Frantz Fanon sur la violence libératrice

A la formule “Tous les indigènes sont pareils », le colonisé répond : “Tous les colons sont pareils.” Le colonisé, quand on le torture, qu’on lui tue sa femme ou qu’on la viole, ne va se plaindre à personne. Le gouvernement qui opprime pourra bien nommer chaque jour des commissions d’enquête et d’information. Aux yeux du colonisé, ces commissions n’existent pas. Et, de fait, bientôt sept ans de crime en Algérie et pas un Français qui ait été traduit devant une cour de justice française pour le meurtre d’un Algérien. en Indochine, à Madagascar, aux colonies, l’indigène a toujours su qu’il n’y avait rien à attendre de l’autre bord. Le travail du colon est de rendre impossibles jusqu’aux rêves de liberté du colonisé. Le travail du colonisé est d’imaginer toutes les combinaisons éventuelles pour anéantir le colon. Sur le plan du raisonnement, le manichéisme du colon produit un manichéisme du colonisé. A la théorie de “l’indigène mal absolu” répond la théorie du “colon mal absolu”.

fanonL’apparition du colon a signifié syncrétiquement mort de la société autochtone, léthargie culturelle, pétrification des individus. Pour le colonisé, la vie ne peut surgir que du cadavre en décomposition du colon. Telle est donc cette correspondance terme à terme des deux raisonnements. Mais il se trouve que pour le peuple colonisé cette violence, parce qu’elle constitue son seul travail, revêt des caractères positifs, formateurs. Cette praxis violente est totalisante, puisque chacun se fait maillon violent de la grande chaîne, du grand organisme violent surgi comme réaction à la violence première du colonialiste.

Les groupes se reconnaissent entre eux et la nation future est déjà indivise. La lutte armée mobilise le peuple, c’est-à-dire qu’elle le jette dans une seule direction, à sens unique. La mobilisation des masses, quand elle se réalise à l’occasion de la guerre de libération, introduit dans chaque conscience la notion de cause commune, de destin national, d’histoire collective. Aussi la deuxième phase, celle de la construction de la nation, se trouve-t-elle facilitée par l’existence de ce mortier travaillé dans le sang et la colère. On comprend mieux alors l’originalité du vocabulaire utilisé dans les pays sous-développés. Pendant la période coloniale, on conviait le peuple à lutter contre l’oppression.

Après la libération nationale, on le convie à lutter contre la misère, l’analphabétisme, le sous-développement. La lutte, affirme-t-on, continue. Le peuple vérifie que la vie est un combat interminable. La violence du colonisé, avons-nous dit, unifie le peuple. De par sa structure en effet, le colonialisme est séparatiste et régionaliste. Le colonialisme ne se contente pas de constater l’existence des tribus, il les renforce, les différencie. Le système colonial alimente les chefferies et réactive les vieilles confréries maraboutiques. La violence dans sa pratique est totalisante, nationale.

De ce fait, elle comporte dans son intimité la liquidation du régionalisme et du tribalisme. Aussi les partis nationalistes se montrent-ils particulièrement impitoyables avec les caïds et les chefs coutumiers. La liquidation des caïds et des chefs est un préalable à l’unification du peuple. Au niveau des individus, la violence désintoxique. Elle débarrasse le colonisé de son complexe d’infériorité, de ses attitudes contemplatives et désespérées. Elle le rend intrépide, le réhabilite à ses propres yeux. Même si la lutte armée a été symbolique et même s’il est démobilisé par une décolonisation rapide, le peuple a le temps de se convaincre que la libération a été l’affaire de tous et de chacun, que le leader n’a pas de mérite spécial. La violence hisse le peuple à la hauteur du leader. D’où cette espèce de réticence agressive à l’égard de la machine protocolaire que de jeunes gouvernements se dépêchent de mettre en place.

Quand elles ont participé, dans la violence, à la libération nationale, les masses ne permettent à personne de se présenter en “libérateur”. Elles se montrent jalouses du résultat de leur action et se gardent de remettre à un dieu vivant leur avenir, leur destin, le sort de la patrie. Totalement irresponsables hier, elles entendent aujourd’hui tout comprendre et décider de tout. Illuminée par la violence, la conscience du peuple se rebelle contre toute pacification. Les démagogues, les opportunistes, les magiciens ont désormais la tâche difficile. La praxis qui les a jetées dans un corps à corps désespéré confère aux masses un goût vorace du concret. L’entreprise de mystification, devient, à long terme, pratiquement impossible.

F. Fanon, Les damnés de la terre, Paris, Gallimard, 1991, p. 126.

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2 commentaires pour Frantz Fanon sur la violence libératrice

  1. Monier Alain dit :

    bonjour,
    L’unite dans le combat fonde bien ce groupement qui sera la base d’un sentiment a la fois tenu et transmissible.L’dentite nationale y trouve son compte. Pour autant que reste t’il de ce ciment une fois la prise du pouvoir, lorsque celle ci diverge dans les intentions. Cette unite dans l’exaltation resistera t’elle aux contingences des demandes et expressions diverses. C’est toujours la que le bas blesse. La force ou l’echange. L’echange n’est jamais concluant, c’est toujours la force qui l’emporte et la dictature s’ingere dans le processus. Effectivement la liberation Nationale par la prise du pouvoir a mon sens ne creait plus comme le disait et le vivait Fanon la conscience du Peuple. les temps ont change, les desirs se sont multipliaient. Souvent un Peuple libere par les armes retombent dans les bras d’une economie plus porteuses d’avenir;

    je ne crois pas que l’Irlande du nord ait le coeur s’y asseche pour oublier le sens de la liberte independante, mais pour autant cette etape est devenu secondaire a ceux qui ne sont pas des militants convaincus. L’Anglais ils ne l’aiment pas mais ils le craignent. Ils savent que leurs interets passent au second plan, mais ils en ramassent les miettes, c’est une avancee par rapport a la « Famine ». Il y a la une prise de conscience necessaire a faire, une reflexion a formuler sur ce qui etait et ce qui est aujourd’hui. Les vieux cliches ne sont plus adequats, les propagandes sur les fondements economiques ne font plus reagir. L’avenir est surement ailleurs. Cordialement Alain Monier

  2. Monier Alain dit :

    bonjour, avant de mettre un petit mot sur les elections au Venuzela. Je voudrai ajouter, qu’il faudrait faire la difference entre le ressentiment et le desir de justice. La rebellion de nos cites a aussi une connotation a base de ressentiments. Beaucoup de ces jeunes demandent acces a cette jouissance,ce plus de jouir qui excede la juste consommation, Nike et cie. Ressentiment pour plus de jouir l’emporte trop souvent sur le besoin du necessaire.
    Election Venuzuela, avant que les Droites hautaines et sans conscience se congratulent a la suite de ses resultats. J’ai entendu dire qu’il existait dans le camp Chavez deux courants, les Pro cubains representaient par le President elu, et un autre courant plus « Nationiste » dont l’armee serait partie prenante. Il y aurait eu propagande pour resister a la derive « etrangere ». A cet effet voter pour l’opposition serait un moindre mal. Ils ont prefere ce sacrifice prenant le risque de voter liberal. Il y a dont lieu de s’interroger ?. Melenchon une fois de plus s’est trompe, il n’a pas bien juge, la veritable situation au Venuzuela. Lui qui veut faire une revolution citoyenne par les urnes, est soi un fumiste, soit un inconscient. Ferme dans son credo, dans ses reves demagogiques, li va encore tomber de haut, et se faire cuisiner sur ses manquements. Cordialement Alain Moniers h

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