La découverte du racisme anti-irlandais à Londres dans les années 1980

Partie autobiographique d’une étude de Robbie McVeigh sur le racisme anti-irlandais.

Comme cela a lieu avec d’autres théorisations du racisme, la notion d’un racisme anti-irlandais est née dans le feu de la lutte. Elle n’a pas été « découverte » par la perspicacité de la recherche universitaire, mais a été nommée par des communautés irlandaises qui ont expérimenté ses conséquences destructrices. Bien que les stéréotypes racialistes contre les Irlandais aient été étudiés en Irlande, en Grande-Bretagne et ailleurs (par Curtis en 1971 et 1986 et Truniger en 1976), l’apparition massive de la notion de racisme anti-irlandais eut lieu pendant la vague de radicalisation et d’ethnicisation de la politique en Grande-Bretagne au début des années 1980.

Pour les Irlandais en Grande-Bretagne, ceci s’accompagna de la politisation autour des grèves de la faim et de l’émergence d’organisations comme le IBRG (Irish in Britain Representation Group), dont un des axes était l’opposition au racisme anti-irlandais. La théorisation de ce racisme trouva son expression dans le livre désormais classique de Liz Curtis intitulé Nothing but the Same Old Story : The Roots of Anti-Irish Racism, publié en 1984 par le GLC [Greater London Council], avec un avant-propos écrit par Ken Livingstone, dirigeant du GLC.

Pour la première fois, le racisme anti-irlandais était nommé et critiqué, dans le cadre d’une démarche politique organisée de la gauche radicale et anti-raciste, centrée à Londres autour du GLC. J’ai connu cette fermentation politique en 1984, moi, un étudiant protestant d’Omagh, âgé de 22 ans, qui faisait une maîtrise à la London School of Economics. Mon identité culturelle et politique était ambiguë. J’étais une sorte de socialiste unioniste, mon influence culturelle majeure était la musique punk britannique, et les traditions politiques avec lesquelles je m’identifiais étaient celles de la gauche britannique. J’étais certainement anti-républicain. Trois ans plus tard, je quittais Londres transformé en républicain convaincu et beaucoup plus assuré dans mon irlandité. Pour paraphraser Kipling, l’impérialiste par excellence : « que savent-ils de l’Irlande, que seule l’Irlande connaît ? » !

Londres était très bouillonnante politiquement quand j’y arrivai. Les grèves de la faim avaient encore de l’écho dans les communautés irlandaises, Sinn Féin édifiait ses bases politiques dans les Six Comtés et dialoguait avec la gauche britannique. Celle-ci contrôlait encore des conseils municipaux et le conseil général du grand Londres [le GLC]. La grève des mineurs approchait. Les soulèvements de Brixton et de Broadwater Farm étaient au coin de la rue. Les conseils généraux commençaient à mettre en avant une ‘image positive des gays et des lesbiennes’. Retrospectivement, il est plus facile de voir que c’était une époque remarquable. La banalité terrifiante du blairisme semble avoir enfoncé le dernier clou sur le cercueil de la gauche britannique, mais à cette époque, la croyance en la possibilité d’une transformation socialiste était répandue.

On s’amusait aussi beaucoup, il y avait la possibilité de nouvelles et intéressantes rencontres ethniques. Personne ne pourra me convaincre que les soulèvement dans les villes britanniques en 1981 n’ont aucun rapport avec la couverture médiatique de l’opposition à l’Etat en Irlande pendant les grèves de la faim. Ce que j’ai appris du racisme, je l’ai appris d’amis africains, caribéens et asiatiques. Il me semblait que tout le monde parlait de racisme et d’anti-racisme et que tout le monde s’adonnait à des choses radicales et interculturelles. Mes amis britanniques noirs me parlaient de Hugh Masakela et de Bangra, tandis que je les initiais à Moving Hearts et à Planxty [groupes de musique].

