Le refoulement de la mort aujourd’hui (et son retour dans la fiction)

Le déni de la mort

On dira sans soute, on aurait raison de le faire, que la sphère de l’abjection n’est pas nouvelle, qu’elle est coextensive à toute civilisation et produite avec elle. Pourquoi, dès lors, cette volonté si extrême aujourd’hui, de voir l’horreur ? Pourquoi avons-nous créé, dans le champ de la fiction, cette abjection qu’est le zombie ? Pourquoi créer maintenant ce monstre qui mange son prochain, se décompose et pourrit sous nos yeux, dissout l’ordre social, oublie ses liens de parenté pour s’en prendre à ses enfants, ses parents, ses frères et sœurs, etc. ? Enfin bref, pourquoi cette volonté de représenter dans le champ de la fiction ce que nous refoulons avec tant d’acharnement dans le réel ?

Le rejet de la part animale et de la fatalité de l’homme sont fondés, dans la plupart des cultures, sur un accord plus profond avec celles-ci. Les sociétés se distinguent peut-être essentiellement par leur façon de négocier avec elles. Derrida le notait déjà à propos de la mort : « la culture elle-même, la culture en général, est essentiellement, avant tout, disons même a priori, culture de la mort. (…) Le concept même de culture peut paraître synonyme de culture de la mort, comme si au fond culture de la mort était un pléonasme ou une tautologie. » (Jacques Derrida, Apories. Mourir, s’attendre aux « limites de la vérité », Paris, Galilée, 1996, p.84)

La maladie, la sexualité et la mort sont sans doute les lieux par excellence des rituels. Ils sont des lieux d’apprivoisement, de médiation avec ces moments déterminants de l’existence et renvoyant à la fragilité de notre condition et de notre société : ils tentent d’aménager des bribes de symbolisation de ces moments que l’on pourrait caractériser, à rigoureusement parler, d’abjects. Nous manquons toutefois désormais de moyens et de lieux pour symboliser et médiatiser ces moments, aussi importants que troublants. Comme le rappelle Philippe Ariès : « Aussi existait-il autrefois des codes pour toutes les occasions de manifester aux autres des sentiments généralement inexprimés, pour faire sa cour, pour mettre au monde, pour mourir, pour consoler les endeuillés. Ces codes n’existent plus, ils ont disparu à la fin du XIXè siècle et au XXè. Alors que les sentiments qui veulent jaillir hors de l’ordinaire, ou avec une violence insupportable, sans plus rien pour les canaliser. Dans ce dernier cas, ils compromettaient l’ordre et la sécurité nécessaires à l’activité quotidienne. Il convient donc de les réprimer. C’est alors que les choses de l’amour, de la mort ensuite, ont été frappées d’interdit. » (Philippe Ariés, L’Homme devant la mort, t.II, Paris, Seuil, 1977, p. 289)

hibou-noir--blcLa mort est pour nous étrangère. Elle est l’impensable par excellence. Le but de notre existence étant désormais équivoque, il est préférable d’oublier sa brièveté, sans quoi il nous faudra décider du sens de ce temps qui nous est imparti. Nous sommes sans réponse satisfaisante, angoissés car sans guide, tout rappel de la mort nous renvoie à un certain vide. Nous préférons l’oublier. « On s’est donc installé dans la dissimulation », ajout encore Ariès. [Ibid, p. 272. Ariès notait encore : « Il est bien évident que la suppression du deuil n’est pas due à la frivolité des survivants, mais à une contrainte impitoyable de la société ; celle-ci refuse de participer à l’émotion de l’endeuillé : une manière de refuser, en fait, la présence de la mort, même si on admet en principe sa réalité. C’est, à mon avis, la première fois que le refus se manifeste aussi ouvertement » (p. 289)].

Les personnes âgées sont placées dans des maisons où elles mourront entre elles. La mort, comme une maladie, est tenue en marge de notre société. Le zombie, dans ces circonstances, apparaît ainsi comme la figure de cette mort que nous ne savons plus médiatiser. La fiction pallie ce que notre culture ne sait plus nous montrer. Elle indique alors moins ce qui s’esquisse dans notre société contemporaine, que ce qui s’y refoule.

