Jim Lane – L’IRA de Belfast était-elle catho-fasciste? (deuxième partie)

Les pogroms de 1935

Alors que le taux de chômage atteignait 24,8% dans les Six Comtés et que la solidarité de classe se fortifiait, ce n’est pas l’IRA qui était en train de mettre en pièces ce qui restait de l’unité ouvrière catholique/protestante, comme Mick Lynch le soutient, mais les paisleyites de l’époque : la Ulster Protestant League (UPL). En réalité, le Parti communiste faisait si forte impression dans le Belfast de 1935 qu’il devenait, à la place de l’IRA, la cible principale des attaques des militants protestants. Le premier mai à Belfast, des centaines de travailleurs marchèrent derrière les bannières communistes, qui exigeaient la fin de la fameuse loi sur les pouvoirs spéciaux [’Special Powers Act’]. Le 6 mai eut lieu le jubilé du Roi Georges, et l’absence d’enthousiasme des catholiques pour ces célébrations fut le prétexte pour les attaquer.

D’une façon typiquement paisleyite, Crawford, président de l’UPL, organisa une manifestation à Derry et remplit un train de Belfastois. Suite à ses discours enflammés, des petites échaufourrées opposèrent catholiques et protestants. A Belfast, des ouvrières catholiques furent agressées sur le chemin de l’entreprise Gallagher. Le vendredi 10 mai, après que des bombes eurent été lancées dans Vere Street et qu’un catholique fut tué, le couvre-feu fut déclaré à Belfast. Les meetings ouvriers avaient lieu à l’époque à Customs House, et un meeting travailliste (peut-être communiste) fut attaqué par une foule d’environ 300 protestants, armés de rasoirs et de gourdins. Un autre meeting, à Library Street, fut perturbé, mais la police intervint. La classe ouvrière avait de bonnes raisons de s’organiser et de manifester. En effet, J.M. Andrews, ministre du travail des 6 comtés, dit le 30 mai 1935 que comme la population augmentait de 8.000 personnes par an, « il fallait que le gouvernement impérial développe rapidement les régions inhabitées de l’Empire pour y affecter cette main d’œuvre surnuméraire. »

communistcoverLes communistes qui appelaient à la tenue d’un meeting à la Customs House le dimanche suivant avaient sans doute beaucoup à dire à ce sujet. Mais comme des coups de feu avaient été tirés la nuit précédente dans un quartier catholique et que la Custom House était ceinturée de nuées de policiers, le meeting fut annulé. Cette semaine-là, le Conseil National pour les Libertés Civiles, composé de gens comme Aneurin Bevin, Attle, Foot, Lansbury et Pritt, fit une visite à Belfast.

Mais les participants d’un meeting de l’UPL attaquèrent leur réunion, qui se tenait dans les locaux de l’Independent Labour Party, et allèrent casser des vitres dans des quartiers catholiques. Le dimanche suivant, une orpheline de 15 ans qui revenait de la messe fut tuée par balles par des protestants moqueurs. Ce week-end fut scandé de coups de feu dans York Street et New Dock Street.

Les attaques contre les travailleurs catholiques dans York Street étaient telles que le Northern Irish Labour Party (NILP) et le Conseil des Syndicats de Belfast envoyèrent des délégués pour parler au ministre de l’intérieur et tenter d’avoir des garanties de protections pour les travailleurs catholiques. Comme la presse unioniste décrivait cette délégation comme étant constituée de fauteurs de troubles venus du Free State, les délégués durent utiliser leur droit de réponse dans la presse pour confirmer qu’ils venaient de la région de Belfast.

