Giovanni Jervis – Condition ouvrière et névrose (deuxième partie)

Complexité des cas concrets

Presque tous les troubles névrotiques des ouvriers se compliquent d’autres contradictions, mais le type de conflit que nous avons défini reste, en général, au centre de toute la problématique. On peut en donner un exemple. Prenons le cas d’un ouvrier à sa machine (qui peut-être une cisaille, une fraise, etc.) occupé à un travail qui s’apprend en quelques heures, monotone, et même souvent dangereux. Il se plaint, par exemple, de tension, d’insomnie, d’irritabilité et de maux de tête. Le bruit de l’usine le gêne. Il a également quelques troubles physiques, les vapeurs de l’huile surchauffée et de l’humidité provoquée par l’eau de refroidissement le font souffrir. Il a peut-être des maux d’estomac qu’il attribue au peu de temps mis à sa disposition pour manger, et qui sont peut-être d’origine « nerveuse » pour la raison aussi que la tension des nerfs et l’insatisfaction procurée par son travail lui bloquent la digestion.

Comme toujours, il y a derrière cette souffrance l’histoire d’une vie : l’origine sociale de l’ouvrier (par exemple paysanne, et ceci a son importance), l’idéologie dans laquelle il a vécu, ses problèmes familiaux. Mais ce qui ressort de la discussion en groupe avec ses camarades de travail, c’est que ces troubles, d’autres les éprouvent également, et qu’il existe une orientation commune aux ouvriers de l’atelier sur la recherche de ce qu’en peuvent être les causes. La mise à jour de ces causes, et donc des objectifs à atteindre, arrive par clarifications successives, dans le débat, et en relation avec les revendications qui sont, au fur et à mesure, avancées.

Très souvent, le premier objet de plainte collective porte sur le bruit. Dans de tels cas, celui-ci est fort au point de provoquer des symptômes de surdité temporaire et avec le temps, la perte définitive d’une partie de l’ouïe. A ce propos, il est important de discuter jusqu’à quel point la menace de surdité se vit comme problème réel, et si au contraire, elle ne tend pas à être masquée par une indifférence forcée et en même temps, par l’apparition d’un certain degré d’angoisse apparemment sans motif, de type névrotique. Mais souvent, le bruit n’est pas fort, il est monotone, et il irrite à cause de ce qu’il signifie : il est la présence étrangère, répétitive et obsédante de l’usine elle-même. Il y a rarement, du moins au début, pleine conscience de ce fait : la clarification se fait spontanément pendant le débat (inutile de préciser ici que les « endoctrinements » ne serviraient à rien).

Un autre point de discussion peut être celui de la division entre les ouvriers de l’atelier : le capital tend à créer une échelle de privilèges, et de nombreux troubles névrotiques sont liés à la sensation dene pas recevoir la reconnaissance due, surtout en termes salariaux (mais ici joue le sentiment de dépendance par rapport à l’entreprise, et la sensation pas toujours claire « d’être privés de quelque chose »). Il y a souvent aussi le malaise de celui qui, à cause d’une situation où il jouit d’un plus grand pouvoir, se sent opposé à l’ensemble des autres ouvriers, ensemble auquel, pourtant, il a encore le sentiment d’appartenir. Peu à peu surgissent ensuite (en termes émotifs) les thèmes du rapport à la machine, au produit. La discussion à propos du malaise de l’ouvrier se concentre sur la performance de celui-ci et, à propos de la machine, sur « l’insatisfaction » liée à la relation de l’ouvrier à l’organisation du travail. A ce sujet, une des premières réponses et préoccupations se rapporte souvent au travail « mal organisé » mais ceci n’est pas toujours vrai, et l’on parle des cadences, et donc, tout de suite après, surgit le thème finalement central de l’exploitation.

