Irish Revolutionary Forces – La voie de la révolution en Irlande (première partie)

Ce document a été écrit en 1966 par le groupe IRF-An Phoblacht, basé à Cork. Ce groupe était opposé à la direction prise par Sinn Féin-IRA de l’époque. Le document porte une marque maoïste assez forte. La présentation écrite par Jim Lane il y a quelques jours montre que son propos, en sortant ce document des archives, est d’aider par la critique à la repolitisation et à la recomposition en cours du mouvement révolutionnaire, pas à la capitulation.

Avant-propos de Jim Lane à la publication du document par Cedar Lounge Revolution , fin janvier 2013

Je serai ravi si les thèses présentées dans ce document étaient lues et étudiées par ceux qu’on appelle aujourd’hui les “dissidents”. Ce document leur propose une sorte de check-list, qui les aide à évaluer leurs positions, en comparaison des positions exigées par The Road To Revolution. Voici comment je vois les choses : je pense que les « dissidents » concluront inévitablement que ceux qui ont pris le temps, au début des années 1960, d’analyser leur cheminement, ont eu raison de le faire. [Jim Lane fait référence à l’arrêt de la campagne militaire de l’IRA ‘Operation Harvest’ en 1962, sans remise des armes évidemment]. Le conseil évident que donne ce document aux « dissidents » est de mettre fin à leur campagne militaire. Je suis conscient que beaucoup de républicains confondent toujours la politique avec la politique parlementaire et croient que le terminus se trouve là, lorsqu’on leur demande de ranger les bombes et les fusils. Il y a beaucoup d’autres façons de faire avancer leur cause en-dehors du parlement, si telle est leur principale objection. Il y a beaucoup de façons de faire savoir ce qu’ils veulent pour l’Irlande d’aujourd’hui. J’ai bon espoir qu’ils prendront conseil de ce que disaient les Irish Revolutionary Forces des années 1960, qu’ils lisent et étudient ces matériaux.

Beaucoup de gens en Irlande pensent qu’il n’y a pas besoin d’une connaissance théorique de la révolution, et soulignent la nécessité de l’action contre celle de la théorie. Ce genre d’erreur ne peut avoir que des conséquences néfastes. En effet, une robuste compréhension de la théorie révolutionnaire conditionne la réussite de l’action révolutionnaire : un militant révolutionnaire ne peut pas traiter les problèmes nombreux et variés de la révolution sans théorie révolutionnaire, pas plus qu’un ingénieur en électricité ne peut traiter ses problèmes sans une connaissance de l’électricité. La question est aussi simple que ça.

Révolution

En ce qui concerne les circonstances présentes de l’Irlande : la révolution exige le renversement complet du système social, politique et économique qui fonctionne dans tous le pays, et son remplacement par un ordre de choses entièrement nouveau, qui convient mieux aux besoins du peuple, qui soutient mieux ses progrès et son bien-être en général, et qui vise à assurer l’indépendance tous azimuts de notre Etat-Nation.

irf-1966De ce qui précède, il est évident que l’effort de la révolution irlandais doit se dérouler en deux phases. La première phase doit viser principalement le renversement du régime partitionniste et la conquête du pouvoir d’Etat par le mouvement révolutionnaire. La deuxième phase doit signifier un effort coordonné à l’échelle nationale au cours duquel la communauté nationale, sous la direction du mouvement révolutionnaire, s’attèle à la reconstruction de la nation suivant des principes entièrement nouveaux.

Ce qu’il faut saisir en premier lieu, et saisir pleinement, c’est que la révolution n’englobe pas seulement la période de lutte nationale pour libérer le pays, mais aussi la période qui la suit, de façon à donner à l’indépendance nouvellement acquise sa durable substance. Par conséquent, l’organisation politique révolutionnaire qui mobilise le soutien populaire pour la lutte contre les régimes actuels en Irlande doit, nécessairement, conserver sous sa garde la direction des affaires nationales après la victoire dans la lutte, de telle sorte que soit réalisé ce pour quoi le peuple a lutté.

