Irish Revolutionary Forces – La voie de la révolution en Irlande (deuxième partie)

La politique de reconstruction

Les lignes politiques sont formulées pour régler la marche de la révolution, une fois que le pouvoir d’Etat est entre les mains des révolutionnaires. Les lignes politiques de reconstruction du pays, conformément aux principes du socialisme, sont d’une importance considérable. Il y a en effet beaucoup d’exemples de forces révolutionnaires qui ont connu le succès sur le champ de bataille, mais qui ont fini par s’égarer lorsqu’il s’est agi de matérialiser les changements sociaux, politiques et économiques qui justifiaient au premier chef leur existence.

Ainsi, lorsque les révolutionnaires acquièrent le pouvoir, ils doivent être constamment sur leurs gardes, afin de contrer toute attitude qui tendrait à promouvoir la notion réactionnaire selon laquelle le travail est désormais achevé, ou selon laquelle la révolution peut capituler ici ou là, sans conséquences néfastes. Car le travail est loin d’avoir été achevé, et la révolution ne peut plus se permettre, pendant la phase de reconstruction nationale, certains compromis comme elle avait pu le faire pendant la période de lutte contre les forces ennemies.

Sous beaucoup d’aspects, la période de reconstruction nationale prête davantage le flanc aux erreurs que la période de lutte contre les forces du régime réactionnaire. Ou plutôt, les erreurs de ligne politique peuvent rester inaperçues plus longtemps pendant la période de reconstruction que pendant la période de lutte armée, où ces erreurs s’étaient initialement développées, à cause d’un relâchement de la vigilance provenant de l’idée aussi fréquente qu’erronée, selon laquelle la révolution est devenue réalité une fois que la lutte pour le pouvoir a été remportée.

En deuxième lieu, ce phénomène se produit à cause d’un accroissement de l’arrogance dans les cercles dirigeants, prenant par exemple la forme de l’adoption de lignes politiques que le peuple en général n’est pas encore prêt à accepter, fondée sur l’idée que la direction sait ce qui est le mieux pour le peuple. Cette idée peut bien être vraie, mais le rôle des révolutionnaires n’est pas de prendre sous leur seule garde la construction de l’Etat socialiste, mais au contraire de guider le peuple dans la reconstruction de son propre pays.

wvo-maydayLa différence fondamentale entre une révolution socialiste et une révolution bourgeoise est que cette dernière est une lutte de classe menée dans l’intérêt d’une classe particulière minoritaire, alors que la première est une émancipation des masses.

La conséquence est que, même si les révolutionnaires bourgeois comptent principalement sur un soutien populaire pour faire gagner leur révolution, ils disposent invariablement les choses, une fois le pouvoir tombé entre leurs mains, conformément aux intérêts de leur classe, méprisant ceux des masses lorsque ceux-ci entrent en conflit avec les leurs.

Le grand slogan bourgeois : « liberté, égalité, fraternité », ne prend en considération que la bourgeoisie, il n’a jamais concerné les « basses couches » comme ils appellent les classes laborieuses. Pour le révolutionnaire bourgeois, le peuple est un concept extrêmement abstrait, mais pour le socialiste révolutionnaire, c’est toute autre chose. Le socialiste révolutionnaire fait partie du peuple et agit pour le peuple au plein sens du terme : et s’il oublie tant soit peu cette vérité, il s’engage sur la voie bureaucratique, donnant des ordres au peuple à tout propos, et il est alors certain que la révolution emprunte le chemin de la fin.

Le pouvoir d’Etat, dans les mains de la direction révolutionnaire, doit être employé pour faire avancer la révolution, en faisant le nécessaire à un rythme déterminé par le possible. Une direction révolutionnaire ne peut pas construire une société nouvelle au moyen de décrets, en se servant du mouvement révolutionnaire soutenu par la force publique et en méprisant complètement les attitudes, les désirs et les doléances des masses du peuple, tout en maintenant qu’il cherche à réaliser le type de société qui est envisagé par la philosophie du socialisme révolutionnaire.

Pour que la reconstruction réussisse, il faut maintenir à tout moment un strict équilibre entre la direction révolutionnaire, le mouvement révolutionnaire et les masses populaires. En un mot, la reconstruction socialiste signifie un effort coopératif entre la direction, le mouvement et les masses populaires, et en cela, la possession du pouvoir d’Etat n’est qu’un instrument qui doit être utilisé comme n’importe quel autre instrument, et non un fouet censé accélérer la marche du peuple vers son propre salut.