Le malaise névrotique peut alors retrouver, cas par cas (ou mieux, groupe homogène par groupe homogène) sa spécificité : non pas la dénonciation vague, ni une prise de conscience indifférenciée, mais l’identification d’une série de points prioritaires, de sujets qui constituent les sources principales de souffrance et de plainte, et qui donnent lieu à une échelle de revendications organisée p ar degré d’importance successifs. Dans le cas auquel on faisait allusion, de l’ouvrier à sa machine, la décision collective peut consister par exemple à mettre à la première place une protection appropriée contre les accidents, à cause soit du danger réel de mutilation soit de l’anxiété provoquée par un travail dangereux. L’auto-limitation de la production peut être la revendication suivante, conquise à travers une maturation politique graduelle chez les délégués : et il sera important d’évaluer collectivement, à travers le débat, la signification de cette constitution d’une ligne de contre-pouvoir.

Dans ce processus, le débat continu sur les causes possibles des symptômes (comme l’insomnie, la nervosité, etc.) aura soulevé inévitablement le problème du médecin de l’usine, de l’infirmerie, de la mutuelle. Ici aussi à travers une série de critiques successives. A ce moment, parès avoir rapidement fait justice des formes d’assistance sanitaire les plus clairement vendues au patron, on pourra aborder des sujets tels que le médicament tranquillisant, le rôle du médecin, la signification de la prévention. Si la situation politico-syndicale de l’usine est valable, le débat se lie alors étroitement à l’histoire même de la classe ouvrière dans cette usine, c’est-à-dire se poursuit comme partie de ses luttes.

Hors de l’usine, un nouveau chapitre

La contradiction de la condition ouvrière s’élargit à la vie en dehors de l’usine. Sur ce point, la situation a beaucoup changé par rapport à ce qu’elle était du temps de Marx : la vie en dehors du travail, pour la classe ouvrière occidentale, est conditionnée par l’accès aux valeurs de la consommation. Cela ne signifie pas que la classe ouvrière soit tout à fait insérée dans la société de consommation, et moins encore que son niveau de consommation soit élevé au point de représenter partout un marché décisif pour l’industrie, spécialement dans le domaine des biens durables ; on veut souligner que, dans l’ensemble, l’insertion de la classe ouvrière occidentale dans la société de consommation est pourtant telle qu’elle détermine ses valeurs en tout ce qui regarde la vie privée. Dans la vie en dehors du travail, et en particulier pour la part qui n’entre pas dans une activité politique collective, il existe une hégémonie des valeurs de la classe moyenne : son style de vie est largement considéré comme un modèle.

On rencontre ici une contradiction spécifique qui concerne entre autres, la signification du salaire. Si celui-ci doit servir à acheter un bien-être bourgeois, avec toutes ses caractéristiques et ses valeurs, les masses ouvrières se trouvent en train de désirer en même temps une réalité et des valeurs incompatibles entre elles. Dans l’usine : l’égalitarisme, la solidarité, la mise en question de la rationalité capitaliste. Au dehors, la participation à la consommation, y compris aux aspects les pires et les plus régressifs de la société bourgeoise mûre.

La famille représente indubitablement le point focal de cette contradiction. La vie de famille, les valeurs et la rhétorique du familialisme, l’éthique qui lie la solidarité familiale à la consommation, à l’oppression de la femme, à l’autoritarisme à l’égard des enfants, les liens mêmes qui existent entre la tradition de l’hypocrisie familiale et de l’hypocrisie bourgeoise, tout cela représente vraisemblablement le secteur dans lequel l’hégémonie de la vision du monde et de l’idéologie bourgeoise sur la société dans son ensemble est la plus importante, la plus systématique et la plus profonde.

Si donc il est vrai que dans l’usine, dans les luttes, dans les organisations de la classe ouvrière, s’exprime au moins partiellement, une vision du monde antagoniste au système ; si dans les toutes dernières années on a assisté, non seulement à une reprise des luttes, mais à un nouveau type de conscience critique qui propose ou commence à proposer un ensemble de valeurs autres, il est impossible de ne pas voir alors comment cela en vient à bousculer, en même temps que le conformisme et la répression sexuelle, la fermeture répressive et rétrograde qui domine toujours, avec une impressionnante ténacité, à l’intérieur de la famille ouvrière comme de la famille bourgeoise.