Le vendredi 19, une délégation de l’Ulster Protestant Society, de l’East Belfast Protestant Association et du Ulster Protestant Reformers Club rencontra Sir Dawson Bates, le ministre de l’intérieur. M. Thompson présenta la délégation comme représentant toute les sociétés protestantes de Belfast, et demanda au gouvernement de prendre les mesures nécessaires pour faire disparaître les activités du Parti Communiste en Irlande du Nord. D’autres représentants approuvèrent, et le ministre leur répondit qu’il était tenu par la légalité, mais qu’il tenait le plus grand compte de leurs remarques. La réalité de ces organisations, qui rassemblaient les protestants les plus militants et formaient très certainement l’ossature de la Special Constabulary [forces de police supplétives], nous permet de mieux comprendre cet extrait tiré du livre de George Gilmore Republican Congress : « Lorsque sir Oswald Mosley, le leader du fascisme en Angleterre, visita Belfast pour étendre son organisation dans les Six Comtés, Lord Craigavon lui dit qu’une telle chose n’était pas nécessaire, puisque l’Irlande du Nord possédait déjà l’équivalent d’une force fasciste, la Special Constabulary. »

Il est important de remarquer que dans cette phase, l’épouvantail traditionnel, l’IRA, avait été remplacé par le CPI. Des désordres sectaires éclatèrent de nouveau en juillet, alors que les orangistes, revenant de la commémoration de la bataille de la Somme, envahirent un quartier catholique. Dans un certain quartier, des coups de feu accueillirent les assaillants qui revenaient à la charge depuis d’autres rues. Lors d’un autre incident, trois manifestants loyalistes furent blessés par des coups de feu, alors qu’ils se dirigeaient vers l’Orange Hall de Clifton Street. Les loyalistes attaquèrent une manifestation nationaliste et déchirèrent sa bannière à l’effigie de Wolfe Tone, et la fanfare de l’église St Mary se fit attaquer à Union Street. Les parades avaient été interdites en juin, mais cette interdiction fut défiée par la fanfare Lord Carson Flute Band qui fit une parade à York Street (au cœur de la zone des désordres) malgré les avertissements de la police. Les événements de la fin juillet firent 12 morts et plus de 50 blessés, et les violences se multiplièrent suite aux coups de feu tirés contre la parade orangiste de York Street.

Aucun élément n’indique qu’il s’agissait d’une attaque planifiée par l’IRA, car d’après ce qui a été établi au procès qui s’en est suivi, il semble que cet incident ait été une action non planifiée d’un militant catholique individuel. Par contre, on peut se demander si le RUC n’a pas exagéré, lors de l’incident de Lancaster Street, où des combats faisaient rage. Les policiers du RUC séparèrent les catholiques de leurs assaillants protestants en plaçant leurs voitures blindées au milieu de la rue, puis retournèrent leurs mitrailleuses Lewis et leurs fusils en direction des défenseurs [‘defenders’] de Lancaster Street. Ils tuèrent une femme et blessèrent beaucoup de gens. Le couvre-feu fut déclaré, et après la mort de cinq autres personnes, le Régiment de la Frontière fut appelé pour rétablir l’ordre.

Mais ce recours à l’armée britannique fut critiqué par l’UPL qui demandait qu’ils s’en aillent et soient remplacés par les B. Specials, qui avaient pu, disaient-ils, rétablir l’ordre en 1921, avant d’être remplacés par les militaires. Le lendemain de cet appel, les B. Specials intervenaient, à côté de l’armée britannique. Le médecin légiste [‘coroner’] de Belfast, M. T. Alexander (un protestant) disait, au sujet des corps qu’il examinait : « Les gens qui font ces émeutes sont facilement menés et influencés. Ils sont influencés presque entièrement par les discours officiels des hommes qui tiennent de hautes et considérables positions. Il y aurait moins de combats si les soi-disants leaders de l’opinion publique faisaient moins de discours de ce genre. »

Les dirigeants de l’IRA, cela va sans dire, n’avaient aucune position de pouvoir dans les 6 comtés, pas plus que les camarades du Parti Communiste. En revanche, des gens haut-placés comme M. Andrews, le ministre du travail, qui parlait de se délester de la main d’œuvre au chômage en l’envoyant en Afrique, en Inde ou dans d’autres coins de l’Empire britannique, faisaient beaucoup pour attiser ces émeutes. Et le mépris que la bourgeoisie d’Ulster entretenait à l’endroit des pogromistes, après que ces derniers eurent bien servi leurs intérêts, est le même qu’aujourd’hui. On peut l’entendre dans ces mots de Patrick Riddell, haut-fonctionnaire des 6 comtés depuis 1922 : « Les foules déchaînées de protestants dans certains districts arriérés ont commis des provocations démentielles, se sont comportées de façon abominable en attaquant et en tuant des catholiques romains innocents. Les représailles de ces derniers, dans leurs districts arriérés, ont été également abominables. Dans toutes les villes, il y a du déchet. » (Fire over Ulster, p. 50).

