gens ont l’habitude de transiter silencieusement, et ceux qui nous interpellent sont le plus souvent, des publicités et leurs démarcheurs. Il est plus rare qu’un inconnu se dirige vers nous, mais c’est alors dans le seul but de nous arnaquer et de nous voler.

Dans le bus, le train ou le métro, il n’est plus nécessaire de regarder de façon incommode la personne qui nous fait face, ou de regarder ses souliers pendant de longues minutes : le téléphone portable est là, qui pourvoit aux regards qui se détournent une justification « utile ». Autrefois, nous nous plaignions qu’il était triste que les gens se limitent à échanger des regards, sans réussir à se parler, à commenter la réalité, mais aujourd’hui il n’en va plus de même. Pour autant, la proximité corporelle et l’étroitesse de l’espace continuent à mettre brutalement en évidence la distance entre les être humains civilisés. Les routes, les ponts, les autoroutes sont l’haleine métropolitaine, le rêve de son être indomptable : un espace fait exclusivement pour la circulation, où s’arrêter peut devenir un délit. Créées pour se déplacer seulement en automobile, cernées d’un triste et monotone horizon où il ne reste plus qu’à observer la répétition du paysage urbain, et à intervalles réguliers des panneaux publicitaires ou des messages de l’Etat, sous forme de signalétique.

Source : ici

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