C.L.R. James – L’économie politique du lynchage

Article paru dans Socialist Appeal, 10 février 1940.

Les marxistes ont toujours soutenu que le lynchage n’avaient rien à voir avec la protection de la pureté de la femme. Un examen rapide des éléments recueillis au sujet du lynchage montre que la sauvagerie qui est habituellement imputée au Nègre s’applique ici, non pas aux Nègres lynchés, mais aux lyncheurs. Les marxistes insistent aussi sur le fait que le lynchage est étroitement lié aux conditions sociales et économiques du Sud. Mais ce n’est pas suffisant de dire cela. Il faut le démontrer, directement ou indirectement. Il y a quelques années, Arthur F. Raper a fait une étude très précise du lynchage, The Tragedy of Lynching, parue en 1933 chez University of North Carolina Press. C’est un travail de grande valeur. Dans le Sud, la population nègre est particulièrement concentrée dans la vieille Black Belt. Ils y représentent souvent la moitié de la population. Dans cette zone, écrit Raper, le Nègre est plus préservé du lynchage que partout ailleurs. Pourquoi ?

youdontplayrevolution« Dans la Black Belt, les relations entre les races tournent autour du système de la plantation dans lequel le métayer et le manœuvre nègre sont indispensables d’un point de vue pratique. Les situations économiques et culturelles respectives des masses blanches et nègres sont bien définies et fort différentes. » Le numéro de décembre 1939 de The New International comporte un long article fort bien documenté de Robert Birchman qui analyse ces conditions et qui montre que le statut du Nègre a très peu évolué depuis l’époque de l’esclavage. Pieds et poings liés par le système économique, assigné à une place bien définie par les lois de la production capitaliste, le Nègre est moins lynché dans ces régions qu’ailleurs. Les lynchages qui peuvent cependant s’y produire sont d’un type particulier, qui correspond à la configuration économique et aux conditions politiques et sociales qui y prévalent. Arthur Raper écrit :

« Le lynchage propre à la Black Belt est une sorte de transaction commerciale. Les Blancs, surtout ceux appartenant à la classe des planteurs conscients de leur dépendance vis-à-vis du travail nègre, recourent au lynchage pour préserver les relations traditionnelles entre le propriétaire et le métayer, et non pas pour assouvir une vengeance raciste. Les Blancs de la Black Belt exigent que le Nègre reste en dehors de leur politique et de leurs salles de restaurant. C’est ainsi que les Nègres resteront dans leurs champs et dans leurs cuisines. »

Il n’y a pas là-bas [dans le Sud] d’ « hystérie généralisée ». La foule lyncheuse y est en général peu nombreuse. Selon l’étude de Raper, « la foule agit de façon routinière […] avec une précision d’horloge. » Dans ces zones, la politique est l’affaire des employeurs blancs. Le Nègre ne doit pas s’en mêler. Les élus du comté sont les agents directs des planteurs et ils sont largement rétribués. Ainsi, par exemple, le shérif du comté de bolivar a perçu quarante mille dollars en 1931, soit dix fois le salaire du gouverneur du Mississippi. «Dans les plantations de la Black Belt, où persiste un régime esclavagiste modifié, tout délit commis par les Nègres n’ayant aucune propriété est considéré comme une affaire de main d’œuvre qui doit être traitée par le propriétaire blanc ou par ses contremaîtres. »

Nous comprenons maintenant pourquoi ces types sont si farouchement opposés à la législation contre le lynchage. Celle-ci serait un puissant moyen d’éveiller les Nègres au fait qu’ils ont des droits et que ces droits sont reconnus, en théorie du moins, par le gouvernement fédéral. Cette législation ne mettrait pas fin au lynchage mais ébranlerait l’ensemble du système. Dans son livre Judge Lynch, paru en 1938, Frank Shay dresse le portrait de l’autre forme de lynchage, celle qui voit une foule prise de sauvagerie dépecer le corps des Nègres qu’ils ont brûlé. Cette foule, dit-il, est composée d’hommes jeunes, âgés de moins de vingt-cinq ans, et de quelques rares crétins de tous âges.

« Ce sont des Blancs nés aux Etats-Unis, essentiellement des défavorisés, des démunis, des chômeurs, des dépossédés, et n’ayant aucune attache. Ce sont des garçons d’épicerie, des garçons de café, des salariés mal payés occupant des emplois ne demandant ni qualification ni intelligence ; des emplois qui pourraient être largement occupés de manière plus compétente par des Nègres qui seraient encore plus mal payés. Dans les communautés rurales, cette foule est faite de journaliers et de manœuvres, de métayers aigris, ceux qui de naissance ou par les situations qu’ils ont occupées sont liés à leur localité. »

Nous y sommes. Leurs vies ruinées, leur détresse, leurs échecs et leurs craintes les amènent périodiquement à assouvir leur colère contre le système en terrorisant les Nègres, qu’ils considèrent comme leurs plus grands ennemis et que leur éducation leur a enseigné à tenir dans le plus grand mépris. Là encore, le lynchage est lié au système économique et même les formes très particulières qu’il prend sont déterminées par les rapports de classe spécifiques qui existent entre les deux races. Raper illustre ce principe de plusieurs façons.

Prenons le nord du Texas ou le centre de l’Oklahoma qui ne font pas partie de la Black Belt. Dans les zones urbaines de ces comtés, nombreux sont les nègres qui exercent une profession artisanale ou libérale, possèdent des maisons confortables et d’autres biens. Une part considérable des gens de couleur participe régulièrement aux élections locales et nationales. Les possédants blancs, qui ne sont pas dépendants du travail nègre comme le sont ceux de la Black Belt, ne circonscrivent pas l’activité nègre aussi étroitement. Mais les Blancs pauvres des zones rurales sont hostiles. Par la violence et la menace, ils chassent les Nègres des communautés rurales. Les foules de lyncheurs peuvent atteindre plus de mille individus.

Raper fait une observation véritablement étonnante. Alors que les possédants blancs permettent une certaine liberté aux Nègres et qu’ils n’ont pas besoin de leur force de travail, ils sont de ce fait indifférents à leur persécution par les Blancs pauvres. Dans la Black Belt au contraire, les planteurs protègent leurs serfs nègres de l’hostilité des Blancs pauvres. Ils ne peuvent permettre que leur force de travail soit affectée par une force de travail rivale. Si quelqu’un doit être lynché, ils le feront eux-mêmes, de manière méthodique et organisée. Une dernière chose. En étudiant les données recueillies par Woofter, Raper montre qu’entre 1900 et 1930, à chaque fois que le pric du coton était au-dessus du prix habituel, le nombre de lynchages descendait au-dessous de la moyenne. Et quand le prix du coton descendait, le nombre de lynchages grimpait. (…)

C.L.R. James, Sur la question noire, syllepse, pp.105-108

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