Les derniers mois de 1935 virent plusieurs incidents de nature sectaire : un catholique fut tué en septembre, un député unioniste fut blessé par un coup de feu, des bombes furent lancées sur une barricade catholique à North Street et un meeting électoral républicain fut attaqué par des hommes en voiture qui prirent la fuite dans le quartier de Shankill après avoir blessé deux participants au meeting. Tom Geehan, qui avait dirigé la lutte ouvrière de 1932 et qui venait de sortir de prison, déclara son intention de se présenter en tant que candidat du peuple de Belfast-nord aux élections de Westminster. Il fut soutenu par le CPI, mais il semble qu’il n’ait pas pu aller plus loin, faute d’argent. Pendant cette période, la direction nordiste de l’IRA fut arrêtée dans un coup de filet, suite à une dénonciation d’un informateur. Tous les arrêtés reçurent plusieurs années de prison.

Il y avait dans ce groupe Sean McCool, qui était probablement le plus haut dirigeant de la zone du Nord et qui était en position de connaître le détail de toutes les attaques organisées contre les parades orangistes. Les annales montrent que McCool n’était pas du genre à tolérer un quelconque sectarisme. Il avait toujours pris position pour la « gauche » [dans les débats internes à l’IRA] et faisait partie des premiers à avoir soutenu une politique de gauche dans l’IRA. A la fin des années 1920, il avait séjourné en URSS (sur invitation du gouvernement soviétique) pour recevoir des soins médicaux. Il faisait partie des fondateurs de l’organisation politique Saor Eire et avait soutenu la motion qui envoyait des salutations fraternelles à l’Union Soviétique lors du congrès de Saor Eire, le 26 et 27 septembre 1931, au Iona Hall à Dublin. Il était membre de la Société des Amis de la Russie Soviétique, qui avait une branche à Belfast, et faisait partie des communistes et républicains qui cherchaient l’unité des travailleurs catholiques et protestants de Belfast.

En 1933, quand l’Université des Travailleurs Révolutionnaires fut fondée à Eccles Street, il faisait partie du groupe des républicains de gauche et participait à l’organisation de cette école. Puis, lorsqu’il se présenta aux élections dans le Nord, il fut soutenu par les communistes de Derry et de Coleraine qui avaient publié une déclaration officielle de soutien juste avant l’élection. J’ai beaucoup de mal à voir cet homme manigancer des attaques contre des parades protestantes, ou faire partie d’une « milice anti-protestante » comme dit Mick Lynch. (Au moment où j’écris ces lignes, une épidémie de braquages a lieu à Belfast, et avant de conclure hâtivement sur l’identité des responsables, il faudrait se souvenir qu’à la fin de l’année 1935, deux policiers du RUC étaient passés séparément en procès pour braquage).

Les protestants et la constitution du Free State de 1937

Au début de l’année 1936, le journal Republican Congress cessa de paraître, et l’année suivante l’organisation disparut. En 1937, dans la période de discussion de la future constitution de De Valera, ces remarques au sujet des protestants, tirées d’An Phoblacht, sont dignes d’intérêt.

« Cette constitution représente le trimphe final de l’école de Griffith contre les enseignements de Tone, Lalor, Mitchell, Pearse, Connolly et Mellows. Elle est autant le chien de garde de la propriété privée que les évêques catholiques romains, qui vont jouir officiellement d’une position politique privilégiée, de même que l’Empire se soutient en privilégiant certains dirigeants religieux dans le Nord. Craigavon a eu son Etat protestant pour un peuple protestant. De Valera a son Etat catholique pour un peuple catholique. Contre ces deux Etats, nous devons arborer le slogan de Tone : enfouir les termes protestants et catholiques sous la désignation commune d’Irlandais. » (Peadar O’Donnell, An Phoblacht, 22 mai 1937)

