Red Action – Eléments d’autocritique (1989)

Red Action était un groupe très sulfureux de l’extrême-gauche britannique des années 1980 et 1990. Il était considéré comme étant de nature squadriste-hooligan. Ses particularités étaient sa composition prolétaire, sa ligne d’affrontement physique avec les fascistes et son soutien très actif à l’INLA et la PIRA, (avant de s’effondrer en même temps que cette dernière à partir de 1998). Voici un extrait du document « The Making of Red Action », intéressant à plus d’un titre.

Révolutionnaire ou terroriste

La contradiction au sein de Red Action n’est pas de savoir si nous sommes un groupe de protestation ou de « confrontation », mais de savoir si nous allons nous développer et devenir un véritable groupe socialiste révolutionnaire, ou bien régresser au niveau d’un groupe fermé pseudo-terroriste. En ne réussissant pas à reconnaître et à résoudre le problème, ce germe de conflit a entravé notre croissance, notre influence, notre développement politique et nos ambitions. Cette situation a permis l’éclosion de tendances contraires à nos buts revendiqués : militarisme, élitisme, anti-théorie, qui nous ont privées de perspective et d’analyses, pour finalement endommager confiance, discipline et engagement. Ce qui a été affecté en premier lieu, c’est notre recrutement, notre sécurité et nos structures internes.

« Le marxisme nous enseigne qu’avant de résoudre correctement un problème, avant d’entreprendre un plan d’action etc., il faut d’abord analyser le processus en question, c’est-à-dire identifier la contradiction qui lui est inhérente, qui engendre son développement et de laquelle tout le reste émerge. C’est la contradiction fondamentale qui détermine tout le processus, les conditions secondaires ne font que s’y ajouter, au moment où vont s’exprimer les tendances, caractéristiques et intérêts particuliers. Mais en dernière analyse, tout est déterminé et conditionné par la contradiction fondamentale. Les contradictions secondaires peuvent être traitées, réformées et changées, mais ceci ne changera pas fondamentalement le processus en question. La seule façon de le faire est de s’attaquer à la contradiction fondamentale, ce qui provoquera immédiatement un changement dans toutes les contradictions secondaires qui dépendent d’elle. » (Thomas ‘Ta’ Power)

Le recrutement

flics.jpgRed Action est d’abord et avant tout une organisation politique ayant une constitution, un recrutement ouvert, des réunions de branches et un espace démocratique de prise de décision. Nous produisons un journal mensuel qui reflète et défend notre vision du monde. Il est vendu à visage découvert dans les rues, dans les librairies, dans les manifestations, etc. Autrement dit, à première vue, nous opérons tout à fait à la manière des autres petits groupes de la gauche. Toutefois, il existe des différences qui nous en distinguent. Aux premiers jours de notre existence, nous nous sommes distingués par le fait que chez nous, des hommes blancs de la classe ouvrière étaient placés à des postes de dirigeants d’un groupe politique. Cela était un phénomène rare en Grande-Bretagne. Qui se ressemble s’assemble.

Le caractère de nos recrues nous a permis de faire une percée, dans la lutte anti-fasciste en particulier, qui était sans rapport avec nos effectifs réels. Red Action s’est développée lentement, cependant qu’à gauche presque rien ne changeait, et nous ne rencontrons encore aujourd’hui, aucune concurrence dans ce domaine. Par conséquent, notre réputation de « gros durs du combat de rues » et de « spécialistes de l’anti-fascisme » est restée en vigueur. Il est temps de déterminer si cette image unidimensionnelle associée à Red Action, stimule ou contrarie nos efforts en vue de construire une organisation socialiste révolutionnaire.

Tout d’abord, Red Action est une organisation politique dont les membres ont été parfois forcés d’agir hors des limites de la légalité, à cause des exigences de la lutte et pour des motifs défensifs, afin de protéger ses membres et de survivre en tant qu’organisation. Nous ne sommes pas une organisation para-militaire, ou terroriste semi-clandestine, bien que nous ayons parfois, au cours de notre brève histoire, adopté des tactiques et des caractéristiques de ce genre. A cause du type de développement qui a été le nôtre, les « bonnes » recrues sont jugées telles en fonction du passé et du présent, plutôt qu’en fonction des besoins futurs.