La reconstruction socialiste d’un pays est le chantier du peuple qui construit une société pour le bénéfice de tous. La structure qui émerge finalement dans tel ou tel pays ne peut que refléter le niveau d’avancement de ce chantier de construction. Personne ne peut imaginer que de tels bienfaits vont descendre du ciel comme une manne, aucun mouvement révolutionnaire ni aucun dirigeant ne peut dire au peuple : donnez-nous votre soutien dans notre lutte pour le pouvoir d’Etat, et nous vous rendrons un Etat socialiste où tous pourront profiter de bienfaits tels que personne n’en a jamais rêvé. Non, trois fois non!

Si un tel Etat doit être créé, c’est le peuple lui-même qui devra le construire, la direction et le mouvement révolutionnaire ne peuvent qu’instruire, guider et coordonner sa création. Il est de la plus haute importance que les révolutionnaires sachent cela dès le départ et qu’ils gardent cela en tête lorsqu’ils formulent des lignes politiques, dans quelque conjoncture que ce soit. Et c’est aussi pour cette raison que nous avons souligné le danger consistant à isoler, dans les limites étroites de l’application immédiate, les considérations liées à une ligne politique déterminée.

Par exemple, il peut sembler malin de faire tout un tas de promesses lorsque vous recherchez du soutien pour mener une lutte pour le pouvoir. Mais que se passera-t-il lorsque le pouvoir tombera entre vos mains et que vous vous trouverez dans l’inévitable position de celui qui ne peut pas payer sa dette ? Evidemment, vous pouvez utiliser la force publique récemment acquise pour les faire rentrer dans le rang, ou l’utiliser pour forcer les gens à construire cet ordre de choses dont vous aviez promis un avènement rapide et sans douleur. En tous cas, le destin de ces promesses est très difficile à deviner.

Il est ici déplacé de développer nos vues sur les lignes politiques spécifiques qui pourront satisfaire les besoins de notre situation particulière en Irlande. Nous devons limiter notre discours à 1) illustrer le rôle de la ligne politique en tant que telle, pour se faire une meilleure idée de sa fonction propre et 2) établir quelques points élémentaires qui régissent la formulation des lignes politiques, en particulier ces points qui sont facilement oubliés par ceux qui étudient les techniques de la révolution.

motifceltiqueLa grande affaire est de démontrer, encore et encore, que la tâche de la révolution ne peut pas se réduire à des choses si simples, comme savoir se servir des armes à feu, puis aller tirer sur des cibles comme des soldats de l’U.D.R. ou autres. La révolution est une action politique qui se fait sous les plus exigeantes des conditions, ce n’est pas un asile pour abrutis, pour voyous ou pour aventuriers. Souvenons-nous encore une fois que la profession de révolutionnaire ne se cantonne pas à la juste direction du peuple dans sa lutte pour la liberté, mais concerne aussi la direction dans cette période où le peuple doit travailler, et travailler dur, pour donner une durable substance à ce nouveau statut qu’il vient d’acquérir.

Nous avons tenté d’identifier la signification d’un programme révolutionnaire. Nous avons ensuite proposé un examen de ce qu’est une ligne politique révolutionnaire, où nous avons démontré qu’une ligne politique est un instrument par lequel un programme est réalisé. Le prochain maillon de la chaîne est l’action révolutionnaire, qui peut à son tour être considérée comme un instrument de la ligne politique.

L’action révolutionnaire

Nous ne cherchons pas ici à examiner les diverses catégories de l’action révolutionnaire, mais à situer cette action en général dans son lieu propre et dans son rapport aux autres éléments de la révolution, qui déterminent sa direction et son contenu.

L’action révolutionnaire est tout acte ou combinaison d’actes destinés à matérialiser une ligne politique révolutionnaire. De là, on voit que le caractère révolutionnaire de telle ou telle action menée par telle ou telle organisation, ne procède pas de son contenu propre, mais de son rapport à la ligne politique. Il faut saisir clairement le sens de ce rapport entre action, ligne politique et programme, si l’on veut comprendre tout ce qu’implique la révolution. On prétend trop souvent en Irlande que l’action militaire contre le régime d’occupation est une ligne politique révolutionnaire, on base ce jugement sur la force et l’agressivité manifestée face à l’ennemi. Il s’agit d’une idée erronée et hautement dangereuse, parce que ce n’est pas le contenu militaire d’une action qui détermine son statut révolutionnaire, mais la ligne politique qu’elle est censée matérialiser.