« Est-ce que cette constitution réalise la définition de la liberté de Tone ? « Nous ne connaissons qu’une définition de la liberté, c’est la définition de Tone » écrivait Pearse. Est-ce que cette constitution « brise la connexion avec l’Angleterre » ? Est-ce qu’elle « substitue le nom commun d’Irlandais aux désignations protestantes, catholiques et dissidentes » ? Comme Tone l’écrivait sans son pamphlet sur les Dissidents [‘dissenters’] : « Ils ont avec les catholiques un intérêt commun et un ennemi commun ». Dans ces conditions, pourquoi cette position privilégiée pour une Eglise, au Nord ou au Sud ? » (Tadgh Lynch, An Phoblacht, 5 juin 1937)

« La liberté religieuse exige non pas l’établissement d’un état protestant pour un peuple protestant ni un état catholique pour un peuple catholique, mais un état souverain pour un peuple souverain – la république irlandaise pour le peuple irlandais. » (An Phoblacht, 5 juin 1937)

« Le document tout entier est une attaque en règle contre toutes les traditions républicaines ; il dégrade les femmes à un statut moyen-âgeux, il canonise les grands propriétaires terriens et les industriels, qui ont été défini par Lalor comme ‘la garnison la plus loyale de la Grande-Bretagne en Irlande’, il établit l’Eglise catholique en tant qu’église d’Etat : ce qui érige contre l’Irlande unie une barrière  plus formidable que toutes les baïonnettes britanniques ; l’Irlande est divisée en deux provinces britanniques dominées par une aristocratie indigène au moyen de parlements respectivement « protestants » et « catholiques ». (An Phoblacht, 26 juin 1937)

L’IRA d’Ulster et ses nazis

Après des scissions et des défections en 1938, l’IRA tomba sous la coupe du groupe militariste dirigé par Sean Russell. Cet homme avait combattu à la Poste Centrale de Dublin en 1916 et ne s’était jamais affirmé pour aucune des tendances politiques de l’IRA : son travail, c’était les munitions et l’intendance, et cela s’arrêtait là. En réponse au massacre du Bloody Sunday, le 21 novembre 1920, 13 exécutions d’officiers de renseignement anglais sur 18 ont été menées par le 2ème bataillon de l’IRA de Dublin, sous le commandement de Russell. Peu après, il accéda au poste de responsable des munitions de l’IRA et fut sans doute associé à la campagne de bombes en Angleterre au début des années 1920, campagne qui avorta (suite à quelques incendies à Liverpool) lorsque presque tout le réseau de l’IRA en Angleterre fut arrêté. Russell fut impliqué dans l’incendie de la Customs House de Dublin, dans des évasions de prison, une grève de la faim (de 41 jours) et il entreprit des missions à l’étranger pour acheter des armes. En 1926, il alla en URSS et rencontra Staline.

L’attitude de George Gilmore (représentant du républicanisme de gauche à plusieurs titres) est intéressante au vu de ce qui allait arriver plus tard. Dans l’article Easter Week, daté du 16 avril 1938, il exigeait que l’IRA ne fasse rien qui puisse profiter à l’Allemagne, comme par exemple une campagne armée contre l’Angleterre. Il disait que la guerre qui se préparait offrait une excellente opportunité pour l’Irlande qui pourrait quitter l’Empire et se déclarer une république. « L’Angleterre ne serait pas en position d’empêcher cela. Mais en se déclarant une République, l’Irlande devrait s’aligner avec les pouvoirs démocratiques contre le fascisme… Si l’on songe aux répercussions que cela pourrait avoir sur le problème des 6 comtés, cela ouvre des perspectives extraordinaires ».

