Christopher Lasch – A propos de la discrimination positive et de l’humanitarisme bourgeois

La gauche libérale et gestionnaire stimule sa réaction fasciste. Ce que Marx appelait le socialisme bourgeois prend des formes contemporaines qui sous leur masque tolérant et compatissant sont profondément bureaucratiques. C’est, entre autres enseignements, ce que montre Lasch.

1. Dans cet extrait, Lasch présente le programme du busing, dispositif pseudo-social des années 1970 aux USA

Le busing ne renvoie pas à la déségrégation des transports en commun, mais bien au recours aux bus de ramassage scolaire pour tenter d’apporter une réponse à la ségrégation des étalissements scolaires. Pour mener à bien le combat contre la ségrégation scolaire, entamé en 1954, et tenter de parvenir à l’intégration raciale dans les classes, malgré le règne de la ségrégation en matière d’habitat, l’administration Johnson avait décidé une nouvelle action « affirmative » (affirmative action), entérinée par la cour suprême en 1971 : dans un district donné, les bus de ramassage scolaire transporteraient les enfants noirs vers les écoles jusque-là blanches, et réciproquement. Cette politique de ramassage scolaire, financée par le gouvernement en réponse au mouvement noir, était une concession habile faite aux protestataires. Elle entraîna en pratique, comme le montre Howard Zinn dans son Histoire populaire des Etats-Unis, « une véritable concurrence entre Noirs pauvres et Blancs pauvres pour accéder aux écoles misérables et sous-équipées que le système réservait à tous les pauvres sans discrimination ». L’organisation de la mixité se mua en effet rapidement en un échange entre populations défavorisées : les enfants de ghettos noirs étaient conduits dans les écoles des Blancs pauvres et vice versa – tandis que les enfants des riches allaient dans les écoles privées.

2. Dans cet extrait, Lasch explique entre autres que l’humanitarisme libéral est profondément méprisant et qu’il s’est imposé par l’arme judiciaire

Que les Noirs se livrent à des émeutes dans les rues ou demandent simplement un traitement compensatoire devant les tribunaux – et les deux stratégies se montraient assez compatibes – ils revendiquaient néanmoins une position morale privilégiée en se prévalant du statut victimes de « quatre cents ans d’oppression ». Leur histoire victimaire, avançaient-ils, leur donnait le droit de se venger, bien que leur empressement à accepter des dédommagements pût laisser penser le contraire.

Les libéraux pouvaient, pour des raisons évidentes, s’accorder sur des réparations afin d’échapper à des représailles ; mais leur soutien au busing, comme toute manifestation de « compassion », n’avait aucun poids moral. Ceux qui soutenaient le busing – essentiellement des membres des professions libérales et des cadres – n’avaient pas à supporter les conséquences de leurs prises de position. La corvée de transports en commun concernait, cela était de notoriété publique, les quartiers ethniques des villes, pas les libéraux des banlieues résidentielles dont les écoles fonctionnaient encore, dans les faits, sur le principe de la ségrégation, ni les adeptes fortunés de la « compassion » dont les enfants ne fréquentaient en aucun cas les écoles publiques.

Leur soupçon qu’une grande partie de leur « chaleur humaine » était moralement fausse avait, je crois, un effet déplorable sur le moral des libéraux. Mais une justice compensatoire avait un effet tout aussi préjudiciable sur le moral des Noirs. Non seulement elle n’apportait aucune solution au problème de la pauvreté des Noirs, mais elle ne s’adressait même pas au problème plus profond que constituait le respect de soi. Les discriminations positives ébranlaient en réalité le respect de soi en créant l’impression que les Noirs devaient être jugés à l’aune de critères moins exigeants que ceux qui étaient appliqués aux Blancs. Dans le meilleur des cas, des programmes compensatoires permettaient aux individus talentueux d’échapper au ghetto, élargissant ainsi le fossé creusé entre les Noirs de la classe moyenne et les Noirs en situation de paupérisation croissante.

La politique du ressentiment et de la réparation élargissait également le fossé qui séparait les libéraux de l’opinion publique américaine, qui soutenait les lois contre la ségrégation et pour la reconnaissance des droits civiques, mais refusait le busing. En l’absence d’un consensus public en faveur de ce qu’il était convenu d’appeler une discrimination inversée, les libéraux devaient s’appuyer de plus en plus sur les tribunaux, qui commençaient à élaborer une nouvelle catégorie de droits normatifs et à étendre leur autorité propre au domaine de l’ingéniérie sociale.