Quelques exemples vont illustrer ce que nous tentons d’expliquer. Prenons notre propre situation : il nous sera concédé que la révolution en Irlande n’implique pas seulement la réunification politique de la nation, mais aussi la reconstruction du pays en tant que tout. Par conséquent, pour être révolutionnaire, une organisation qui arbore son hostilité aux régimes partitionnistes actuels doit : tout d’abord, présenter un programme basé sur ces buts, ensuite, formuler des lignes politiques qui relient la réalisation de ce programme aux conditions existantes et à ses propres capacités organisationnelles, et finalement qui s’engage dans une série d’activités destinées à matérialiser ces lignes politiques. Dans ce contexte, toute activité menée est une action révolutionnaire, qu’elle prenne une forme militaire ou non.

D’un autre côté, pour donner un exemple d’une action militaire qui n’est pas forcément révolutionnaire, prenons le cas de la campagne de l’IRA commencée en 1956. Dans ce cas précis, il n’y avait pas à notre connaissance de programme sous-jacent. Pour cette raison, le mouvement républicain n’a pas déterminé ses objectifs conformément à une série de lignes politiques coordonnées. Par conséquent, il est difficile de savoir si l’IRA a combattu pour établir une alternative à ce qu’elle tentait de détruire. Il est parfaitement idiot de prétendre que l’IRA combattait pour la liberté de l’Irlande, et s’en tenir là. En lui-même, le mot « liberté » est trop vague pour signifier quoi que ce soit, il doit être qualifié par un projet social, politique et économique pour prendre forme et réalité. La campagne dans les Six Comtés, qui manquait d’un tel projet, était à tous les sens du terme, négative, ce qui fait que l’activité militaire qui s’est déployée était non-révolutionnaire.

Pour être historiquement précis, il faudrait peut-être mentionner que la direction de l’IRA a publié en 1933 un des très rares programmes révolutionnaires ayant existé dans le mouvement révolutionnaire irlandais. Le fait que les hommes de cette époque n’aient pas réussi à accomplir leurs buts n’amoindrit en rien leur position : au moins, ils ont pu présenter un programme cohérent et concevoir des lignes politiques pour le réaliser. La responsabilité de cet échec appartient en partie au domaine de la formulation et de l’application des lignes politiques.

Un autre exemple, qui est différent du point de vue de la forme, mais dont le résultat final est semblable, se trouve dans certaines organisations de la « gauche ». Là, nous trouvons des organisations qui présentent des programmes qui sont essentiellement révolutionnaires. Cela étant, les lignes politiques conçues pour les matérialiser n’ont absolument aucun rapport avec aucune de leurs exigences révolutionnaires, et par conséquent, toutes les actions entreprises par ces organisations sont irrémédiablement réactionnaires.

Ces exemples devraient au moins faire comprendre que l’action révolutionnaire fait partie d’un triangle, dont les éléments : programme, ligne politique et action, doivent toujours être complémentaires. Lorsqu’un conflit se développe entre ces éléments, alors c’est l’entité elle-même qui perd son statut révolutionnaire, proportionnellement à l’étendue de la contradiction.

559b-members-of-the-cork-no1-brigade-flying-column-summer-1921-1024x721Les républicains irlandais tendent à ignorer la théorie de la révolution, et à ne la voir que sous l’aspect de l’action contre l’ennemi. Hélas, cela a pour conséquence de donner à leurs activités une qualité négative : nous voulons dire par là que leurs actions sont déterminées plus par ce qu’ils refusent que par ce qu’ils proposent de créer à la place. La conséquence de cette position négative est en partie obscurcie par le fait que toute action armée contre le régime colonial ne peut que créer un certain bien, au minimum parce que cela sert à faire exister une contre-force face au pouvoir oppressif de l’ennemi.

Mais ce qu’il faut comprendre, c’est que nous ne pouvons plus limiter notre compréhension de la révolution à l’action militaire pure et simple contre les Britanniques au Nord-Est, et en même temps attendre du peuple qu’il nous réponde positivement et amplement. Si nous voulons gagner une base de masses pour notre lutte, il faut remettre l’action militaire à sa vraie place. C’est-à-dire qu’il faut démontrer au peuple qu’une telle action est nécessaire et vitale pour l’accomplissement de notre ligne politique, qui à son tour, se rapporte à un programme social, politique et économique qui offre au peuple la perspective d’une vie meilleure.

Ce fait devait désormais apparaître clairement aux yeux de tous. La première leçon que nous devons tirer, c’est que l’ancienne approche de la révolution, dans laquelle les républicains pouvaient gagner à leur cause le soutien des masses sans avoir à s’engager pour un programme social et économique aux dimensions révolutionnaires, est révolue. L’appel à l’action pour libérer le pays ne reçoit plus la réponse d’autrefois. La question qui est posée aujourd’hui, consciemment ou inconsciemment, est : « De quoi est-ce que vous nous proposez de nous libérer ? » Et la seule façon de répondre à cette question, c’est de présenter un programme.