Mick Lynch nous dit que l’IRA a été dominée par une clique nazie depuis 1939, et que les républicains d’Ulster ont été dominés par une section pro-nazie extrémiste, dirigée par Sean McCaughey. Comme la question de cette clique pro-nazie va bientôt être examinée par l’ICO, je laisse ce point, mais je voudrais quand même dire un mot de la « clique » de McCaughey mentionnée par Mick Lynch. Tout d’abord, il se trompe sur les dates, McCaughey a passé 6 mois en prison dans le Free State à la fin de l’année 1939 et n’est revenu à Belfast qu’en fin décembre. Comme les contacts avec les agents nazis étaient à leur sommet du milieu de l’année 1939 jusqu’à la fin de cette année, McCaughey ne pouvait pas y participer vu qu’il était en prison. Pendant l’année 1940, jusqu’à son arrivée à Dublin au début de l’année 1941, en liaison avec l’affaire Stephen Hayes, il opérait indépendamment du quartier général dublinois.

Il n’est pas suffisant de dire que McCaughey a dirigé une clique pro-nazie, il faut des preuves. Ce que nous savons de l’IRA de Belfast en 1940, c’est que plusieurs officiers de bataillons ont subi une cour martiale en automne pour avoir infligé des techniques punitives fascistes à l’encontre de leurs volontaires. Ces cours martiales avaient été décidées par Jimmy Steele (qui jusqu’à sa mort a été chez les Provisoires et a été farouchement anti-communiste) et ont eu pour effet de ramener ces officiers au rang de soldats du rang. A ce moment, McCaughey, qui était officier commandant de l’IRA du Nord, aurait pu facilement empêcher ces cours martiales, s’il avait été « le leader d’une clique pro-nazie », comme le prétend Mick Lynch.

Eoin McNamee, considéré comme étant un républicain de gauche, puisqu’il a fait partie du Republican Congress à Londres en 1936, avait aussi demandé ces cours martiales. Suite au départ de McCaughey pour dublin, où il prit le poste d’adjudant général, McCool, qui venait de sortir de prison, prit le contrôle du commandement nordiste, avec McNamee. Un groupe à l’époque agissait directement sous les ordres du commandement nordiste : le groupe d’opérations spéciales (SOG) qui était composé presque exclusivement de protestants. Recrutés à partir du syndicat Denis Ireland’s Irish Union Society, c’étaient principalement des syndicalistes, ils étaient considérés comme socialistes. John Graham, leur leader, était officier de renseignements pour l’IRA, directeur de sa publicité, et éditeur du journal Republican News.

Lorsqu’une reprise des techniques punitives fascistes eut lieu sous la direction de McCool et McNamee, le SOG fut mobilisé, armé et préparé pour traiter sévèrement le problème. Graham fut arrêté et emprisonné en septembre 1942, suite à un échange de coups de feu dans les bureaux de Republican News. Mick Lynch mentionne les expressions extrêmes de catholicisme romain dans les publications républicains d’Ulster dans les années 1920, mais il serait intéressant d’examiner quelques numéros de Republican News édités par le protestant Graham au début des années 1940. l’existence d’un groupe de l’IRA presque exclusivement composé de protestants dément et tourne en ridicule les allégations faisant de l’IRA une « force militants anti-protestante, une milice sectaire catholique romaine »

La mentalité républicaine

Comme dit plus haut, l’IRA était vue par les masses protestantes comme une force sectaire et anti-protestante. Mais, bien que cela soit le cas objectivement pour les protestants, du point de vue de sa propre subjectivité, l’IRA englobait toutes les sections de la communauté. Les appels à l’unité aux masses protestantes étaient aussi régulièrement adressés que rejetés, chose que la mentalité républicaine n’a jamais pu comprendre. L’explication républicaine ordinaire était que les masses protestantes étaient dupée par la Grande-Bretagne. Pour les républicains, l’expulsion de l’envahisseur britannique résoudrait tous les problèmes. Briser la connexion avec l’Angleterre, cause de tous nos maux, tel est la maxime de Tone, et bien que Tone soit mort il y a près de 200 ans et que le pays a traversé beaucoup de changements depuis cette époque, c’est toujours le dogme républicain.

