« Du rififi dans l’scénar' »

Feuilleton rocambolesque et mystérieux paru dans AQNI #1, le journal d’Al Qaida au Nanterre Illuminati

Chapitre 1

Où l’on se ne demandera pas comment fait un paquet de farine pour descendre un escalier

C’était une de ces matinées où la grisaille parisienne recouvre intégralement le ciel bas d’une chape de plomb parfaitement unie qui semble tenir la capitale enfermée dans un étrange purgatoire dont on ne sait jamais l’avance combien de temps il peut durer.

J’étais dans cette médiocre chambre de motel où les affreux rideaux de velours vert râpé peinaient à dissimuler la laideur de la ville qui perçait à travers leurs innombrables déchirures ; il était onze heures du matin passées, je venais à peine de me lever (je dis bien « me lever » et non pas « me réveiller dans la mesure où je n’avais quasiment pas fermé l’œil de la nuit) et je tentais de me sortir de mon état de fatigue comateuse avec l’ignoble café trop fort que me concoctait la vieille cafetière électrique de l’hôtel dont je n’arrivais pas, malgré toute ma bonne volonté, à nettoyer les tâches de moisissure.

Mon coyote domestique dormait à poings fermés, insouciant de tout tracas de l’existence, me forçant, pour ne pas le réveiller, à prendre mon petit déjeuner dans l’obscurité et le silence que seul meublait le bourdonnement incessant du minuscule frigidaire électrique. Assis devant la petite table dépliante à côté de la fenêtre, le nez presque entièrement plongé dans mon énorme tasse, j’en étais réduit à lutter contre la somnolence lorsque le réfrigérateur se mit soudain au repos, comme cela lui arrivait de façon cyclique, plongeant brutalement la chambre dans un épais silence.

C’est seulement alors que je réalisais à quel point son bruit avait pu être oppressant et comme si je n’avais rien fait d’autre qu’attendre ce signal pour me rendormir, je me sentis brusquement piquer du nez dans mon café…

                                                               *      *      *

Mais ici il faut que je vous en dise un peu plus sur la nature des évènements qui m’avaient ravi ma brillante carrière d’écrivain à succès pour me précipiter dans ce claque. Deux mois plus tôt, en rentrant de mes vacances d’été, j’avais été accueilli par une nouvelle absolument effroyable qui était parue à peine une semaine auparavant dans les journaux : j’étais mort dans l’incendie de ma maison, accident aussi fatal que mystérieux qui m’avait brutalement soustrait à l’affection de mes proches, à l’admiration de mon public et à la très haute estime en laquelle je me tenais.
Les raisons du drame demeurant obscures, la police mena une enquête expéditive qui conclut, faute de mieux, à un accident domestique dont les circonstances exactes restèrent cependant inconnues. Interrogé par les inspecteurs, je ne pus fournir aucun élément de réponse suffisamment instructif : je ne me rappelais nullement avoir laissé quoique ce fut, électricité, gaz ou autre, allumé avant de partir, et toutes les installations de ma maison étaient, par ailleurs, strictement aux normes. L’affaire fut classée sans suites.

Mes maigres restes calcinés furent enterrés dans ma ville de banlieue natale après des funérailles touchantes au cours desquelles j’eus la maigre consolation de réaliser ce que j’avais pu représenter pour chacun de mes proches et des personnes qui m’avaient connues. Si bouleversé que je le fusse moi même, un certain sens de la dignité me donnait le courage de prendre sur moi dans cette épreuve, aussi avais-je poliment refusé les propositions d’hébergement de ma famille, conscient qu’être contraints de me voir tous les jours les empêcherait de faire leur deuil. J’encaissais l’argent de l’assurance et me mis aussitôt à la recherche d’un nouveau logement, en attendant quoi j’avais choisi d’habiter le motel le moins cher que j’avais pu trouver dans Paris.