Les matières que nous avons traitées sont élémentaires, et cependant, faute de les comprendre, faute de saisir les fondements de la formule simple que nous avons établie, il sera au plus haut point difficile de maîtriser les problèmes beaucoup plus complexes engendrés par la révolution réelle et en mouvement.

Les Irlandais n’ont jamais rechigné à livrer combat à leurs ennemis. Mais, en regard de tous nos combats menés depuis deux siècles, nos résultats ont été fort maigres à tous points de vue. Ceci devrait sûrement démontrer que la révolution implique beaucoup plus que la volonté de livrer combat. Ceci ne veut pas dire, évidemment, que la force physique n’est pas un facteur important de la révolution. Loin de là.

Toutefois, pour acquérir sa puissance révolutionnaire, pour avoir la capacité d’honorer ses propres engagements, la force physique doit être subordonnée aux directives de la ligne politique, qui, de leur côté, doivent être au service des projets sociaux, politiques et économiques conçus pour l’amélioration de la vie du peuple.

Source : ici

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Un commentaire pour Irish Revolutionary Forces – La voie de la révolution en Irlande (deuxième partie)

  1. Monier Alain dit :

    Bonjour,
    Ces deux articles sur la pratique Revolutionnaire me permette de retrouver en meme temps l’interwieu ancien donne par un responsable du site au mouvement Maoiste. Ces deux positionnements font corps pour parler de la vision Marxiste et de sa dialectique materialisme.

    En fait tout un chacun s’est attele a en chercher les impasses tout azimuts. A ce titre je pense modestement que c’est inutile, car l’essentiel a ete dit en ce qui concerne cette realite que nous cotoyons quotidiennement. Marx a bien vu avec un realisme genial la realite contingente de notre monde.
    Si repproche on peut lui faire c’est en sortant de ces critiques pour ce deplacer et avoir une vue plus vaste . Si erreur il y a, elle reside dans le fait qu’elle se veut une fin en soi, meme si Marx n’a jamais anticipe sur ce que serait le Communisme.

    En fait pardoxalement le Socialisme et le Capitalisme marche ensemble a la « negation de la negation », il fonctionne d’une maniere identique dans la mesure ou ils operent par phases, mais avec une continuite insatiable. Ce qui fait, la force du capital, c’est de ce remettre sans cesse en cause, non pas dans ses fondements structurels, mais dans ses positionnements historiques. Il se deploie sans etat d’ame., ce qui fait aussi que l’on ne sait pas si c’est lui ou la dialectique qui a agit. En fait pour se faire il a besoin du Peuple, c’est le Peuple qui lui sert d’alibi, si j’e suis la c’est grace a vous et pour vous. Des l’accumulation » il a pointe son nez. Il fut une epoque determine geographiquement ou certaines Peuplades dites « Primitives » refusait toute accumulation, ou meme le roi etait mis a mort, exemple de fragilisation voulue. Donc des l’accumulation tout a foire. Utopie ou pas cela a deja ete envisage, fiable surement pas puisque cela a disparu par effondrement ou par des forces exterieures.

    Le capital se regenere par cela meme qui le mine de l’interieur, c’est pourquoi il survit avec le malheur qu’il porte en lui (bien vu Marx). Le socialisme lui se veut l’intermediaire a une realite que l’on le veuille ou non a une vision Monotheiste, a ce titre la vision de Marx ne sortait pas du contexte de la pregnance religieuse.Meme si Engel assigne « la negation de la negation »par la lutte sociale pour sortir de la Philosophie metaphysique, l’engrenage est la. Quel engrenage celui ou les Mots et les Choses ne sont pas identiques ou existe un ecart, un apres coup, qui fait que le retard est originaire, qu’il existe donc un reste dont » l’esprit » ne peut moduler, marque la fin de toute affirmation possible. La science marque des points parce que elle est cette fuite en avant inconsciente qui n’a en soi aucune ethique.

    La mondialisation est l’argument qui sois disant pour le capital permettrait enfin de reconcilier le monde avec lui meme. De l’esbroufe comme l’avait annonce Marx. Alors se pose la question de Lenine « Que Faire ? ».
    Je crois pour ma part que la resistance pose d’autres parametres, un Pays peut il resister seul face a la mondialisation economique Politique (socialisme dans un seul Pays ?. Mais peut on dire que l’avenir de l’homme soit dans la completude du Besoin, la Demande est toujours plus forte, la Demande c’est cette incompletude inherente a notre humanite, et la combler se serait quoi ? Ce serait en fait la rencontre du Vide, ce qui nous tient lieu de tout justement parce qu’il n’est rien. Cordialement Alain Monier

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