Pour avoir un aperçu de la mentalité républicaine dans les 6 comtés, je vais considérer le document suivant, que je cite dans son intégralité. Il a été écrit par Michael Traynor, secrétaire de Sinn Féin, en janvier 1954. Traynor est un belfastois, qui faisait partie de l’IRA d’Ulster au moment des pogroms de 1935. Il s’est aligné aux éléments pro-allemands dans le Curragh [prison et camp d’internement dans le Sud] dans les années 1940, a fait une grève de la faim qui a failli lui coûter le vie (deux autres en sont morts) et fut exclu du mouvement républicain au début des années 1960 par le groupe Goulding/MacGiolla :

« Le véritable protestant d’Ulster

Le Sunday Independent cite l’évêque de Derry, Dr. Farren, qui décrit les forces sinistres qui sont à l’œuvre dans le Nord de l’Irlande et qui manipulent le gouvernement de Stormont. Le journal explique que l’Ordre d’Orange est cette influence sinistre, et le journal blâme les gouvernements de Stormont et de Westminster de n’avoir pas honoré leurs propres déclarations et lois (à savoir la loi sur le gouvernement de l’Irlande, de 1920). Mais quelle preuve a le Sunday Independent pour affirmer que l’influence sinistre dont parle le Dr Farren est l’Ordre d’Orange ? L’Ordre d’Orange est constitué en majorité de gens ordinaires des classes laborieuses, qui sont (hélas) mobilisés par leurs leaders, à certaines occasions, pour commettre des actes de bigoterie et de violence. Il est certainement injuste de porter une accusation contre toute une section du peuple, qui a été égarée par des leaders qui ne cherchent que leur promotion personnelle. Le protestant d’Ulster est un homme décent et religieux.

Malheureusement, le passif historique de la vie ulstérienne lui fait craindre la revanche du catholique, pour les confiscations et les persécutions qui ont accompagné la plantation écossaise du début du 17è siècle. Cette crainte a été manipulée par tous ses leaders opportunistes : Chichester, Castlereagh, Carson, Craig. Sauf pendant une brève période à la fin du 18è siècle, les termes catholiques et irlandais d’une part, et colon et protestant d’autre part étaient synonymes. Pendant des années après la plantation d’Ulster, des Irlandais dépossédés onr fait des incursions, depuis les zones montagneuses et marécageuses, vers les champs et les prés, tuaient et prenaient du butin ; tout comme les Irlandais avaient fait pendant des siècles des incursions dans le Pale autour de Dublin.

Naturellement, les colons protestants se sont réunis pour se protéger de ces raids et l’Ordre d’Orange est apparu. C’était une société de protection purement protestante qui devait continuellement chercher auprès des armes et des lois du gouvernement britannique le moyen de maintenir son existence. Les protestants d’Ulster devaient donc s’identifier complètement à la Grande-Bretagne s’ils voulaient vivre. Il s’agissait d’une question d’intérêt, aussi bien que d’une conformité avec leurs convictions religieuses. A aucun moment, il ne s’agissait d’aimer l’Angleterre au détriment de l’Irlande. Lorsque les lois britanniques opprimèrent également les protestants et les catholiques d’Ulster, les protestants d’Ulster prirent les armes pour briser la connexion avec l’Angleterre et établir une république souveraine. Plus tard (débarquement des armes au port de Larne, le 14 avril 1914), les protestants d’Ulster défièrent la puissance de l’empire britannique en s’armant eux-mêmes pour défendre leurs droits contre les lois de Westminster.

Les jours des incursions, etc. sont terminés. Les protestants et les catholiques vivent et travaillent ensemble en bonne intelligence (sauf pendant des incidents occasionnels). Il demeure une tradition de loyauté pour l’Angleterre et un sentiment de sa dépendance envers les coffres forts de l’Empire et son commerce, qui est soigneusement cultivé par les politiciens qui renouvellent sans scrupule les peurs anciennes et les souvenirs de la violence, pour créer de nouvelles peurs et se faire une place au soleil. Quelques politiciens catholiques, se faisant passer pour nationalistes, ont parfois adopté les mêmes tactiques, intensifiant ainsi les peurs des protestants d’Ulster, qui craignent que la séparation de l’Irlande d’avec l’Angleterre ne jette sur eux un règne de terreur et de persécution. Seul le temps et l’expérience d’une Irlande libre et unie pourra prouver aux protestants d’Ulster que leurs peurs sont infondées et que leur véritable intérêt gît en Irlande, non en Angleterre. Les discours à eux seuls ne seront pas convaincants.