Cela est source de conflit, et il est juste d’avancer l’hypothèse que, chez les jeunes, les femmes qui travaillent, certains camarades plus politisés, on est en train de prendre conscience, péniblement, du problème. Ici aussi du reste, le conflit qui naît de cette situation s’aggrave incontestablement depuis quelques années, mais sans se résoudre entièrement et nécessairement tout de suite en un accroissement de la conscience politique. Sur la voie d’une prise de conscience collective de l’hégémonie idéologique de la bourgeoisie dans le champ du « privé », la contradiction, pour un certain temps et au moins en partie, se brise et se tord, c’est-à-dire ne devient pas immédiatement claire comme problème politique collectif. Elle produit également des conflits chez les individus et entre eux, des violences sporadiques, des fuites, des souffrances et des névroses.

Thérapie

Le problème de la thérapie de la névrose ouvrière ne devrait pas réclamer un paragraphe à part : on peut dire que tout ce texte vise à chercher quelles devraient être les orientations correctes pour une pratique efficace. La lutte contre la névrose et les troubles mentaux qui naissent à l’intérieur et à l’extérieur de l’usine, fait partie des luttes ouvrières pour la santé et le bien-être, dans l’usine et sur tout le territoire, et revêt donc la même signification politique. De plus, la névrose est une forme de fausse conscience politique. Si elle peut être considérée comme un moment de contradiction, un pas en avant par rapport à l’acquiescement et à la résignation, elle est aussi et surtout un moment de blocage, un obstacle sur la voie d’une prise de conscience collective des problèmes politiques en jeu, une souffrance individuelle qui ne facilite ni la clarté ni l’action. La névrose ouvrière est donc un obstacle à combattre en menant une action politique et en faisant un choix précis dans le sens de la prévention, c’est-à-dire de la lutte contre les causes du mal.

La tentative d’affronter la névrose ouvrière en développant seulement les soins médicaux ou psychiatriques est non seulement vaine, mais nocive. Les tranquillisants ou la psychothérapie seuls, quelle que soit la technique en usage, et quelle que soit la disponibilité démocratique des opérateurs, considérés en tant que tels, aggravent le problème, et l’aggravent dans la mesure où ils le traitent comme un problème individuel, privé (lié à une vie privée définie comme milieu séparé), comme un problème à résoudre au moyen de techniques, par l’intermédiaire d’un technicien, séparément des camarades de travail, à l’écart des problèmes syndicaux et politiques qui se posent sur le lieu de travail, à travers un processus de guérison qui, dans le meilleur des cas, est vu comme une prise de conscience individuelle en même temps que collective, et comme une solution thérapeutique séparée de la prévention.

Abstraction faite de toute considération idéologique et politique, il s’agit là d’instruments thérapeutiques peu efficaces, même du point de vue de la « guérison », c’est-à-dire de la disparition des symptômes. D’une part, de nombreux états de souffrance névrotique « guérissent » d’eux-mêmes, et se résolvent dans l’acceptation, l’adaptation, ou dans le meilleur des cas, cèdent à un niveau supérieur de conscience des contradictions, ou encore s’atténuent de par la disparition de certaines contradictions externes (comme le changement de poste de travail, la modification de la composition de la famille, etc.) D’autre part, il faut dire avec netteté que les tranquillisants et autres médicaments servent seulement à supporter une situation psychologique, mais ne la modifient pas ; et que les différentes formes techniques de psychothérapie sont peu efficaces, et très longues : de toute façon inaptes à affronter un problème qui a une signification et une dimension de masse.

