A propos du lock-out de 1913 et du « larkinisme »

Note de lecture par Liam O’Ruairc du livre Rebel City: Larkin, Connolly and the Dublin Labour Movement de John Newsinger (2004), parue dans la revue The Blanket

L’Irlande du début du 20è siècle a connu une agitation ouvrière tout à fait massive. Le livre de John Newsinger est un récit de la première vague du syndicalisme irlandais qui vit l’essor du syndicat de Larkin, l’ITGWU, et de sa défaite lors du Grand Lock-out de 1913-1014. Le livre examine ensuite les conséquences de cette défaite sur la séquence historique qui s’est poursuivie jusqu’en 1922. James Larkin et James Connolly étaient les deux plus importants dirigeants de ce mouvement. Leur stratégie était de nature syndicaliste. Le syndicalisme est un courant socialiste qui cherche à renverser le capitalisme au moyen principalement, pas uniquement, de l’organisation et de la lutte dans les industries (la « grève générale ») et de la réorganisation de la société conformément au syndicalisme industriel, c’est-à-dire par la mobilisation des ouvriers de tous grades dans une seule organisation syndicale révolutionnaire, « One Big Union », l’ITGWU [Irish Transport and General Workers Union] dans le cas qui nous intéresse.

rebelcityNewsinger montre comment Larkin et l’ITGWU ont brillamment réussi à organiser les travailleurs non qualifiés. A la fin de l’année 1913, le syndicat pouvait compter sur 30.000 membres. Les « capacités exceptionnelles de Larkin, et sa personnalité forte et passionnée le placèrent aux avant-postes » et il devint un leader. Une de ses grandes vertus était « sa capacité de formuler, et même de tonitruer, le ressentiment et la colère des membres de son syndicat, leurs espoirs et leurs attentes ». Larkin était un agitateur grandiose, mais un piètre théoricien, contrairement à Connolly. Newsinger pense que les historiens ont eu trop tendance placer la figure de Larkin dans l’ombre de celle de Connolly, et son livre cherche à rétablir les justes proportions.

L’essor de l’ITGWU a culminé lors du lock-out de 1913. Plus de 20.000 personnes ont été lock-outées par les employeurs, soutenus à plein par les forces conjuguées de l’Etat, de l’Eglise et de la presse. Une grève des travailleurs des tramways de Dublin avait provoqué un mouvement de solidarité parmi les autres travailleurs. La bureaucratie du Trade Union Congress britannique [à cette époque toute l’Irlande est une colonie britannique, NdT] n’avait pas beaucoup aidé les travailleurs dublinois, et la féroce répression étatique a fini par pousser les grévistes à arrêter leur mouvement après des mois de lutte dure. Pour Newsinger, l’ITGWU a été brisée par les employeurs et par l’Etat. « Le syndicat a survécu en tant qu’organisation, mais le mouvement de révolte de la classe ouvrière avait été défait. Le mouvement larkiniste, qui semblait irrésistible, avait tourné court. »

Quelle était la nature de ce larkinisme ? Certains historiens affirment que le « larkinisme » était l’expression d’une conscience de classe syndicaliste, mais qui n’était pas socialiste. Au contraire, pour Newsinger : « Il s’agissait de quelque chose de plus fort que ce syndicalisme routinier, officiel, fondé sur le compromis et la collaboration, qui acceptait les prérogatives des employeurs et le système capitaliste. C’était une révolte contre l’autorité des employeurs, un refus de la place que la société avait donné à la classe ouvrière, et il contenait des éléments susceptibles de se développer en une force cohérente défiant la classe des employeurs et le système capitaliste. C’est très certainement ce que pensaient les contemporains bien informés ».

Ce que le larkinisme représentait peut adéquatement être nommé « proto-syndicalisme », quelque chose qui serait en-dessous de la révolution sociale, mais au-dessus de la conscience syndicaliste. Il s’agissait de reforger les syndicats pour en faire un instrument de guerre de classe, plutôt que des instruments de compromis. Ce proto-syndicalisme incorporait également des éléments de républicanisme, de catholicisme et du mouvement des femmes, ce qui lui donnait une base de masses très importante parmi les travailleurs dublinois.

Le lock-out a représenté le sommet du syndicalisme irlandais. Suite à la défaite du mouvement et l’échec du mouvement ouvrier internationale à empêcher la guerre, Connolly concentra son activité en direction du travail avec les républicains, pour la préparation de l’insurrection. Il est resté un socialiste, mais « un socialiste qui avait conclu que dans les circonstances présentes, une insurrection républicaine était devenue la priorité politique ». Larkin, de son côté, était parti aux Etats-Unis, où il a demeuré jusqu’en 1923. La conséquence fut que, suite à l’exécution de Connolly, la direction du mouvement ouvrier irlandais tomba dans des mains réformistes. Ceci eut des implications importantes lors de la deuxième vague d’agitation ouvrière en 1917-23.