Leslie Dunbar le relevait en 1966 : « tout intérêt légitime n’est pas un droit (…) Un droit est un moyen de défense contre le pouvoir de la société, pas une prescription du type de société qui doit exister ». Les décisions judiciaires qui interdisaient l’éducation religieuse dans les écoles, ou qui exigeaient des écoles qu’elles « atténuent l’ensemble des maux inhérents à la ségrégation en matière de logement » tendaient à « usurper le sentiment de responsabilité instinctif de la collectivité à l’égard des jeunes génération », et faisaient en fin de compte de la loi elle-même un objet de mépris. Dans leur empressement à trouver ses solutions de type juridique, les libéraux avaient oublié que « nous devons (…) vivre comme des personnes reliées par des attaches faites de confiance mutuelle, pas selon le principe de la lutte de tous contre tous. »

(Le seul et vrai paradis, pp. 500-502)

3. Dans cet extrait, tiré du chapitre « Le populisme droitier et la révolte contre le libéralisme », Lasch sonde et interprète la pensée des quartiers blancs pauvres qui se sont opposés au busing.

2Des quartiers comme Canarsie [quartier populaire de Brooklin à New York City peuplé à l’époque de Blancs de diverses origines : Italiens, Juifs, Irlandais, etc.] avaient douloureusement conscience du fait qu’ils étaient devenus les objets du mépris éclairé. Les étudiants radicaux des années soixante moquaient leur patriotisme. « Ces gamins arrivèrent, des fils de riches qui pouvaient aller à l’université, qui n’avaient pas à lutter, (…) qui vous disaient que votre fils était mort pour rien. Cela vous donne le sentiment que votre vie entière n’est que de la merde, qu’elle ne vaut rien ». Les libéraux balayaient d’un revers de la main leur demande de principe et d’ordre comme un signe de « proto-fascisme », leur opposition au busing comme un « racisme blanc ».

Les féministes disaient aux femmes qui voulaient rester au foyer avec leurs enfants que la maternité à plein temps transformait une femme au foyer en bonne à tout faire, le rang de l’humanité le plus vil. Lorsque les planificateurs sociaux tentaient de déterminer la composition raciale des écoles, ils classaient les Noirs et les Hispaniques dans des catégories statistiques distinctes, mais regroupaient les Blancs, sans distinction aucune, dans la catégorie « autres », ignorant la manière dont les travailleurs blancs, selon Rieder, « ne s’envisageaient pas comme des Blancs dans l’abstrait, mais comme des membres de groupes ethniques spécifiques ».

Les programmes de télévision représentaient les Noirs de la classe moyenne, les femmes d’affaires, et les très riches, mais n’accordaient aucune attention aux travailleurs, sauf pour faire d’Archie Bunker [personnage de la série télévisée américaine All in the Family (1971-1983) qui met en scène ce personnage particulièrement antipathique : petit blanc obtus du quartier New Yorkais du Queens] un symbole de l’ignorance et de la bigoterie de la classe moyenne inférieure. Il ne faut pas s’étonner que les ouvriers se montrent de plus en plus « exaspérés », notait Lilian Rubin dans son étude sur Oakland, « par les étudiants de l’université et leurs appuis – une minorité privilégiée qui méprise avec désinvolture et dévalorise un mode de vie que les membres de la classe ouvrière n’ont obtenu qu’après de longues et difficiles luttes ». Il n’était pas plus surprenant que les ouvriers du bâtiment interrogés par LeMasters se sentissent « isolés et oubliés ».

Le fait que LeMasters se montrait lui-même « surpris par la profondeur et l’étendue de la suspicion et de la défiance des cols bleus à l’encontre des cols blancs de la classe moyenne supérieure » était un indice du fossé entre classe sociales que dissimulait le mythe de la surabondance et de l’ « embourgeoisement » de la classe ouvrière. Ignorés par les mass médias, considérés avec condescendance par les fabricants d’opinon et les critiques sociaux, abandonnés par les politiciens qui représentaient jadis leurs intérêts, ces hommes et ces femmes croyaient que les « gens qui avaient l’argent » étaient aux manettes, et qu’eux-mêmes n’avaient rien à dire sur le déroulement des événements publics.

Du mauvais côté, vue de l’extérieur, la culture dominante semblait assez différente de ce qu’elle paraissait vue de l’intérieur. Son souci pour la créativité et l’expression personnelle paraissait complaisant. Sa préoccupation pour la qualité de la vie humaine semblait impliquer une croyance d’après laquelle la vie doit être précautionneusement conservée et préservée, protégée du danger et du risque, prolongée aussi longtemps que possible. Sa manière d’envisager l’éducation des enfants et la négociation maritale sur le mode permissif transpirait plus la faiblesse, un désir d’éluder les conflits susceptibles de libérer les rancoeurs, qu’une compréhension bienveillante. Sa passion pour la critique permanente semblait témoigner d’un refus d’accepter toute contrainte à la liberté humaine, une attitude doublement choquante de la part de ceux qui jouissaient de tant de liberté dès le départ. Le réflexe de la critique, vu des fractions les plus humbles de la classe moyenne, paraissait inviter les hommes et les femmes à être interminablement quémandeurs, à espérer plus de la vie que quiconque à le droit d’en attendre.

(Le seul et vrai paradis, pp. 607-609)

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