Ma maison d’édition ne cessait de me harceler au téléphone : un auteur vendant, comme chacun sait, toujours davantage après sa mort, mon éditeur me pressait d’écrire sans tarder quelques œuvres posthumes pour surfer sur la vague de sympathie provoquée par ma disparition, le succès et la fortune étant, selon lui, d’ores et déjà assurés. Mais j’avais, en mon for intérieur, fomenté d’autres projets. Trop d’interrogations autour de mon décès demeuraient en suspens pour que je réussisse à trouver le repos et la tranquillité nécessaires à l’écriture. J’avais besoin, pour ne pas me laisser gagner par l’abattement, de reprendre ma situation et main et cela nécessitait déjà que je fasse la lumière sur un certain nombre de points restés obscurs dans les récents événements.

Je réussis in extremis à éviter de venir taper du nez contre la faïence épaisse de ma tasse de café. Il fallait que je me tienne éveillé coûte que coûte ! J’avais des choses à faire ! Une fine bruine matinale se mit justement à se manifester sous la forme de minuscules gouttes ruisselant sur les vitres de l’hôtel ; j’écartais les rideaux et ouvrit la fenêtre pour prendre un peu d’air frais en même temps que les rumeurs de la ville. Le pavé parisien s’obscurcissait progressivement d’humidité tandis que le son familier de la pluie se faisait entendre toujours plus nettement ; un grondement de tonnerre se mit soudain à rouler au loin : une tempête s’annonçait, venant bousculer la monotonie du ciel et dissiper en même temps la mélancolie qui avait si longtemps embrumé mon esprit. Les choses commençaient peu à peu à s’éclaircir !

« Mais c’est bien sûr… »
On frappe à la porte ! Merde, fait chier ! Pas maintenant quoi ! J’allais romancer !
Je reprends : « Mais c’est bien sûr… »
On frappe quand même à la porte. Je referme rapidement la fenêtre puis je suspends soigneusement la belle accroche de ma future déclamation au porte-manteau et je vais ouvrir en maugréant, loin de m’imaginer la nature de la visite que je m’apprête à recevoir. Il ne me faut cependant qu’un seul coup d’œil après avoir ouvert la porte pour deviner qui ils sont, car leur allure improbable les trahit au premier regard : sans l’ombre d’un doute, il s’agit d’agents de la Vraisemblance.

Le premier ressemble à peu près à l’image que vous pourriez vous faire de lui : un homme brun en costume noir, portant des lunettes de soleil noires et une oreillette, assez grand, costaud, le visage figé. Le second est un paquet de farine, de fort belle allure : environ un mètre quatre-vingt-dix de haut pour un mètre de large, d’un certain âge si j’en crois le léger jaunissement de son emballage et la décoloration de son étiquette sur laquelle le mot « Farine de blé » est inscrit en beaux caractères d’imprimerie gothique dorés. A peine ont-ils besoin de se présenter que je les prie aussitôt d’entrer, voulant rapidement en finir avec cette épreuve que je sais inévitable.

Une fois à l’intérieur, et sans autre forme de préambule, le paquet de farine prend la parole : « Monzieur Hazun, fotre zituazion étan toutafai echepzionelle, fou comprentré que che fai fou barler de façone drè directe car les zirgonztanze sont dré dré graf » Il a un drôle d’accent : se pourrait t-il qu’il soit allemand ?
J’ai à peine le temps de me poser la question qu’il éternue bruyamment, envoyant promener un monceau de farine dans toute la pièce, y compris sur mon visage et sur celui de son équipier qui ne bronche pas. La figure recouverte par la poussière blanche, je n’en essaie pas moins de rester poli et demande : « Désirez-vous boire quelque chose ? »

L’homme ne daigne même pas tourner la tête de mon côté, le paquet de farine essaie, quant à lui, de me jeter un regard désapprobateur, ce qui échoue principalement du fait qu’il n’a pas d’yeux. Son éternuement semble en tout cas lui avoir fait du bien, il s’est débarrassé de son drôle d’accent et il reprend son explication tandis que je nettoie mes lunettes : « Les circonstances, disais-je, sont très graves : il y a non seulement eu mort d’homme avec votre décès, il y a deux mois, mais il y a eu, en plus de cela, le fait que vous en ayez réchappé. Double problème ! monsieur Hazun » ajoute t-il en accentuant les mots « double problème ! ».