Supposer que la direction des affaires nationales pourrait s’arranger autrement est ridicule. Il est stupide, par exemple, de prétendre que lorsque l’Irlande sera libérée du joug colonial et ré-unifiée politiquement, une élection parlementaire devrait être tenue pour élire un parlement des 32 comtés. Quels intérêts politiques entreront en compétition avec le parti de la révolution dans une élection de ce type ? Sera-t-il permis aux anciens partis de continuer d’exister, sous des noms différents ? Il est évident que de telles dispositions, qui permettent aux forces contre-révolutionnaires de conserver leur cohésion après la victoire de la révolution, ne peuvent être envisagées par aucune personne sensée.

En outre, il est hautement absurde d’imaginer que de nouveaux partis vont émerger au lendemain de la victoire. D’où pourraient-ils venir ? Quels intérêts représenteraient-ils ? Il devrait être assez clair que tous les groupes progressistes du pays vont s’identifier à la révolution pendant la lutte anti-coloniale et qu’ils vont par conséquent faire partie de l’organisation politique révolutionnaire. Les individus et les intérêts sociaux ou économiques qui ne réalisent pas cette identité sont forcément opposés à la révolution. Il ne peut pas y avoir de neutres dans une lutte révolutionnaire, et si d’aventure un segment de la population a adopté une position neutre pendant la lutte, il a de ce fait automatiquement perdu le droit de participer à l’Etat fondé par la révolution en tant que force politique indépendante.

Les faits décisifs sont les suivants : un mouvement révolutionnaire moderne doit avoir une base populaire s’il veut réussir. Pendant la lutte anti-coloniale, sa structure organisationnelle doit faciliter la mobilisation des masses de la communauté à l’intérieur du cadre du mouvement. Les désirs du peuple doivent s’exprimer par l’intermédiaire du mouvement révolutionnaire pendant la lutte. Ceci est assez logique, et il est tout aussi logique de dire que la volonté de la communauté nationale pourra être tout aussi bien exprimée par le même canal dans la période de reconstruction qui suit la lutte anti-coloniale.

En effet, sous ces conditions, un gouvernement révolutionnaire sera constitué à partir d’un seul parti politique. L’Etat fonctionnera sous le régime de la démocratie socialiste : les diverses contradictions, les conflits d’intérêt légitimes à l’intérieur de la communauté, seront représentés dans le Parti et seront résolus dans le cadre de la machinerie démocratique de ce parti. Les seuls intérêts qui ne seront ni représentés, ni reconnus par l’Etat, seront les intérêts antagonistes à ceux de la communauté. Telle est la voie révolutionnaire, et il n’y en a pas d’autre.

Le programme révolutionnaire

Lorsqu’un mouvement révolutionnaire appelle le peuple à se soulever et à s’opposer activement à l’ordre établi, il doit fonder son cas autant sur des propositions positives de son propre cru, que sur les aspects négatifs du régime en place. Il s’agit de donner aux gens une raison tangible de renverser l’ordre existant, il faut leur faire voir les perspectives d’un système alternatif qui émergerait de leur lutte et qui apporterait ces bienfaits, qui ne sauraient provenir de la clique qui est au pouvoir aujourd’hui.

En général, la pratique des mouvements révolutionnaires est de publier un programme social, politique et économique susceptible d’éclairer la communauté sur ses propres aspirations et idéaux. Un tel programme, dont les contenus particuliers expriment la motivation idéologique de la révolution, représente le cœur de la lutte pour la liberté. Mettre en avant ces contenus, en regard des éléments correspondants de l’ordre établi, permet de savoir si ce cœur est solide ou creux, et de savoir si le combat, même en cas de succès, aurait mérité les inévitables troubles et sacrifices. Est-ce que le programme propose des modifications du système existant, ou implique-t-il la création d’un ordre complètement nouveau et progressiste ? Telle est la question principale. au moyen d’une analyse de n’importe quel programme, on peut répondre à cette question et ce faisant, déterminer dès le départ si ses contenus sont en réalité révolutionnaires ou non.

