Jules Verne parle des Fenians

Voici le début du chapitre X, intitulé ‘Les Fenians’, du roman de Jules Verne, Les Frères Kip

Ce fut en 1867, et dans le but d’arracher l’Irlande à l’insoutenable domination de la Grande-Bretagne, que se forma l’association politique du fenianisme. Déjà, deux siècles avant, les sujets catholiques de la Verte Erin avaient enduré de graves persécutions, lorsque les soldats de Cromwell, aussi intolérants que féroces, voulurent imposer aux populations irlandaises le joug de la Réforme. Les persécutés résistèrent noblement, fidèles à leur foi religieuse comme à leur foi politique. Les années s’écoulèrent, la situation ne s’améliora pas, et l’Angleterre fit durement sentir sa main brutale. Aussi, à la fin du dix-huitième siècle, en 1798, éclata une révolte, bientôt réprimée, qui amena la suppression du parlement irlandais, défenseur  national des libertés irlandaises.

lesfrereskipEn 1867, le gouvernement du Royaume-Uni se trouva en présence d’une nouvelle révolte qui éclata, non plus dans une ville d’Irlande, mais dans une ville d’Angleterre. Manchester vit se lever pour la première fois le drapeau des fenians, dont le nom vient sans doute des Gaels de l’ancien temps, et il flotta pour la cause de l’indépendance. Cette révolte fut réduite comme l’avait été la première, et avec la même implacable rigueur. La police se se relâcha pas, et les fenians se virent traqués sans merci. Elle parvint à déjouer plusieurs complots dont les auteurs furent poursuivis et condamnés à la déportation. Parmi eux, après une tentative à Dublin en 1879, se trouvaient les Irlandais O’Brien et Macarthy.

Les révoltés ayant été dénoncés, la police les arrêta avant qu’ils eussent pu mettre leur projet à exécution. O’Brien et Macarthy ne voulurent jamais compromettre leurs complices. Ils assumèrent sur eux seuls la responsabilité de cette conspiration. La Cour se  montra d’une excessive sévérité. Elle les condamna à la déportation perpétuelle et ils furent envoyés au pénitentier de Port-Arthur. C’était donc là, en 1879, depuis de longues années, que les deux Irlandais O’Brien et Macarthy avaient été transportés. Le régime du bagne, ils le subissaient dans toute sa rigueur, au milieu de cette tourbe immonde.

O’Brien était un ancien contremaître d’une fabrique de Dublin, Macarthy un ouvrier du port. Tous deux d’une rare énergie, ils avaient reçu quelque instruction. Pouvaient-ils espérer qu’après un certain temps cette condamnation aurait un terme, qu’une grâce leur permettrait de quitter le bagne? Non, ils n’y comptaient pas, et, sans doute, traîneraient jusqu’à la fin cette affreuse existence, s’ils ne parvenaient pas à s’échapper. Une telle éventualité se produirait-elle? Les évasions de cette presqu’île de Tasman [la Tasmanie, petite île à l’est de l’Australie] ne sont-elles pas toujours impossibles? Non, à la condition que le secours vienne du dehors, et, depuis plusieurs années déjà, les fenians d’Amérique avaient combiné divers moyens pour arracher leurs frères aux horreurs de Port-Arthur.

Vers la fin de la présente année, O’Brien et Macarthy étaient prévenus qu’une tentative serait faite par des amis de San Francisco en vue de leur délivrance. Le moment arrivé, un nouvel avis leur parviendrait afin qu’ils fussent prêts à cette évasion. Comment avaient-ils reçu ce premier avertissement au pénitencier? Comment le second serait-il porté à leur connaissance? Et comment la surveillance se relâcherait-elle à leur égard, puisque jour et nuit ils étaient, au-dedans, au-dehors, sous la garde des constables [policiers]?

Il y avait alors, parmi ces constables, un Irlandais qui se trouvait en rapport avec ses compatriotes. Par dévouement à la cause du fenianisme, cet Irlandais – de son nom Farnham – s’était-il fait admettre comme gardien au pénitencier de Port-Arthur, dans le but de concourir à l’évasion des prisonniers. Depuis environ dix-huit mois, Farnham remplissait les fonctions de constable à la satisfaction des chefs, alors que ses compatriotes y étaient enfermés depuis six ans déjà. Bientôt, il se fit admettre parmi les gardiens de leur escouade, de telle sorte qu’ils fussent toujours sous sa surveillance et qu’il pût les accompagner au-dehors.

Le grand souci de Darnham avait été de ne point donner lieu à des soupçons. Aussi dut-il se montrer non moins impitoyable pour les convicts [les forçats] de son escouade que ne l’étaient les autres gardiens. Personne n’aurait remarqué qu’il traitât O’Brien et Macarthy avec quelque indulgence. Il est vrai, tous deux se soumettaient sans protester à la rude discipline du pénitencier, et Farnham n’eut jamais l’occasion de sévir en ce qui les concernait. D’autre part, en plusieurs occasion, il n’avait pu échapper aux frères Kip que ce constable se distinguait des autres pas des manières moins communes, moins grossières. Toutefois cette observation ne les avait pas conduits à penser que Farnham se disposait à jouer un rôle.

Jules Verne, Les Frères Kip, la bibliothèque verte, Hachette, pp.199-202

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Un commentaire pour Jules Verne parle des Fenians

  1. Thomas Münzer dit :

    Les Fenians avaient tenté d’envahir le Canada!!!

    http://jenevoispaslerapoport.blogspot.fr/2012/04/les-raids-fenians.html

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