Son collègue l’interrompt brutalement et prononce enfin son premier mot :
« Maman ! » articule t-il d’une voix parfaitement monocorde.
« C’est son premier mot ? » demandé-je, un peu interloqué.
« Parfaitement, c’est son premier mot », confirme le paquet de farine, qui n’a pas l’air particulièrement ému par l’événement.
« Adjupète, la lopette ! Tu pues quand tu rotes, tu pues quand tu pètes ! » se met brutalement à crier l’homme en costume, en tordant son visage dans une grimace grotesque avant de redevenir aussitôt impassible.
« Double problème donc ! » coupe le paquet de farine sans lui prêter la moindre attention.
« Laissons de côté la question de votre mort, question qui intéresse surtout les agents de police, et venons-en plutôt au fait qui nous préoccupe : votre vie après la mort. Seriez-vous en mesure de nous l’expliquer ? »
« Je ne me l’explique pas moi-même » rétorqué-je. « Je suis content d’être en vie malgré tout et voilà… je… » Je cherche quelque chose de plus à dire puis, soudain, je m’insurge contre l’absurdité de la situation et toute mon amertume des deux derniers mois se transforme en colère, que je décharge alors contre eux.
« Mais vous ne savez pas ce que c’est », dis-je en haussant graduellement le ton, « de se voir mourir comme ça, et d’avoir à se survivre, ce qu’on peut ressentir dans ce genre de moments pour débarquer chez moi comme ça, un beau matin pour commencer à me poser des questions… me demander de rendre des comptes… »
« Monsieur Hazun » me coupe t-il brutalement, « avez-vous été en contact avec des choses, des événements, des personnes ou quoique ce soit d’invraisemblable au cours de ces derniers mois ? »
« Pourquoi ? Je fais l’objet d’une enquête des services de la Vraisemblance ? »
« Vous ne répondez pas à la question, monsieur Hazun ! » Il n’arrête pas de répéter mon nom, cela m’agace.
« Rien qui me passe par la tête en tout cas » réponds-je.
« Monsieur Hazun, auriez-vous, par le plus grand des hasards, retrouvé les restes d’un manuscrit dans les décombres de votre maison ? »
« Un manuscrit ? Quel manuscrit ? »
« Non, rien d’important monsieur Hazun, oublions cela ! Encore une dernière question : connaitriez vous, ou auriez vous par hasard entendu parler d’une bande de malfrats connus dans Paris sous le sobriquet des Ficelles du scénario ? »
« Ca ne me dit rien du tout ! Pourquoi ? Qui sont-ils ? »
« Oh, ils se sont fait une impressionnante réputation ces dernières années. On dit d’eux qu’ils ont tout un vaste trafic de scénarios de contrebande qui violent toutes les règles de la Vraisemblance et qu’ils possèdent plusieurs ateliers clandestins, dans lesquels ils produisent de mauvaises histoires de fiction qu’ils écoulent ensuite sous le manteau chez tout ce que Paris et sa banlieue comptent en lecteurs à la petite semaine : insomniaques, usagers des transports en commun, vacanciers par temps de pluie et j’en passe ! Voilà des années que la Vraisemblance essaie de les coincer, sans succès ! »
« Et vous me soupçonnez d’avoir quelque chose à voir avec eux ? » demandé-je.
« Avez-vous quelque chose à voir avec eux ? » me rétorque t-il sèchement.
« Bon, maintenant en voila assez avec vos insinuations. Je ne répondrais à vos questions que si je fais l’objet d’une enquête officielle alors, pour la dernière fois, est-ce le cas ? »
« Pas encore, monsieur Hazun, pas encore » grommelle le paquet de farine après une brève hésitation, comprenant qu’il ne tirera plus rien de moi dans ces circonstances.