Une de mes premières expériences de racisme anti-irlandais eut lieu lorsqu’on me traita de « bâtard d’Irlandais » et qu’on m’expulsa d’une fête en compagnie de quatre autres étudiants irlandais. Ceci fut pour moi une expérience qui m’ouvrit au collectif, le racisme était déplaisant, mais l’expérience collective me confirmait mon irlandité, que je le veuille ou non. Un an plus tard, je quittai le racisme distingué des universités pour trouver le racisme plus terre-à-terre et honnête des chantiers de construction du Nord de Londres. Là encore, l’expérience fut contradictoire. Chaque confrontation racialisée avec un travailleur anglais blanc confirmait à mes propres yeux que je n’étais pas le même qu’eux, et je commençais à aimer ça. Qui plus est, nous étions nombreux : les Anglais ne pouvaient pas trop faire les malins étant donné qu’ils étaient entourés de grands gaillards du Kerry ou du comté d’Antrim. Je ne voudrais pas faire croire que l’expérience du racisme anti-irlandais a été une bonne chose, ce qu’elle n’était pas. Mais c’est une expérience qui m’a formé, qui m’a donné des idées politiques et une identité, que je me réjouis d’avoir gardées, malgré toutes les contradictions qu’elles impliquent.

Cela m’a poussé à avoir une idée plus large du racisme : si je voulais affronter le racisme anti-irlandais, il fallait aussi que je prenne en compte le racisme irlandais. Plus tard, j’ai vécu une expérience moins positive de l’isolement généré par le racisme infligé par l’autre. Comme je rentrais chez moi depuis Stranraer, un policier flaira mes possibles connexions avec la subversion irlandaise, en remarquant que j’avais à la main le disque « Free Nelson Mandela » – c’est cela qui le mit sur la piste. Ceci provoqua une dissection de mes affaires, de mon carnet d’adresse, pendant une heure. L’humiliation de la PTA (Prevention of Terrorism Act – loi anti-terroriste] qui fut vécue par tant d’Irlandais, était le côté négatif de cette expérience du racisme, il n’y avait rien de positif ou de libérateur là dedans, ce n’était qu’effrayant. Je pris le bateau par le port de Larne, craignant qu’on ne me jette dehors à nouveau. Je détruisis tout ce qui aurait pu sembler « douteux ». Je jetai même à l’eau mon badge Starry Plough [‘charrue étoilée’, symbole républicain-connollyiste].

Même aujourd’hui, il est difficile de rendre compte de ce climat, mais l’aspect essentiel est qu’ils avaient réussi à me faire oublier que je n’avais rien fait de mal. Etrangement, ce sont ces trois ans passés en Angleterre et la prégnance de ce racisme anti-irlandais qui m’ont défini comme quelqu’un de beaucoup plus assuré dans son identité irlandaise, de beaucoup plus engagé dans les activités anti-racistes. Cependant, j’étais conscient des contradictions de ma conscience irlandaise nouvellement acquise. Il y avait deux choses qui me gênaient.

D’une part, j’étais lassé des rencontrer des Irlandais qui prévoyaient de rentrer en Irlande une semaine plus tard, je savais que moi aussi j’avais atteint le point où je devais songer à rentrer, ou bien à m’établir définitivement en Grande-Bretagne. D’autre part, je savais qu’il serait difficile de réconcilier mon protestantisme et mon irlandité lorsque je serai de retour dans les Six Comtés. Toujours partant pour la dialectique créative, je rentrai à Belfast pour étudier les rapports entre ethno-confessionnalisme et racisme anti-irlandais. En 1987, le paysage politique que je laissais derrière moi était plutôt sombre. Les conservateurs avaient vaincu les mineurs, avaient démantelé le GLC, avaient étranglé financièrement les conseils municipaux et généraux tenus par l’extrême-gauche. Le mouvement de solidarité avec l’Irlande étaient en lambeaux, suite à des scissions internes et autres affaires. Je dis Slán [‘au revoir’ en Irlandais] aux centres culturels irlandais de Haringey et de Camden, aux librairies Green Ink et Four Provinces, aux pubs de Holloway Road, de Kilburn et du Mean Fiddler, et aux sections irlandaises du Labour Party, et je fis ce que les enfants de la diaspora trouvent toujours difficile à faire : je rentrai à la maison.

Source : ici, pp. 146-147

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