La souffrance névrotique qui naît objectivement des contradictions de la condition ouvrière (ou qui naît subjectivement des contradictions de la conscience ouvrière) est à affronter du point de vue de la prévention comme de celui de la thérapie, en tant que problème collectif. Elle ne peut être séparée ni des luttes pour la défense de la santé dans l’usine (et donc sur le territoire, et contre la médecine su capital) ni d’un débat sur le problème de la subjectivité ouvrière, c’est-à-dire de la conscience du rapport à la machine, au produit, à l’organisation dans l’entreprise. Le premier pas consiste à vérifier simplement le fait (le plus souvent ignoré des intéressés eux-mêmes) que dans un atelier donné, dans une équipe donnée, plusieurs ouvriers souffrent de troubles névrotiques souvent analogues. On ne peut séparer la poursuite de l’enquête du débat, par groupes les plus homogènes possibles, sur les causes probables de la souffrance, le rôle des médecins, « ce qu’il est possible de faire » dans l’usine et hors d’elle, le rapport entre une prise de conscience politique et la résolution de la condition névrotique.

En se liant aux luttes et aux problèmes actuels spécifiques, syndicaux et politiques, soit dans l’usine soit hors d’elle, il est possible également d’affronter de plus près les problèmes des ouvriers qui présentent des symptômes névrotiques particulièrement perturbants. Ici aussi, il ne s’agit pas de « psychiatriser » les problèmes, mais de les aborder avec une optique politique où même les aspects les plus « privés » de la problématique et des souffrances du patient puissent trouver une juste mise en place idéologique. On ne peut agir alors en se passant des « techniciens » de la santé (psychiatres, psychologues, etc.) mais encore une fois, il importe de mettre en question le rôle « charismatique » du médecin, en s’efforçant de séquestrer le moins possible les problèmes psychologiques dans un milieu technique et individualiste. Les troubles névrotiques individuels et leurs causes doivent être largement subordonnés aux problématiques d’intérêt collectif (la santé, les aspects variés de la condition ouvrière, l’insécurité et l’anxiété due au travail, etc.) : c’est-à-dire discutés systématiquement en groupes, confrontés aux idées des camarades, d’autres personnes qui ont eu des problèmes et des troubles analogues liés à des thèmes concrets et des problèmes de lutte.

Mais au fond, il faut le répéter, le problème de la névrose ouvrière n’existe pas comme question appartenant à un secteur particulier, d’ordre spécialisé et séparé : il est une partie intégrante d’un problème politique plus général. Ainsi, la thérapie de la névrose ouvrière est fournie surout par la prise de conscience et par la mise en question du caractère « privé » de la névrose : et cela s’obtient surtout à travers les luttes et le travail politique. Les troubles de type névrotique clairement liés aux principales contradictions de la condition ouvrière constituent une cause de crise et un obstacle politique pour un pourcentage très élevé d’ouvriers, parmi lesquels on compte souvent des cadres. Quoiqu’il soit difficile de fournir des données précises, il n’est pas rare de relever que plus de la moitié, et souvent plus des trois quarts des ouvriers d’un atelier, souffrent de troubles névrotiques graves au point de les entraver sérieusement dans leur vie quotidienne. (Il faut noter qu’il est impossible de faire des relevés statistiques précis sur les troubles nerveux, à moins d’élaborer une série de critères de relevés largement conventionnels, et de méthodes d’enquête très surveillées : cela à cause de la nature subjective des troubles, et parce qu’il n’existe pas de ligne définie de séparation entre le névrotique et le normal).

Il s’agit de mener une longue bataille en premier lieu contre la profonde et tenace « colonisation » idéologique de la classe ouvrière par l’idéologie médicale, mais il s’agit aussi de savoir inscrire correctement cette bataille dans le contexte concret des luttes de la classe ouvrière. A notre avis, la route à parcourir est encore longue, et les erreurs à éliminer parfois importantes. La défense de la santé dans l’usine ne peut être laissée ni aux « techniciens » ni aux services des administrations locales ; à son sujet, et en particulier à propos du problème de la névrose ouvrière, la ligne de lutte correcte est celle de la « non-délégation », et il faut la poursuivre avec courage.

Giovanni Jervis, article paru dans Inchiesta, avril-juin 1973, ed. Dedalo, Bari. Traduction par Bernadette Gromer in Théorie et Politique, 6, mars 1976.

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