Il grogne encore quelques mots incompréhensibles puis semble finir par se faire une raison; il franchit lentement le pas de la porte, comme pour partir, suivi par son collègue, tout en concluant : « Ce sera tout, Monsieur Hazun, pour aujourd’hui du moins, en attendant nous risquons d’avoir à vous recontacter prochainement, veuillez rester à disposition et ne pas quitter la réalité d’ici-là ! ».
« Voila qui tombe mal » réponds-je ironiquement. « Je comptais justement me faire une petite escapade dans la narration à la première personne ! »
« Permettez-moi tout de même de vous exprimer ma surprise quand à votre manque de coopération monsieur Hazun : vous êtes mort il y a deux mois, vous vous êtes survécu, les agents de la Vraisemblances viennent frapper à votre porte, l’un d’eux est manifestement fou, l’autre est un paquet de farine et vous ne semblez même pas prendre la mesure de la gravité de la situation. Or la situation est grave monsieur Hazun, très grave ! » dit le paquet de farine sur un ton sentencieux, alors que lui et son collègue commencent à descendre l’escalier de bois en colimaçon qui mène au rez-de-chaussée.

Trop agacé pour me demander une seule seconde comment un paquet de farine s’y prend pour descendre un escalier, je claque la porte derrière eux avec une telle force que j’en fais tomber la belle accroche de déclamation que j’avais suspendue au porte-manteau avant leur arrivée.
Mon magnifique « Mais c’est bien sûr… » chute alors sur le plancher de bois du motel et brise mollement en plusieurs éclats. En allant chercher le balai pour nettoyer les morceaux, ainsi que les particules de farines répandues dans la pièce, je manque de trébucher sur l’apostrophe.

griffon

Chapitre 2

Où l’on verra que si la mayonnaise ne monte pas, le niveau des eaux, lui, si

« Putain, mais j’arriverais pas à pioncer hein ! » Albert fulminait silencieusement en se retournant dans son lit, au milieu du vacarme qui émanait de l’atelier. A chaque petit intermède de silence il espérait que ce fut enfin fini, mais le tapage reprenait systématiquement de plus belle. « Solo était obligé d’attaquer la jornaille en retapant le camtar’ ? Juste un coup de chasse qu’y disait ! Faut dire qu’il a sévèrement morflé lors de not’ dernière expédition en banlieue sud çui là, tout ça par la faute à Bichon qui conduit toujours mal quand il est sobre, et qui était un peu trop sobre ce soir là faut dire ! »

Il tentait désespérément de penser à autre chose, de se remémorer un souvenir, de se raconter une histoire dans sa tête pour détourner son attention du bruit, mais celui-ci était le plus fort et, à chaque instant, Albert devait se ré-avouer vaincu et il se lamentait alors dans une flopée de jurons.

« Putain mais merde quoi, même du fond de l’atelier le ramdam se propage dans tout l’immeuble. Et c’est le marteau, la disqueuse, la visseuse, et encore le marteau, et encore la disqueuse, et re-v’la encore la visseuse, et re-v’la encore le marteau… un chabanais à ameuter tous les perdreaux des alentours, bordel ! Et surtout c’est pas des manières que de me siphonner le caberlot dès potron-minet en guise de réveil matin, je vous jure. Solo il s’en fout lui, il a l’habitude de se poivrer, il vit comme ça toute la sainte journée et chaque putain de jour que dieu fait, par contre y en a qui sont encore ensuqués et qui auraient aimé pioncer encore un peu, merde ! »

Le raffut était, en effet, totalement assourdissant, et Albert avait la malchance d’avoir sa chambre au rez-de-chaussée. Au bout d’un certain moment il finit tout de même par en avoir assez : tout compte fait il se sentait suffisamment réveillé pour se lever et, après un dernier coup d’œil à son réveil-matin qui lui indiquait qu’il était déjà onze heures passées, il prit le parti de se montrer philosophe. De toute façon, il y avait des choses à faire aujourd’hui ! Il bougonna, à voix haute, sur un ton à moitié résolu : « Oh et puis : chiotte ! Je vais pas y passer la journée quoi ! Tant pis hein, on va laisser Morphée en frime ! ».

Il se leva et posa les pieds sur le sol : ses doigts de pied rencontrèrent instantanément un liquide froid qui mouillait la moquette rapiécée de sa chambre. Albert sentit que la journée allait être longue : « Eeeet merde ! Et qu’est cé encore qu’c’te lisbroque ? » s’énerva t- il.

