Giovanni Jervis – Condition ouvrière et névrose (première partie)

Article paru dans Inchiesta, avril-juin 1973, ed. Dedalo, Bari.

Névroses de la grande industrie ?

C’est une erreur de croire que le problème des troubles névrotiques des ouvriers concerne essentiellement la grande usine moderne à un haut niveau de compostion organique du capital, aseptisée et rationalisée. Il est vrai que dans ce type d’usine, on peut constater d’un côté la diminution de la nocivité traditionnelle, et d’un autre, un ensemble de techniques organisationnelles d’exploitation scientifique, et donc de nouvelles contradictions entre les ouvriers et le capital, multipliant les malaises psychologiques, les névroses, etc… Il est donc vrai aussi que la lutte des ouvriers contre la nocivité traditionnelle peut conduire à une amélioration des conditions d’hygiène, mais cela détermine presque aussitôt une augmentation des cadences et de nouvelles situations d’organisation qui renvoient nécessairement la lutte pour la santé à un niveau plus élevé, où le mode de production de l’usine capitaliste lui-même est attaqué.

Cela contribue à expliquer, en même temps que l’accroissement imposant des troubles nerveux et psychosomatiques, pourquoi les luttes ouvrières pour la santé les plus avancées dans la confrontation avec le problème des névroses deviennent ainsi directement des luttes politiques. Il reste cependant à comprendre (nous verrons cela plus loin) comment ces malaises et ces troubles se présentent aujourd’hui, même là où existent des formes graves de nocivité du milieu ambiant traditionnel dans les petites et moyennes industries (caractérisées souvent par l’utilisation de machines modernes, mais également par une mauvaise organisation du travail et une pesante exploitation à l’état brut), et aussi à l’extérieur des chaînes de montage. Cette observation nous permet de faire aussitôt un pas en avant, dans l’approfondissement de notre sujet.

L’ouvrier et la machine

Nous avons usé de termes comme « insatisfaction », « insubordination », et nous avons également fait référence aux « contradiction » (objectives, mais aussi psychologiques) qui caractérisent la situation ouvrière. Nous préciserons maintenant ces notions.

Theorietpolitique76« Dans toute production capitaliste en tant qu’elle ne crée pas seulement des choses utiles, mais encore de la plus-value, les conditions de travail maîtrisent l’ouvrier, bien loin de lui être soumises, mais c’est le machinisme qui, le premier, donne à ce renversement une réalité technique. Le moyen de travail converti en automate se dresse devant l’ouvrier, pendant le procès de travail même, sous forme de capital, de travail mort qui domine et pompe sa force vivante. La grande industrie mécanique achève enfin, comme nous l’avons déjà indiqué, la séparation entre le travail manuel et les puissances intellectuelles de la production qu’elle transforme en pouvoirs du capital sur le travail. L’habileté de l’ouvrier apparaît chétive devant la science prodigieuse, les énormes forces naturelles, la grandeur du travail social incorporées au système mécanique, qui constituent la puissance du Maître ». (Le Capital, Livre I, section 4, chapitre 15).

En outre : « La fastidieuse uniformité d’un labeur sans fin occasionnée par un travail mécanique, toujours le même, ressemble au supplice de Sisyphe ; comme le rocher, le poids du travail retombe toujours et sans pitié sur le travailleur épuisé » (ibid). « En même temps que le travail mécanique surexcite au dernier point le système nerveux, il empêche le jeu varié des muscles et comprime toute activité libre du corps et de l’esprit. La facilité même du travail devient une torture en ce sens que la machine ne délivre pas l’ouvrier du travail, mais dépouille le travail de son intérêt » (ibid).

Chez Marx, donc, le rapport entre l’usine capitaliste et le travailleur est conçu comme quelque chose de nécessaire et de totalisant, et non comme une offense marginale, anti-hygiénique, aux droits de son organisme (comme le voudraient, au contraire, les partisans de l’usine « à mesure d’homme »). En outre, le concept de « dommage nerveux » est vu par Marx, étant donné le contexte, non comme une usure mécanique, épuisement ou fatigue, mais comme une agression bien plus complexe. L’intelligence et la « mobilité » corporelle personnelle de l’ouvrier, niées par la machine et soustraite à l’ouvrier lui-même, s’opposent à lui d’une façon monotone, comme rationalité et pouvoir capitaliste.

Le fondement du malaise ouvrier est donc le contraste entre un acte de production (comme moment du rapport de la personne à l’objet, « action multiple des muscles », acte de créativité, de transformation de la nature) et la négation continuelle et le « renversement » de ce même acte de production. L’ouvrier se trouve plongé, protagoniste et victime, dans une activité qui est en même temps, comme celle de Sisyphe, une non activité. Cela n’est encore qu’un aspect partiel de son insertion dans le processus productif. Sa « libre activité physique et mentale » est non seulement « confisquée » par la machine, mais encore tournée contre lui. Au demeurant, ce n’est en aucune façon la machine « en soi » qui est responsable de cette violence.