En d’autres termes, si une recrue est prête et possède la confiance et la capacité requise pour défendre physiquement les initiatives politiques de Red Action, étant donné que cela répond à un besoin particulier et immédiat, ce recrutement est d’une valeur évidente et on l’accepte facilement. Si une organisation recrute sur la base de sa « réputation » plutôt que de sa politique, elle attirera à elle ceux qui sont arrivés globalement aux mêmes conclusions et cherchent une opportunité de les appliquer. Evidemment, ceci peut créer certains types de problèmes. Des « aventuriers » peuvent être attirés, qui acceptent passivement la ligne politique, mais qui sont davantage intéressés par les aspects offensifs. Les individus recrutés sur cette base sont facilement acceptés, mais montrent une faible motivation pour se développer sous les autres rapports, puis finissent par rechigner à accomplir les tâches obscures du travail politique, qu’ils considèrent comme indignes d’eux.

Evidemment, la réputation de Red Action peut être un répulsif pour d’autres genres de personnes. D’une part, elles pourront penser qu’elles n’ont rien à apporter, puisque le requisit pour être membre est d’avoir une bonne droite, ou pire encore. D’autre part, elles pourront penser que cette organisation unidimensionnelle n’a rien à leur apporter. Dans ce cas, notre image cesse d’être un plus et devient un gros moins. La réputation agit comme un filtre, et devient un handicap pour notre développement général et une barrière que nous érigeons nous-mêmes contre le recrutement. Cette image impose une définition de la recrue de Red Action taillée pour les besoins d’une organisation para-militaire semi-clandestine, pas pour ceux d’une organisation politique légitime. Ceci implique que nous visons une emprise presque totale sur les personnes de gauche et physiquement fortes dans telle ou telle localité, tout en sachant que la plus grande partie des recrues viendra d’une portion microscopique de la classe ouvrière dans son ensemble.

Il faut reconnaître que la composition de classe est un ingrédient essentiel dans le développement d’un parti révolutionnaire authentique, mais si nous voulons avancer, nous devons apprendre à attirer dans nos rangs et exploiter tous les talents, techniques et autres, qui existent dans la classe. Une organisation révolutionnaire a besoin d’organisateurs, de théoriciens, de journalistes, de propagandistes, d’imprimeurs, d’artistes, de poètes, etc. pour mettre en avant son message politique. Le communisme est l’émancipation collective de la classe ouvrière, ce qui implique la pleine libération du potentiel des membres individuels de cette classe. Une organisation révolutionnaire doit toujours tenter d’être l’incarnation vivante de ce but (pour regagner et conserver la confiance et la loyauté de la classe).

Nous devons recruter ceux qui ont des talents pour que d’autres apprennent d’eux. Rien ne devrait contre-indiquer une incorporation dans Red Action, si ce n’est le désaccord politique. A part les activités, le journal est le principal agent de recrutement. C’est un grand outil qui permet de dissiper les mythes et tout ce brouillard de contre-vérités qui entoure Red Action. En outre, le journal peut impliquer le lecteur ou le sympathisant, déjà intéressé ou convaincu par nos arguments, dans les activités que nous décrivons et que nous considérons évidemment comme importantes, ce qui augmentera la chance de succès de ces initiatives. Or, on ne propose aucun guidage au lecteur intéressé, aucun encouragement, on ne lui propose pas de rejoindre Red Action, mais seulement de la soutenir, et d’assumer ainsi un rôle passif. L’image d’une organisation para-militaire et semi-clandestine est donc confirmée et renforcée chez le lecteur.

Le militarisme

themakingofredactionIl arrive que des membres ou des sympathisants autour de l’organisation, donnent l’impression que le combat contre le fascisme est la principale raison d’être de Red Action. Que combattre les fascistes, c’est montrer la plus haute forme d’engagement et que tous les autres domaines du travail politique sont secondaires et subordonnés à ce combat. Qu’il y a peu d’analyses, à part qu’il faut les affronter. Que le fascisme est davantage considéré comme une force du mal que comme un produit historique, comme peut l’être le communisme ou le capitalisme. De même, les fascistes sont considérés comme une quantité finie, de sorte que plus on en met hors jeu, moins il en reste! L’anti-fascisme n’est pas vu comme une activité qui nous écarte de notre but fondamental ou qui empêche de mener d’autres activités politiques. Il est vu comme un fétiche politique, non comme un moyen au service d’une fin, mais comme une fin en soi. Les choses étant prises dans ce sens, militaire est vu comme synonyme de militant. Et le travail politique légitime, comme la distribution de tracts, la vente de journaux, etc. peuvent être abandonnés en faveur d’une bonne occasion de « contact ».

Or le fascisme et le socialisme sont incompatibles, la victoire de l’un est nécessairement la défaite de l’autre. Lorsque le capitalisme est en crise, le fascisme ne grandit que lorsque la contestation de l’ordre établi venue de la gauche vient à faiblir ou à faire défaut. Dans tous les domaines, géographiques ou autres, où les idées fascistes ont de l’influence, il faut engager le combat, sans avoir seulement en tête l’idée de battre physiquement ou de punir les gangs fascistes, mais avec le projet de détruire les derniers espoirs qu’une classe ouvrière démoralisée pourrait placer en eux. Cette étrange ambiguïté dans la politique de recrutement a sa racine dans les circonstances uniques qui ont présidé à la naissance et au développement du groupe.