Du fantôme au zombie

La distinction entre le fantôme, figure moderne du mort-vivant, et le zombie est ici révélatrice. Pour les modernes, les modalités de l’apprivoisement de la mort, tâche infinie, impliquent que les morts conservent dans le monde des vivants quelque ascendant, ne serait-ce que celui de la mémoire. Si, comme le disait Hamlet, « time is out out joint », cette dislocation dans la modernité shakespearienne ne vaut que dans l’attente d’une réparation, d’une ré-articulation. Le fantôme hamlétien ne hante qu’en ce que l’ordre symbolique a été agressé. Il implique donc la possibilité, ici contrariée, d’une bonne mort, une mort à laquelle le groupe saurait donner sens, une mort qui permettrait au décédé de prendre la place qui lui revient dans la communauté de la mémoire. Slavoj Zizek rappelle à la suite de Lacan que nous mourrons deux fois, une fois dans la réalité, l’autre fis symboliquement. C’est bien en cela que le retour dans la réalité du père d’Hamlet vise la restauration de sa mémoire symbolique.

Le fantôme est l’enfant d’un monde où les règles, les normes entourant le passage de la vie à la mort sont claires. Ce n’est que de ce terreau que le fantôme peut se lever et hanter les vivants dans l’attente d’une réparation. Si une violence – physique, symbolique – a dénoué la ritualité de la mort, le fantôme n’aspire qu’à son remaillage. Il défend le passage de la vie à la mort, et de la survie d’une mémoire ; il protège le fil reliant le passé au présent et au futur. Comme le formule Jean-François Hamel : Habiter le temps, c’était traditionnellement transformer les ruptures de la génération et de la corruptio,n en une durée fondée sur la dynamique d’un héritage transmis entre les morts et les vivants, c’était intérioriser à la fois le passé et l’avenir, autrement dit instaurer un lieu qui intégrait au présent, par la médiation de la mémoire et de l’attente, ceux qui n’étaient plus et ceux qui n’étaient pas encore. (Jean-François Hamel, Revenances de l’histoire : répétition, narrativité, modernité, Paris, Minuit, 2006, p. 36.)

Si le fantôme vise à protéger les règles régissant le passage du vivant à la mort afin de conserver une relative étanchéité des deux espaces, il tend du coup à maintenir le monde des vivants. Le revenant de la post-modernité, le zombie, est bien différent. Celui-là ne revient pas pour retisser le lien entre les vivants et les morts. Plus brutalement, il déplace les foules comme la représentation, imaginaire, d’une mort qui, privée de cadre, revient pour manger les vivants. Le zombie est ainsi un cauchemar, mais un cauchemar, là encore, bien ancré dans notre époque contemporaine.

Maxime Coulombe, Petite philosophie du zombie, PUF, 2012, pp. 87-91

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3 commentaires pour Le refoulement de la mort aujourd’hui (et son retour dans la fiction)

  1. Monier Alain dit :

    Bonjour,
    Exemple significatif : Avant 1914 on pouvait lire sur les calendriers Francais « Fete des Morts », des 1915, on trouvait sur les calendriers « Fete des Defunts »

  2. animated corpse dit :

    « ils nous ressemblent »

    —–

    De quoi le zombie serait-il le nom ? D’une condition humaine dont l’Apocalypse forme l’horizon ultime. Rappelant son évolution dans le temps – de la figure cauchemardesque de l’esclavage dans la culture haïtienne à celle du monstre des films de Romero, incarnant la défaite de l’Occident et du châtiment divin -, Coulombe souligne que le cinéma de zombies constitue non seulement une critique de la société de consommation, mais plus profondément “une critique des valeurs individualistes et narcissiques de l’Occident” :
    “L’individu est décimé car il est incapable de se concevoir au-delà de sa simple individualité.”
    Le sujet se fait ainsi zombie en étant “un vivant absent de lui-même”.
    Et si nous ne sommes pas tout à fait des zombies, la difficulté à vivre des expériences caractérise notre époque, comme l’indiquait déjà Giorgio Agamben dans Enfance et histoire, sur la destruction de l’expérience. Métaphore d’un sujet traumatisé et “catatonique”, le zombie est en nous.
    http://www.lesinrocks.com/2012/10/11/livres/petite-philosophie-du-zombie-sommes-nous-hantes-par-le-motif-de-la-catastrophe-11310266/

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