La phrase « le travail à la machine entame dans une mesure extrême le système nerveux, supprime l’action multiple des muscles et confisque toute libre activité physique et mentale » doit être lue à la lumière du concept expliqué dans toute la 4è section du premier livre du Capital, selon laquelle « les contradictions et les antagonismes inséparables de l’usage capitaliste des machines ne proviennent pas des machines, mais de leur usage capitaliste » (ibid).

Marx ajoute : « Puisque les machines, considérées en elles-mêmes, abrègent le temps de travail, alors que, dans l’usage capitaliste, elles prolongent la durée de travail : puisque les machines allègent le travail, mais dans l’usage capitaliste en augmentent l’intensité ; puisqu’elles sont en soi, une victoire de l’homme sur les forces de la nature, mais dans l’usage capitaliste, soumettent l’homme aux forces de la nature ; puisqu’elles augmentent la richesse du producteur, mais dans l’usage capitaliste l’appauvrissent, etc. ». Aujourd’hui, cette contradiction se reproduit essentiellement de la même façon, mais s’approfondit et s’élargit aussi sur un plan plus vaste. Voyons de quelle façon.

L’ouvrier et le système des machines aujourd’hui

Chez Marx déjà, ce n’est pas telle machine particulière qui s’oppose à tel ouvrier, mais » le système des machines ». Comme l’observait Panzieri, « dans l’utilisation capitaliste, non seulement les machines, mais aussi les « méthodes », les techniques d’organisation, etc. Sont incorporées au capital, s’opposent aux ouvriers comme capital : comme « rationalité » étrangère (R. Panzieri, ‘Sur l’usage capitaliste des machines dans le néocapitalisme’, Quaderni Rossi, 1, 1961, p.61)

Aujourd’hui, l’usine capitaliste se situe à un degré d’organisation du capital immensément supérieur et qui progresse rapidement, sa « rationalité » est beaucoup plus grande. Les machines s’y opposent à l’ouvrier sous la forme de l’organisation du travail, c’est-à-dire comme un système beaucoup plus intégré, plus massif et plus agressif. On a cependant répété avec les motivations les plus diverses que l’’ouvrier « participe » aujourd’hui au fonctionnement de cette usine, c’est-à-dire qu’il y est impliqué, d’une manière certainement non négligeable et dans une mesure bien plus grande que dans l’ancienne industrie mécanique et manufacturière. Cette participation est un fait réel mais s’exprime d’une manière moins définie et plus ambiguë qu’on n’a l’habitude de le penser.

Il ne s’agit pas seulement ici du problème de l’aristocratie ouvrière, et de ces franges de la classe ouvrière qui sont en fait achetées par le capital. Il convient d’examiner, avant cela, un problème qui n’est pas seulement d’adhésion psychologique ou politique, mais de contexte structural. L’usine moderne extrait de chaque ouvrier en particulier une productivité très élevée ; celle-ci augmente l’exploitation de la force de travail non pas tellement à travers un accroissement de la fatigue physique, mais plutôt en tirant sur ce qui est appelé de façon imprécise « l’énergie nerveuse ». Celle-ci est faite surtout d’attention, mais d’une attention qui doit être exercée dans une situation de monotonie, de malaise, d’insécurité, de lassitude, de rapidité des mouvements, et souvent aussi de fatigue physique de type traditionnel.

une 2Ces caractéristiques variées du tribut de l’ouvrier seraient incompatibles entre elles (on comprend par exemple, que la capacité d’attention soit rendue difficile par la monotonie du travail), mais elles doivent être mises en avant ensemble, et surtout, dans une situation du travail qui n’appartient pas à l’ouvrier, qui est contre lui (voir plus haut). Dans ces conditions, ce que l’ouvrier dépense de lui-même dans le travail (ce que lui enlève le capital sous forme de productivité) n’est plus simplement la performance de travail « mécanique », pure et simple, ni seulement l’usure traditionnelle de la santé, ni même l’attention à laquelle on a fait allusion plus haut, mais l’effort global (et ses conséquences) que l’ouvrier accomplit pour remplir une fonction insupportable. Il met ainsi en jeu, dans le travail, non seulement l’intelligence de sa pratique, sa fatigue musculaire et sa capacité d’’attention, mais toute sa personne, dans un effort qui implique sa personnalité et son équilibre psychophysique.

L’usine capitaliste, donc, suce la personnalité de l’ouvrier, pour défendre le profit, et ce faisant insère plus profondément encore le travailleur dans le mécanisme productif. Ainsi s’aggrave la contradiction dont parlait Marx, d’une « activité » qui est une « non-activité », d’une manière propre à l’ouvrier mais qui lui est niée comme droit, lui est soustraite, et se retourne contre lui, comme se retourne contre lui chacun de ses actes dans l’entreprise. Plus grand est l’effort du capital pour obtenir une intense et active participation des ouvriers à la production, plus cette contradiction s’approfondit.