Dans la pénombre, il balança sa main sur sa table de chevet et se mit nerveusement à la recherche de son paquet de cigarettes et, l’ayant trouvé, il l’empoigna et sortit de sa chambre à-moitié nu. Le premier pas qu’il fit dans le couloir fut aussi humide que le premier pas qu’il avait fait hors de son lit : de gigantesques flaques parsemaient le corridor qui menait à la salle commune. Il l’emprunta en s’chauffant l’esprit au fur et à mesure qu’il découvrait l’ampleur du dégât des eaux qui avait frappé la planque pendant son sommeil.

En suivant les flaques comme une piste laissée par un petit Poucet nocturne, il remonta le couloir et se retrouva bientôt face à Zombie qui, attablé dans la salle commune, l’air totalement endormi, grillait sa quatorzième clope de la matinée en faisant négligemment tomber la cendre épaisse dans son bol de café. Albert se planta face à lui et le fusilla du regard.

Comme Zombie ne semblait pas le remarquer, il l’alpagua : « Hé ! C’est quoi toute cette flotte, putain ? » gueula t-il pour tout bonjour en roulant ses gros yeux furibards, avant d’ajouter « Ça coule jusqu’au pinarium, bordel, on avait pas commandé une piscine ! »
« Hein ? Euh je crois que c’est moi » répondit tranquillement Zombie de sa voix ensommeillée.
« Quoi ? Mais comment t’as fait ton compte, l’ahuri ? »
« Hein ? Bah euh, tu sais hier soir je voulais faire de la macédoine de légumes, et comme la macédoine de légumes c’est meilleur avec de la mayonnaise j’ai voulu mettre de la mayonnaise, mais comme y avait pus de mayonnaise j’ai essayé de faire de la mayonnaise moi même. »
« Quoi ? Et alors ? C’est quoi le rapport avec ce bouic ? » rétorqua Albert.
« Bah j’ai essayé de faire de la mayonnaise avec les œufs qui restaient dans le frigo, mais ça marchait pas, paskeu les œufs y devaient pas être assez frais, ou alors ils étaient trop froids, rapport au frigo qui marche trop fort ! Tu sais c’est celui qu’on avait trouvé… bon sang, où c’est qu’on l’avait dégauchi çui là déjà ? Bref, on s’en cogne ! Alors moi, t’sais, je voulais manger de la macédoine de légume mais il me fallait de la mayonnaise »
« Ça je sais TU L’AS DEJA DIT ! » hurla Albert, qui ne comprenait rien et qui commençait à s’impatienter. Zombie avait l’air de dormir éveillé, il réussit néanmoins à reprendre, tant bien que mal, la conversation sur un ton parfaitement monocorde : « Ohlala c’que t’es pétardier de bon matin toi !

Attend calme toi, je t’esplique : donc je me dis « Les œufs sont trop frais pour pouvoir faire une mayo, je vais les réchauffer un coup sul radiateur électrique », mais le radiateur était pété, rapport à Solo qui cherchait des pièces de rechange pour l’autoradio, tu sais, celui qu’on avait fauché sur Saint- Honoré, avec Lola… mais quand même, je me demande ce qu’il pouvait bien y avoir d’intéressant pour réparer un autoradio dans un radiateur, mais bref… alors du coup je me suis dit : « Bon bah les oeufs je vais les plonger dans l’eau chaude, ça les réchauffera toujours un peu donc je les mets dans le lavabo et je fais couler l’eau chaude, mais entre temps, Lola avait retrouvé un vieux tube de mayonnaise et là elle me dit « Hey, dis donc, je crois que j’ai trouvé un vieux tube de mayonnaise » alors je vais voir, des fois qu’elle aurait vraiment trouvé de la mayonnaise.
Et bah figure-toi qu’elle avait trouvé de la mayonnaise, alors je me dis : « Chouette, si on a trouvé de la mayonnaise, j’ai pus besoin de me faire tartir avec les œufs vu qu’on a de la mayonnaise », alors je me suis boulotté la macédoine de légumes avec la mayonnaise de Lola et pis je suis allé me prendre une petite infusion de traversin en digestif, tu sais, moi, de jaffer ça me donne le sommeil rapide, mais je crois qu’avant d’aller au pieu j’ai dû un peu oublier d’éteindre le robinet quoi »

Albert resta un instant sans voix. Il récapitula, abasourdi : « Qu’esse té en train d’me dire ? Que t’as inondé la planque paskeu tu voulais faire de la mayonnaise ? »
« Bah ouais, je crois ! C’est con hein ? » Et Zombie se mit à rire de son petit rire crispé qui fit frissonner Albert de colère.