Un programme authentiquement révolutionnaire en Irlande doit, nécessairement, être diamétralement opposé à l’ordre existant, ce qui est logique, et comme l’Irlande d’aujourd’hui fonctionne conformément aux impératifs du capitalisme, il est naturel de proposer au mouvement révolutionnaire irlandais de fonder son programme sur les principes du socialisme révolutionnaire. Il n’y a pas d’autre alternative.

Toutefois, la réalisation d’un programme révolutionnaire exige un plan, qui prenne en compte les forces de la révolution et de la contre-révolution, qui sélectionne les moyens qui feront avancer la révolution et qui détermine l’emploi des forces et ressources révolutionnaires. Ces plans tombent sous la catégorie générale nommée ligne politique [‘policy’].

 La ligne politique révolutionnaire

Une ligne politique révolutionnaire donne une synthèse d’une situation donnée et les plans stratégiques et tactiques de l’emploi des forces et ressources révolutionnaires dans cette situation. Il découle de cela qu’il y a une différence fondamentale entre la base du programme révolutionnaire d’une part, et les diverses politiques visant à le réaliser d’autre part. C’est précisément cette différence, qui n’a rien d’obscur ni d’indéfinissable, qui crée de la confusion dans les esprits de nombreux révolutionnaires irlandais.

reuniondesanciensdelacampagnedelafrontiereenhommageaseancronin1Un programme exprime les principes sur lesquels la révolution est fondée. Changer un tel programme, ou suivre une ligne d’action qui est antagoniste à son accomplissement, représente une réelle violation de principe. D’un autre côté, les lignes d’action sont conditionnées par l’existant, ce qui fait qu’elles doivent changer avec ces conditions, ou avec l’émergence de nouvelles opportunités. Le seul principe qui régit la formulation d’une ligne politique, c’est sa compatibilité avec la réalisation ultime du programme révolutionnaire qu’elle est destinée à servir.

Ce bref résumé devrait servir à illustrer une grande faiblesse qui existe chez les révolutionnaires irlandais contemporains : à savoir leur tendance à confondre ligne politique et programme, et confondre principes d’une part et recours tactiques et stratégiques d’autre part. Un programme révolutionnaire irlandais doit être basé sur la destruction du système néo-colonial et la construction d’un nouvel ordre socialiste. L’usage de la force pour atteindre cette fin n’est qu’une affaire de ligne politique, de même, pour la même raison, la participation ou la non-participation à la politique parlementaire. Toutefois, l’expérience, jointe à la reconnaissance des conditions actuelles en Irlande, montre que l’usage de la force est la seule politique réaliste.

En ce sens, seul l’usage de la force est compatible avec nos principes. D’autre part, si un événement sans précédent survenait, qui rendrait possible la réalisation de nos objectifs sans usage de la force, et où cet usage compliquerait plus qu’il n’aiderait la réalisation du programme, alors dans ces conditions, une ligne politique commandant l’usage de la force consisterait en une violation directe de nos principes, puisqu’elle serait antagoniste avec la réalisation de notre programme.

Maintenant que nous avons établi le rôle de la ligne politique dans le schéma général de la révolution, il nous faut distinguer les différents aspects de la ligne politique.

Nous avons dit que la révolution en Irlande englobe un processus en deux phases, de destruction et de reconstruction, les deux étant au service de la réalisation ultime du programme révolutionnaire. Puisque la révolution se divise en deux phases distinctes mais complémentaires, il faut élaborer des lignes politiques capables de donner à chacune d’elles le maximum d’efficacité et de résultats. Nous nommerons la ligne politique de la première période « politique de pouvoir » et celle de la deuxième période « politique de reconstruction ».