En outre, ce que le « système des machines » soustrait à l’ouvrier n’est pas seulement ce qu’en fait il accomplit, mais, de plus en plus, ce qu’il pourrait accomplir. L’ouvrier d’aujourd’hui n’est pas abruti par la misère, l’ignorance et les privations. Il est une personne qui, du fait de son accès à la culture et de sa prise de conscience politique, est toujours moins portée à s’adapter à des fonctions frustrantes pour son intelligence, ses capacités et ses aspirations. L’insatisfaction qui résulte d’un travail aliéné s’en trouve aggravée, ainsi que la conscience du contraste existant entre le désir d’une « activité » intelligente et ce que lui offre le travail en usine.

Aspects et contradictions de l’exploitation actuelle : les conflits psychologiques

On a dit, en résumé, que dans l’usine d’aujourd’hui, l’ouvrier donne davantage de lui-même. Cela est particulièrement évident dans les tentatives du capital de déléguer à des groupes d’ouvriers certaines marges d’autogestion dans l’organisation de leur travail. L’ouvrier peut être ainsi partiellement « acheté » par la plus grande satisfaction qui lui vient d’une fonction « élargie » et non plus parcellisée, d’un mode de travail plus « responsabilisé ». D’autre part, dans cette situation d’organisation, il n’est plus isolé ; il peut rétablir une solidarité avec ses camarades, en outre, il a de plus grandes possibilités de se rendre compte de la marche du procès de production dans sa globalité. Sur cette base, justement, se créent des situations de conflit.

D’un côté, il peut y avoir la « paix sociale » et la satisfaction d’un travail privilégié ; de l’autre, la conscience plus ou moins explicite du fait que toute cette participation « en plus » appartient en réalité au patron, d’autant qu’à la limite, c’est l’ouvrier lui-même qui « s’est vendu ». La contradiction est patente : ce sont ses camarades des autres ateliers qui pourront la faire exploser, ou bien c’est sa nouvelle situation qui favorisera une prise de conscience. Si on exclut l’hypothèse que l’ouvrier puisse être totalement et définitivement « acheté », le malaise subsistera avec la contradiction. Il est caractéristique que l’ouvrier ne réussisse ni à s’identifier pleinement avec la vente au patron d’une plus grande adhésion personnelle à l’usine capitaliste, ni ne réussisse à se sauver lui-même en dégageant de l’acte de travail son propre soi réel, sa propre personnalité. Il se trouve ainsi dans une situation conflictuelle typique.

Dans le cas de l’ouvrier à la chaîne ou à la machine, aux prises avec un travail parcellisé, monotone, senti comme injuste, inhumain et privé de sens, la situation de travail est sans doute très différente, même si certaines contradictions restent analogues dans le fond. Ces types de fonctions sont aujourd’hui toujours plus souvent jugées inacceptables par les ouvriers. Cela vient, soit des cadences qui sont imposées et de l’augmentation particulièrement dure ces dernières années, soit aussi de ce que les ouvriers d’aujourd’hui, et particulièrement les jeunes, ont acquis une conscience différente de leur rapport avec les problèmes du travail salarié. Cette conscience différente n’est pas entièrement ré-assumable en une prise de conscience politique de la signification réelle du travail salarié, et ne s’exprime pas entièrement comme conscience de classe mûre : elle est le résultat d’une transformation culturelle complexe, d’une mutation des valeurs qui a certainement des origines diverses, et de laquelle fait également partie (composante importante, mais non exclusive) la maturation politique.

Dans cette situation historique, la difficulté de l’ouvrier à adhérer au travail, à s’investir en lui, grandit. Si la taylorisme est au fond une réponse du capital à ce fait (« cela n’a pas d’importance, tu peux le faire même en pensant à autre chose – il suffit que tu ailles vite »), il offre aussi une pseudo-solution qui, en réalité accélère, comme on l’a vu, la tendance au refus. Il n’est pas possible de « penser à autre chose », on ne peut faite pendant huit heures un travail considéré comme injuste et fatiguant en faisant comme si on n’était pas là : on ne peut pas ne pas penser au travail, ne pas penser à le faire d’une certaine façon. Un rapport subsiste donc entre l’ouvrier et la machine, le travail, la pièce à terminer ; et c’est un rapport particulièrement ambivalent, fait d’attachement impossible et de haine, dans lequel demeure inévitablement l’image et l’espoir d’un travail différent. L’attachement à la machine, ou au travail bien fait, ou à l’entreprise elle-même, peut même être recherché par l’ouvrier comme l’unique façon de supporter les huit heures, une issue, un antidote : mais c’est un antidote pire que le poison. Ici aussi le conflit se joue entièrement entre deux pôles : une impossible mais nécessaire adhésion au travail, et l’autrement impossible et nécessaire négation d’un travail que l’on s’est obligé à poursuivre par force.

La névrose ouvrière naît de ce conflit, elle est fondamentalement ce conflit, et se développe dans la mesure où l’ouvrier ne réussit pas à insérer son propre refus dans une structure collective de protestation, c’est-à-dire à exprimer en termes corrects, politiques et rationnels, son propre malaise.

Traduction : Bernadette Gromer, dans Théorie et Politique, 6, mars 1976

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