S’il est vrai qu’encourager les lecteurs à soutenir Red Action est un pas de plus que leur demander seulement de s’abonner au journal, il nous faut néanmoins créer une structure telle que l’on pourrait avec confiance appeler les intéressées à rejoindre vraiment l’organisation. En dernière analyse, c’est seulement en remplaçant leurs mensonges et leurs propagandes par la vérité, en désignant leur véritable ennemi, le capitalisme, que des progrès durables peuvent être faits. Si nous oublions un seul moment le véritable objectif, qui est de politiser la classe ouvrière, alors la fonction de la violence fasciste, qui est de dévier les révolutionnaires de leur tâche, opère à plein régime.

L’idée erronée selon laquelle une « solution militaire » est la seule réponse à la menace constituée par la poussée fasciste engendre un sentiment de frustration et d’impatience, l’impression que Red Action n’en fait « pas assez », que les « fascistes s’en accommodent », que nous « ratons des occasions », etc. Ceci peut prendre plusieurs formes, comme des opérations freelance non approuvées par Red Action mais organisées par des personnes proches qui cherchent à « faire quelque chose ». Ce genre d’invitation à l’action freelance, séquelle de notre passé terroriste, ne produit pas grand chose de bon et provoque la formation de cliques, d’idées erronées et élitistes. Ce développement de « cliques » détruit bientôt la confiance, la camaraderie et la solidarité (cf l’IRSP), phénomènes que nous avons rencontrés deux fois au moins dans notre brève histoire.

Source : ici

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8 commentaires pour Red Action – Eléments d’autocritique (1989)

  1. Liam dit :

    A noter qu’a partir du debut des annees 90 RA s’est aligne sur le SF, et a chercher a creer un type d’activisme communautaire/electoral en Angleterre calque sur celui du SF. RA a soutenu a 100% le processus de paix. Ce qui reste de la branche irlandaise de RA est encore actif dans AFA, a un conseiller municipal a Dublin (Ciaran Perry) , quelques elements gravitent autour de l’IRSP ou de Tony Catney/SF.

    • Séb dit :

      tu as raison de le préciser c’est important de savoir ce qu’ils sont devenus!
      Cependant, c’est aussi important de voir qu’ils ont su critiquer (pour tenter de le dépasser) l’antifascisme de type « hooligan » qui est aussi très présent en France…

  2. feudeprairie dit :

    Oui, cette autocritique est assez pertinente, et malheureusement toujours valable.
    Y a-t-il moyen de trouver d’autres informations au sujet de RA, notamment quant à leur ligne politique?
    Et sinon dans le genre: http://sonsofmalcolm.blogspot.fr/2010/09/looking-back-at-combat-18-afa-swp-and.html
    Un article intéressant concernant les manipulations policières au sein de la scène néonazie anglaise pendant les années 90.

  3. Plusieurs documents importants de Red Action sont là :
    http://antifascistarchive.com/literature/red-action-literature/

    voir ici (p.5 et p.10) un horrible article sur la capitulation de 1998 présentée comme de la subversion :
    http://afaarchive.files.wordpress.com/2012/10/red-action-3-2-augsept-1998.pdf

    voir là (pp. 10-12) un article sur le fascisme en france dans le journal de l’Anti Fascist Action:
    http://afaarchive.files.wordpress.com/2012/02/fighting-talk-issue-1.pdf

  4. Liam dit :

    Tous les journaux de Red Action ont ete digitalises et sont disponibles sur le web
    sur
    http://www.redactionarchive.org

    Sur anti fascist action un livre apparament excellent est celui-ci
    beatingthefascists.org/

    Au fait ceci est inexact:
    « Red Action était un groupe très sulfureux de l’extrême-gauche britannique des années 1980 et 1990, basé surtout en Ecosse. »
    Il n’etait pas present en ecosse, son implantation etait Manchester, Liverpool, Londres.
    Interessant a lire cet article de la presse bourgeoise sur Red Action
    http://www.independent.co.uk/arts-entertainment/charge-of-the-new-red-brigade-1570278.html

  5. merci! ça a été corrigé

  6. feudeprairie dit :

    Merci aux camarades pour les liens. Il semble bien y avoir eu une branche de RA en Écosse d’ailleurs: afaarchive.files.wordpress.com/2012/08/ra-scotland-constitution-principles-and-perspectives-1992.pdf

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