La solution du problème est entre les mains de l’Angleterre. Il faut forcer son gouvernement à retirer ses troupes du Nord de l’Irlande et à cesser son interférence dans les affaires irlandaises. En conséquence, ce vaste espace de promotion que l’Empire britannique offre aux carriéristes se fermera devant les leaders ulstériens, qui tourneront alors naturellement leurs talents vers l’amélioration de la condition de l’Irlande et de leurs compatriotes les protestants d’Ulster. Les forces sinistres qui sont à l’œuvre en Ulster consistent en une poignée d’hommes qui se servent de l’Ordre d’Orange et des peurs de leurs compatriotes protestants pour se faire de l’argent et une position, et qui n’aiment ni l’Ulster, ni l’Angleterre, mais eux-mêmes. »

Les années 1950 et 60

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troupes britanniques envoyées en renfort contre l’IRA en 1956

Pendant les années 1950 et 60, les républicains du Nord firent de nombreux appels à l’unité en direction des protestants d’Ulster, appels qui ont été critiqués par l’AOH (Ancient Order of Hibernians) [l’équivalent vert de l’Ordre d’Orange] et les nationalistes catholiques. Le droit des orangistes à faire des parades a été défendu, des nationalistes catholiques qui voulaient boycotter les boutiques protestantes ont été traités de bigots, et des drapeaux orangistes ont même été arborés symboliquement pat des républicains, qui rompirent également avec la tradition nationaliste catholique consistant à ne pas présenter de candidats dans les bastions unionistes. L’AOH était caractérisé comme « les Keoghboys des années 50 [les Keogh étaient une dynastie de riches marchands catholiques favorables à Daniel O’Connell au 19è siècle], des délateurs dégoûtants à la catholicité féroce », et « les pom-pom girls du pape » parce qu’ils chantaient le chant Faith of our fathers.

Pendant la campagne de l’IRA en 1956-62, il n’y a pas eu de combats sectaires, l’IRA fidèle à elle-même n’a pas fomenté de troubles sectaires, concentrant ses attaques sur les forces de la couronne. Les B. Specials n’ont pas été attaqués pendant 21 mois, parce que l’IRA les considérait comme une force protestante sectaire. Ils n’ont été attaqués qu’après leur participation au meurtre du sinn feiner James Crossan. Il est significatif que pendant ces attaques armées de l’IRA dans l’Etat des 6 comtés, les nationalistes protestants militants n’ont pas répété les pogroms des années précédentes, en effet, leur bourgeoisie n’avaient plus besoin d’un tel déchaînement.

Il ne fait aucun doute que l’IRA à Belfast aujourd’hui compte dans ses rangs beaucoup de catholiques bigots et militants. Suite aux événements d’août 1969, beaucoup de jeunes catholiques, cherchant à taper du protestant, ont rejoint les comités de défense et l’IRA. Après la scission de l’IRA, la majorité de ces jeunes sont allés avec les Provisoires dans l’espoir qu’il y aurait plus d’action de ce côté. L’existence de ces bigots m’a été confiée en privé plusieurs fois par des dirigeants de l’IRA provisoire du Nord. Ils m’ont immédiatement assuré qu’ils voulaient se débarrasser de ces éléments. Cependant, ils rencontrent le problème suivant : s’en débarrasser tout de suite serait facile, mais cela ferait le plus grand mal à une situation déjà extrêmement tendue à Belfast.

Ils disent que tant que ces éléments sont membres, ils peuvent exercer un contrôle assez strict sur leurs activités, mais que les abandonner à eux-mêmes reviendrait à les inviter à mener des activités groupusculaires. Ils disent qu’il y a déjà trop de ce type d’activités. En même temps, ils espèrent les en dissuader. Je crois que les services de renseignement de l’armée britannique sont au courant de cette position, et qu’elle souhaite que l’IRA continue à exister dans l’espoir que l’IRA fera dans sa communauté ce que l’armée britannique fait de son côté : prévenir des troubles sectaires. Mon expérience du mouvement républicain et de ses dirigeants actuels, que je connais depuis plusieurs années, me pousse à croire qu’ils ne fomenteront en aucun cas de trouble sectaire, mais qu’au contraire ils prendront des mesures pour les éviter.