Politique de pouvoir

Il est vain de parler de ce qu’il faudrait faire pour sauver ce pays sans se donner les moyens de matérialiser les propositions que nous faisons. Par conséquent, un mouvement révolutionnaire irlandais, après avoir formulé son programme, doit donner une synthèse de la situation, formuler un plan pour la mobilisation du soutien, puis engager ses forces contre l’ordre établi dans un combat pour le pouvoir d’Etat.

Le pouvoir est la clé de la réussite révolutionnaire. Sans la perspective de la victoire dans la lutte pour le pouvoir d’Etat, tous nos buts, nos aspirations à une vie meilleure et plus juste pour le peuple de la nation, ne seraient que vœux pieux. Pour cette raison, la conquête du pouvoir est l’objectif premier dans la phase initiale de la révolution. Toutefois, est d’égale importance l’exigence que la direction révolutionnaire retienne cette ambition du pouvoir dans les limites de la perspective qui est la sienne. En lui-même, le pouvoir d’Etat est un moyen au service de la révolution, pas une fin en soi. Pour cette raison, bien qu’en théorie, tous les moyens peuvent être employés par la révolution dans sa lutte pour le pouvoir, en pratique, des limites sont imposées par la nécessité de se garder, en tous temps et en tous lieux, de toute menée ou engagement qui pourrait mettre en question le statut ou le fonctionnement de l’organisme qui est amené à symboliser le pouvoir d’Etat une fois que la victoire a été remportée.

Par conséquent, bien que la politique du pouvoir soit régie par ce qui est nécessaire et possible pour la conquête du pouvoir, elle est en même temps gouvernée par l’exigence fondamentale qui est d’éviter toute compromission, bien que ce genre de choses puisse suggérer, superficiellement, la possibilité d’une victoire plus rapide. En d’autres termes, lorsque la politique de pouvoir est formulée, ses auteurs ne peuvent pas cantonner leurs appréciations dans le cadre étroit de la phase dans laquelle ils sont engagés. Ils doivent toujours voir au-delà de la situation ou phase présente, où la prise du pouvoir d’Etat est l’objectif, pour prendre en considération les conséquences qu’auraient, ou pourraient avoir, ces lignes d’action qu’ils envisagent sur le moment, à long terme, dans la phase de reconstruction de la nation.

Un aspect sur lequel il faut insister est l’emploi de la force physique. La force est un élément qui peut être utilisé d’une multitude de façons, pas seulement sous la forme de l’action militaire. Cependant, nous ne formulons pas ici une ligne politique particulière au sujet de son emploi, nous nous intéressons aux attitudes fondamentales vis-à-vis de l’emploi de la force.

Un mouvement révolutionnaire doit dès le départ régler sa politique en fonction de la prémisse qui veut que la force sera utilisée dans la lutte pour le pouvoir. Les précédents historiques et le bon sens témoignent du réalisme de cette position. D’autre part, bien qu’un mouvement révolutionnaire doive s’organiser et se préparer à l’usage de la force physique, il est possible que se présente une opportunité unique, qui facilite l’essor des forces révolutionnaires sans cet usage, et que la direction évidemment ne saurait mépriser. A l’occasion d’une telle opportunité, les lignes politiques seront changées pour saisir le moment opportun.

Ce qu’il importe de rappeler, c’est qu’il est relativement facile pour un mouvement révolutionnaire qui dès le départ a axé sa ligne politique sur l’usage de la force, de réajuster rapidement sa ligne pour saisir les opportunités de prendre le pouvoir par des voies pacifiques, mais qu’il est pratiquement impossible à un mouvement qui a axé sa ligne sur les postulats contraires, de réajuster sa ligne rapidement et victorieusement lorsqu’il devient évident que l’usage force est la seule solution. La vérité de cette thèse se confirme tout le temps dans les pages de l’histoire, c’est un fait incontestable.

En conséquence, l’état d’esprit d’un mouvement révolutionnaire doit toujours être le suivant : nous nous préparons à utiliser la force pour atteindre nos objectifs. Si d’aventure l’ennemi nous laisse le champ libre et permet à la révolution de marcher sans empêchements, alors nous profiterons de la situation.

Source : ici

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