Celui ci essaya de se contenir et, pour ça, il prit un ton sarcastique : « Putain mais tu sais qu’en fait tu m’épates toi ? Je t’ai déjà vu faire des conneries, mais là c’est du haut-de-gamme ! Une connerie de ce standing là, d’habitude, faut s’y mettre à plusieurs, c’est un travail d’équipe normalement ça, môssieur. Et toi tu nous fais ça tout seul, comme un grand, avec les moyens du bord, sans même lire le mode d’emploi, et tout… et tu te lèves ce matin, comme ça, peinard, et tu te dis pas que tu devrais faire un truc ? »
« Un truc ? »
« Oui, un truc, tu sais »
« Quoi ? »« Bah gamberge un peu, tu vas trouver ! »
Zombie resta un moment à réfléchir, le regard vide. « Non je bigle pas où tu veux en ven… euh ? Retirer les œufs du lavabo ? Mais tu sais, maintenant, ils doivent pus êt’ bons du tout! »
« MAIS NAN BORDEL ! Eteindre le robinet, tu vois pas que ça monte encore ? Et nettoyer l’eau, après ça, tant que t’y es ! » tempêta Albert, hors de lui.

Zombie allait essayer de répondre mais il s’aperçut qu’entre-temps la Juliette était entrée dans la pièce et les regardait de traviole depuis déjà quelques minutes : « Skeu cé c’bordel ? » interrogea t- elle de sa voix menaçante. « Un abruti avait laissé le robinet ouvert, j’ai dû le fermer moi-même ! »
« C’est c’est Zombie, il a bah beuh » bafouilla Albert en s’apercevant soudain de sa présence. « Ouais, pose ça là on va le trier ! » coupa t- elle.
« En fait je m’en fous de vos histoire, écoutez moi bien, on est dans un sacré mastic Mais d’abord où sont les autres ? »
Albert parvint à se reprendre, il répondit du ton d’un élève qui récite une leçon : « Solo répare le camtar’, Lola pionce encore, Bichon aussi sans doute, Prof et Emile… »
« Prof et Emile ils bossent, eux ! » coupa la Juliette. « Je les ai envoyé en course ce matin, sont partis chercher une ou deux machine à secouer le paletot, y s’ront là sous deux plombes ! En attendant vous me réveillez les autres et ensuite vous me ramenez tous vos culs ici fissa, j’ai à vous causer ! »

« Qu’est s’y s’passe ? » demanda Zombie en baillant nonchalamment, ce qui refit froncer le sourcil de la Juliette. « C’est rapport à notre revenant ! répondit Juliette d’un air entendu.
« Les draupères se sont pointés chez lui ce morningue pour le blutiner un coup, et pas n’importe quelle genre de volaille : les agent de la Vraisemblance, rien que ça ! J’aurais pas pensé qu’ils se mettraient en affaire si tôt que ça, ces branquignoles là ! Faut qu’on étudie la question au plus vite ! »
« Mais t’façon ce cave pourrait pas aller au refile même s’il le voulait vu qu’y sait rien de rien » répondit Albert. « Il nous retapisserait même pas si on se croisait en pleine aprem’ sur le ruban de la Chapelouse ! On a le temps d’étudier la question calmement sans virer parano quoi !»
« Qu’est cé qui te file l’estom’ de bonnir des conseils toi ? » rugit la Juliette en le fusillant du regard, avant d’ajouter : « Ta décarrade c’tait à peine y a deux marqués j’te rappelle, alors tu l’ouvriras le jour où t’auras prouvé que t’es mariole d’afflurer des mornifles d’un autre genre que celles qu’ont dû te refiler les matuches ! En attendant tes avis tu peux te les tamponner pour te les envoyer en recommandé par le petit guichet ! Et maintenant vous allez me dépieutez vos socials et les z’amener ici pronto, je répéterai pas ! »