Pendant cette période, un certain nombre de soviets furent établis en Irlande. En 1922, il y avait plus de 80 soviets, le soviet de Limerick étant le plus célèbre. Est-ce que ceci a pour autant représenté un vrai défi socialiste ? « Ce qui apparaît avec évidence dans la situation irlandaise de l’époque, c’est que le mouvement aurait pu être mené de l’avant, mais la direction fit tout son possible pour le contenir ». La différence avec le parti bolchévik en Russie en 1917, c’est que celui-ci poussait la lutte en avant, visant à la généraliser, alors que dans l’Irlande de 1917-1921, les leaders réformistes du mouvement ouvrier réfrénaient la lutte. Le potentiel du mouvement pour un changement radical fut donc gâché.

jimlarkinLe livre aurait pu davantage examiner cette faiblesse politique du syndicalisme irlandais. Dans cette école de pensée, le parti politique joue un rôle d’éducateur et de propagandiste, plutôt qu’un rôle de dirigeant. Une des leçons du lock-out de 1913 est que la « grève générale » posait la question du pouvoir, mais que celle-ci ne trouva pas de réponse. L’Histoire a prouvé que les grèves de masses ne se transformaient pas spontanément en insurrection politique. Il y eut une grève de masses en 1913, mais qui n’a pas conduit à une insurrection politique. L’insurrection eut lieu en 1916, mais sans implication des larges masses. La fusion de ces deux aspects ne pouvait être réalisée que par la médiation d’un parti. 1913 a montré l’accession à la maturité de la classe ouvrière irlandaise, mais en même temps la faiblesse de l’organisation politique de cette classe. Newsinger aurait pu également se poser la question de savoir si l’adhésion postérieure de Larkin au réformisme du parti travailliste pouvait ou non être rattachée à ces événements.

Le lock-out de 1913 est la lutte ouvrière la plus importante de toute l’histoire irlandaise et une des plus importantes de l’histoire britannique. Newsinger n’étudie pas ces événements dans le seul contexte de la période 1912-1921 en Irlande, parce que pour lui, il s’agissait de bien plus que d’un événement national. Il s’agissait d’un événement crucial dans l’histoire du mouvement ouvrier britannique. Ce que le livre ajoute à la littérature existante sur ce sujet, c’est une analyse détaillée et originale de la liaison entre les tactiques militantes de Larkin et ses offensives idéologiques dans le journal Irish Worker.

L’auteur discute des questions difficiles et controversées, comme celle de savoir si Connolly avait vécu en socialiste et était mort en nationaliste, ou si le Soulèvement de Pâques était une offensive militaire ou un « sacrifice de sang ». Les réponses de Newsinger à ces questions sont très polémiques. Pour lui, le Soulèvement de Pâques était un « putsch du plus grand classicisme », et dans les circonstances d’avril 1916, Connolly aurait dû s’opposer au soulèvement. Même si l’on peut disputer ses conclusions, ce livre stimulera le débat sur cette période de l’histoire ouvrière de l’Irlande.

Source : ici

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4 commentaires pour A propos du lock-out de 1913 et du « larkinisme »

  1. Liam dit :

    Il s’avere justement que depuis samedi je me suis replonge dans ce bouquin. Il est plein de details interessants, allant d’articles antisemites dans le journal de Connolly a la sympathie de ce dermier pour le projet du sioniste, les discussions de republicains en 1916 d’amener le prince Joachim de Baviere sur le trone d’une irlande libre, le refus de Larkin de s’asseoir a la meme tribune que quelqu’un qui avait divorce et une manifestation organisee par lui contre un film au sujet de la vierge marie en 1913 etc.

  2. De notre côté ces articles sur les gens à chapeau c’est la faute au film Mise Éire, vu très récemment à Paris, où les masses populaires anti-impérialistes passent leur temps à marcher en agitant leurs chapeaux😉

  3. Liam dit :

    Le film est sorti a Paris? Est-ce que la musique de Sean Riada etait jouee live? Ou etait-elle pre-enregistree? Quelle reception a-t-il eu des medias en France?

  4. georges dit :

    le film est passé au centre culturel irlandais au quartier latin, dont voici le programme
    http://www.centreculturelirlandais.com/modules/movie/scenes/home/index.php?fuseAction=cinema

    c’était la musique du dvd, pas de musiciens.
    j’ai jeté un coup d’oeil sur le net je crois qu’il n’y a aucune réception des médias ce n’est pas du tout vu comme un « événement »

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