Source : ici

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2 commentaires pour Jim Lane – L’IRA de Belfast était-elle catho-fasciste? (deuxième partie)

  1. Monier Alain dit :

    Bonjour,
    j’ai lu avec interet le texte de Jim Lane. Cette retrospective me renseigne sur la vie politique de l’Irlande du Nord. Certaines periodes ressemblent a une certaine attitude Europenne, celle d’avant guerre
    demontre bien la politique des Pc europeens affectionnees alors par l’URSS, la collaboration sociale avec les mouvements democratiques. En cela la France a pu voir eclore le Front Populaire. Que pensait alors Les sovietiques sur la situation Irlandaise ? Comment se positionnait la Russie vis a vis de l’Angleterre et des Republicains Irlandais ? Tout cela devait avoir un sens aussi pour l’IRA et le choix de ces decisions.
    La guerre contre l’Allemagne a pose pour tous les mouvements independantistes tout au moins Europeens les memes problemes et les memes partages ideologiques, la position droitiere, et la position de gauche, les memes trahisons, le meme anti communisme chez certains militants qui a degenere en lutte fratricide., en trahison criminelle. Sur la periode 50 a plus de 60, je ne mesure pas la lutte ideologique consecutive a la guerre froide, faute d’information ou du fait de l’historique particulier de l’Irlande. Ce que je constate c’est en fait une continuite profonde dans le message initial des vrais Republicains, ne pas differencier la lutte sociale avec la Liberation, et a ce titre faire la difference entre L’Angleterre et les « proletaires » anglais. Cette constante est malgre tout remarquable, et n’a pas deviee.
    La seule question qui se pose aujourd’hui, si le rapport de classe se tient toujours du fait de la crise
    economique, et peut minimiser le probleme religieux archaiques, aura t’il la vigueur necessaire
    pour faire face a la globalisation qui delocalise les responsabilites, detourne des vrais problemes, au profit
    d’une exasperation narcissique et emissaire. En france je vois cette droite revancharde prete a lacher les principes elementaires de la Republique, a se detourner de la nation pour discrediter une gauche qualifiable de sociale liberable j’en conviens, mais qui a des valeurs a faire passer, des reformes societales necessaires. Elle est malgre tout necessaire si l’on vise l’avenir. Pour autant son raliement a la mondialisation l’empeche d’evoluer, elle entre dans des contradictions ou l’economie liberale internationaliste sort victorieuse. Mais a ce titre une question peut se poser pour les vrais Republicains ; considerer que seul l’interet de classe va faire la difference, que les classes defavoisees sont « prises au piege » d’un certain conditionnement qui existe reellement, mais qui n’arrive pas a s’estomper malgre le fait que nous soyons au 21éme siecle, et que plutot il s’agrave.

    D’autant qu’il faut considerer que les previlegies subissent la meme contrainte du systeme, sans bien entendu en souffrir physiquement, moralement, l’argent roi les protegeant des difficultes quotidiennes materielles, medicale etc. Le superflus dans l’inconscience totale. Ne va t’il pas falloir tenir compte que tout s’effondre autour de nous et qu’ il faut reagir, ne pas se contenter de jouer au echec, attendant le mouvement de la piece de l’adversaire. Pour ma part moi qui pense que la Republique nationale est toujours le vecteur pour faire face, je ne peux m’empecher de considerer que la perte du realisme fondateur d’un Pays est encore probant dans la mesure ou il s’associe aux valeurs universelles de ceux qui y croient encore. Un voeux pour notre Irlande, que les enfants de ces rivages, n’en oublient pas les contours, meme si on sait bien que les contours ne sont pas non plus eternels. Cordialement Alain Monier

    Ps Que les combattants de la Somme (Protestants) envoyes pour mettre
    de l’ordre en Irlande, denote bien ce que peut representer le detournement de l’exclusisme National, cela m’a toujours choque. Mais en France on a bien eu cette droitisation antisemite de beaucoup de nos poilus.

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