Quand la Juliette employait ce ton-là, elle ne plaisantait pas, Zombie eut l’air subitement réveillé et lui et Albert se ruèrent dans l’escalier pour rejoindre les chambres du haut. Sans leur jeter un regard, Juliette alla se verser un verre d’eau plein de calcaire au vieux robinet rouillé de la salle commune, tout en ruminant ses pensées. « Va peut-être falloir l’affranchir de nos affaires » songea t-elle en son for intérieur. « Mais j’aimerais autant éviter que ce cave là vienne nous casser la baraque ! »

A suivre dans le prochain numéro…

*Lexique de l’argot employé*

Afflurer : encaisser (des coups ou de l’argent)
Affranchir : mettre quelqu’un au courant
Aller au refile : avouer, balancer quelqu’un
Blutiner : peut signifier, au choix, « avouer » ou « faire avouer quelqu’un »
Bigler : voir
Bonnir : dire
Bouic : bordel
Bouloter : manger
Branquignole : idiot, naïf

Caberlot : tête
Casser la baraque : mettre la pagaille dans les affaires de quelqu’un
Cave : idiot, naïf
Chabanais : vacarme
Chasses : yeux
Décarrade : sortie de prison
Dégauchir : dénicher, trouver
Dépieuter : réveiller, tirer du lit
Draupères : verlan de « perdreaux », nom donné aux policiers

Ensuqué : abruti, endormi
Estom’ : audace

Faire tartir : faire chier

Gamberger : imaginer, réfléchir

Jaffer : manger
Jornaille : journée

La Chapelouse : le quartier de la Chapelle, à Paris
Laisser en frime : abandonner
Lisbroque : urine ; par extension : liquide dégoutant

Machine à secouer le paletot : mitraillette
Mariole : capable
Marqué : mois de l’année
Mastic : embrouilles, fouillis, gâchis
Matuche : gardien de prison
Mornifle : gifle ou monnaie, s’utilise dans les deux sens, d’où le jeu de mot « afflurer de la mornifle/ des mornifles » qui peut vouloir dire encaisser de la monnaie ou recevoir des baffes.
Morningue : prononciation à la française de « morning », signifiant « matin » en anglais.

Perdreaux : policiers
Pétardier : colérique
Petit guichet : anus
Pinarium : chambre à coucher
« Pose ça là on va le trier » : se répond ironiquement à quelqu’un qui bafouille et qui emmêle les mots
Prendre une infusion de traversin : s’endormir

Retapisser : reconnaître
Ruban : trottoir

Siphonner : rendre fou
Social : ami

Tire : voiture

Source : ici

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2 commentaires pour « Du rififi dans l’scénar' »

  1. Martin le Bouquetin dit :

  2. Georges le Rouge-Gorge dit :

    Marre des journaux super – radicaux qui se prennent au sérieux, des baratins romantico- lyriques imbuvables et des textes de bac+6 en philo ? Envie de renouer avec l’esprit irrévérencieux du cancre bête et méchant ?

    Alors bonne nouvelle : après « La Sulfateuse » qui avait déjà fait grincer des dents, une équipe agrandie de débiles profonds lance un nouvel attentat commando : « Al Qaida au Nanterre Illuminati » qui, outre l’étiquette « anarcho- autonome » se revendique ouvertement d’Al Qaida et du Nouvel Ordre Mondial Illuminati histoire de cumuler les casquettes craignos !

    Au menu de ce ‘zine : des conneries, des conneries, des détournements de BD, des conneries, des fausses pubs, des conneries, un roman feuilleton, un article sérieux (on se demande ce qu’il fout là) et des conneries ! Ca ne va pas plaire à grand monde ? Rien à foutre ! « L’important, c’est d’avoir du SWAGG ! »

    BIM !!!

    Téléchargez le ’zine ici : http://www.fichier-pdf.fr/2013/03/25/z-aqniversionpapier/z-aqniversionpapier.pdf

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